« Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté un tableau, sera gratté à son tour.

» Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet.

» Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses dents, son œil de verre, et l’on effacera ainsi la trace des restaurations antérieures.

» Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau.

» Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère.

» Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on pourrait employer les acides.

» Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre. »

Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au besoin un fier législateur !

XIX
LA QUESTION DES FIACRES

Promenade des dimanches. — Pas d’omnibus. — Attitude des cochers de fiacre. — Paris est pavé de piétons qui attendent une voiture. — Soirée au Gymnase. — Les artistes. — Un maraudeur. — Réflexions mélancoliques. — Mes plaisirs et mes peines. — M. Haussmann et mademoiselle Cellier. — Plaintes d’un cocher de la Compagnie. — Doléances d’un cheval. — La Compagnie en bonne voie. — M. Ducoux. — Obstacles. — Fusion des voitures de place et des voitures de remise. — Exigences de la ville de Paris. — 1,500,000 francs d’impôt municipal sur les petites voitures. — Budget de 102  millions. — Son emploi. — Rage de construction et de démolition. — Le bon berger.

Ma chère cousine,

Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter d’une occasion si rare à Paris, et pousser une reconnaissance dans la direction du bois de Boulogne.

Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le même raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on se marchait sur les pieds comme dans un bal du grand monde.

Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai si MM. les chevaux de la Compagnie me feraient l’honneur de me conduire au bout des Champs-Élysées pour mon argent. Un homme très-affairé me donna pour toute réponse un petit carton fort sale, où je lus sous la crasse le numéro 279. Je m’informai auprès de mes voisins. On m’expliqua que deux cent soixante-dix-huit personnes auraient le droit de monter en voiture avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas complètes. Le calcul des probabilités me permettait d’espérer une place d’impériale pour mardi matin au plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi ma promenade du dimanche.

Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, quoique les fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis donc la rue de Rivoli, appelant de la main et hélant de la voix tous les fiacres qui passaient. Les cochers haussaient les épaules d’un air dédaigneux : ils étaient chargés jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher.

Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas loin. Elle sert de station à quelques centaines de fiacres, et, là, je ne pouvais avoir d’autre embarras que celui du choix.

Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures : place nette ! Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour se le disputer à coups de poing.

Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent.

La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. « Allons ! disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour visiter le bois de Boulogne ! » Lundi, il pleuvait à torrents : Dieu, qui protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne ; mais, en revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon Paris. Je me mis en quête d’une voiture.

J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus, sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin, la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir.

Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante ! Heureux entrepreneurs ! heureux cochers ! heureux chevaux ! Que d’argent et que d’avoine ! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi. A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand, le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures, et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son argent.

Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase. Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique enrhumé. Lafontaine me ravit ; il est rentré dans son élément et il y fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre de M. Labiche : les Deux Timides. Je ris aux larmes. Une jeune et jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans Je dîne chez ma mère. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors, repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le cocher avait l’air d’un malfaiteur ; la voiture avait servi à commettre trois ou quatre espèces de crimes.

J’en échappai sain et sauf ; mais le cocher se fit payer sa course beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme :

— De quoi ! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un fiacre ? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un numéro ; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien de son macadam ; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris ; mon vin et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi ; mon loyer ne coûte rien, puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre ; j’ai acheté ma voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir ; c’est pourquoi ma course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante !…

Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la merveilleuse célérité des cabs de Londres. Ils coûtent un peu cher, je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le droschki de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré. Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de l’Europe ?

Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans limites, on le rend responsable de tout.

Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine de négliger la question des voitures pour celle des expropriations. En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la jeune artiste avait joué son rôle ; je regrettais que le préfet ne s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt l’un et l’autre à la fois.

Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides : on en trouve tant qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas.

Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui mettaient leurs loisirs à profit : ils se battaient ensemble. Je m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux ; je le rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu de morale.

— Parbleu ! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise ! J’ai été un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous. Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça… Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est mangé depuis longtemps ; je vis au jour le jour d’un maigre salaire, sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les fois que l’occasion s’en présente ; et je serais bien bête de faire autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères. Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais un avenir ; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième, et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus que l’hôpital.

Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques coups de pied tout frais, semblait dire en son patois :

— Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs abrégera ma vie de deux ou trois ans.

Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter également le public, les cochers et les chevaux.

Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires. Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices. La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent pas expropriés pour cause d’utilité publique ; mais la peur d’une concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise, constituant à son profit une sorte de monopole.

Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris, et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150 et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les actionnaires ?

Pauvres actionnaires ! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier seulement qu’il m’a conté ses peines :

— Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement : j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le moins un intérêt de 5 pour cent : on ne m’a rien donné. A la fin, le découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce ; 60 francs pour les deux ! C’est 240 francs perdus, sans compter les intérêts !

— Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici ? Tout le monde se plaint : voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand ; d’où vient-il ? quel remède y pourrait-on apporter ?

La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les administrateurs qui empochaient les bénéfices.

Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848, M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait être sauvée : ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur.

Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître, ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires, relevé le crédit de la Compagnie.

Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie impériale est atteinte de deux vices organiques.

Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous une même administration.

L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à la préfecture de la Seine.

La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou son petit garçon. Il est connu dans le quartier : c’est à lui qu’on vient se plaindre si l’on n’est pas content ; c’est lui qui punit les travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse ou de probité ; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et l’avoine de la musette : rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent.

Mettez une compagnie à sa place : que gagnera-t-elle ? Une augmentation de recettes ? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze francs en un jour. Une réduction sur les dépenses ? J’en doute. Les chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement distinctes ; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine ; les carrossiers ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros ; la nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur le prix des fourrages ; mais tout approvisionnement est un capital qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront d’emblée une bonne part du revenu.

Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville : elle sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers ; mais le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui.

J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe ? Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne lui permet-on de se mettre à la disposition du public ? Prenez les précautions les plus indispensables : exigez que l’homme sache conduire, que la voiture soit propre et que le cheval soit valide ; exigez que le nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi, offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise.

La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle tuée par cette concurrence ? Non.

Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt ; c’est aussi parce qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux besoins de la population : il faut des fiacres. C’est peu que le Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires, l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise.

Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous ?

Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar, dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or, combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface de cent mètres carrés ? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de fiacres.

La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une administration responsable servent de garantie au public contre les violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient réunies entre les mains d’un seul gérant.

Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec quelque petit dividende.

A qui les servira-t-elle ? That is the question. Aux actionnaires ? Je ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis ; mais il semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion contraire.

A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir constitué ! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès : c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à tous les abus qui lèvent la crête ; mais toutes les personnes investies d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées.

La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre les choses ; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs, je signalerais le mal sans accuser personne ; je dirais : « Il y a des millions bien maladroits ; il se fait des fortunes trop rapides. » Mais nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris.

La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt, une part des bénéfices ; quelle part ? cent pour cent. Voilà un chiffre que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a donné.

La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais au numéro, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour.

La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de stationnement, au profit du macadam municipal.

Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable.

Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000 francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent 1,500,000 à se partager.

On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de mettre le doigt.

Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions très-prudentes et très-mesurées.

C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend, dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires, abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils rapportent 700,000 francs à la ville de Paris.

Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de l’argent à ce taux-là ?

Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de troisième ordre.

102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé, un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme de 102 millions.

Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage, ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous coûtent le plus cher. C’est… comment appellerai-je cette maladie ? La fièvre du changement.

Une rue était vieille et mal bâtie : on la renverse, rien de mieux. On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a dit un architecte.

Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un édifice public. Les maçons accourent du bout du monde ; il faut travailler la nuit, le jour ; pas une minute à perdre. Mais un homme de goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose.

Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix. Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi la ville de Paris avait-elle permis de construire ? Ne dirait-on pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du Dictionnaire : bâtir et démolir ?

J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans d’absence.

— Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir, ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus. Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous êtes ?

— Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en prendre : on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau. Tout est changé ; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on ne nous invite plus à parler.

» L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous avions été consultés ? On remplace les logements à bon marché par des appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher, il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage.

— Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas les moutons.

XX
LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE

Le gouvernement de la France est démocratique et absolu. — L’ancienne monarchie. — Les associés du pouvoir royal. — A quelles conditions on pouvait régner sur la France. — La révolution abroge le droit divin et proclame le droit du peuple. — L’Europe monarchique se révolte contre ces nouveautés. — La France choisit un chef militaire. — La coalition est la plus forte. — Restauration. — Révolution bourgeoise de 1830. — La bourgeoisie règne pour son compte. — Révolution de 1848. — Faiblesse du parti démocratique. — Les vieux partis s’accordent contre la démocratie. — Élection d’un président. — Résistance de la démocratie. — Influence des partis vaincus. — Dix ans de réaction. — Expédition de Rome au dehors et au dedans. — Initiative de l’empereur et retour aux principes de 89. — Campagne d’Italie au dedans et au dehors.

Ma chère cousine,

Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un quart d’heure d’attention.

Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à mesure qu’il devient plus absolu. Un prince élu par la majorité du peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution française.

Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres. Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé d’une classe privilégiée.

En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI, Louis XIII et Louis XIV enfant ; sans parler des petites conspirations qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes de la monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet : la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. L’évêque de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies par les rois de la France.

De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu les intérêts de l’Église.

Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs, il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui, car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la colère de Dieu.

La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple. Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut prêché par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. Principe aussi vieux que la raison humaine ; admis sans contestation par les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles, par la double oppression de la force et de la foi.

L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les autres pour obéir ; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix.

Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la république française. La nation dut se défendre ; elle s’organisa en armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, imperator. Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit divin, mais dans le droit national. Il régnait par délégation du seul souverain qui n’abdique jamais : le peuple.

La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus.

Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps. Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle. La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit divin, et les culbuta en 1830.

Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même dans la personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du menu peuple.

La nation est fière de son drapeau ; elle aime la gloire ; elle souffre impatiemment les mépris de l’Europe : la bourgeoisie officielle adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux ; il manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses nécessaires à la vie : la bourgeoisie régnante maintint énergiquement un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait que c’est son droit : l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de beaux discours ; elle décida, de concert avec son roi, que les grands hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions.

Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle ne régnait ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se rapporte à l’année 1848.

La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques.

Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit. Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de théories subversives et d’utopies absurdes.

Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au renversement de la République.

Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la République serait gouvernée par un président.

Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux, avait une triple signification. C’était un prince d’origine démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe d’autorité et rétabli le culte catholique : deux recommandations toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux partis poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps.

Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de l’homme : ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès fameux : « Je représente un principe, l’appel au peuple. » On ne se souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré.

Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique. Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, des sacrifices énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur.

Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours, ces brochures, ces articles du Moniteur, qui établissent comme un dialogue quotidien entre le prince et la nation ?

Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de Napoléon III aient surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement d’une grande œuvre démocratique et libérale ; la nation applaudissait de toutes ses mains ; tous les cœurs battaient à l’unisson ; il n’y avait plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi.

Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé, si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie.

Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente d’un gouvernement que de rejeter en arrière un train lancé à grande vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des ennemis communs qui les séparent.