VII
LA MÉDECINE DE FANTAISIE

Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes. — Je le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine. — Opinion du parrain sur le corps médical. — Il songe à se mettre entre les mains d’un homœopathe. — Opinion de mon ami sur l’homœopathie. — Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre intermittente. — Similia similibus curantur. — Dangers terribles qui suivraient l’application de ce principe. — Aussi, les homœopathes se gardent-ils de l’appliquer. — Système de l’atténuation. — Le médicament supprimé. — On le remplace par une sorte de fluide impondérable : un peu de je ne sais quoi pilé et délayé. — Je prends la défense de l’homœopathie. — Cures incontestables. — Guérison de la jeune femme empoisonnée. — Effets du régime homœopathique. — Conversion de plusieurs médecins allopathes. — Apothéose.

Ma chère cousine,

Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme. Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier, qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera jamais. Au lieu de poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances.

Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard, un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a jamais ordonné de lavement à personne ; mais il a fait à lui seul une révolution dans la science physiologique.

Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours.

— Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps, afin d’être plus tôt débarrassé de moi.

Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était guérissable.

— Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le poumon quand c’est le foie qui est malade ; tandis qu’un somnambule, ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure.

— Tranchons le mot, répliqua mon ami : vous éprouvez le besoin de vous jeter dans les bras des charlatans ?

Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules ; mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une science comme toutes les autres ; ses lois découlent logiquement d’un principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses de leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit.

Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons.

— L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina, crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique sont des remèdes contre la colique ; que tout médicament donne les maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne ; provoque ou fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique : Similia similibus curantur.

» Malheureusement, il est douteux que le quinquina donne la fièvre intermittente ; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi ; il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs ; il est douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement à leurs malades le similia similibus, le monde aurait été un champ de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs homœopathes : on les aurait détruits à leur tour ; les préfets auraient ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente.

» Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre similia similibus. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens ; mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de badauds avec un principe douteux qu’avec le sens commun tout bête et tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce similia similibus.

» A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic qu’il le faut traiter, en vertu du similia similibus. Mais, si l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder par atténuation.

» Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes de sucre de lait. L’opération doit durer une heure, partagée en six fois : six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de frottement. Première opération.

» Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière, avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième atténuation.

» Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment plus qu’un dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger ; la troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la cuiller.

» Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes : ils poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation ! La manière de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation ?

— Dame ! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout.

— Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes administrent à leurs malades ?

— Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi, lorsqu’on leur serre le bouton. « Les substances médicinales, dit Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au contraire ; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini… » Jahr et Catellan ont développé cette théorie mystico-pharmaceutique : « La vertu réelle, disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait être mise en activité que par la destruction de la matière primitive et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule, reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme. » Et tenez ! voici qui est plus fort : « Une goutte de médicament versée dans le lac de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans la trentième atténuation. »

— Parbleu ! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du similia similibus ? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune conséquence ? Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis, — opium facit vigilare, — lorsqu’il administre à son malade des frottements en globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium ? Le père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ descend d’Abraham. « Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda, » et ainsi de suite durant quarante et une générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de Jésus-Christ. Que faisons-nous du similia similibus ?

— L’enseigne de la boutique.

— Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la santé.

— Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos rhumatismes à un disciple d’Hahnemann ; s’il vous présentait gravement et solennellement une cuillerée d’eau claire ; s’il vous disait d’un ton d’infaillibilité pontificale : Buvez, et vous serez guéri ! vous boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours, du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait rien à démêler avec la raison ; mais je n’ai pas nié son influence sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins violent, suivant l’imagination du malade : foudroyant quelquefois, mais jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même vertu que les pilules de mie de pain.

» Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. Elle ouvrit un flacon de strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations les plus sévères : poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié par une série incalculable de frottements et de secousses ; en un mot, trentième atténuation ! Elle en but la moitié, bien convaincue que le tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux. Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon : l’imagination des femmes est si vive ! Je me fis raconter toutes les circonstances du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit.

Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me rendre à la première sommation.

— Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les médicaments du monde ?

— Leur régime est excellent, répondit-il ; c’est le même que nous prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant qu’ils ont un avantage sur nous : on leur obéit aveuglément. Si je vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments ; ils vous sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans façon.

» Un homœopathe vous prescrira : « Déjeuner à dix heures, au moment où les globules de la veille ont cessé d’agir ; prendre un globule à midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti. » L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous l’accorderez sans marchander à la pilule de mie de pain.

» Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique.

— Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée homœopathique ? C’est comme qui dirait une piqûre de puce…

— Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter ? Non, c’est un globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous faire saigner homœopathiquement.

— Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie était impuissante à traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les bobos sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec armes et bagages dans le camp des homœopathes ? Je comprends que l’homme du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par une prétendue science ; mais qu’une multitude de savants y soient pris, voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer.

— Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical ? Je le veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et une citation.

» La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le médecin ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici, et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères.

» Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic, chimères ! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu : il ouvre les yeux ; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents, visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même qui il peut être : avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la santé.

» Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce passage d’Hahnemann :

« Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur n’en retirerait pas une grande utilité… Chaque cas de maladie non miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas. »

» Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique où les symptômes et les médicaments sont rangés comme les chiffres d’une table de Pythagore ou les heures d’un itinéraire des chemins de fer. « Cette table, » dit-il, « pourra être utile au praticien. En la détachant du volume, il pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter facilement pendant qu’il écrira son ordonnance. »

» Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand nombre de médecins aient embrassé l’industrie homœopathique ? Si l’on ouvrait un nouveau boulevard aux portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé, bien balayé ; si l’administration paternelle de la ville offrait la table, le logement et des rentes à tous ceux qui consentiraient à se promener là sans rien faire, croyez que la promenade nouvelle serait plus fréquentée que la grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y rencontrerait des médecins par douzaine.

— Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement sur vos confrères, il faut que vous n’ayez pas l’esprit de corps.

— Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait à prendre la défense de tous les docteurs, même lorsqu’ils se font montreurs de somnambules. Je vous mènerai chez une somnambule, un de ces quatre matins, et vous verrez de bien autres jongleries.

— Attendez ! m’écriai-je en l’interrompant ; ce que vous m’avez dit des homœopathes me paraît fort instructif. Je veux l’écrire à ma cousine.

— Parbleu ! mon cher ami, votre cousine aura la primeur de mon livre ; car j’écris, depuis tantôt huit jours, ce que je vous ai dit aujourd’hui.

VIII
LE JURY

Deux procès récents. — Utilité des journaux. — La magistrature et le jury. — Contradiction évidente. — Comment le même accusé peut-il être à la fois innocent et coupable ? — Je voudrais bien concilier le différend. — Difficultés de l’entreprise. — Rencontre d’un homme du bon temps. — Son opinion sur les verdicts prononcés par douze bourgeois. — Regrets du passé. — La gloire d’un magistrat. — Onze têtes en un an ! — Abolition du jury. — Prompte expédition de la justice. — Je réclame. — La vindicte. — La peine. — Le droit de légitime défense. — Une loi qui n’est pas encore votée. — Traitement de l’hydrophobie.

Ma chère cousine,

Puisque ton père est abonné à un journal, tu connais mademoiselle Léonie Chéreau et mademoiselle Angélina Lemoine comme si tu avais été en pension avec elles. Vivent les journaux ! ils forment la jeunesse des deux sexes et lui épargnent l’humiliation d’ignorer quelque chose. Nous avons bien quelques chefs de famille qui voudraient retarder l’instruction de leurs enfants. Ces encroûtés ont soin de cacher la gazette, lorsqu’elle raconte un crime infâme ou simplement un procès scandaleux. Précaution fort inutile. Huit jours après, la gazette sort de son trou. Ce n’est plus qu’un vieux papier sans fraîcheur, sans intérêt et sans danger, du moins à ce qu’on pense. On l’emploie à couvrir des livres d’étrennes, à envelopper des poupées. Et les petites filles de douze ans, après avoir admiré la poupée ou regardé les images, vont dans un coin lire le vieux journal et faire connaissance avec mesdemoiselles Lemoine et Chéreau.

Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le procès de ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, interrogées, mises en accusation par d’honorables magistrats qui les croyaient coupables ; puis renvoyées des fins de la plainte et rendues à la liberté sur la déclaration de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient innocentes.

Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par quel miracle un accusé pouvait être criminel aux yeux des magistrats et innocent aux yeux des bourgeois.

Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une cheminée. Toute la magistrature entre en campagne ; la police, la gendarmerie et tous les instruments de la loi sont employés à la recherche du coupable. On met la main sur une personne qui pourrait bien… qui doit avoir commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, parce qu’il la croit coupable. Un juge d’instruction, autre magistrat, l’interroge et la trouve coupable. La chambre du conseil se réunit et la juge coupable. La chambre des mises en accusation vient ensuite, pense qu’elle est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. Là, un haut fonctionnaire de la magistrature, le procureur général, vient lire un acte très-clair et très-bien rédigé, où l’on a réuni en un faisceau terrible toutes les preuves de la culpabilité. Un avocat général, orateur éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le pays : « Voici une femme coupable, et, si vous déclarez le contraire, il faudrait voiler la statue de la Justice ! » On produit des témoins qui tous, sans hésiter, déclarent que l’accusée est coupable. Enfin, pour dernier argument, l’accusée elle-même, découvrant son visage baigné de larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, les douze bourgeois, pris au hasard, se retirent dans la chambre des délibérations, débattent la question, posément, de sang-froid, sans se presser, et viennent déclarer sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes, que l’accusée n’est pas coupable.

Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction ! Mais le public ne s’en étonne plus, parce qu’il la voit tous les jours. Cent fois dans une année, et plus souvent peut-être, le jury renvoie innocents ceux que la magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure de là ?

Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par exemple, avait été méchamment et injustement accusée par le corps le plus intègre et le plus honorable de notre pays ? — Non, cent fois non. Une hypothèse si monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience.

Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était donc dans son tort ?

Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, doués d’une intelligence moyenne, pourvus d’une instruction moyenne et semblables en tout point à la majorité de la bourgeoisie française, ont fermé les yeux à l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui avouait sa faute : « Ma chère enfant, vous vous calomniez vous-même ! » — Non. Lorsqu’un fait est évident aux yeux des magistrats, des témoins, du public et de l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury.

Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement édifié sur le fait, a prétendu trancher un point de droit ? Auquel cas, son verdict pourrait se traduire comme il suit : « Il est certain que l’accusée a volé un enfant à sa mère ou assassiné son propre enfant ; mais le rapt d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis sur la personne d’un pauvre baby qui ne demandait qu’à vivre, ne sont pas des actes coupables : donc, l’accusée est innocente. » — Non. Il n’y a pas douze hommes en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral assez perverti pour émettre une telle proposition.

Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait un avocat. Un homme jeune, éloquent, passionné, a jeté le manteau de sa rhétorique sur un crime trop évident. Les jurés éblouis ont perdu le sens du vrai, le sens du juste ; ils ont cédé à l’influence de cette parole éblouissante qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est suivi. — Non. J’admire sincèrement le barreau, cette dernière tribune. J’ai deux mains pour applaudir les grands maîtres de l’éloquence judiciaire, qu’ils s’appellent Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval ou Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre aux yeux, ils ne m’aveugleront jamais à tel point que je ne distingue plus dans un petit coin du ciel ces deux étoiles fixes : la justice et la vérité.

Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La magistrature a raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais pas à condamner le jury, qui ne condamne personne.

Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent d’entraver l’action de la justice criminelle. On prétend même qu’ils n’ont pas hésité à le gourmander directement en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. Le jury obéit à sa conscience en ouvrant une petite porte qui donne sur la campagne ; et le coupable est sauvé. Il y a donc une sorte de conflit permanent entre la conscience des magistrats et la conscience du jury. Comment sortir de là ? Comment pacifier l’application des lois et la distribution de la justice ?

J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de Contreville, un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. Tu connais le vieillard : il adore le progrès, mais il le caresse à rebrousse-poil. C’est un de ces hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens nationaux, abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, relever la religion d’État, et mettre la France à l’envers. Les échafauds de 93 lui inspirent une si profonde horreur, qu’il voudrait ressusciter tous les jacobins pour leur couper la tête. C’est un tigre de modération.

Aux premiers mots que je hasardai sur la question du jury, le bonhomme me coupa la parole.

— Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. Lorsque la France était gouvernée par ses rois, il aurait fait beau voir que douze faquins, sortis on ne sait d’où, vinssent dérober un homme à la justice ! Les magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos de donner un homme à pendre, il fallait, bon gré mal gré, que le drôle fût pendu. Si vous lisez jamais l’histoire de ma maison, vous verrez que mon arrière-grand-oncle, Agénor de Contreville, procureur général (comme on dit aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun magistrat n’a remporté pareille victoire depuis la sotte invention du jury !

La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent chez moi une petite grimace.

— Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que je devais à son âge, je n’ai pas connu les magistrats de l’ancien régime ; mais j’ai l’honneur de rencontrer quelquefois des juges, des conseillers et même des procureurs généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du plus noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il soit, mais incapables de regarder un arrêt de mort comme une victoire et de se glorifier du malheur d’autrui.

— Morbleu ! reprit le vieillard, vous me la baillez belle ! Il y a pourtant de quoi se vanter, et surtout dans le siècle où nous vivons. Jamais il n’a été plus malaisé, ni partant plus glorieux, d’exercer la vindicte publique. Les coquins sont assez retors pour qu’un juge d’instruction ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la preuve ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez bavards pour que le ministère public ait le droit de triompher le jour où il leur a rivé leur clou. Le jury est assez bête, assez poltron, assez veule, pour que la cour ait le droit de se frotter les mains lorsque la Providence, une fois par hasard, lui permet d’appliquer un bon arrêt sur un bon verdict ! Il est certain que les acquittements absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites pour le juge d’instruction, pour le ministère public, et même pour la magistrature assise. Expulsez les douze bourgeois qui se sont introduits en 91 ou 92 dans nos cours d’assises ; la justice ira d’un autre train ! Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après avoir passé devant le juge d’instruction, la chambre du conseil et la chambre des mises en accusation, on saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, et l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire.

— Prenez garde ! répliquai-je à mon tour. Vous m’en direz tant que je vais adorer le jury. Ce grand mot de vindicte publique qui vous est échappé tout à l’heure ne me paraît ni très-juste, ni très-philosophique. La société ne se venge pas. Si le public affichait une rancune qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais pour lui.

— La société ne se venge point, soit ; mais elle punit : c’est un devoir pour elle.

— Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. La théorie des peines et des récompenses est bien usée. Elle se fonde sur le libre arbitre et tout un système de philosophie qui a fait son temps. Nos lois pénales sont brodées sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu tous les jours. On commence à comprendre que si tel homme a commis tel crime, c’est parce qu’il avait le cerveau fait de telle façon, qu’il a été élevé à telle école, qu’il s’est trouvé dans telle ou telle nécessité, et qu’il ne dépendait pas de lui d’être meilleur, ni mieux élevé, ni plus riche.

— Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué son père et sa mère, la société n’a pas le droit de le punir ?

— Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer sous triples verrous tout homme qui a montré qu’il était capable de nuire. C’est le droit de légitime défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît, que la magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point. Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, ou par quelques particularités de son crime, a prouvé qu’il était un animal féroce ou dangereux, le jury se fait un devoir de le séparer du monde. Mais qu’une pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des accusés ; s’il est bien démontré que leur âme est guérie, qu’il n’y a plus de danger à les laisser libres et qu’ils ne nuiront plus à personne, le jury leur dit : allez en paix, et ne péchez plus ! Il fait ce que nous ferions tous, nous qui n’avons pas pour profession et pour habitude de rechercher le crime et de le punir ; il pardonne. Les juges du bon temps ne pardonnaient pas. Ils représentaient l’austérité inflexible de la loi ; le jury personnifie la sensibilité publique.

— Eh ! c’est précisément ce que je blâme.

— Comment l’entendez-vous ?

— Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou de mort, d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, il est absurde de confier à la sensibilité des hommes le rôle austère qui n’appartient qu’à la raison. Ignorez-vous qu’un avocat un peu éloquent sait aveugler le jury par les larmes, au point de lui ôter le discernement du vrai ? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, pour peu qu’il sache tourner une période, entraîne tous ses collègues après lui ? Les moindres passions, les intérêts les plus frivoles exercent une influence toute puissante sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a remarqué depuis longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol et pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, mon cher monsieur ! Le juré a peur d’être volé, et il a dépassé l’âge où il pourrait mourir victime d’un infanticide.

— Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin…?

— Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de la sensibilité qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez inébranlable comme un roc, et flanqué de raisons sans réplique. J’ai vu paraître devant le jury un jeune villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il avouait sa faute et s’offrait à la réparer ; sa victime acceptait la réparation avec une joie visible ; les parents de la jeune fille retiraient leur plainte et suppliaient le jury de leur laisser un gendre ; le ministère public, qui ne s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement l’accusé avait une figure ingrate. Le jury en fut frappé et le condamna, pour sa figure, à six ans de réclusion !

On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité cruellement par son père et sa mère. La langueur du pauvre petit, sa voix dolente, les ecchymoses, les cicatrices, les blessures dont ce faible corps est couvert excitent la compassion du jury. A la vue des parents dénaturés qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. On refuse aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes, et les voilà condamnés à la peine de mort. Croyez-vous que le jury les eût punis aussi cruellement si l’enfant avait péri quinze jours avant les assises ? Non, car il aurait jugé le crime sans passion : c’est le spectacle du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité.

— Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se montre quelquefois trop doux ou trop sévère. Mais il incline plus volontiers vers la clémence que vers la rigueur, et c’est pourquoi nous devons le conserver. Lorsque j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime évident, démontré, avoué : Non, l’accusé n’est pas coupable ! je me figure que ces hommes éludent par ce mensonge pieux la sévérité implacable de la loi. Je crois les voir appliquer une loi nouvelle, peu connue, qui circule dans l’air, qui s’insinue dans la conscience publique, qui se publie hardiment dans les livres de quelques philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera dans le Code.

— Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement le marquis. Mais pensez-vous que la société aurait trois jours d’existence, si l’on supprimait la peine de mort ?

— Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un homme est atteint d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus entre deux matelas. Cela se pratiquait autrefois, mais la mode en est passée. On enferme le malade, on le soigne ; quelquefois même on le guérit.

IX
LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE

L’auteur avoue son ignorance. — Peu de Français sont capables de lire la musique. — C’est un malheur. — L’art et la civilisation. — Orphée, où es-tu ? — Utopie. — On me réfute. — Je rencontre le petit Maréchal, de Quevilly. — Il m’entraîne à l’École de Médecine. — La musique peut se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose. — Méthode Galin-Paris-Chevé. — J’assiste à une réunion de la société chorale et je vois des miracles. — Lecture à première vue. — Dictée musicale. — Mon admiration et mes espérances. — Maréchal m’apprend qu’il y a des augures. — Je me flatte que les apôtres prendront le dessus.

Ma chère cousine,

Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons été élevés comme tout le monde ; nous lisons couramment dans les livres et les manuscrits ; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles :

Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot !

L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue une page de Télémaque. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez érudits pour lire la musique de Mon ami Pierrot, sur une portée de cinq lignes, et j’en suis bien fâché.

Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires. Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop lourdes ; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie. Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à reposer mes yeux sur cet horizon prochain.

Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus frivoles ; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas encore, mais il est ému, charmé ; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un chant plus clair, plus net et plus précis : la poésie. La pensée prend un corps ; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre, le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu des hommes et leur dit en prose : Causons !

Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du blé et construire des villes.

Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace, prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire. Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La musique adoucit les mœurs : c’est une banalité qu’on ne saurait trop redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme. Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu ?

Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la nation à savoir la musique.

Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences. Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques, tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant d’autres. « Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire. »

Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler, mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la civilisation y perdait.

Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la peinture. Fort occupé, comme tu penses : il peint des fonds de tableau pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier.

— Comme te voilà beau ! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce ?

— Pas précisément, répondit-il ; mais la soirée sera bonne. Je vais à l’École de médecine faire un peu de musique.

— Toi !

— Moi-même.

— Tu es musicien ?

— Dame !

— Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé !

— J’ai appris.

— En un an ?

— En trois mois.

— Et de quel instrument joues-tu ?

— Du seul qui ne coûte rien. Du gosier.

— Farceur ! Tu avais la voix aussi fausse que moi, s’il est possible !

— Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux de m’entendre chanter, viens. On commence à neuf heures précises, et nous n’avons que le temps.

Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin, puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé ; que tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences, ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui.

Il ne se vantait pas, le drôle ! Mais je n’eus garde de le croire sur parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en murmurant : Nous verrons bien !

La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles.

L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au Théâtre-Italien.

Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies : on leur faisait place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs, les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut, dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait fait toilette ; l’attitude de la foule était plus que décente : il semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là.

Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé.

Quel homme ! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin ; il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru, tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique, à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves ; car tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute occasion ; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de leurs affaires ; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience, s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment ! J’ai vu un chambellan de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé !

Pardon, chère cousine ; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir.

M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient ; il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les labeurs de l’enseignement :

« Prière de Joseph… (Méhul). »

Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main sur la Prière de Joseph, traduite en chiffres et imprimée par le procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason normal, donna le la à toute l’assemblée, et trois cents voix exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique.

Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque Robert me transporte et que le Prophète m’ennuie. Je m’épanouis au Barbier, je frissonne à la Norma, je pétille aux Noces de Figaro, je bâille à la Magicienne, je grince des dents aux symphonies hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical.

La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini ; la Prière de Joseph, le Chasseur diligent, le Jeune Conscrit, le Rataplan des Huguenots, la Prière du Comte Ory. J’applaudis en riant une adorable fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de Malbrough, et deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de laine, qui ne portait pas un bouquet à la main !

L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire.

— Attends ! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles.

M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes, sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher dans cette nouvelle expérience.

— Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’Herculanum, et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue.

Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de répétitions ?

Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve ; mais celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et la durée ; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une faute ! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles.

Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de m’avoir converti à la réforme musicale.

— Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire d’assaut ; courons…

— Tout beau, Pyrrhus ! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre l’obstination de la routine ? qu’elle demande vainement un concours, une épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité ? que ses amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés contre une opposition injuste et intéressée ? que le grimoire s’est retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable ? Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à une vraie persécution ? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur ? N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait à ses juges : « Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez pris la main dans le sac ; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du Conservatoire et mérité par là votre indulgence ! »

Je répondis à Maréchal qu’il se trompait ; que nous étions en France, au XIXe siècle ; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité, à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien public.