XXI
ABD-EL-KADER ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Ma chère cousine,

La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais parler des absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader et de la liberté de la presse, quoique l’un et l’autre soient assez loin de nous.

J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime aussi la liberté de la presse, quoique je l’aie vue en mars 1848.

Elle est très-désirable et très-utile ; elle est très-honorable pour les peuples ; elle honore aussi les princes qui sont assez forts pour la supporter ; elle établit un commerce de vérités et un échange de bons offices entre les souverains et les sujets.

Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle au gouvernement qui me permettrait de tout dire ; non-seulement à moi, mais à tous ceux qui tiennent une plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot est convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais il les croyait bonnes, puisqu’il les publiait. C’était des vérités, au moins pour lui. Il est pénible et presque dégradant de se sentir les mains pleines de vérités et de n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous autres gens de plume. Et cette multitude de vérités, vraies ou fausses, que la loi nous interdit de publier, nous procure au creux de la main des démangeaisons intolérables.

Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de censure : non-seulement la censure dramatique, qui coupe maladroitement dans une comédie le trait que nous aimons le mieux ; non-seulement la censure du colportage, qui nous interdit de vendre au peuple des campagnes le petit livre que nous avions écrit exprès pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur timide qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint pour son brevet ; la censure du rédacteur en chef, qui nous sabre la moitié d’un article, la meilleure, et pourquoi ? parce que le journal a déjà reçu deux avertissements et qu’une phrase mal interprétée peut réduire à zéro un capital de plusieurs millions.

Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit d’écrire sont une gêne horrible pour l’écrivain. Il est si doux et si naturel d’offrir librement au public les fruits de notre cerveau, tels que nous les avons mûris !

L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner sur la France, est assurément de la même opinion que nous. Quoiqu’il soit né au palais des Tuileries, il a été écrivain longtemps avant de devenir empereur. Il a eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et il les a ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est froissé plus d’une fois aux entraves légales de la pensée ; il a vu ses écrits arrêtés par la douane ou saisis par la police ; il a maudit les obstacles et rêvé la liberté de la presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir très-noble et très-libéral de voir sa pensée intacte et sans coupure.

Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, et je ne croirai jamais que l’avancement rapide où il est parvenu lui ait fait oublier les aspirations légitimes et les droits sacrés de l’écrivain. Il nous rendra à tous ce franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit à M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de nous le rendre. Peut-être même la chose serait-elle faite depuis quelque temps, n’étaient certaines objections que l’empereur entend faire autour de lui.

On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que le couronnement de l’édifice impérial, et qu’il manque plusieurs étages à l’édifice. « Il est certain, lui dit-on, qu’il nous reste beaucoup à faire. Un édifice de grandeur militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de prospérité, de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en un jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, sans nous laisser le temps de consolider la base, sont ceux qui souhaiteraient de voir écrouler l’édifice. »

A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, si l’on veut bien me le permettre, par l’histoire d’Abd-el-Kader.

Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, par l’organe de ses généraux et de ses princes, jura de lui laisser la liberté.

Provisoirement, on le mit en prison ; mais il était bien entendu que le vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha de l’histoire moderne, s’en irait seul et sans geôliers vivre à sa guise en pays musulman.

Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et bonhomme, était bien décidé à tenir sa parole. Mais les conseillers de la monarchie protestèrent, au nom de la raison d’État, contre cet acte de loyauté. « Sire, disaient-ils d’une commune voix, il importe au salut de la France que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié nous coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de nous prouver leur haine. Si l’émir était libre aujourd’hui, demain l’Algérie serait en feu ! » Le roi crut et céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir sauvé ses possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de 1848 lui ravit la France et l’Algérie d’un seul coup.

Le prince Louis-Napoléon, président de la république de 48, répara cette injustice. La compassion, l’équité et une certaine droiture de cœur assez rare chez les princes, lui conseillèrent une bonne action, et il ne prit point d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête ; il suivit son penchant, sans tenir compte de la raison d’État ; il remplit l’engagement contracté par un autre : Abd-el-Kader reçut la liberté et cent mille francs de rente.

Qu’arriva-t-il ? L’Angleterre ne fit pas tourner contre nous cet acte de générosité spontanée. Personne ne mit l’Algérie en feu. Jugurtha vécut honorablement du revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus : il nous aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez lui que le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, recueille nos nationaux, protége nos protégés, et mérite à son tour notre reconnaissance.

Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience à la raison d’État, il y aurait dix mille chrétiens de moins en Syrie.

Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, combien de citoyens excellents manqueraient à la France, sans l’amnistie de 1860 ! Un funeste malentendu s’était élevé entre la démocratie et son chef. Le gouvernement du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les chefs de la République avaient donné en juin 1848, expulsa de leur patrie tous les hommes en qui il voyait ses ennemis.

Le temps marcha, les années se succédèrent, les craintes se calmèrent, les rancunes faiblirent, la gloire de notre armée confondit dans une commune joie les citoyens de tous les partis ; cependant nos exilés n’osaient rentrer en France. On assure que, si la porte restait fermée, ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs dans sa poche. Tous les ans, le 14 août et le 31 décembre, il témoignait la résolution de décréter une bonne amnistie ; mais la plupart des conseillers poussait de grands cris : « Aujourd’hui l’amnistie, demain les barricades ! » Ainsi parlaient les sages défenseurs de la raison d’État.

Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour que lui-même, signa le décret d’amnistie et rappela les exilés. On ne fit point de barricades, et le trône impérial se trouva plus affermi.

L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de commerce avec l’Angleterre, ont excité des craintes presque aussi vives et tout aussi frivoles. Les conseillers très-timides d’un prince très-hardi voyaient déjà les paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et les ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le saint-père a perdu les Romagnes, nos manufacturiers ont perdu les priviléges exorbitants qui les faisaient trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la France. Les Bretons piochent la terre ; les Rouennais filent le coton.

Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas une nouveauté plus dangereuse que tant d’autres, et que, si l’empereur nous l’accordait un beau matin, sans prendre conseil de personne, il affermirait son trône au lieu de l’ébranler.

J’ai dit : sans prendre conseil de personne, car je crois connaître l’opinion de tous les conseillers de l’Empire, et la voici, résumée en quelques mots :

« C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement : « Donnez-moi des bâtons pour vous battre. » Tous les gouvernements, usant du droit de légitime défense, répondent à l’opposition : « Je ne vous donnerai des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts pour venir les prendre. » Interrogez les chefs les plus illustres du parti soi-disant libéral, M. Guizot, par exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le gouvernement et mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils ont toujours demandé la liberté de la presse ; comme gouvernants, ils l’ont toujours refusée.

» M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre 1814 : il était alors secrétaire général de l’intérieur, sous le ministère de M. de Montesquiou. Cette loi servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M. Guizot combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au pouvoir. M. Thiers, en 1830, défendait la liberté de la presse. Il mit sa tête au bas de la protestation du National : il était de l’opposition. Cinq ans plus tard, il combattit comme un lion pour les lois de septembre : il était ministre.

» Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également passionnés pour la liberté de la presse, car ils ne sont ministres ni l’un ni l’autre. Nous qui le sommes et qui avons l’honneur de servir un gouvernement fort au dedans et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur devanture : Armes données ! Nous avons une tâche à accomplir ; il nous faut du repos et de la sécurité. Que penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les bras une besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de venir incessamment le tirer par la basque de son habit ?

» Si nous accordions bénévolement à nos ennemis cette liberté qu’ils réclament, croyez-vous qu’ils s’en serviraient pour nous, ou contre nous ? Se borneraient-ils à demander quelques réformes, à censurer quelques abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à nous affermir ? Ils commenceraient par là, selon toute apparence ; mais, avant six mois, ils auraient si bien vilipendé les instruments du pouvoir, les préfets, les ministres, la famille impériale et l’empereur lui-même, que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la nation. Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants ont ici leurs amis, leurs clients, leurs fanatiques, leurs avocats, leurs banquiers, leurs ministres in partibus infidelium, et nous serions de grands fous si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux ! »

J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation des conseillers très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide ; je n’entreprends pas de la réfuter, et je crois que ces raisons me paraîtraient sans réplique, si j’étais ministre.

Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la France, élu et réélu par sept ou huit millions de citoyens, confirmé dans mes pouvoirs à chaque élection partielle par la nomination des candidats que j’ai présentés, je verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je raisonnerais moins timidement.

La grande majorité de la nation française se compose de paysans et d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers appelait « la vile multitude » et que tous les gouvernements, sauf 93 et 48, ont écartée de la vie politique, est la base solide et inébranlable du gouvernement impérial. Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont des paysans et des ouvriers en uniforme, ont fondé par leurs votes le second empire français. Ils ont adopté la dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour eux des soins tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français soit respecté en Europe, que la religion ne soit ni persécutée ni persécutrice, et que chacun puisse vivre en travaillant, ils voteront et combattront pour Napoléon III et sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de premiers-Paris, d’entre-filets, de variétés et de feuilletons pour entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne lisent guère que les almanachs ? Ouvriers, paysans, soldats sont et seront longtemps étrangers à ces détails de la politique quotidienne qui se discutent dans les journaux. J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par l’aisance et l’éducation, sont souvent de véritables bourgeois.

Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle adore sincèrement la liberté de la presse. Quel homme ayant de quoi vivre ne s’est frotté les mains en lisant dans son journal une bonne critique bien salée de tel ou tel acte du gouvernement ? Quel rentier doux et pacifique ne s’est pâmé d’admiration devant une charge à fond de train exécutée par un peloton serré de publicistes contre tel ou tel abus ? On relit le journal en famille, on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain, on le met de côté, on se promet de le relire, et vive la liberté de la presse !

Enfantillage ! d’accord. Mais cette niaiserie puérile cache un besoin sérieux de l’esprit. L’homme a soif non-seulement d’eau et de vin, mais aussi de la parole de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose écrite et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres yeux et nous donne une satisfaction innocente, quoique un peu turbulente.

Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter un levain d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité lettrée, qui n’est pas indispensable à la solidité de l’Empire, mais qui peut beaucoup pour sa grandeur et sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux livres. Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille aux orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en libéraux.

Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la démocratie et de l’Empire. Ils courent de salon en salon, colportant leurs petites doléances. Que regrettent-ils du temps passé ? M. le comte de Chambord ? M. le comte de Paris ? la religion d’État ? le suffrage restreint ? Non. Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent officiellement que la liberté de la presse. « Nous sommes libéraux, » disent-ils ; et on les croit, et on les écoute, et les bourgeois les plus sensés s’oublient quelquefois jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain que la liberté de la presse est un bien très-désirable.

Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes seraient forcés de se montrer tels qu’ils sont, de confesser leurs véritables regrets, d’afficher leurs vraies espérances, et la nation leur rirait au nez en voyant tomber le masque.

Que craignons-nous ? Quand la presse sera libre, les ennemis du gouvernement écriront contre lui : rien n’est plus probable, assurément. Mais nous leur répondrons, et ce serait bien le diable si nous étions battus dans la discussion, quand la raison sera pour nous ! Il n’y a ni raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une monarchie populaire, fondée sur le suffrage universel et la volonté de la France.

Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis publie un livre ou une brochure, lorsqu’il serait facile de le réfuter, de le combattre et peut-être de le battre, une sorte de pudeur nous oblige au silence. Nous nous croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit, la justice qui condamne, la police et la justice qui ne réfutent rien.

Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. Les hommes d’État se formaient jadis à deux écoles : la presse et le parlement. L’empereur Napoléon III s’est entouré de ministres capables et formés à la vieille école. Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV, lorsque la presse et le parlement n’existeront plus que de nom ?

XXII
LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

Ma chère cousine,

Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée au dehors, on voit flotter dans les salons de Paris et de la province une multitude de petits drapeaux avec ces mots : « Régime parlementaire ! »

Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la même couleur. Il y en a de blancs, il y en a de rouges ; il y en a beaucoup de tricolores, surmontés du coq orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de saint Pierre. J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous voulez) qui représentent l’aigle d’Autriche, noir sur fond jaune.

La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une seule et même devise s’est formée par la réunion de divers partis. Tous les ennemis de l’Empire et quelques ennemis de la France se sont donné le mot pour réclamer unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs banderillas autour du gouvernement comme autour d’un taureau qu’on effarouche avant de le tuer.

Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on y trouverait des philosophes et des dominicains, des rhéteurs sceptiques et des jésuites, des révolutionnaires à tous crins et des champions de l’ordre à tout prix. Voici des légitimistes qui supprimeraient jusqu’aux noms du parlement, si nous leur permettions de ramener leur roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement jusqu’en 1848 contre l’impertinence des avocats, des professeurs et des médecins qui réclamaient le droit de suffrage. Voici des législateurs de la rue de Poitiers qui ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel. Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement tout ce qu’ils ont pu pour jeter le parlement par les fenêtres.

Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous les camps de la politique, commencerait par tourner ses armes contre elle-même s’il lui arrivait de perdre ou d’oublier le mot d’ordre.

Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de l’ennemi s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent de nous plaindre ; ils répandent leur encre en larmes hypocrites sur le malheur et l’abaissement de la nation française.

« Pauvres gens ! nous disent-ils, vous avez des canons rayés qui portent plus loin que les nôtres et des zouaves qui sont les croquemitaines de nos soldats.

» Votre marine que nous avions coulée avec la coopération du roi Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en dix ans. Votre diplomatie, que lord Palmerston faisait passer par le trou d’une aiguille, est devenue plus fière que pas une autre.

» Vos finances sont relevées ; vos emprunts se souscrivent au quadruple ; vos ouvrages publics s’achèvent par enchantement ; vous guérissez par le travail cette plaie de la misère qui est incurable chez nous ; la statistique de vos tribunaux atteste une diminution notable dans le nombre des crimes ; mais nous vous plaignons cordialement, car vous êtes privés du régime parlementaire ! »

S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de l’étranger, tous les bons Français (et j’en suis) seront heureux de remonter en grade par la restauration du régime parlementaire.

Mais quel parlement demanderons-nous ? Il faudrait s’entendre sur ce point.

Est-ce le parlement qui coupa la tête de Charles Ier ? Est-ce le parlement qui fit guillotiner Louis XVI ?

Est-ce le parlement-croupion qui opposa cette belle résistance au général Lambert ?

Est-ce la Diète polonaise, ce parlement à cheval où le veto d’un gentilhomme pris de vin annulait toutes les délibérations ?

Est-ce le parlement américain, où le revolver dit son mot dans les discussions les plus frivoles ? où l’orateur doit avoir le coup d’œil juste, moins pour démêler le vrai du faux que pour viser en plein gilet ses honorables contradicteurs ?

Est-ce le parlement prussien, où la Chambre des seigneurs et la féodalité résistent obstinément à toutes les réformes ?

Est-ce le parlement anglais, où la Chambre des lords s’amuse incessamment à défaire les lois à mesure que la bourgeoisie les a faites ? Envierons-nous à nos voisins les priviléges aristocratiques de la Chambre haute ? Importerons-nous en France les bourgs pourris, le suffrage restreint, les élections arrosées de bière et égayées par les coups de bâton ? Nos orléanistes ont pris l’habitude de célébrer le gouvernement anglais. Ils nous l’offrent à chaque instant comme un parfait modèle d’organisation parlementaire. Mais ce qu’ils admirent le plus chez nos voisins est précisément ce que nous voulons empêcher ici : l’oppression de la démocratie.

Le souverain, la noblesse, le haut clergé et la riche bourgeoisie de l’Angleterre s’entendent pour régler à l’amiable les affaires du pays, étouffer les masses, écraser l’Irlande, asservir les colonies. C’est la vieille politique du sénat romain, le plus parlementaire et le plus odieux de tous les gouvernements. L’histoire n’a rien connu de plus injuste, de plus oppressif et de plus anti-démocratique que ce parlement orgueilleux qui fit la conquête du monde. Les plébéiens, les esclaves, les alliés étouffaient sous la pression de ces hommes de bien, ces Brutus, ces Caton ! A chaque instant, le peuple entier se jette dans les bras d’un homme pour qu’il en finisse avec le parlement et fonde la démocratie. Marius, Catilina et bien d’autres l’ont essayé ; César l’a fait.

L’histoire romaine est-elle trop ancienne pour servir d’exemple ? Revenons à nos temps et à notre pays.

Que vous semble du parlement de Louis XVIII et de Charles X ? Regrettez-vous la Chambre des pairs qui remporta une si courageuse victoire sur le maréchal Ney ? Faut-il aller chercher dans le passé la Chambre introuvable, ou la Chambre de 1825, qui vota coup sur coup, dans l’espace de huit jours, la loi du sacrilége et le milliard des émigrés ? Il faut croire que ce régime parlementaire pesait à la France, puisqu’elle a fait une révolution pour le secouer.

J’aime mieux le régime parlementaire dont nous jouissons théoriquement aujourd’hui, quoiqu’il laisse à désirer dans la pratique.

Quatre pouvoirs établis par la Constitution gouvernent la chose publique :

1o L’empereur, élu par la totalité des citoyens et véritable député de la nation ; je ne sache pas qu’aucun roi de France ait régné en cette qualité : Louis XVIII fut mis sur le trône par les alliés, et Louis-Philippe par quelques amis ;

2o Le Sénat, nommé par l’empereur, comme la Chambre des pairs par le roi, comme la Chambre des lords par la reine, comme la Chambre des seigneurs par le roi de Prusse, et le Sénat de Turin par le roi d’Italie ;

3o Le Conseil d’État, nommé par le souverain pour préparer les lois, comme dans tous les pays où il existe un Conseil d’État ;

4o Le Corps législatif, élu directement par toute la nation comme l’empereur lui-même. Il vote les lois et le budget. Il est maître absolu de refuser l’impôt, maître absolu de rejeter les lois qu’on lui présente. L’empereur, le Sénat et le Conseil d’État réunis ne pourraient ni ajouter un article à nos lois, ni décréter un centime d’impôt sans l’aveu du Corps législatif.

Telle est, en théorie, l’organisation actuelle du régime parlementaire.

Je ne crois pas qu’une seule monarchie de l’Europe soit constituée aussi démocratiquement. Il est dit, il est su, il est entendu que la France appartient à la totalité des citoyens français ; que le droit de souveraineté réside dans la nation ; que la nation le confie à un homme ou à une dynastie, en se réservant le droit de le reprendre.

Ce principe, le plus hardi de tous ceux que la Révolution a mis en avant, paraîtrait non-seulement nouveau, mais monstrueux aux souverains les plus libéraux de l’Europe. Et l’aversion de presque tous les princes régnants pour la dynastie napoléonienne n’a pas d’autre cause que ce fond absolument démocratique sur lequel l’empire est assis. Tous les rois et les empereurs vivants règnent plus ou moins par la grâce de Dieu. Ils ont tous la prétention plus ou moins avouée de rester sur le trône et d’y asseoir leurs descendants, lors même que la majorité du peuple en serait mécontente. La France est le seul pays constitué de telle façon qu’une dynastie n’y serait plus ni possible ni légitime le jour où elle n’aurait plus pour elle la majorité des citoyens.

Il suit de là que le Corps législatif, si modeste en apparence, est théoriquement une très-grande autorité dans l’État. N’est-il pas, comme l’empereur, issu du suffrage universel ? On ne s’est jamais demandé ce qui arriverait si une élection générale envoyait au Palais-Bourbon deux cent soixante-sept députés contraires à la dynastie impériale. Qu’une opposition s’élève par accident au sein du Sénat ou du Conseil d’État, la chose n’aura qu’une gravité secondaire, puisque les conseillers d’État et les sénateurs sont des auxiliaires choisis par le souverain. Mais que deviendrait la dynastie, le jour où le Corps législatif, aussi légitime que l’empereur lui-même, refuserait de voter l’impôt ?

Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi fondait son autorité sur quelque chose de supérieur à la volonté du peuple. Rencontrait-il une opposition un peu trop vive dans les députés, il les renvoyait chez eux et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, après tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du peuple et qu’ils étaient les élus d’une coterie de deux ou trois cent mille personnes, la dissolution d’une Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les temps sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, Napoléon V ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller avec la France ! Le Corps législatif lui dira, avec toute l’autorité de la logique : « Les huit millions de Français qui ont donné la couronne à votre dynastie sont morts depuis longtemps ; la génération nouvelle, usant d’un droit imprescriptible, vous invite à vous retirer. »

Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et chaque élection partielle le prouve clairement. De tous les pouvoirs de l’État, le Corps législatif est peut-être le plus dévoué à la personne et à la politique de l’empereur. C’est sans doute qu’un parfait accord n’a cessé d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat se présente au nom du gouvernement pour qu’il soit élu d’emblée. Le paysan, l’ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens : « Puisque l’empereur veut celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous devons lui envoyer. »

Heureuse intimité ! Trois fois heureux mariage d’un homme et d’une nation ! Mais pour que cette union se prolonge au delà des limites de la lune de miel, il importe que l’empereur se tienne au courant des besoins, des idées et des aspirations de son peuple. La bonne harmonie et la confiance réciproque ne sauraient se conserver qu’à ce prix.

Puisque le gouvernement impérial, par une erreur commune à beaucoup de gouvernements, a cru bon de limiter à l’excès la liberté de la presse, il ne lui reste qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se pense, de connaître les sentiments et les griefs de la nation et les abus de pouvoir commis par les agents de l’État. Il s’agit d’accorder aux députés le droit d’interpellation ; rien de plus. Si l’on craint que les campagnes parlementaires ne deviennent assez orageuses pour arracher les ministres à l’expédition des affaires, on peut, suivant la tradition du premier empire, désigner quelques ministres sans portefeuille pour soutenir le choc de l’opinion publique, le diriger à l’occasion et s’y soumettre au besoin.

Quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Assemblée couronneront, sans danger pour le gouvernement, cette réforme sage et nécessaire. Le droit d’amendement peut et doit être étendu ; il faut relever la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison d’un malfaiteur. Il est décent de permettre aux députés la publication de leurs discours en style direct, et d’autoriser les journaux à raconter librement les séances de la Chambre. Car enfin les membres du Corps législatif sont, comme l’empereur lui-même, les délégués du souverain, qui est le peuple. Et il convient que le peuple vive en communication directe avec tous ses députés sans exception.

Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous accorder les réformes innocentes que nous lui demandons dans son intérêt, le Corps législatif se distinguera bientôt par d’autres mérites que le dévouement et l’obéissance. Les hommes créent les institutions, mais les institutions aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître des orateurs le jour où l’on relèvera la tribune ; et l’éloquence française, qui est entrée pour une si grande part dans la gloire de notre pays, ne sera plus reléguée dans le domaine archéologique.

Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en théorie et tel que nous demandons à l’avoir en pratique, se distinguera toujours de l’ancien régime par le suffrage universel. Ce sera le règne de tous substitué à l’oligarchie des nobles ou des riches, le principe de la souveraineté populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant principe de la souveraineté de la naissance ou du capital.

L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et rien à perdre. Il est légitime parce qu’il est voulu par la nation ; il sera légitime, lui et ses descendants, aussi longtemps que la nation trouvera avantageux d’obéir à son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre, c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, et ce danger ne peut être écarté que par la liberté de la presse ou l’indépendance du Corps législatif.

Personne ne songe à contester le brevet de grand homme au physicien qui a découvert le parti qu’on pouvait tirer de la compression des vapeurs. Mais celui qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme aussi.

Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, autant et plus que pour la nation française, une soupape de sûreté. Il est plus nécessaire encore à la dynastie qu’à la nation. Car, si la dynastie et la nation se brouillaient un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la nation qui succomberait dans le conflit.

XXIII
LES LIBERTÉS MUNICIPALES

Ma chère cousine,

Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale.

La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît ; il dispose de l’armée et la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre, signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu.

Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité. Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des citoyens.

Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur, puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la barbe : « Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort ! »

Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont réprimés ; ils ne le sont pas tous ; car il y a une certaine solidarité entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous irez signaler au maire la conduite de son agent ; mais il faudra que vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet ; mais il est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même. Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes raisons pour vous refuser la tête de son préfet.

Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les abus sont assez rares, je le veux bien ; il s’en commettait cent mille fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie. D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième partie d’un souverain.

Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait, dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents subalternes ; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles, le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène rongée par les tarets.

On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est encore loin que nous pouvons le prévenir.

D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal soient composés de citoyens éclairés et indépendants ; car, le jour où ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.

Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à usurper les prérogatives impériales.

Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un des prétendants qui nous entourent ; s’ils avaient la tentation d’entrer dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France, ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait, à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire, un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des surveillants à ses administrateurs.

Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même ! Au plus léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs amis du gouvernement qui s’est trompé.

Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par les mouches. « Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me dit-il (j’écrivais alors au Moniteur), demandez hardiment qu’on me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission municipale. » Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne ; mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences de l’honorable préfet.

Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires, tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses agents.

L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister, mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs. La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel ; on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.

Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle des fonctionnaires ; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité. Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain.

Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris, non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le ressort de la vie politique s’est brisé.

M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb un faux pas assez ridicule.

Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit ; mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente chez les plus petits fonctionnaires.

Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi.

Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on appelle Schlaffenbourg ; citoyen notable et bien noté, et dans les meilleurs termes avec toute la population.

Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France ; le paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra ; la population douce, tranquille, honnête, hospitalière, intelligente : on n’en peut dire que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière ; encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne changerait pas d’état pour mille écus de rente.

Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il cultive passionnément les lettres et les légumes : la chronique de Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices.

Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner dans une mêlée électorale ? Ceci demande deux mots d’explication. Le jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture, versait au moins quatre ou cinq fois par semaine ; exercice violent qui finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien des chemins vicinaux. « Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le chemin qui conduit à ma maison. » Plus d’une fois il avait soumis cette question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en allait boire un verre de bière à la brasserie de l’Esturgeon.

Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que c’était un grand mystère ; que M. le maire était un homme violent ; qu’il réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis ; que, d’ailleurs, la comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne.

Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et s’écria, en cassant une cruche et deux verres : « Je ne veux pas d’un savant dans mon conseil municipal ! »

M. Jean Sauerkraut dit mon conseil, comme on dit mon chapeau, mon chien, ma pipe. C’est le pronom possessif.

Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M. le maire ! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions quand on les pousse à la dernière extrémité.

Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet, M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre aubergistes.

« C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la circulaire de M. Billault ? Il conseille à tous les maires de porter les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance ! » Il retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres.

Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur deux ou trois mille bulletins :