XVI
LE BAL DE LA MI-CARÊME

A Madame veuve Valentin, à Quévilly.

Ma bonne grand’mère,

J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente et respectable aïeule ; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous. Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme ; mais l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la famille et la tranquillité de vos enfants ; car enfin, si vous n’étiez plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais condamné aux frais du procès, ce qui est dur.

Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et très-respectueux

VALENTIN.

A Madeleine.

Ma chère cousine,

La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le paragraphe de ta lettre où tu me dis :

« Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des questions graves, on écrit des premiers-Paris. On se compose un auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la trahison. »

Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux politiques.

Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les physiologies en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé ; mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. La Question romaine a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout différents, la brochure du curé de H…, que je t’avais résumée il y a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis un contre-sens des plus pittoresques. Der Biersepp ne veut pas dire l’évêque, comme on l’a cru à Paris, mais Joseph le buveur de bière. Quoi qu’il en soit, Joseph le buveur de bière est tombé dans le même sac que la Question romaine. Le curé de H… et le parpaillot de Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est un signe des temps ; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et Villafranca.

Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier : « La Démocratie impériale, par Valentin de Quévilly, homme sérieux ! » Ne pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne : « Pour cette fois seulement. » J’attendrai, pour mettre le sous-titre, que tu m’aies donné ton avis.

Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain. Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime, comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère cousine, que la nôtre arrive en son temps !

En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte. Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source. Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et les plus délicats de notre temps : la pente de son imagination l’a toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire. Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve ; s’il traduisait la Divine Comédie, il égayerait d’un ballet les tortures d’Ugolin. Hélas ! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie.

L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra.

Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de suite à la Magicienne ou à Pierre de Médicis. Mais, comme ce genre d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches ; leurs femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les jours d’ennui.

Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se termine vers cinq heures du matin.

Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes, les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une invitation à domicile.

Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir ; les femmes en costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino, parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent le total. Les hommes sont de toute condition : beaucoup de princes russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur : les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour en faire une célébrité.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font gravement : le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime ; on craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc ou en Arabe : on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.

A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches invraisemblables ; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours la même plaisanterie : un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le costume de baby.

Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se costument après boire ; mais ils ont soin de se faire une figure méconnaissable, car le siècle a soixante ans.

C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce lieu de plaisance ; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal.

Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers, faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M. Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet s’abaisse et s’élève ; il bondit avec la foule. Un danseur à panache, que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer qu’il gagne bien son argent.

Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule. Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la galerie se loue plus de cent francs pour un soir.

Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime à causer ; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes, et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart, et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français. La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs ; j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui acheter un bâton de sucre de pommes ; mais je reconnus à sa démarche qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous.

J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires ; aucun n’avait l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous ces gens-là n’allaient pas entendre Pierre de Médicis, et dormir ensuite dans leur lit ?

Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne témoigna point de joie à ma vue ; mais, comme il est obligeant de sa nature, il me permit de m’emparer de lui.

— Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux ?

Il sourit finement et me dit :

— Tu vas me gêner un peu ; cependant, je veux consacrer dix minutes à ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent pour s’ennuyer hors de leur lit ; il y en a une vingtaine qui s’amusent gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu prends goût au bal de l’Opéra.

— Jamais !… Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette cohue ?

— Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.

— Comment les as-tu reconnues ?

— On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu. Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi.

— Elles te connaissaient donc ?

— De vue et de nom : c’est tout ce qu’il faut.

— Et tu as fait leur conquête ? et tu vas les emmener souper ?

— Grand enfant ! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici : un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais où se voir ? où se parler ? comment s’entendre ? L’hiver arrive ; on va faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux ; la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire ; j’y suis seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le tour du couloir : tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée. Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir, elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y trouveraient encore leur compte.

— Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi !

— Halte-là ! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour, chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus haute utilité : il fait circuler l’argent du public ; il enrichit les gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est perdu ; nous étions sous les bougies !) ; il permet aux restaurateurs d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées ; il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout.

— Celui qui guérit les fluxions de poitrine ?

— Précisément.

XVII
LE MUSÉE DE LANDERNEAU

Explication de mon silence. — Voyage en Bretagne. — Célébrité de Landerneau. — Embellissements de la ville. — École des Beaux-Arts. — Les artistes de Landerneau. — Les grands. — Les médiocres. — Les mauvais. — Hôtel des ventes. — Galeries célèbres. — Trouvailles. — Le Raphaël de M. Morris Moore. — Le musée de Landerneau. — Les conservateurs. — Leurs devoirs. — Un Titien sur le pavé. — Un ivoire du VIIe siècle. — Un petit homme qui nettoie les tableaux. — Galerie maudite. — Flamands sans couleur. — Vénitiens blafards. — Je demande la tête d’un conservateur. — Le vin de 1834.

Ma chère cousine,

Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois ce matin.

Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts. Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste sort du pair, lorsque M. Hébert achève la Mal’aria, lorsque M. Baudry peint sa Vestale, que M. Guillaume expose ses Gracques ou M. Perraud son Faune, les connaisseurs ne manquent pas de dire : « Il y aura du bruit dans Landerneau. »

Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles ; lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau.

Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de vin.

Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les élèves ne sont pas morts.

Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais.

Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches. La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite jusqu’à ces derniers temps ; mais, pour répandre le goût du beau dans les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle récompense et le plus clair revenu des grands artistes.

Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur bénéfice se réduit à zéro.

Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer. Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M. le maire ; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau s’efforce d’encourager les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de concierges.

La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom de galeries ; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier.

Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait un démenti : le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux ; les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des chefs-d’œuvre.

Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit que les riches, ce bon public de Landerneau ! Qu’ils soient princes du sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela seul qu’ils sont riches.

Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’Apollon et Marsyas de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations.

Qu’arrive-t-il alors ? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les riches amateurs et tous les experts à leurs gages se liguent contre le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un tolle général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent : « Donnez-nous votre tableau pour rien ; il sera authentique avant trois jours. »

Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable à la ville de Landerneau.

L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien.

— Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître. Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente publique ; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les quolibets. Acceptez donc mon Raphaël !

MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur :

— Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre : nous prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole.

— Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien ! je vous le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre pays.

— Gardez votre tableau ! répondent les conservateurs du musée chargés d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas l’avoir acquis plus tôt.

Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de Paris ; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se renouveler en France.

Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me connaître et me dit :

— Regardez ! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont vu : M. A., M. B., M. C., M. D. ! Ils disent unanimement qu’il y aurait crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos critiques sont du même avis ; tous nos amateurs désintéressés pensent comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni apparence, que c’est un Bonifacio !

Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié.

Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid…

— Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question indiscrète ; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce brimborion-là ?

Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux :

— Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en voulait 6,000, mais nous avons marchandé.

Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un amateur ; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée.

Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien 30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus cher.

— Tout cela n’est rien, me dit-il ; venez ici que je vous montre mes Vénitiens, mes Flamands. Je dis mes, car ils sont bien de moi depuis que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les signerais de mon nom.

Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie du blanc. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait plus aucune trace.

— Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là ? Est-ce des copies ? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux ? Alors expliquez-moi le malheur qui leur est arrivé.

Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix triomphante :

— Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas ! ils étaient jaunes ! ils étaient colorés ! ils étaient barbouillés de soleil ou de vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe ? J’ai tout nettoyé, moi ! j’ai étendu ces toiles par terre ! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient dessus ! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur les tableaux ! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands maîtres ! comme ils sont frais, tendres et appétissants ! La femme que vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice ; elle crevait les yeux, ma parole d’honneur ! La voilà blanche comme un poisson ; mais il a fallu du frottage ! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre musée seront aussi blancs que ceux-là.

Je ne regardais plus les tableaux : à quoi bon attrister mes yeux par le spectacle de ces ruines ? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant : un illuminé de la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans ! J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit d’un petit rire sec et satanique.

— Oui, dit-il, vous voilà comme les autres : un de plus à me blâmer, qu’importe ? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon siècle aura beau se gendarmer : je sais que la postérité m’élèvera des statues.

— Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur ; mais, si j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je commencerais par vous couper la tête !… sauf à vous élever une statue si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de toute une nation.

— Des phrases ! dit-il en ricanant, des phrases ! j’en ferai aussi, quand je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée ? Une école pour les jeunes gens. Nos élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres ; je le leur montre à nu.

— Non, morbleu ! vous l’écorchez ! Croyez-vous que ce Rubens, par exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard que vous nous l’avez fait ?

— Je le suppose, monsieur, je le suppose.

— Et quand il serait vrai ; quand Rubens, ce que je nie, aurait été un peintre froid, fade et plat ; quand il serait vrai que le temps a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la collaboration des siècles ? Vous avez dans votre cave du vin de 1834 ; il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert, aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne pouvait le boire ? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous auriez raison.

— Turlututu ! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode ? Sir Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé des Claude, des Poussin, des Paul Véronèse ! On ne les reconnaît plus. Et quelle vivacité dans l’exécution ! deux cent seize pieds carrés de peinture déblayés en deux cent seize heures ! C’est prodigieux !

— Prodigieux, en effet, mon cher monsieur ; mais les nettoyages de sir Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire.

— Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau.

XVIII
LE LOUVRE

Le musée de Paris est en danger ! — M. Fould et M. de Nieuwerkerke le sauvent. — Note du Moniteur. — Ukase.

Ma chère cousine,

Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche les conservateurs de tous nos musées : c’était une épizootie. On montre à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont voir à Paris la dépouille mortelle d’un Saint Michel terrassant le démon. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent, ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un homme.

La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé dans nos galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du verbe conserver.

Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille. Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel.

L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les chefs de bureau du musée.

Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand, italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine.

Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des mesures pour dérober Paris au sort honteux de Landerneau. M. Fould, ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre tableau de Rubens. Bonne nouvelle ! tous les artistes qui liront le Moniteur de ce matin s’écrieront avec nous : le Louvre est sauvé !

On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit ukase qui circule dans les galeries du Louvre :