Ma joie et mon chagrin. — Un fait divers. — Physionomie du marchand de tabac. — Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si jamais on fait un partage. — Visite à Godard. — Bataille de l’or et de l’argent. — Les crises. — Économie politique. — Destruction des pièces de cent sous. — Loi de 1803. — Visite à l’Hôtel des monnaies. — Générosité d’un grand État envers un simple particulier. — Fabrication des monnaies. — J’ai une idée. — Mon idée n’est pas de moi, elle est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M. Humann. — Objections de Godard. — Je les réfute une à une. — Godard s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.
Ma chère cousine,
Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme après sa leçon de philosophie. « Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose ! » Mais je suis brouillé avec Godard.
Devine un peu l’école où je suis allé ce matin ? Ce n’est ni le Collége de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut : tout cela est fermé pour cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.
Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans plusieurs autres :
« Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce. »
Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour cinq francs sans faire une petite grimace. « Bon ! dis-je en moi-même, le gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous pour dérider les marchands de tabac. »
Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie ; tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français, il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur.
Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux ! Mais, si je te dis tout à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je m’embrouillerai pour sûr.
Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette fabrication-là. Godard est un camarade, un pays ; nous avons canoté ensemble à l’âge de dix-sept ans ; ma foi ! je n’ai fait ni une ni deux, je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir.
Il s’habillait pour aller dîner à la campagne ; mais, tout en faisant sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France depuis la création du système décimal ? Pas beaucoup, car, en supposant qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait un peu moins de vingt-huit sous par tête ! Voilà pourquoi les grandes compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une ou deux montagnes de pièces de dix sous.
Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi.
Depuis 1803, la loi n’a pas changé : l’État a maintenu invariablement le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses. La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse ; l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans, les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et quelques sous. L’or fait prime, comme on dit. C’est ce qu’on appelle une crise monétaire.
Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est encore une crise monétaire : l’argent fait prime à son tour.
Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50 centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or.
Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en 1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé jusqu’à nos jours ; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour fabriquer de la petite monnaie.
Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut : tant l’argent est devenu rare et cher !
Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et épouvanté.
— Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe, l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or. L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus précieux. Que va faire le gouvernement ? J’espère bien qu’il ne tardera pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent sous en argent valent vingt francs en or !
— Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin d’être épuisées ; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes, ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines proprement dites, s’épuiseront un beau matin ; que la production régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux. C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible voix l’excellente loi de 1803 : « L’argent est à l’or comme le nombre un au nombre quinze et demi. »
— Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste ?
— C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai parlé, le Journal des Débats et la Revue des Deux Mondes ont poussé des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient à tout propos que la France était au plus bas ; qu’une pléthore d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique.
Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis arrivé à l’heure dite.
L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer ; l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400 francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les plus loyales de l’univers.
Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de banque et jamais en faveur de l’État.
Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille francs de revenu… par jour.
Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment beau, je dois l’avouer : on frappait pour le gouvernement des pièces de vingt, de dix et de quatre sous ; pour les particuliers, de l’or. Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas ; le gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures.
Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge.
— Entre vite, me cria-t-il, on va couler.
Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de deux doigts.
— C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.
Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs. C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four : sans quoi, le métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser.
Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe à l’emporte-pièce ; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce qu’ils aient le poids, et rien de plus.
On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte. Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche : un vrai miracle de mécanique ! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous ; et les meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est une merveille : un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de la monnaie au lieu de la farine ! Le grand homme qui a inventé cette presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point.
Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée ; mais non.
— Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte, le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis.
— Pourquoi gratis ?
— Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables.
— Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas lui-même ? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes, les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés directement sous la main de l’État ; pourquoi n’en serait-il pas ainsi des monnaies ? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières précieuses que le public lui a confiées ? Tu m’as dit toi-même que vous aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie. Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur ?
— Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché, sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère. Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à ton ami Godard.
— Hé bien ? Qu’a-t-on répondu ?
— Des choses très-sensées : que l’entreprise attirait dans le pays les métaux précieux.
— Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900 millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions d’argent dans le pays.
— On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la Monnaie.
— Tu appelles cela un avantage ! J’aimerais mieux que l’État garantît les lingots ; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis.
— On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement ne tromperait pas le public.
— Et que gagnerait-il à le tromper ? L’État ne saurait rien prendre au public sans se voler lui-même.
— On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un particulier n’en prend de ses propres intérêts.
— Connu ; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes. Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine était montée ; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus. Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique ? Et crois-tu que ces jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs ?
— Mais, malheureux ! c’est toute une révolution que tu proposes !
— Pas du tout ; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur : vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous remplace, moi l’État.
Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit :
— Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve. Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter à l’avenir.
Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine, que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la langue me démange, il faut que je dise la vérité.
Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave. — On me demande un conseil, et je suis fort embarrassé. — Mes souvenirs de collége. — Je cherche un remplaçant. — Opinion d’un vieux professeur sur l’instruction publique. — Discours un peu trop long. — Les lycées de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires. — 1789 et 1859. — Rollin. — Les universités anglaises ont du bon. — La bourgeoisie de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille. — Abus de l’égalité. — Complaisance de l’État. — Expiation. — Invasion des bacheliers dans les emplois publics. — Danger d’étendre à tout un pays la culture des roses. — Plaintes des familles. — Tâtonnements. — Utopie de mon vieux professeur. — Toto entre au collége Chaptal.
Ma chère cousine,
Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit Octave que toute la famille appelait Toto ? Il a douze ans sonnés ; on a coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme. Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.
J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la question des duchés.
— Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir de mon fils en dépend.
A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je rougissais jusqu’aux oreilles :
— Octave est en âge de commencer ses études ; je lui ai enseigné le peu que je savais ; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son cousin, vous avez fait vos classes ; vous commencez à connaître Paris ; voici l’époque de la rentrée : où me conseillez-vous de mettre mon fils ? Que faut-il qu’il étudie ? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver à quelque chose ?
Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie ; mais elles étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi. Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.
— Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde ; mais j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière année, j’ai appris un gros livre intitulé Manuel du Baccalauréat. La Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en haussant les épaules.
» Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir, prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils oublié quelques assaisonnements ? Je ne saurais le dire… Toujours est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils.
» Ne prenez pas ceci pour un conseil ; ce n’est qu’un souvenir d’enfance. Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans pouvoir les exprimer.
La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et, comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de la tante avec une cordialité qui la toucha.
— Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de me donner un conseil. Vous êtes professeur ; je m’en rapporte à vous ; dites-moi ce que je dois faire.
Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral :
— Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente.
Je me récriai violemment ; la tante aussi.
— Permettez ! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase. Je dis : Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin.
— Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi honorable dans une administration particulière ; lui mort, je n’ai droit à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à la fortune et aux honneurs.
— Hélas ! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée aveuglément dans cette fausse route.
— Pourquoi fausse ?
— Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez pas peur ; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit :
« Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par le mérite : aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner. Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la direction d’un précepteur habile ; les autres entraient au collége, soit seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de cloître intelligent.
» Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On les façonnait aux belles-lettres ; on les nourrissait de la meilleure prose et des vers les plus parfaits ; on leur donnait pour conseillers et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité ; ils dînaient dans la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et leur langage : ils pensaient en grec et en latin ; ils parlaient des idiomes oubliés ; ils écrivaient des discours un peu vides dans la belle langue de Salluste ; ils transvasaient des idées modernes dans le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait ; et comment n’aurait-il pas applaudi ? Tous ces jeunes élèves étaient gens de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct, de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge.
» A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension, le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris, fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans. Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire, écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame, que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce honnête et modeste.
» Les Anglais n’ont pas eu de 89 ; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres ? Deux en tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines ; mais tout le monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité. Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles et les plus honorables ; ils y reçoivent une éducation vraiment libérale ; ils y font leurs humanités ; ils y écrivent non-seulement des vers latins, mais des vers grecs ! Ils ont le temps. Leur pain est assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs, sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce.
» Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution, les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé lycée sur lycée, collége sur collége ; ils ont formé des milliers de professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français. Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs enfants. Que font-ils ? C’est l’État qui leur a donné l’instruction ; c’est à l’État qu’ils demandent du pain.
» L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas ! non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.
» N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi vivre ? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France ? Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient ? Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme elle est peuplée de bacheliers ? Les paysans diraient tous à l’État : « C’est vous qui nous avez encouragés ; achetez notre récolte ! » L’État achèterait des roses ; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup, puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile, les producteurs continueraient à jeter les hauts cris.
Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante Camille ouvrait de grands yeux étonnés.
— Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges.
» L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais, lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830. Il en est sorti quoi ? Des fonctionnaires et des révolutionnaires. Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile, ne s’intéressent ni au grec, ni au latin : ils pensent à l’avenir et prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de parler à des sourds, et perdent courage.
» Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les familles crient à l’État : « Enseignez à nos enfants quelque chose qui leur profite ! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser ; donnez-leur un gagne-pain. » L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Bravo ! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose. Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra les choses utiles ; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre affaire ! La division utile est encombrée d’élèves ; tel est l’esprit du temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir fait fausse route ; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au grec les brebis égarées et récalcitrantes ; il impose le baccalauréat ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple latin. On obéit, mais on murmure ; personne n’est content de l’ordre établi dans les colléges de l’État, pas même l’État.
— Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que je dois faire de mon fils ?
— Eh ! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me consulter ! Mon plan est tout tracé ; j’ai tout prévu. Et qu’il serait facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction publique !
— Que feriez-vous ? dis-je à mon tour.
— Ce que je ferais ! J’établirais dans toutes les communes un bon établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire.
— C’est chose faite.
— A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la gymnastique.
» Savez-vous que l’orthographe se perd ? Quinze bacheliers sur vingt sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique, que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des études sédentaires. Voilà le collége que je rêve ; l’école où toute la classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants, puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles ; l’université où tous les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes soldats.
— Mais, malheureux ! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin ?
— Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre : l’ornement de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées ; j’en garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait du latin et du grec ! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges, mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au dauphin de France.
» Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat, un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les Institutes, ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant, lumineux et invulnérable.
— Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner son pain ?
— Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien ; mais, sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée.
Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne.