Tout Paris en parle depuis une semaine : parlons-en. — La Comédie-Française est une académie de beau langage. — Protection et surveillance du gouvernement. — M. Buloz, roi constitutionnel. — La république de 1848. — M. Arsène Houssaye, président. — M. Empis monte sur le trône. — Éloge motivé d’un souverain déchu. — Léger inconvénient de la Comédie-Française. — Souvenir d’une commission réparatrice. — M. Édouard Thierry était de la commission. — L’avenir. — Préjugés de province. — Il est facile d’être joué rue Richelieu. — Il est difficile d’y être applaudi. — Les habitués de l’orchestre. — M. Verteuil. — Le comité. — Le régisseur. — Bonne compagnie. — Le foyer des acteurs.
Ma chère cousine,
Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de la Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tout Paris ?
Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon toute apparence, changer de direction, passe à bon droit pour le premier de l’Europe. Il est le seul qui joue Molière, Racine et Corneille avec une conscience qui approche de la perfection ; le seul qui conserve pieusement la tradition des grands artistes de tous les temps, depuis Molière jusqu’à mademoiselle Rachel ; le seul enfin où les spectateurs assis dans leurs stalles apprennent agréablement le français. C’est quelque chose de plus qu’un lieu de plaisir ; c’est une académie de beau langage. Le dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin d’indiquer la prononciation des mots : elle s’enseigne tous les soirs, de huit heures à minuit, au numéro 2 de la rue Richelieu. Aussi les gens de province et les étrangers disent-ils, dans un langage elliptique : « Je vais au Français, » comme on dit : « Je vais puiser de l’eau à la source. »
Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous ont tenu à honneur de garder la source pure. Ils ont protégé, enrichi et surveillé ce théâtre, unique en son genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale de la France. L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de comédiens administrât elle-même cette glorieuse maison ; cependant il se réservait le droit d’intervenir directement et de juger en dernier ressort les affaires importantes. Il suit de là que la constitution de la Comédie-Française a été remaniée presque aussi souvent que la constitution de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, fut dans la maison de Molière un Louis-Philippe au petit pied. Il régnait et ne gouvernait pas. La révolution de février le précipita de son trône, et les comédiens affranchis proclamèrent une république qui tourna insensiblement à l’anarchie. A la fin 1849, le principe d’autorité se releva dans toute l’Europe et dans la rue Richelieu.
Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge ; un autre poëte, M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de la faillite. Il régna doucement ; son rôle ne fut pas celui d’un souverain, mais plutôt celui d’un président de république. Ce causeur, ce paresseux, cet homme d’imagination rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche main les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher droit. Les poëtes ses amis accoururent en foule, et le public suivit en masse. Le déficit de la caisse se combla par enchantement ; les recettes s’élevèrent, et les comédiens, qui avaient toujours touché une part imaginaire dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction qu’il y avait un dividende à partager. Cependant, en 1856, le gouvernement se rappela ce mot de Platon : « Le poëte est chose légère. » Il craignit de voir la fantaisie s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur domestique, aspirait à quitter la Comédie, et demandait un remplaçant. Il l’obtint.
On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur incontestable : un écrivain souvent applaudi au théâtre, un ancien fonctionnaire éprouvé dans tous les hauts emplois, un membre de l’Académie française. Comme on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta à l’autorité de son nom et de son titre l’importance d’un traitement élevé et des pouvoirs quasi discrétionnaires. L’administrateur général de la Comédie fut investi d’une sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre d’État.
En a-t-il abusé ? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur de voir quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses fonctions. C’est un grand et beau vieillard, très-svelte et très-droit. Ses yeux vifs et ses cheveux blancs font un contraste agréable. La politesse la plus exquise ne l’abandonne pas même dans ses boutades ; car il est sujet à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances correctes de la vieille cour de France : les gentilshommes de la Chambre devaient être ainsi en 1820.
Dans l’administration proprement dite, il a conservé les louables habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les dépenses inutiles, ménagé la subvention, élevé les recettes, et augmenté le dividende des sociétaires. Je ne crois pas que ses administrés lui reprochent rien, sinon la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces préférences auxquelles tous les hommes sont sujets.
Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction qu’il donnait au théâtre, puisque le public a toujours rempli la salle et la caisse. Pascal a dit quelque part : « Il faut croire les témoins qui versent leur sang à l’appui de leur dire. » On peut ajouter avec autant et plus d’autorité : « Il faut croire les témoins qui donnent leur argent. »
Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait ? Hélas ! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas qu’il fût de son âge ; non, son esprit est toujours jeune et plein de vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé quelque peu en arrière. L’auteur de la Mère et la Fille, du Jeune ménage, de l’Ingénue à la cour, regrettait la littérature de 1827. Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir, s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le Vaudeville, les autres vers l’Odéon.
Il faut pourtant que je te le dise : les résurrections systématiques de M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs. Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois francs la livre ; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher que partout ailleurs : ils reçoivent tant en argent, tant en gloire, tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de ses frais.
Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te citer un seul exemple, la Dame aux camélias, jouée au Vaudeville, a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, comme fiche de consolation. Le Père prodigue, que l’on monte au Gymnase, vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme : tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État. Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop loin du Théâtre-Français.
La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15 pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait plus.
Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi l’a-t-on logé dans la maison de Molière ? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées jeunes : c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes : c’est encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois.
Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce à la Comédie-Française ? C’est un préjugé répandu en province et même accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le plus accessible et le plus hospitalier.
Il est difficile d’y être applaudi ; d’accord. Je ne sais rien de plus redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut.
A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent vieillards de tout âge : il y en a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris ; ils mesurent d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son for intérieur : « Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela. » Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils daignent trouver de leur goût !
Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage. Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable ! le portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide, le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la fenêtre, et personne ne se plaindrait ; car les porteurs de manuscrits sont résignés à tout. Mais non : ce concierge ouvre une porte qui donne sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil.
— Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte et le concierge sera grondé.
Il entre en frissonnant : la porte de M. Verteuil est toujours ouverte.
Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris : c’est son luxe. Il lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque : c’est son vice. M. Verteuil prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu ; il le questionne, l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose.
— Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets.
— C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du feu dans la cheminée : mon manuscrit doit flamber à l’heure qu’il est. Heureusement j’avais conservé un double.
Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On l’invite à comparaître devant le comité.
Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est, je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire en faux contre telle ou telle de ses décisions ; on ne prouvera jamais qu’il soit mal composé.
En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison. Il faut, de plus, que les juges soient compétents : je ne connais pas de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus : si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet, M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer dans l’urne du scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre, car il a été applaudi comme eux et avant eux.
Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire, rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc s’expliquent d’eux-mêmes : l’un veut dire refusé, l’autre reçu. Mais le rouge ? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse. Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables : « Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage est reçu à correction. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez pas votre temps à le corriger : vous nous mettriez dans la nécessité de l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible, nous lui aurions donné des boules blanches, en vous priant tout bas de le corriger. » Ce petit discours te montrera que la politesse et la Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine ? savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats ?
Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on s’y promène le chapeau sur la tête ? Pas plus qu’à l’église, ma chère amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au théâtre de la foire ? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers. Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté ; on n’y a dit en vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté comme au Gymnase : le Gymnase, c’est la famille ; la Comédie-Française, c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais.
On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et leur caractère, des gentlemen accomplis, quoique le public les appelle Bressant tout court, Leroux tout court, Maillart tout court, Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison, qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale ; de vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi : on n’étudie pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges ; j’aime mieux m’en abstenir : non que la liste soit trop longue ; mais, en citant les ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres.
Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux tableaux justement célèbres.
Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres. La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire : souvent même, elle est assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on s’égaye au bénéfice du prochain ; on débat une question d’art ou de littérature ; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de jour en jour ; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix respectueuse : « Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé! »
Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. Le Mariage de Figaro est toujours une petite fête. Chacune des jeunes femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis, d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est toujours la représentation du Malade imaginaire. Toutes les jolies artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits noirs et de gants paille ! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les oreilles ! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière ; et les grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable Madeleine ! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la Grèce.
Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai : un peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame Augustine Brohan, par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M. Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin.
Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres. Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4 de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards, n’a pas encore pris le la du Théâtre-Français.
La transition serait plus douce et moins dangereuse si les théâtres de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille ; si le Gymnase, le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard, Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de donner Tartufe, au Vaudeville de représenter le Misanthrope, aux Variétés d’essayer le Légataire ? Ces théâtres n’abuseraient pas de la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire, M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille.
Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au bon goût par le voisinage des maîtres ; le public le plus modeste et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation d’un chef-d’œuvre : ceux qui l’ont vu applaudir Racine et Corneille aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du bien. Amen.
Déjeuner chez Guillaume. — Je mets M. Navailles dans un grand embarras. — Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père, qui n’est pas une profession libérale. — Je veux trouver à tout prix la définition de ce mot. — Un voisin qui m’avait donné des coups de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours. — Nous passons en revue toutes les professions libérales. — Le barreau. — Le journalisme. — L’enseignement. — Les emplois publics. — La médecine. — L’armée. — L’Église. — Guillaume nous interrompt. — Un mot sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra. — Définition des professions libérales. — On crie au paradoxe. — Je vais dîner chez M. Bonnet. — Sept convives. — Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont tous libres et heureux. — Je porte un toast subversif. — Mon excuse.
Ma chère cousine,
J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais : je t’en ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris. Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps qu’il était premier ministre.
Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume, et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me serrer la main, comme si j’avais été son égal.
— A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment ; c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il Paris ?
— Oui.
— Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main au feu qu’il est notaire.
— Non.
— Alors, c’est qu’il est avoué ; je ne sors pas de là.
— Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un peu.
J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient déplacées, mais tu me connais : étourdi comme un hanneton. J’insistai de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui m’allongeait force coups de pied sous la table.
— Mon Dieu ! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père.
— Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession de monsieur votre beau-père.
A cette question, qui le poussait au pied du mur, M. Navailles devint pourpre.
— Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est… comment dirai-je ?… dans le commerce.
Je répondis avec simplicité :
— Le commerce est une profession bien honorable.
Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler d’autre chose, un instinct secret m’avertit que je venais de faire quelque sottise.
Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon voisin à part et je lui dis :
— Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, ma question à M. Navailles n’était pas des plus discrètes. Maintenant, je vous prie, faites-moi l’amitié de me dire pourquoi.
— Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père de Navailles est un marchand de fer très-riche et très-estimé, ancien président du tribunal de commerce, officier de la Légion d’honneur, membre-né du jury de toutes les expositions ; je vous fais grâce des et cætera. Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un peu, que la famille de sa femme n’exerce point une profession libérale.
— Je devine : ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, terre à terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans leur argent, ignorants de tout le reste. Le beau-frère m’avait laissé une tout autre impression.
— C’était la bonne ! Ces gens-là sont très-intelligents, très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession libérale.
— Parbleu ! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à Paris : on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens.
— Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main. Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire du gouvernement, que sais-je encore ? tout ce qui ne touche ni à la charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un agent de change ? Je ne sais. Un coulissier ? Non. Un banquier ? Avec des protections. Un courtier de commerce ? Jamais. C’est une chose qui se sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez.
Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un peu d’ordre dans mon cerveau.
— Évidemment, dis-je en moi-même, libéral est un mot latin que nous avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes libres : on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il n’y avait à Rome que trois professions libérales : l’agriculture, la guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce, la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal ; il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres ? Primo, les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et soldats. Tertio, les avocats.
Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat de rire.
— Comme te voilà fait ! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé tes moustaches ? Elles t’allaient si bien !
— Il le fallait ! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré ; le rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait.
Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi.
— Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire.
— Tu n’es donc plus légitimiste enragé ?
— Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale.
Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon oreille, et me dit :
— Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau : profession libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais.
— Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas sans quelques sacrifices.
Il parut frappé de cette idée, et répondit :
— Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de ce que vous dites.
» Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture, profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux ; on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste : ne faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose ? Le pauvre garçon obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années ; mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert ; il n’obtient ni marbres, ni commandes : à peine a-t-il de quoi payer son modèle et son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de première classe ; il a été décoré à la seconde ; il enfoncera peut-être les portes de l’Institut à la troisième ; mais il sera toujours aussi pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale.
» Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis, sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop compromettants ; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une question de nuance ? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste.
» — Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me suis vendu au pouvoir : j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale ; je ferai désormais une opposition parlementaire.
» La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout, excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés, et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef ? Les amis qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la question, qu’il se cabra tout net :
» — Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit pensez-vous m’imposer une décision ? Si j’étais assez sot pour abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir ? Ma démission était signée depuis ce matin ; mais, pour vous prouver que je ne vous crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien que pour le plaisir de vous faire enrager !
» Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver une profession libérale.
» Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de province : je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé, et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques ressources en donnant des leçons : point du tout. Le recteur voit de mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire un article ou deux dans le journal de la ville ; malheureusement, c’est un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend pas de se marier ; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de traitement net !
» Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il pense ! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout. Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques. Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une profession libérale.
» Un de mes oncles est député au Corps législatif ; député de l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce ; cependant, on peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat ? Il m’a dit souvent lui-même :
» — Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement ; je me fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même qu’il aurait tort. »
» Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances. Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du style administratif. Voici le texte : « Monsieur ou madame, j’ai pris en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres très-valables que vous avez mis sous mes yeux. » Le malheureux qui recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale. Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale.
» La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui, pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de portiers.
» L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu Servitude et Grandeur militaires de M. Alfred de Vigny ? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or. Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées, de ses sentiments et de ses volontés personnelles ; qu’il exécute avec une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire, obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré ? Qui sait si Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas sous la coupe d’un capitaine Bitterlin ? J’ai vu un jeune gentilhomme du Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction, son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux !
» L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il : Révolte !
— Qui parle de révolte ? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui sont bien à la question ! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa rentrée prochaine à l’Opéra.
— Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie !
— Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les conversations. Et vous ?
— Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous, et toi aussi, beau Navailles ; tu n’es pas de trop. Je définis les professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et nous donnent le moins d’argent.
Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M. Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité ; on me jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne ; on m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi puissamment que lui.
Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail. Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de gros : notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera jamais rien, tu auras la réunion au grand complet.
Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand monde, où je ne suis jamais allé ; mais ce que j’entendis à la table de M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions libérales me trottait obstinément par la tête ; mais j’avais fait une trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier, il était content de son sort ?
— Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps, je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la pension de Dourdan ; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople, si le cœur leur en dit.
» Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire ; mais, ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des voisins. Ils s’appelleront Thirouin : c’est une noblesse en Beauce ; nous sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et, s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci.
Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat ; mais ni le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis :
— Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père ; j’ai été témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver, à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez.
— Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre ; son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux. Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je viens me promener huit jours à Paris.
— J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me plaindre ; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre ?
— Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma journée de travail n’est que de trois heures ; que je remue des millions tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant (passez-moi le barbarisme !), mais les vers de M. Ponsard et la prose de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit carnet.
Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La conversation devint générale ; je remarquai avec plaisir que le voyageur du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres.
Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis :
— Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de ses sentiments et de ses actions ; libérales aussi parce qu’elles récompensent avec libéralité le travail de l’homme.
Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais.