(Voir les Mémoires de deux jeunes mariées.)
Cher monsieur, suivant votre désir, j’ai vu M. le préfet de police, afin de savoir si le pieux dessein dont vous m’entretenez dans votre lettre datée de Carrare n’aurait pas à souffrir quelque opposition du fait de l’autorité.
M. le préfet m’a répondu que le décret impérial du 23 prairial an XII, par lequel se règle encore toute la matière des inhumations, établissait, de la manière la moins équivoque, le droit pour toute personne de se faire enterrer sur sa propriété. Il vous suffirait donc de vous pourvoir d’un permis à la préfecture de Seine-et-Oise, et, sans autre formalité, vous pourriez faire opérer la translation des restes mortels de madame Marie-Gaston dans le monument que vous vous proposez de lui élever au milieu de votre parc de Ville-d’Avray.
Maintenant j’oserai, moi, vous faire quelques objections.
Êtes-vous bien sûr que, de la part des Chaulieu, avec lesquels vous ne vivez pas en très bonne intelligence, vous ne serez pas exposé à de certaines difficultés? Jusqu’à un certain point, en effet, ne pourraient-ils pas être admis à se plaindre qu’en transportant du cimetière communal dans une propriété close et fermée une sépulture qui comme à vous leur est chère, vous soumettez entièrement à votre bon plaisir les visites qu’il peut leur convenir de faire à cette tombe? car enfin, cela est évident, il vous sera toujours loisible de leur interdire l’accès de votre propriété. Je sais bien qu’en droit rigoureux, morte ou vivante, la femme appartient à son mari, et cela à l’exclusion de sa parenté, même la plus proche; mais que, sous l’inspiration du mauvais vouloir dont ils vous ont déjà donné plus d’une preuve, les parents de madame Marie-Gaston aient la fâcheuse idée de porter leur opposition sur le terrain judiciaire, quel affligeant débat!
Vous gagnerez le procès, je veux bien ne pas en douter, l’influence du duc de Chaulieu n’étant plus ce qu’elle a été sous la Restauration; mais avez-vous pensé à tout le venin que la parole d’un avocat peut répandre sur une pareille question, quand après tout il se fera l’écho d’une réclamation respectable, celle d’un père, d’une mère et de deux frères demandant à ne pas être dépossédés du douloureux bonheur d’aller prier sur un cercueil? S’il faut d’ailleurs vous dire toute ma pensée, ce n’est pas sans un vif regret que je vous vois occupé à créer un nouvel aliment à votre douleur, trop longtemps inconsolable.
Nous avions espéré qu’après deux ans passés en Italie, vous nous reviendriez plus résigné, et qu’enfin vous prendriez sur vous de demander à la vie active quelques-unes de ses distractions. Évidemment, cette espèce de temple que vous vous proposez d’élever à la ferveur de vos souvenirs, dans un lieu où ils ne se pressent déjà que trop nombreux, ne peut servir qu’à en éterniser l’amertume, et je ne saurais vous louer du rajeunissement que vous vous proposez ainsi de leur ménager. Cependant, comme il faut servir ses amis un peu à leur mode, j’ai fait votre commission auprès de M. Dorlange; mais, je dois me hâter de vous le dire, je n’ai trouvé chez lui aucun empressement à entrer dans votre pensée.
Son premier mot, quand je me suis annoncé chez lui de votre part, a été qu’il n’avait pas l’honneur de vous connaître, et cette réponse, toute singulière qu’elle puisse vous paraître, m’a été faite avec tant de naturel, que d’abord j’ai cru à quelque méprise, résultant d’une confusion de noms. Néanmoins comme, un peu après, votre oublieux ami voulut bien convenir qu’il avait fait ses études au collége de Tours, et comme encore, de son aveu, il se trouve bien être le même M. Dorlange qui, en 1831, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, remporta le grand prix de sculpture, aucun doute ne pouvait me rester sur son identité. Je m’expliquai alors son défaut de mémoire par cette longue interruption que vous-même m’aviez signalée dans vos relations. Votre procédé l’aura blessé plus vivement que vous ne vous l’étiez figuré, et quand il s’est donné l’air d’avoir oublié jusqu’à votre nom, c’était tout simplement une revanche dont il n’était pas fâché de saisir l’occasion.
Mais là n’est pas l’obstacle réel. En me rappelant la fraternelle intimité qui vous a unis à une autre époque, je ne pouvais croire la mauvaise humeur de M. Dorlange inexorable. Aussi, après lui avoir exposé la nature du travail dont il serait question de le charger, me disposais-je à entrer avec lui dans quelques explications, relativement aux griefs qu’il pouvait nourrir contre vous, quand tout à coup je me suis trouvé face à face avec un obstacle de la nature la plus imprévue.
«Mon Dieu, me dit-il, l’importance de la commande que vous voulez bien m’offrir; cette assurance qu’on entend bien ne rien épargner pour la grandeur et la perfection de l’œuvre; cette invitation qui m’est faite de me rendre à Carrare pour présider moi-même au choix et à l’extraction des marbres, tout cela constitue une vraie bonne fortune d’artiste, et à une autre époque je l’aurais acceptée avec empressement. Mais au moment où j’ai l’honneur de vous recevoir, sans avoir encore le dessein arrêté de quitter la carrière des arts, je suis peut-être sur le point d’aborder la vie politique. Mes amis me pressent de me présenter aux élections prochaines, et vous le comprenez, monsieur, si je venais à être nommé, la complication de mes devoirs parlementaires, mon initiation à une vie toute nouvelle deviendraient, pour longtemps au moins, un obstacle à ce que je pusse aborder avec le recueillement nécessaire l’œuvre dont vous m’entretenez. J’aurais d’ailleurs affaire, ajouta M. Dorlange, à une grande douleur qui, dans ce monument projeté, se cherche à grands frais une consolation. Cette douleur, naturellement, serait impatiente; moi, je serais lent, distrait, empêché: le mieux est donc que l’on s’adresse ailleurs; ce qui ne m’empêchera pas d’être, comme je le dois, reconnaissant et honoré de la confiance qu’on a bien voulu me témoigner.»
A la suite de ce petit speech assez bien tourné, comme vous pouvez voir, et par lequel il me parut seulement que votre ami préludait peut-être un peu trop complaisamment à ses futurs succès de tribune, j’eus un moment la pensée de lui poser l’hypothèse de l’insuccès de sa candidature et de lui demander si, le cas échéant, il n’y aurait pas apparence de revenir à lui. Mais il n’est jamais bienséant de mettre en doute un triomphe électoral; et comme j’étais en présence d’un homme profondément ulcéré, je ne voulus point, par une curiosité qui pouvait être mal prise, m’exposer à jeter de l’huile sur le feu. Je me contentai donc d’exprimer un regret et de dire que je vous ferais connaître le résultat de ma démarche. Inutile d’ajouter que, d’ici à quelques jours, je saurai à quoi m’en tenir sur la portée de cette ambition parlementaire qui s’est si mal à propos rencontrée sur notre chemin. Pour moi, il y a mille raisons de croire que cette candidature est une visée. Dans cette donnée, peut-être feriez-vous bien d’écrire à M. Dorlange; car toute son attitude, d’ailleurs parfaitement polie et convenable, m’a paru accuser un souvenir encore bien vivant des torts apparents que vous aurez à vous faire pardonner.
Je sais qu’il en pourra coûter à votre sensibilité pour expliquer l’entourage des circonstances vraiment exceptionnelles dans lesquelles s’est fait votre mariage; car vous serez par là même entraîné à repasser sur la trace de vos jours de bonheur devenus pour vous aujourd’hui de si poignants souvenirs. Mais après ce que j’ai pu entrevoir des dispositions de votre ancien ami, si vous tenez expressément à ce qu’il vous prête le concours de son talent, ne pas insister vous-même et procéder encore par mandataire, serait continuer une allure qui déjà lui a semblé désobligeante, et s’exposer à un nouveau refus. Après cela, si la démarche à laquelle je vous sollicite se trouvait décidément au-dessus de vos forces, peut-être y aurait-il encore un moyen. En toute affaire où je l’ai vue s’entremettre, madame de l’Estorade m’a toujours semblé une habile négociatrice; mais, pour le cas particulier, j’aurais dans son intervention une confiance absolue. Elle-même a eu à souffrir de la part de madame Marie-Gaston des égoïsmes de passions assez semblables au traitement dont se plaint M. Dorlange. Mieux que personne elle serait donc en mesure de lui expliquer les entraînements de cette absorbante vie conjugale, que vous aviez si étroitement repliée sur elle-même, et il me paraîtrait très difficile que l’exemple de la longanimité et de la clémence dont elle a toujours usé avec celle qu’elle appelait sa chère égarée, ne devînt pas contagieux pour votre ami.
Vous avez, du reste, tout le loisir de penser à l’usage qu’il vous conviendra faire de cette ouverture. Madame de l’Estorade, en ce moment, est encore souffrante d’une grave indisposition, suite d’une terreur maternelle. Il y a huit jours, notre chère Naïs faillit être écrasée sous ses yeux, et sans la courageuse intervention d’un inconnu qui se jeta à la tête des chevaux et les arrêta court, Dieu sait l’affreux malheur qui nous atteignait. De cette cruelle émotion est résultée pour madame de l’Estorade une excitation nerveuse qui nous a si sérieusement inquiétés un moment. Quoiqu’elle soit beaucoup mieux aujourd’hui, ce n’est pas avant quelques jours qu’elle pourra être en état de recevoir M. Dorlange, étant admis que sa médiation féminine vous paraît désirable et utile.
Mais encore un coup, cher monsieur, ne vaudrait-il pas mieux couper court à votre idée? Une dépense énorme, de fâcheux démêlés avec les Chaulieu, et pour nous un renouvellement de vos douleurs, voilà ce que j’y entrevois. Ce qui ne veut pas dire, cependant, qu’en tout et pour tout je ne continue pas d’être à vos ordres, ainsi que le commandent les sentiments d’estime et d’amitié que je vous ai voués.
Paris, février 1839.
Chère madame, de tous les témoignages de sympathie que m’a valus le terrible accident arrivé à ma pauvre enfant, pas un ne m’a autant touchée que votre excellente lettre.
Pour répondre à votre affectueuse sollicitude, je dois dire que, dans cette terrible rencontre, Naïs a été merveilleuse de calme et de sang-froid. Il n’est pas, je crois, possible de voir la mort de plus près; mais, pas plus pendant qu’après l’événement, cette vaillante petite fille n’a sourcillé, et tout en elle annonce le caractère le plus résolu; aussi, dans sa santé, Dieu merci! pas l’ombre d’un dérangement.
Quant à moi, par suite de mon immense terreur, tombée en proie à des mouvements spasmodiques, j’ai, à ce qu’il paraît, pendant plusieurs jours, assez vivement inquiété le médecin, qui un moment aurait craint pour ma raison. Grâce à la force de mon tempérament, me voilà pourtant à peu près remise, et, de cette cruelle commotion, ne resterait aucune trace, si, par une fatalité singulière, elle n’était venue se relier à une autre préoccupation désagréable, qui, depuis quelque temps, avait jugé convenable de s’installer dans ma vie.
Avant même la nouvelle assurance que vous voulez bien me donner de vos dispositions pour moi, si bienveillantes déjà, j’avais pensé à invoquer le secours de votre amitié et de vos conseils; aujourd’hui, quand vous voulez bien m’écrire que vous seriez heureuse et fière si, à quelque degré que ce fût, il vous était donné de me rappeler la pauvre Louise de Chaulieu, cette précieuse et incomparable amie dont la mort m’a dépossédée, comment pourrais-je hésiter encore? Je vous prends au mot, chère madame, et cette exquise habileté qui autrefois vous aidait à dérouter les sots commentaires quand l’impossibilité où vous étiez de déclarer votre mariage avec M. de Camps vous laissait livrée à des curiosités si insolentes et si perfides (voir Madame Firmiani); ce tact singulier qu’à cette époque on vous vit mettre à vous démêler d’une situation où tout était embarras et péril; en un mot, cet art merveilleux qui vous permit, en gardant votre secret, de garder toute votre dignité de femme, je viens résolûment vous demander de les mettre au service de ce souci dont je vous parlais il n’y a qu’un moment.
Malheureusement, pour avoir la consultation du médecin, il faut dire la maladie, et c’est ici qu’avec son génie industriel, M. de Camps me paraît un abominable homme. Grâce à ces vilaines forges dont il lui a pris l’idée de faire l’acquisition, vous voilà à peu près morte à Paris et au monde. Jadis, quand on vous avait là sous la main, en un quart d’heure de causerie, sans embarras, sans préparation, on vous eût tout conté; aujourd’hui, il s’agit de prendre sur soi, de se recueillir, de passer, en un mot, par toute la solennité d’une confidence écrite. Mais, après tout, peut-être vaut-il mieux payer d’effronterie, et puisque, nonobstant les circonlocutions et les préambules, force serait toujours d’en venir là, pourquoi ne pas tout naïvement vous avouer qu’il va être question de cet inconnu par lequel ma pauvre et chère enfant a été sauvée.
Inconnu! Entendons-nous bien: inconnu pour M. de l’Estorade; inconnu pour tous ceux qui ont pu vous parler de l’accident; inconnu, si vous le voulez, pour le monde entier, mais non pas inconnu pour votre humble servante que, depuis près de trois mois, cet homme daigne honorer de l’attention la plus obstinée. Qu’à trente-deux ans passés, mère de trois enfants, dont un grand fils de quinze ans, j’aie pu devenir l’objet d’une recherche passionnée, pas plus à vous qu’à moi, chère madame, le fait ne paraîtra vraisemblable, et pourtant c’est là le ridicule malheur contre lequel j’ai à me défendre aujourd’hui.
Et quand je dis que cet inconnu m’est connu, encore faut-il bien distinguer: car je ne sais ni son nom, ni sa demeure, ni rien de ce qui le regarde; car je ne l’ai jamais rencontré dans le monde, et j’ajoute, quoiqu’il porte le ruban de la Légion d’honneur, que rien dans sa tournure, absolument dépourvue d’élégance, ne me donne à penser que jamais j’aie la chance de l’y rencontrer. C’est à Saint-Thomas-d’Aquin, où vous savez que tous les jours j’avais l’habitude d’aller entendre la messe, que cette fatigante obsession a commencé de se dessiner. Presque tous les jours aussi, je menais mes enfants prendre l’air aux Tuileries, M. de l’Estorade nous ayant installés dans une maison sans jardin. Cette habitude, bientôt remarquée, a d’autant animé mon persécuteur, et partout où je pouvais être rencontrée hors de chez moi, il a fallu me résigner à le retrouver sur mon chemin. Discret d’ailleurs autant qu’audacieux, ce singulier soupirant, j’en ai fait la remarque, évitait toujours de me convoyer jusqu’à ma porte, et il manœuvrait d’assez loin et avec assez de réserve pour que je puisse avoir du moins une consolante certitude, celle que sa sotte assiduité n’a dû frapper l’attention d’aucun de ceux par lesquels je pouvais être accompagnée.
Cependant, pour lui faire perdre ma trace, Dieu sait mes sacrifices et les entraves que je me suis imposés! L’Église ne m’a plus vue que le dimanche; mes chers enfants, au péril de leur santé, je les ai souvent retenus à la maison, ou bien j’ai forgé des prétextes pour ne les point accompagner; et contre tous mes principes d’éducation et de prudence, je les ai laissés livrés aux soins des domestiques. Visites, emplettes, je n’ai plus rien fait qu’en voiture, ce qui n’a pas empêché qu’au moment où je croyais avoir dérouté mon fâcheux et lassé sa patience, il ne se soit trouvé là pour prendre, dans l’accident arrivé à Naïs, un rôle si honorable et si providentiel.
Mais justement, cette grande obligation que je vais maintenant lui avoir, n’est-ce pas, dans une situation déjà empêchée, une complication déplorable? Quand j’eusse vraiment été trop excédée de son insistance, par un moyen quelconque, fût-ce un procédé violent, je pouvais couper court à ces empressements; aujourd’hui, qu’il vienne à se retrouver sur mon chemin, comment me conduire, quel parti prendre avec lui? L’aborder pour le remercier? Mais alors je l’encourage, et n’essayât-il pas de profiter de ma démarche pour modifier la nature de nos relations, cela est clair, plus solidement que jamais je le couds à mes jupes. Alors, ne l’aborder point, faire semblant de ne pas le connaître. Mais pensez donc, madame, une mère! une mère qui lui doit la vie de sa fille et qui n’aura pas l’air de s’en apercevoir, et qui n’aura pas pour lui une parole de gratitude!
Voilà pourtant l’alternative insupportable dans laquelle je suis placée, et vous pouvez voir maintenant si j’ai besoin des conseils de votre prudence. Que faire pour rompre la désagréable habitude qu’a prise ce monsieur d’être mon ombre? Comment le remercier sans surexciter sa fantaisie, et ne pas le remercier sans que ma conscience me fasse mille reproches? Tel est le problème soumis à votre sagesse. Si vous me rendez le service de me le résoudre, et je ne connais personne qui en soit plus capable, j’aurai à joindre ma reconnaissance à tous les sentiments affectueux dont vous me savez, chère madame, déjà animée pour vous...
Paris, février 1839.
Peut-être avant moi, cher monsieur, les feuilles publiques vous porteront la nouvelle d’une rencontre qui a eu lieu entre votre ami, M. Dorlange, et le duc de Rhétoré. Mais en vous annonçant le fait tout sec, car l’usage et les convenances ne leur permettent pas de déduire au long les motifs de la querelle, les journaux ne feront qu’exciter votre curiosité sans la satisfaire. J’ai su heureusement, de très bonne source, tous les détails de l’affaire, et je m’empresse de vous les transmettre; ils sont de nature à vous intéresser au plus haut degré.
Il y a trois jours, c’est-à-dire le soir même de celui où je m’étais rendu chez M. Dorlange, le duc de Rhétoré occupait à l’Opéra une stalle d’orchestre. Près de lui vint se placer M. de Ronquerolles, arrivé tout récemment d’une mission diplomatique qui le tenait éloigné de Paris depuis plusieurs années. Pendant l’entr’acte, ces messieurs ne quittèrent pas la salle pour aller au foyer; mais, comme on fait volontiers au théâtre, ils se tinrent debout, le dos tourné à la scène, faisant face par conséquent à M. Dorlange qui, assis derrière eux, paraissait fort absorbé par la lecture du journal du soir. Il y avait eu ce jour-là une séance très scandaleuse, ce qu’on appelle une séance intéressante, à la Chambre des Députés. La conversation ayant naturellement roulé sur les événements du monde parisien, accomplis pendant l’absence de M. de Ronquerolles, celui-ci jeta cette parole qui était de nature à éveiller l’attention de M. Dorlange:
—Comment cette pauvre madame de Macumer, une si triste fin et un mariage si singulier!
—Ah! vous savez, répondit M. de Rhétoré, de ce verbe haut monté dont il a l’habitude, ma sœur avait trop d’imagination pour ne pas être un peu chimérique et romanesque. Elle avait aimé à la passion M. de Macumer, son premier mari; mais à la longue on se lasse de tout, même du veuvage. Ce M. Marie-Gaston se trouva sur son chemin. Il est agréable de sa personne; ma sœur était riche, lui fort endetté; il se montra donc aimable et empressé à proportion, et, par ma foi! le drôle a si bien manœuvré, qu’après avoir succédé à M. de Macumer et fait mourir sa femme de jalousie, il a tiré d’elle tout ce dont la loi permettait à cette pauvre affolée de disposer. La succession de Louise se montait au moins à douze cent mille francs, sans compter un magnifique mobilier et une délicieuse villa qu’elle s’était fait construire à Ville-d’Avray. La moitié de l’hoirie a été à ce monsieur, l’autre au duc et à la duchesse de Chaulieu, ses père et mère, qui, en leur qualité d’ascendants, avaient droit à ce partage. Quant à mon frère Lenoncourt et à moi, notre part a été d’être purement et simplement déshérités.
Aussitôt que votre nom, cher monsieur, eut été prononcé, M. Dorlange avait mis de côté son journal, puis, comme M. de Rhétoré achevait sa phrase, il se leva et lui dit:
—Pardon, monsieur le duc, si j’ose m’entremettre dans vos renseignements; mais, en conscience, je dois vous avertir que vous êtes tout ce qu’il y a au monde de plus mal informé.
—Vous dites?... repartit le duc en clignant des yeux et avec ce ton de dédain suprême que l’on peut imaginer.
—Je dis, monsieur le duc, que Marie-Gaston est mon ami d’enfance, que jamais il n’a passé pour un drôle; qu’au contraire c’est un homme plein d’honneur et de talent, et que, loin d’avoir fait mourir sa femme de jalousie, il l’a rendue parfaitement heureuse pendant les trois années qu’a duré leur mariage. Quant à la succession...
—Vous avez mesuré, monsieur, dit le duc de Rhétoré en interrompant, la portée de votre procédé?
—Parfaitement, monsieur, et je répète que pour la succession recueillie par Marie-Gaston, en vertu d’une volonté solennellement exprimée dans le testament de sa femme, il l’a si peu convoitée, qu’à ma connaissance, il est sur le point de distraire une somme de deux à trois cent mille francs pour faire élever un monument à celle qu’il n’a pas cessé de pleurer.
—Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? interrompit de nouveau le duc de Rhétoré avec une impatience de moins en moins contenue.
—Tout à l’heure, reprit M. Dorlange, j’aurai l’honneur de vous le dire; seulement vous me permettrez d’ajouter que cette succession dont vous avez été dépossédé, madame Marie-Gaston a pu en disposer sans le moindre remords de conscience; toute sa fortune en effet lui venait de M. le baron de Macumer, son premier mari; et, précédemment, elle avait fait abandon de sa légitime pour constituer un établissement à monsieur votre frère, le duc de Lenoncourt-Givry qui, en sa qualité de cadet de famille, n’avait pas comme vous, monsieur le duc, eu le bonheur d’être avantagé. Cela dit, M. Dorlange chercha dans sa poche son portefeuille, qui ne s’y trouva pas.—Je n’ai pas de cartes sur moi, finit-il par dire; mais je m’appelle Dorlange, un nom de comédie, facile à retenir, 42, rue de l’Ouest.
—Le quartier n’est pas très central, remarqua ironiquement M. de Rhétoré. En même temps, se tournant vers M. de Ronquerolles, qui constituait ainsi l’un de ses témoins: Je vous demande pardon, mon cher, lui dit-il, du voyage de découverte que vous aurez à entreprendre demain dans la matinée. Et presque aussitôt il ajouta: Venez-vous au foyer? nous y causerons plus tranquillement et surtout plus sûrement. Par sa manière d’accentuer ce dernier mot, il était impossible de se méprendre sur le sens désobligeant qu’il entendait y attacher.
Ces messieurs sortis, sans que cette scène eût causé le moindre esclandre, attendu le vide que l’entr’acte avait fait dans les stalles environnantes, M. Dorlange avisa à l’autre bout de l’orchestre M. Stidmann, le célèbre sculpteur. Allant à lui:
—Auriez-vous sur vous, lui demanda-t-il, un agenda, un album de poche?
—Oui, toujours.
—Voulez-vous bien me le prêter et me permettre d’en détacher une feuille? Il vient de me passer par l’esprit une idée que je ne voudrais pas perdre. Si je ne vous retrouve pas à la fin du spectacle pour vous faire restitution, l’objet sera chez vous, sans faute, demain matin.
De retour à sa place, M. Dorlange esquissa rapidement quelque chose, et, au lever de rideau, quand MM. de Rhétoré et de Ronquerolles vinrent prendre leurs stalles, touchant légèrement l’épaule du duc, et lui faisant passer son dessin:—Ma carte, dit-il, que j’ai l’honneur d’offrir à votre seigneurie.
Cette carte était une charmante esquisse d’architecture sculpturale, encadrée d’un paysage. Au bas était écrit: Projet d’un monument à élever à la mémoire de madame Marie-Gaston, née Chaulieu, par son mari, sur les dessins de Charles Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest, 42.
Il était impossible de faire savoir plus finement à M. de Rhétoré qu’il aurait affaire à un adversaire sortable, et vous remarquerez d’ailleurs, cher monsieur, que M. Dorlange trouvait ainsi le moyen de peser sur son démenti, en donnant, pour ainsi parler, un corps à son affirmation touchant votre désintéressement et la sincérité de votre douleur conjugale. Le spectacle finit sans autre incident, M. de Rhétoré se sépara de M. de Ronquerolles. Alors, celui-ci aborda avec beaucoup de courtoisie M. Dorlange, et essayant de quelque conciliation, il lui fit remarquer qu’eût-il raison au fond, son procédé avait été blessant, insolite; M. de Rhétoré, d’ailleurs, avait fait preuve d’une grande modération, et certainement il se contenterait de la plus simple expression de regret; enfin, tout ce qui peut se dire en pareille occasion.
M. Dorlange ne voulut entendre parler de rien qui ressemblât à une soumission, et le lendemain, il recevait la visite de M. de Ronquerolles et du général Montriveau venus de la part de M. de Rhétoré. Ici nouvelles instances pour que M. Dorlange consentît à donner une autre tournure à ses paroles. Mais votre ami ne sortit pas de cet ultimatum:—M. de Rhétoré veut-il retirer les paroles que je me suis vu dans la nécessité de relever? alors, moi, je retirerai les miennes.
—Mais c’est impossible, lui objectait-on: M. de Rhétoré est personnellement offensé; vous, au contraire, vous ne l’êtes pas. A tort ou à raison, il a la conviction que M. Marie-Gaston lui a porté un dommage. Il faut toujours une certaine indulgence pour les intérêts blessés; jamais on n’obtient d’eux une justice absolue.
—De telle sorte, reprenait M. Dorlange, que M. le duc continuera de calomnier mon ami tout à son aise: d’abord parce qu’il est en Italie, et ensuite parce que Marie-Gaston aura toujours une extrême répugnance à en venir avec le frère de sa femme à de certaines extrémités. C’est justement, ajoutait-il, cette impuissance relative où il est de se défendre, qui constitue mon droit, je dis plus, mon devoir d’intervenir. Ce n’est pas sans une permission particulière de la Providence que j’ai été à même de saisir au passage quelques-uns de ces méchants propos qui circulaient sourdement, et puisque M. le duc de Rhétoré ne voit rien à modifier dans ses dires, nous irons jusqu’au bout, si vous le voulez bien.
Le débat s’étant constamment tenu dans ces termes, le duel devenait inévitable, et dans la journée, les conditions en furent réglées entre les témoins des deux parties. La rencontre, arrêtée pour le lendemain, devait avoir lieu au pistolet.
Sur le terrain, M. Dorlange fut parfait de sang-froid. Après un coup de feu échangé sans résultat, comme les témoins parlaient de mettre fin au combat:
—Allons! encore un coup! dit-il avec gaieté, comme s’il se fût agi d’abattre des poupées dans un tir. A cette reprise, il fut atteint dans la partie charnue de la cuisse, blessure en réalité peu dangereuse, mais qui lui fit perdre beaucoup de sang. Pendant qu’on le transportait à la voiture qui l’avait amené, comme M. de Rhétoré, s’empressant à lui donner des soins, se trouvait à sa portée:—Ce qui n’empêche pas, lui dit-il, que Marie-Gaston ne soit homme d’honneur et un cœur d’or; et presque en même temps il s’évanouit.
Ce duel, comme vous vous imaginez, cher monsieur, a fait un bruit énorme, et pour recueillir sur M. Dorlange beaucoup de renseignements, je n’ai eu vraiment qu’à écouter, car pendant toute la journée d’hier il a été le lion du moment, et impossible d’entrer dans une maison sans le trouver sur le tapis. Ma récolte s’est principalement faite chez madame de Montcornet. Elle reçoit, vous le savez, beaucoup d’artistes et de gens de lettres, et, pour vous donner une idée de la manière dont votre ami est posé, je ne ferai que sténographier une conversation à laquelle j’ai assisté hier soir dans le salon de la comtesse.
Les interlocuteurs étaient M. Émile Blondet des Débats, M. Bixiou, le caricaturiste, l’un des furets les mieux informés de Paris: l’un et l’autre, je crois, sont de votre connaissance, mais dans tous les cas, je suis sûr de votre intimité avec Joseph Bridau, notre grand peintre, qui venait en tiers dans cette causerie, car je me rappelle que Daniel Darthez et lui furent les témoins de votre mariage.
—Les débuts de Dorlange, disait Joseph Bridau au moment où je m’approchai pour écouter, ont été magnifiques. Il y avait déjà un grand maître dans sa sculpture de concours que l’Académie, sous la pression de l’opinion, se décida à couronner, quoiqu’il se fût assez plaisamment moqué de son programme.
—C’est vrai, répondit M. Bixiou, et la Pandore qu’il exposa en 1837, à son retour de Rome, est également une figure très remarquable. Mais comme elle lui a tout donné du premier coup, la croix, des commandes du gouvernement et de la ville, et dans les journaux une trentaine d’articles ébouriffants, il me paraît très difficile qu’il se relève de ce succès-là.
—Ça, dit Émile Blondel, c’est une opinion à la Bixiou.
—Sans doute, et très motivée. Connais-tu l’homme?
—Non; on ne le voit nulle part.
—Justement, le lieu où il fréquente le plus. C’est un ours, mais un ours avec préméditation; un ours prétentieux et réfléchi.
—Je ne vois pas, reprit Joseph Bridau, que cette sauvagerie soit une très mauvaise disposition pour un artiste. Qu’est-ce qu’un sculpteur surtout a tant à gagner dans les salons où les messieurs et les dames ont pris l’habitude d’aller vêtus?
—Dans les salons, d’abord, un sculpteur se distrait, ce qui l’empêche de tourner à la manie et au songe creux; ensuite il y voit comment le monde est fait, et que 1839 n’est ni le quinzième ni le seizième siècle.
—Comment, dit Émile Blondet, est-ce que le pauvre garçon a de ces illusions-là?
—Lui? il vous parle couramment de recommencer la vie des grands artistes du moyen âge avec l’universalité de leurs études et de leurs connaissances, et cette effrayante vie de labeur que peuvent faire comprendre les mœurs d’une société à demi barbare, mais que la nôtre ne comporte plus. Il ne remarque pas, le naïf rêveur, que la civilisation, en compliquant d’étrange sorte les rapports sociaux, absorbe pour les affaires, pour les intérêts, pour les plaisirs, trois fois plus de temps que n’en dépense, pour le même objet, une société moins avancée. Voyez le sauvage dans sa hutte, il n’a jamais rien à faire. Mais nous, avec la Bourse, l’Opéra, les journaux, les discussions parlementaires, les salons, les élections, les chemins de fer, le Café de Paris et la garde nationale, à quel moment, s’il vous plaît, veut-on que nous travaillions?
—Belle théorie de fainéant! dit en riant Émile Blondet.
—Mais non, mon cher, je suis dans le vrai. Le couvre-feu, que diable! ne sonne plus à neuf heures, et hier encore, jusque chez mon concierge Ravenouillet, il y avait une soirée (voir les Comédiens sans le savoir); peut-être même ai-je commis une lourde faute en déclinant l’invitation indirecte qu’il m’avait faite d’y assister.
—Pourtant, dit Joseph Bridau, il est clair que si l’on ne se mêle ni aux affaires, ni aux intérêts, ni aux plaisirs de son époque, on arrive à se faire, ce temps épargné, un joli capital. Indépendamment de ses commandes, Dorlange a, je crois, personnellement quelque aisance: rien ne l’empêche donc d’arranger sa vie comme il l’entend.
—Mais vous voyez bien que lui-même va à l’Opéra, puisque c’est là qu’il a récolté son duel! Vous tombez bien, d’ailleurs, en nous le représentant comme isolé de tout le milieu contemporain, quand je le sais, moi, tout près de s’y relier par le plus tapageur et le plus absorbant engrenage de la machine sociale, à savoir l’intérêt politique.
—Il veut se faire homme politique? demanda dédaigneusement Émile Blondet.
—Sans doute, cela rentre dans son fameux programme d’universalité, et il faut voir la suite et la persévérance qu’il met à cette idée! L’an dernier deux cent cinquante mille francs lui tombent du ciel, et aussitôt mon homme d’acquérir dans la rue Saint-Martin une masure pour se constituer le cens électoral; puis, autre jolie spéculation, avec le reste de la somme il se fait actionnaire du journal le National, où je le rencontre toutes les fois qu’il me prend envie d’aller rire de l’utopie républicaine. Là il a ses flatteurs; ils lui ont persuadé qu’il était né orateur et qu’à la Chambre il ferait le plus grand effet. On parle même de lui organiser une candidature, et dans les jours d’enthousiasme, on va jusqu’à lui trouver une lointaine ressemblance avec Danton.
—Ceci, dit Émile Blondet, devient du plus haut burlesque.
—Je ne sais si vous avez remarqué, cher monsieur, que chez les hommes d’un vrai talent il y a pour toutes choses un grand fond d’indulgence. Ici Joseph Bridau en fut la preuve.
—Je crois comme vous, dit-il, que si Dorlange se met dans cette voie, il est à peu près perdu pour l’art. Mais, après tout, pourquoi ne réussirait-il pas à la Chambre? Il s’énonce avec une grande facilité et me semble avoir à sa disposition beaucoup d’idées. Voyez Canalis, quand il s’est fait nommer député! Allons donc, un poëte! disait-on de tout côté: ce qui ne l’a pas empêché de se faire une belle renommée oratoire et de devenir ministre.
—Mais, d’abord, la question est d’y arriver, à la Chambre, dit Émile Blondet; où Dorlange compte-t-il se porter?
—Naturellement, répondit Bixiou, dans l’un des bourgs pourris du National. Je ne sache pas pourtant que le collége soit encore désigné.
—Règle générale, dit le publiciste des Débats, pour arriver à la députation, même avec l’appui le plus ardent d’un parti, il faut une notoriété publique un peu étendue, ou au moins, quelque part, une consistance provinciale de famille, de fortune. Connaît-on, chez Dorlange, quelqu’un de ces éléments de succès?
—Pour de la consistance de famille, celle-là en particulier lui serait difficile, car, pour lui, la famille est absente à un degré désespérant.
—Vraiment, dit Émile Blondet, c’est un enfant naturel?
—Tout ce qu’il y a de plus naturel, père et mère inconnus. Mais je veux admettre, moi, qu’il soit nommé; c’est le défilé de ses idées politiques qui sera une curiosité!
—Il est républicain, puisqu’il est l’ami de messieurs du National et qu’il ressemble à Danton.
—Sans doute, mais il méprise souverainement ses coreligionnaires, disant qu’ils ne sont bons qu’au coup de main, à la violence et à faire la grosse voix. Provisoirement, donc, il s’arrangerait d’une monarchie entourée d’institutions républicaines, mais il prétend que notre royauté citoyenne doit infailliblement se perdre par l’abus des influences, qu’il appelle brutalement la corruption. Ceci le mènerait à se rapprocher de la petite Église du centre gauche; mais là encore, car il y a toujours des mais, il ne voit qu’une réunion d’ambitieux et d’eunuques, aplanissant à leur insu le chemin à une révolution que, pour son compte, il voit poindre à l’horizon, avec le plus grand regret, parce que, dit-il, les masses sont trop peu préparées et trop peu intelligentes pour ne la point laisser échapper de leurs mains. La légitimité, il en rit; il n’admet d’aucune façon qu’elle soit un principe. Pour lui, c’est tout simplement une forme plus arrêtée et plus parfaite de l’hérédité monarchique, et il ne lui reconnaît pas d’autre supériorité que celle du vin vieux sur le vin nouveau. En même temps qu’il n’est pas légitimiste, pas conservateur, pas centre gauche, et qu’il est républicain sans vouloir de la république, il se pose intrépidement en catholique, et il chevauche sur le dada de ce parti, la liberté d’enseignement; mais cet homme, qui veut l’enseignement libre, a peur, d’autre côté, des jésuites, et il en est encore, comme en 1829, aux empiétements du parti prêtre et de la congrégation. Savez-vous, enfin, le grand parti qu’il se propose de créer dans la Chambre, et dont il entend bien être le chef? Celui du juste, de l’impartial, de l’honnête; comme si rien de pareil pouvait se rencontrer dans la caverne et dans la popote parlementaires, et comme si, d’ailleurs, toutes les opinions, pour dissimuler leurs laides nullités, n’avaient pas de temps immémorial accaparé ce drapeau.
—De telle sorte, demanda Joseph Bridau, qu’il renonce absolument à la sculpture?
—Pas encore; il termine en ce moment une statue de je ne sais quelle sainte, mais il ne la laisse voir à personne et ne compte pas la mettre à l’exposition de cette année; il a encore ses idées là-dessus.
—Qui sont? dit Émile Blondet.
—Que les œuvres catholiques ne doivent pas être livrées au jugement d’une critique et aux regards d’un public également pourris de scepticisme; qu’elles doivent, sans passer par les bruits du monde, aller pieusement et modestement s’installer à la place pour laquelle elles sont destinées.
—Ah çà mais! fit remarquer Émile Blondet, un catholique si fervent et qui se bat en duel!
—Il y a bien mieux que cela. Il est catholique et vit avec une femme qu’il a ramenée d’Italie, une espèce de déesse de la Liberté, qui lui sert à la fois de modèle et de gouvernante...
—Quelle langue et quel bureau de renseignements que ce Bixiou! se dirent en se séparant ses interlocuteurs. Ils venaient d’être conviés par madame de Montcornet à prendre de sa main une tasse de thé.
Vous voyez, cher monsieur, que les aspirations politiques de M. Dorlange ne sont guère prises au sérieux et qu’on en pense à peu près ce que j’en augure moi-même. Je ne doute pas que vous lui écriviez prochainement pour le remercier de sa chaleur à vous protéger contre la calomnie. Ce courageux dévoûment m’a donné pour lui une vraie sympathie, et je vous verrai avec bien de la joie user de l’influence de votre ancienne amitié pour le détourner de la voie déplorable dans laquelle il est sur le point de s’engager. Je ne juge pas les autres travers que lui a prêtés Bixiou, qui est un homme bien tranchant et bien léger, et, comme Joseph Bridau, je serais disposé à les trouver assez véniels; mais une faute à jamais regrettable, c’est, selon moi, celle qu’il commettrait en abandonnant une carrière où il est déjà bien placé, pour aller se jeter dans la mêlée politique. Prêchez-le donc de toutes vos forces, de manière à le rattacher à son art. Vous êtes d’ailleurs vous-même intéressé à ce qu’il prenne ce parti, si vous tenez toujours à lui confier le travail dont il a jusqu’ici refusé de se charger.
Au sujet de l’explication que je vous conseillais d’avoir avec lui, je puis dire que votre tâche s’est singulièrement simplifiée. Je ne vous vois tenu à entrer dans aucun des détails qui pourraient être pour vous trop douloureux. Madame de l’Estorade, à laquelle j’ai parlé du rôle de médiatrice dont j’avais eu l’idée pour elle, accepte ce rôle très volontiers, et elle se fait fort, en une demi-heure de conversation, de dissiper tous les nuages qui peuvent exister de vous à votre ami.
Pendant que je vous écrivais cette longue lettre, j’avais envoyé prendre de ses nouvelles; on me les rapporte aussi bonnes que possible, et les médecins, à moins d’accidents extraordinaires et tout à fait imprévus, n’ont pas la moindre inquiétude sur son état. Il paraît d’ailleurs qu’il est l’objet d’un intérêt général, car, selon l’expression de mon domestique, on fait queue pour s’inscrire chez lui. Il faut dire aussi que M. de Rhétoré n’est pas aimé. Il a beaucoup de roideur avec très peu d’esprit. Quelle différence avec celle que nous avons tous dans nos plus chers souvenirs! Elle était simple et bonne, sans jamais déroger, et rien n’était comparable aux aimables qualités de son cœur, si ce n’est les grâces de son esprit.
Paris, février 1839.
Rien de mieux vu que tout ce que vous m’écrivez, chère madame; ce qui était en effet très probable, c’est qu’à la prochaine rencontre, mon fâcheux ne marchanderait pas à m’aborder. Son héroïsme lui en donnait le droit, et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous peine d’être tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir s’enquérir auprès de moi des suites qu’avait pu avoir pour la santé de Naïs et pour la mienne l’accident dans lequel il était intervenu. Mais, contre toutes les prévisions, s’obstinât-il à ne pas descendre de son nuage, sous l’inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était résolûment pris. La montagne ne venant pas à moi, je m’en allais à la montagne; comme Hippolyte dans le récit de Théramène, je poussais droit au monstre et lui tirais à bout portant ma reconnaissance.
Comme vous, chère madame, j’en étais venue à comprendre que le côté vraiment dangereux de cette sotte obsession, c’était sa durée et l’éclat tôt ou tard inévitable dont elle me menaçait. Mes domestiques, mes enfants pouvant d’un moment à l’autre être mis dans le secret; les fâcheux commentaires auxquels il m’exposait s’il était surpris par des étrangers; mais par-dessus tout, l’idée de cette ridicule intrigue venant à être éventée par M. de l’Estorade, et le poussant à des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé militaire ne me faisaient que trop deviner; tout cela m’avait animée à un tel point que je ne saurais dire, et votre programme lui-même eût été dépassé.
Non-seulement j’acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la première; mais sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me décliner son nom et sa demeure; puis, pour peu qu’il fût un personnage sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner, décidée que j’étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie. Après tout, où était le danger? S’il avait seulement l’ombre du sens commun, en voyant toute ma façon d’être avec M. de l’Estorade, ma passion forcenée pour mes enfants, comme vous l’appelez plaisamment; en un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu’il s’acharnât ou non, ses ardeurs perdaient toujours leur dangereux caractère de plein vent. Si je devais être encore obsédée, je le serais du moins à domicile et n’aurais plus affaire qu’à une de ces entreprises courantes auxquelles, du plus au moins, nous sommes toutes exposées; et, au fait, ces pas glissants on finit toujours par en sortir à son honneur pour peu que l’on soit sérieusement honnête femme et que l’on ait quelque ressource dans l’esprit.
Ce n’est pas qu’en réalité ce parti ne me coûtât beaucoup. Le moment critique arrivé, je n’étais pas du tout sûre d’être pourvue de l’aplomb nécessaire pour prendre la situation de très haut, ainsi qu’il la fallait prendre. Néanmoins j’étais fermement résolue; et, vous me connaissez, ce que j’ai une fois arrêté, je l’exécute. Eh bien! chère madame, tout ce beau plan, tous mes frais de courage, tous vos frais de prévision, auront été en pure perte. Depuis votre dernière lettre, le médecin m’a mis la bride sur le cou; je suis donc sortie plusieurs fois, toujours majestueusement flanquée de mes enfants, pour que leur présence, dans le cas où j’aurais été forcée d’aborder la première, servît à corriger la crudité de ma démarche; mais, du coin de l’œil, j’ai eu beau regarder à tous les points de l’horizon, rien, absolument rien, ne m’est apparu qui ressemblât à un sauveur ou à un amoureux.
Que vous semble, madame, de cette nouvelle attitude? Tout à l’heure je parlais de pousser au monstre. Ce monsieur, en effet, voudrait-il se donner les airs d’en être un, et de l’espèce la plus dangereuse? Cette absence, comment l’interpréter? Admirable de clairvoyance et de perspicacité, aurait-il flairé le piége où nous comptions le prendre, et se tiendrait-il prudemment à distance? Serait-ce plus profond que cela? Cet homme, dans lequel je ne voulais pas reconnaître une ombre d’élégance, pousserait-il le raffinement et la délicatesse jusqu’à sacrifier sa fantaisie à la crainte de gâter sa belle action? Mais, sur ce pied, il y aurait vraiment à compter avec lui, et, mon cher monsieur de l’Estorade, il faudrait bien y prendre garde! Savez-vous que la rivalité d’un homme à si beaux sentiments finirait par être plus menaçante qu’elle n’en avait l’air au premier coup d’œil?
Vous le voyez, chère madame, je tâche à être gaie, mais je crois qu’au fond je chante parce que j’ai peur. Cette retraite si habile et si peu attendue me jette dans des rêveries infinies; ces rêveries confinent à d’autres idées et à d’autres remarques que d’abord j’avais traitées légèrement et dont il faut bien pourtant vous entretenir, puisqu’on ne peut voir la fin de ce souci.
Le sentiment que je puis avoir pour cet homme, vous ne le mettez pas en doute. Il a sauvé ma fille, cela est vrai, mais uniquement pour que je lui eusse une obligation. En attendant, il bouleverse mes plus chères habitudes: il faut que je laisse sortir sans moi mes pauvres enfants; je ne vais plus à l’église quand je veux, car, jusqu’au pied des autels, il a l’insolence de s’interposer entre Dieu et moi; enfin, il a altéré cette sérénité absolue d’idées et de sentiments qui jusqu’ici avait été la joie et l’orgueil de ma vie. Mais tout en m’étant insupportable et odieux, ce persécuteur exerce sur moi une sorte de magnétisme qui me trouble. Avant de l’avoir aperçu, je le sens à mes côtés. Son regard pèse sur moi sans rencontrer mes yeux. Il est laid, mais sa laideur a quelque chose d’énergique et de puissamment accentué qui fait qu’on se souvient de lui, et qu’on se sent disposé à lui prêter de fortes et énergiques facultés. Aussi, quoi qu’on fasse, ne peut-on s’empêcher de l’avoir dans sa pensée. Maintenant il semble m’avoir dégrevée de sa présence. Eh bien! cela est-il à dire? j’éprouve comme un vide, vous savez, ce vide qui se fait à l’oreille quand vient à cesser un bruit aigu et pénétrant par lequel elle a été longtemps tourmentée.
Ce que je vais ajouter vous paraîtra une grande enfance; mais est-on maîtresse de ces mirages de l’imagination? Je vous ai bien souvent parlé de mes grands débats avec Louise de Chaulieu, relativement à la manière dont les femmes doivent prendre la vie. Je lui disais, moi, que la passion dont elle ne cessait de poursuivre l’infini, était quelque chose de désordonné et de mortel au bonheur. Et elle de me répondre: «Tu n’as pas aimé, ma chérie; l’amour comporte un phénomène si rare qu’on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l’être auquel la nature a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Dans un jour de splendeur, vienne à se trouver un être qui réveille ton cœur de son sommeil, que tu parleras alors sur un autre ton!» (Voir les Mémoires de deux jeunes mariées.)
Chère madame, les paroles de ceux qui vont mourir sont devenues prophétiques. Si cet homme, mon Dieu! allait être le tardif serpent dont Louise avait l’air de me menacer! Que jamais il puisse m’être tout à fait dangereux; qu’il lui soit donné de me faire manquer à mes devoirs, ce n’est pas là sans doute ce qui est à craindre, et je me sens forte contre de telles extrémités. Mais je n’ai pas, comme vous, chère madame, épousé un homme que mon cœur ait choisi. Ce fut seulement à force de patience, de volonté et de raison que je parvins à édifier l’austère et solide attachement qui m’unit à M. de l’Estorade. Ne dois-je donc pas m’épouvanter même de l’idée d’une distraction menaçant de porter atteinte à ce sentiment, et n’est-ce point une vraie misère que ma pensée incessamment divertie sur un autre homme, fût-ce même pour le détester?
Je vous dirai, comme Monsieur, frère de Louis XIV, qui souvent apportait à sa femme ce qu’il venait d’écrire en la priant de le lui déchiffrer. Voyez clair pour moi, chère madame, dans mon cœur et dans mon esprit; dissipez les brouillards, calmez les tiraillements contraires, flux et reflux de volonté, que cette aventure ne cesse de soulever en moi. N’est-ce pas, ma pauvre Louise se trompait? et je ne suis pas une femme sur laquelle il y ait prise du côté de l’amour. L’homme qui, dans un jour de splendeur, peut prétendre à me rendre heureuse, c’est mon Armand, c’est mon René, c’est ma Naïs, ces trois anges pour lesquels et par lesquels j’ai vécu jusqu’ici, et il n’y aura jamais pour moi, je le sens bien, d’autre passion!
Paris, mars 1839.
Vers 1820, dans la même semaine, le collége de Tours, pour parler le langage technique de mon fils Armand, se recruta de deux nouveaux. L’un était d’une charmante figure; l’autre aurait pu passer pour laid, si la santé, la franchise et l’intelligence épanouies sur son visage n’y avaient compensé l’inélégance et l’irrégularité des traits.
Ici vous m’arrêtez, chère madame, et me demandez si j’ai donc vu la fin de ma grande préoccupation, que je sois ainsi en humeur de vous adresser un roman-feuilleton? Au contraire, et sans en avoir l’air, le début qui vous étonne n’est qu’une suite et continuation de mon aventure. Veuillez donc me prêter attention et ne pas m’interrompre; cela dit, je reprends.
Presque aussitôt engagés, ces deux enfants se lièrent d’une étroite amitié; il y avait à leur intimité plus d’une bonne raison.
L’un, le plus beau, était rêveur, contemplatif et même un peu élégiaque; l’autre, ardent, impétueux et toujours prêt à l’action. C’étaient donc deux natures qui se complétaient l’une par l’autre; combinaison sans prix pour toute liaison qui prétend à durer. Tous deux d’ailleurs avaient un même accroc à leur naissance. Fils de la fameuse lady Brandon, le rêveur était un enfant adultérin; il s’appelait Marie-Gaston, ce qui n’est presque pas un nom. Né de père et de mère inconnus, l’autre s’appelait Dorlange, ce qui n’est pas un nom du tout. Dorlange, Valmon, Volmar, Derfeuil, Melcourt, on ne trouve des gens pour s’appeler ainsi qu’au théâtre, et encore dans le vieux répertoire, où ils sont allés rejoindre Arnolphe, Alceste, Clitandre, Damis, Eraste, Philinte et Arsinoé.
Une autre raison pour ces pauvres mal-nés de se serrer chaudement l’un contre l’autre, c’était le cruel abandon auquel ils se sentaient livrés. Pendant sept mortelles années que durèrent leurs études, pas un seul jour, même à l’époque des vacances, la porte de leur prison ne s’ouvrit pour eux. De loin en loin Marie-Gaston recevait la visite d’une vieille domestique qui avait servi sa mère. C’était par les mains de cette femme que se payaient les quartiers de sa pension. Celle de Dorlange s’acquittait au moyen de fonds très régulièrement faits chaque trimestre par une voie inconnue chez un banquier de Tours. Une chose à noter, c’est que les semaines du jeune écolier avaient été fixées au chiffre le plus élevé que permît le règlement du collége; d’où la conclusion que ses parents anonymes devaient être des gens aisés. Grâce à cette supposition, mais surtout grâce à l’emploi généreux qu’il faisait de son argent, Dorlange, parmi ses camarades, était arrivé à une certaine considération, que d’ailleurs il aurait bien su, au besoin, se ménager à la force du poignet; mais, tout bas, on n’en faisait pas moins la remarque que jamais personne ne l’avait fait demander au parloir, et que, hors de l’enceinte de la maison, pas une âme n’avait paru s’intéresser à lui.
Ces deux enfants, qui devaient être un jour des hommes distingués, furent des écoliers médiocres. Sans se montrer indociles ou paresseux, comme ils ne se savaient pas de mères à faire heureuses de leurs succès, que leur importaient les couronnes de la fin de l’année? Ils avaient leur manière d’étudier à eux. Dès l’âge de quinze ans, Marie-Gaston était à la tête d’un volume de vers, satires, élégies, méditations, plus deux tragédies. Les études de Dorlange, lui, le poussaient à voler des bûches; avec son couteau il y taillait des vierges, des grotesques, des maîtres d’étude, des saints, des grenadiers de la vieille garde, et, plus secrètement, des Napoléons.
En 1827, leurs classes achevées, les deux amis quittèrent ensemble le collége et furent dirigés sur Paris. D’avance une place avait été ménagée à Dorlange dans l’atelier de Bosio, et, à dater de ce moment, une allure peu fantastique va se marquer dans l’occulte protection qui planait sur lui. En débarquant dans la maison dont, au moment de son départ, le proviseur du collége lui avait remis l’adresse, il trouva un petit appartement coquettement meublé. Sous la cage de la pendule, une grande enveloppe portant son nom avait été placée de manière à frapper tout d’abord ses yeux. Sous cette enveloppe, il trouva un billet écrit au crayon, qui portait ces seuls mots: