ESQUISSE
D’HOMME D’AFFAIRES
D’APRÈS NATURE.


A MONSIEUR LE BARON JAMES ROTHSCHILD,
CONSUL GÉNÉRAL D’AUTRICHE A PARIS, BANQUIER.


Lorette est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille ou la fille d’un état difficile à nommer, et que, dans sa pudeur, l’Académie Française a négligé de définir, vu l’âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait pas dire sans périphrases, la fortune de ce mot est faite. Aussi la Lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une Lorette. Le mot ne fut fait qu’en 1840, sans doute à cause de l’agglomération de ces nids d’hirondelles autour de l’église dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. Ceci n’est écrit que pour les étymologistes. Ces messieurs ne seraient pas tant embarrassés si les écrivains du Moyen Age avaient pris le soin de détailler les mœurs, comme nous le faisons dans ce temps d’analyse et de description. Mademoiselle Turquet, ou Malaga, car elle est beaucoup plus connue sous son nom de guerre (Voir la Fausse Maîtresse), est l’une des premières paroissiennes de cette charmante église. Cette joyeuse et spirituelle fille, ne possédant que sa beauté pour fortune, faisait, au moment où cette histoire se conta, le bonheur d’un notaire qui trouvait dans sa notaresse une femme un peu trop dévote, un peu trop roide, un peu trop sèche pour trouver le bonheur au logis. Or, par une soirée de carnaval, maître Cardot avait régalé, chez mademoiselle Turquet, Desroches l’avoué, Bixiou le caricaturiste, Lousteau le feuilletoniste, Nathan, dont les noms illustres dans la Comédie humaine rendent superflus toute espèce de portrait. Le jeune la Palferine, dont le titre de comte de vieille roche, roche sans aucun filon de métal, hélas! avait honoré de sa présence le domicile illégal du notaire. Si l’on ne dîne pas chez une Lorette pour y manger le bœuf patriarcal, le maigre poulet de la table conjugale et la salade de famille, on n’y tient pas non plus les discours hypocrites qui ont cours dans un salon meublé de vertueuses bourgeoises. Ah! quand les bonnes mœurs seront-elles attrayantes? Quand les femmes du grand monde montreront-elles un peu moins leurs épaules et un peu plus de bonhomie ou d’esprit? Marguerite Turquet, l’Aspasie du Cirque-Olympique, est une de ces natures franches et vives à qui l’on pardonne tout à cause de sa naïveté dans la faute et de son esprit dans le repentir, à qui l’on dit, comme Cardot, assez spirituel quoique notaire pour le dire:—Trompe-moi bien! Ne croyez pas néanmoins à des énormités. Desroches et Cardot étaient deux trop bons enfants et trop vieillis dans le métier pour ne pas être de plain-pied avec Bixiou, Lousteau, Nathan et le jeune comte. Et ces messieurs, ayant eu souvent recours aux deux officiers ministériels, les connaissaient trop pour, en style lorette, les faire poser. La conversation, parfumée des odeurs de sept cigares, fantasque d’abord comme une chèvre en liberté, s’arrêta sur la stratégie que crée à Paris la bataille incessante qui s’y livre entre les créanciers et les débiteurs. Or, si vous daignez vous souvenir de la vie et des antécédents des convives, vous eussiez difficilement trouvé dans Paris des gens plus instruits en cette matière: les uns émérites, les autres artistes, ils ressemblaient à des magistrats riant avec des justiciables. Une suite de dessins faits par Bixiou sur Clichy avait été la cause de la tournure que prenait le discours. Il était minuit. Ces personnages, diversement groupés dans le salon autour d’une table et devant le feu, se livraient à ces charges qui non-seulement ne sont compréhensibles et possibles qu’à Paris, mais encore qui ne se font et ne peuvent être comprises que dans la zone décrite par le faubourg Montmartre et par la rue de la Chaussée-d’Antin, entre les hauteurs de la rue de Navarin et la ligne des boulevards.

En dix minutes, les réflexions profondes, la grande et la petite morale, tous les quolibets furent épuisés sur ce sujet, épuisé déjà vers 1500 par Rabelais. Ce n’est pas un petit mérite que de renoncer à ce feu d’artifice terminé par cette dernière fusée due à Malaga.

—Tout ça tourne au profit des bottiers, dit-elle. J’ai quitté une modiste qui m’avait manqué deux chapeaux. La rageuse est venue vingt-sept fois me demander vingt francs. Elle ne savait pas que nous n’avons jamais vingt francs. On a mille francs, on envoie chercher cinq cents francs chez son notaire; mais vingt francs, je ne les ai jamais eus. Ma cuisinière ou ma femme de chambre ont peut-être vingt francs à elles deux. Moi, je n’ai que du crédit, et je le perdrais en empruntant vingt francs. Si je demandais vingt francs, rien ne me distinguerait plus de mes confrères qui se promènent sur le boulevard.

—La modiste est-elle payée? dit la Palferine.

—Ah! çà, deviens-tu bête, toi? dit-elle à la Palferine en clignant, elle est venue ce matin pour la vingt-septième fois, voilà pourquoi je vous en parle.

—Comment avez-vous fait? dit Desroches.

—J’ai eu pitié d’elle, et... je lui ai commandé le petit chapeau que j’ai fini par inventer pour sortir des formes connues. Si mademoiselle Amanda réussit, elle ne me demandera plus rien: sa fortune est faite.

—Ce que j’ai vu de plus beau dans ce genre de lutte, dit maître Desroches, peint, selon moi, Paris, pour des gens qui le pratiquent, beaucoup mieux que tous les tableaux où l’on peint toujours un Paris fantastique. Vous croyez être bien forts, vous autres, dit-il en regardant Nathan et Lousteau, Bixiou et la Palferine; mais le roi, sur ce terrain, est un certain comte qui maintenant s’occupe de faire une fin, et qui, dans son temps, a passé pour le plus habile, le plus adroit, le plus renaré, le plus instruit, le plus hardi, le plus subtil, le plus ferme, le plus prévoyant de tous les corsaires à gants jaunes, à cabriolet, à belles manières qui naviguèrent, naviguent et navigueront sur la mer orageuse de Paris. Sans foi ni loi, sa politique privée a été dirigée par les principes qui dirigent celle du cabinet anglais. Jusqu’à son mariage, sa vie fut une guerre continuelle comme celle de... Lousteau, dit-il. J’étais et suis encore son avoué.

—Et la première lettre de son nom est Maxime de Trailles, dit la Palferine.

—Il a d’ailleurs tout payé, n’a fait de tort à personne, reprit Desroches; mais, comme le disait tout à l’heure notre ami Bixiou, payer en mars ce qu’on ne veut payer qu’en octobre est un attentat à la liberté individuelle. En vertu d’un article de son code particulier, Maxime considérait comme une escroquerie la ruse qu’un de ses créanciers employait pour se faire payer immédiatement. Depuis longtemps, la lettre de change avait été comprise par lui dans toutes ses conséquences immédiates et médiates. Un jeune homme appelait, chez moi, devant lui, la lettre de change:—«Le pont-aux-ânes!—Non, dit-il, c’est le pont-des-soupirs, on n’en revient pas.» Aussi sa science en fait de jurisprudence commerciale était-elle si complète qu’un agréé ne lui aurait rien appris. Vous savez qu’alors il ne possédait rien, sa voiture, ses chevaux étaient loués, il demeurait chez son valet de chambre, pour qui, dit-on, il sera toujours un grand homme, même après le mariage qu’il veut faire! Membre de trois clubs, il y dînait quand il n’avait aucune invitation en ville. Généralement il usait peu de son domicile...

—Il m’a dit, à moi, s’écria la Palferine en interrompant Desroches: «Ma seule fatuité, c’est de prétendre que je demeure rue Pigale.»

—Voilà l’un des deux combattants, reprit Desroches, maintenant voici l’autre. Vous avez entendu plus ou moins parler d’un certain Claparon...

—Il avait les cheveux comme ça, s’écria Bixiou en ébouriffant sa chevelure.

Et, doué du même talent que Chopin le pianiste possède à un si haut degré pour contrefaire les gens, il représenta le personnage à l’instant avec une effrayante vérité.

—Il roule ainsi sa tête en parlant, il a été commis-voyageur, il a fait tous les métiers...

—Eh bien! il est né pour voyager, car il est, à l’heure où je parle, en route pour l’Amérique, dit Desroches. Il n’y a plus de chance que là pour lui, car il sera probablement condamné par contumace pour banqueroute frauduleuse à la prochaine session.

—Un homme à la mer! cria Malaga.

—Ce Claparon, reprit Desroches, fut pendant six à sept ans le paravent, l’homme de paille, le bouc émissaire de deux de nos amis, Du Tillet et Nucingen; mais, en 1829, son rôle fut si connu que...

—Nos amis l’ont lâché, dit Bixiou.

—Enfin ils l’abandonnèrent à sa destinée; et, reprit Desroches, il roula dans la fange. En 1833, il s’était associé pour faire des affaires avec un nommé Cérizet...

—Comment! celui qui, lors des entreprises en commandite, en fit une si gentiment combinée que la Sixième Chambre l’a foudroyé par deux ans de prison? demanda la Lorette.

—Le même, répondit Desroches. Sous la Restauration, le métier de ce Cérizet consista, de 1823 à 1827, à signer intrépidement des articles poursuivis avec acharnement par le Ministère Public, et d’aller en prison. Un homme s’illustrait alors à bon marché. Le parti libéral appela son champion départemental le courageux Cérizet. Ce zèle fut récompensé, vers 1828, par l’intérêt général. L’intérêt général était une espèce de couronne civique décernée par les journaux. Cérizet voulut escompter l’intérêt général; il vint à Paris, où, sous le patronage des banquiers de la Gauche, il débuta par une agence d’affaires, entremêlée d’opérations de banque, de fonds prêtés par un homme qui s’était banni lui-même, un joueur trop habile, dont les fonds, en juillet 1830, ont sombré de compagnie avec le vaisseau de l’État...

—Eh! c’est celui que nous avions surnommé la Méthode des cartes... s’écria Bixiou.

—Ne dites pas de mal de ce pauvre garçon, s’écria Malaga. D’Estourny était un bon enfant!

—Vous comprenez le rôle que devait jouer en 1830 un homme ruiné qui se nommait, politiquement parlant, le Courageux-Cérizet! Il fut envoyé dans une très jolie sous-préfecture, reprit Desroches. Malheureusement pour Cérizet, le pouvoir n’a pas autant d’ingénuité qu’en ont les partis, qui, pendant la lutte, font projectile de tout. Cérizet fut obligé de donner sa démission après trois mois d’exercice! Ne s’était-il pas avisé de vouloir être populaire? Comme il n’avait encore rien fait pour perdre son titre de noblesse (le Courageux Cérizet!) le Gouvernement lui proposa, comme indemnité, de devenir gérant d’un journal d’Opposition qui serait ministériel in petto. Ainsi ce fut le Gouvernement qui dénatura ce beau caractère. Cérizet se trouvant un peu trop, dans sa gérance, comme un oiseau sur une branche pourrie, se lança dans cette gentille commandite où le malheureux a, comme vous venez de le dire, attrapé deux ans de prison, là où de plus habiles ont attrapé le public.

—Nous connaissons les plus habiles, dit Bixiou, ne médisons pas de ce pauvre garçon, il est pipé! Couture se laisser pincer sa caisse, qui l’aurait jamais cru!

—Cérizet est d’ailleurs un homme ignoble, et que les malheurs d’une débauche de bas étage ont défiguré, reprit Desroches. Revenons au duel promis! Donc, jamais deux industriels de plus mauvais genre, de plus mauvaises mœurs, plus ignobles de tournure, ne s’associèrent pour faire un plus sale commerce. Comme fonds de roulement, ils comptaient cette espèce d’argot que donne la connaissance de Paris: la hardiesse que donne la misère, la ruse que donne l’habitude des affaires, la science que donne la mémoire des fortunes parisiennes, de leur origine, des parentés, des accointances et des valeurs intrinsèques de chacun. Cette association de deux carotteurs, passez-moi ce mot, le seul qui puisse, dans l’argot de la Bourse, vous les définir, fut de peu de durée. Comme deux chiens affamés, ils se battirent à chaque charogne. Les premières spéculations de la maison Cérizet et Claparon furent cependant assez bien entendues. Ces deux drôles s’abouchèrent avec les Barbet, les Chaboisseau, les Samanon et autres usuriers auxquels ils achetèrent des créances désespérées. L’agence Claparon siégeait alors dans un petit entresol de la rue Chabannais, composé de cinq pièces et dont le loyer ne coûtait pas plus de sept cents francs. Chaque associé couchait dans une chambrette qui, par prudence, était si soigneusement close, que mon maître-clerc n’y put jamais pénétrer. Les Bureaux se composaient d’une antichambre, d’un salon et d’un cabinet dont les meubles n’auraient pas rendu trois cents francs à l’hôtel des Commissaires-Priseurs. Vous connaissez assez Paris pour voir la tournure des deux pièces officielles: des chaises foncées de crin, une table à tapis de drap vert, une pendule de pacotille entre deux flambeaux sous verre qui s’ennuyaient devant une petite glace à bordure dorée, sur une cheminée dont les tisons étaient, selon un mot de mon Maître-Clerc, âgés de deux hivers! Quant au cabinet, vous le devinez: beaucoup plus de cartons que d’affaires!... un cartonnier vulgaire pour chaque associé; puis, au milieu, le secrétaire à cylindre, vide comme la caisse! deux fauteuils de travail de chaque côté d’une cheminée à feu de charbon de terre. Sur le carreau, s’étalait un tapis d’occasion, comme les créances. Enfin, on voyait ce meuble-meublant en acajou qui se vend dans nos Études depuis cinquante ans de prédécesseur à successeur. Vous connaissez maintenant chacun des deux adversaires. Or, dans les trois premiers mois de leur association, qui se liquida par des coups de poing au bout de sept mois, Cérizet et Claparon achetèrent deux mille francs d’effets signés Maxime (puisque Maxime il y a) et rembourrés de deux dossiers (jugement, appel, arrêt, exécution, référé), bref une créance de trois mille deux cents francs et des centimes qu’ils eurent pour cinq cents francs par un transport sous signature privée, avec procuration spéciale pour agir, afin d’éviter les frais... Dans ce temps-là, Maxime, déjà mûr, eut l’un de ces caprices particuliers aux quinquagénaires...

—Antonia! s’écria la Palferine. Cette Antonia dont la fortune a été faite par une lettre où je lui réclamais une brosse à dents!

—Son vrai nom est Chocardelle, dit Malaga que ce nom prétentieux importunait.

—C’est cela, reprit Desroches.

—Maxime n’a commis que cette faute-là dans toute sa vie; mais, que voulez-vous?... le Vice n’est pas parfait! dit Bixiou.

—Maxime ignorait encore la vie qu’on mène avec une petite fille de dix-huit ans, qui veut se jeter la tête la première par son honnête mansarde, pour tomber dans un somptueux équipage, reprit Desroches, et les hommes d’État doivent tout savoir. A cette époque, de Marsay venait d’employer son ami, notre ami, dans la haute comédie de la politique. Homme à grandes conquêtes, Maxime n’avait connu que des femmes titrées; et, à cinquante ans, il avait bien le droit de mordre à un petit fruit soi-disant sauvage, comme un chasseur qui fait une halte dans le champ d’un paysan sous un pommier. Le comte trouva pour mademoiselle Chocardelle un cabinet littéraire assez élégant, une occasion, comme toujours...

—Bah! elle n’y est pas restée six mois, dit Nathan, elle était trop belle pour tenir un cabinet littéraire.

—Serais-tu le père de son enfant?... demanda la Lorette à Nathan.

—Un matin, reprit Desroches, Cérizet, qui depuis l’achat de la créance sur Maxime, était arrivé par degrés à une tenue de premier clerc d’huissier, fut introduit, après sept tentatives inutiles, chez le comte. Suzon, le vieux valet de chambre, quoique profès, avait fini par prendre Cérizet pour un solliciteur qui venait proposer mille écus à Maxime s’il voulait faire obtenir à une jeune dame un bureau de papier timbré. Suzon, sans aucune défiance sur ce petit drôle, un vrai gamin de Paris frotté de prudence par ses condamnations en police correctionnelle, engagea son maître à le recevoir. Voyez-vous cet homme d’affaires, au regard trouble, aux cheveux rares, au front dégarni, à petit habit sec et noir, en bottes crottées.....

—Quelle image de la Créance! s’écria Lousteau.

—Devant le comte, reprit Desroches (l’image de la Dette insolente), en robe de chambre de flanelle bleue, en pantoufles brodées par quelque marquise, en pantalon de lainage blanc, ayant sur ses cheveux teints en noir une magnifique calotte, une chemise éblouissante, et jouant avec les glands de sa ceinture?...

—C’est un tableau de genre, dit Nathan, pour qui connaît le joli petit salon d’attente où Maxime déjeune, plein de tableaux d’une grande valeur, tendu de soie, où l’on marche sur un tapis de Smyrne, en admirant des étagères pleines de curiosités, de raretés à faire envie à un roi de Saxe...

—Voici la scène, dit Desroches.

Sur ce mot, le conteur obtint le plus profond silence.

«—Monsieur le comte, dit Cérizet, je suis envoyé par un monsieur Charles Claparon, ancien banquier.—Ah! que me veut-il, le pauvre diable?...—Mais il est devenu votre créancier pour une somme de trois mille deux cents francs soixante-quinze centimes, en capital, intérêts et frais...—La créance Coutelier, dit Maxime qui savait ses affaires comme un pilote connaît sa côte.—Oui, monsieur le comte, répond Cérizet en s’inclinant. Je viens savoir quelles sont vos intentions?—Je ne paierai cette créance qu’à ma fantaisie, répondit Maxime en sonnant pour faire venir Suzon. Claparon est bien osé d’acheter une créance sur moi sans me consulter! j’en suis fâché pour lui, qui, pendant si longtemps, s’est si bien comporté comme l’homme de paille de mes amis. Je disais de lui: Vraiment il faut être imbécile pour servir, avec si peu de gages et tant de fidélité, des hommes qui se bourrent de millions. Eh bien! il me donne là une preuve de sa bêtise... Oui, les hommes méritent leur sort! on chausse une couronne ou un boulet! on est millionnaire ou portier, et tout est juste. Que voulez-vous, mon cher? Moi, je ne suis pas un roi, je tiens à mes principes. Je suis sans pitié pour ceux qui me font des frais ou qui ne savent pas leur métier de créancier. Suzon, mon thé! Tu vois monsieur?... dit-il au valet de chambre. Eh bien! tu t’es laissé attraper, mon pauvre vieux. Monsieur est un créancier, tu aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, ni des indifférents qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne viennent me voir à pied. Mon cher monsieur Cérizet, vous comprenez! Vous n’essuierez plus vos bottes sur mon tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait les semelles de son adversaire... Vous ferez mes compliments de condoléance à ce pauvre Boniface de Claparon, car je mettrai cette affaire-là dans le Z.—(Tout cela se disait d’un ton de bonhomie à donner la colique à de vertueux bourgeois.)—Vous avez tort, monsieur le comte, répondit Cérizet en prenant un petit ton péremptoire, nous serons payés intégralement, et d’une façon qui pourra vous contrarier. Aussi venais-je amicalement à vous, comme cela se doit entre gens bien élevés...—Ah! vous l’entendez ainsi?...» reprit Maxime, que cette dernière prétention du Cérizet mit en colère. Dans cette insolence, il y avait de l’esprit à la Talleyrand, si vous avez bien saisi le contraste des deux costumes et des deux hommes. Maxime fronça les sourcils et arrêta son regard sur le Cérizet, qui non seulement soutint ce jet de rage froide, mais encore qui y répondit par cette malice glaciale que distillent les yeux fixes d’une chatte.—«Eh bien! monsieur, sortez...—Eh bien! adieu, monsieur le comte. Avant six mois nous serons quittes.—Si vous pouvez me voler le montant de votre créance, qui, je le reconnais, est légitime, je serai votre obligé, monsieur, répondit Maxime, vous m’aurez appris quelque précaution nouvelle à prendre.... Bien votre serviteur...—Monsieur le comte, dit Cérizet, c’est moi qui suis le vôtre.» Ce fut net, plein de force et de sécurité de part et d’autre. Deux tigres, qui se consultent avant de se battre devant une proie, ne seraient pas plus beaux, ni plus rusés, que le furent alors ces deux natures aussi rouées l’une que l’autre, l’une dans son impertinente élégance, l’autre sous son harnais de fange.—Pour qui pariez-vous?... dit Desroches qui regarda son auditoire surpris d’être si profondément intéressé.

—En voilà une d’histoire!... dit Malaga. Oh! je vous en prie, allez, mon cher, ça me prend au cœur.

—Entre deux chiens de cette force, il ne doit se passer rien de vulgaire, dit la Palferine.

—Bah! je parie le mémoire de mon menuisier qui me scie, que le petit crapaud a enfoncé Maxime, s’écria Malaga.

—Je parie pour Maxime, dit Cardot, on ne l’a jamais pris sans vert.

Desroches fit une pause en avalant un petit verre que lui présenta la Lorette.

—Le cabinet de lecture de mademoiselle Chocardelle, reprit Desroches, était situé rue Coquenard, à deux pas de la rue Pigale, où demeurait Maxime. Ladite demoiselle Chocardelle occupait un petit appartement donnant sur un jardin, et séparé de sa boutique par une grande pièce obscure où se trouvaient les livres. Antonia faisait tenir le cabinet par sa tante...

—Elle avait déjà sa tante?... s’écria Malaga. Diable! Maxime faisait bien les choses.

—C’était, hélas! sa vraie tante, reprit Desroches, nommée... attendez!...

—Ida Bonamy... dit Bixiou.

—Donc, Antonia, débarrassée de beaucoup de soins par cette tante, se levait tard, se couchait tard, et ne paraissait à son comptoir que de deux à quatre heures, reprit Desroches. Dès les premiers jours, sa présence avait suffi pour achalander son salon de lecture; il y vint plusieurs vieillards du quartier, entre autres un ancien carrossier nommé Croizeau. Après avoir vu ce miracle de beauté féminine à travers les vitres, l’ancien carrossier s’ingéra de lire les journaux tous les jours dans ce salon, et fut imité par un ancien directeur des douanes, nommé Denisart, homme décoré, dans qui le Croizeau voulut voir un rival et à qui plus tard il dit:—Môsieur, vous m’avez donné bien de la tablature! Ce mot doit vous faire entrevoir le personnage. Ce sieur Croizeau se trouve appartenir à ce genre de petits vieillards que, depuis Henri Monnier, on devrait appeler l’Espèce-Coquerel, tant il en a bien rendu la petite voix, les petites manières, la petite queue, le petit œil de poudre, la petite démarche, les petits airs de tête, le petit ton sec dans son rôle de Coquerel de la Famille improvisée. Ce Croizeau disait:—Voici, belle dame! en remettant ses deux sous à Antonia par un geste prétentieux. Madame Ida Bonamy, tante de mademoiselle Chocardelle, sut bientôt par la cuisinière que l’ancien carrossier, homme d’une ladrerie excessive, était taxé à quarante mille francs de rentes dans le quartier où il demeurait, rue de Buffault. Huit jours après l’installation de la belle loueuse de romans, il accoucha de ce calembour:—«Vous me prêtez des livres, mais je vous rendrais bien des francs...» Quelques jours plus tard, il prit un petit air entendu pour dire:—«Je sais que vous êtes occupée, mais mon jour viendra: je suis veuf.» Croizeau se montrait toujours avec de beau linge, avec un habit bleu-barbeau, gilet de pou-de-soie, pantalon noir, souliers à double semelle, noués avec des rubans de soie noire et craquant comme ceux d’un abbé. Il tenait toujours à la main son chapeau de soie de quatorze francs.—«Je suis vieux et sans enfants, disait-il à la jeune personne quelques jours après la visite de Cérizet chez Maxime. J’ai mes collatéraux en horreur. C’est tous paysans fait pour labourer la terre! Figurez-vous que je suis venu de mon village avec six francs, et que j’ai fait ma fortune ici. Je ne suis pas fier... Une jolie femme est mon égale. Ne vaut-il pas mieux être madame Croizeau pendant quelque temps que la servante d’un comte pendant un an?... Vous serez quittée, un jour ou l’autre. Et, vous penserez alors à moi... Votre serviteur, belle dame!» Tout cela mitonnait sourdement. La plus légère galanterie se disait en cachette. Personne au monde ne savait que ce petit vieillard propret aimait Antonia, car la prudente contenance de cet amoureux au salon de lecture n’aurait rien appris à un rival. Croizeau se défia pendant deux mois du directeur des douanes en retraite. Mais, vers le milieu du troisième mois, il eut lieu de reconnaître combien ses soupçons étaient mal fondés. Croizeau s’ingénia de côtoyer Denisart en s’en allant de conserve avec lui, puis, en prenant sa bisque, il lui dit:—«Il fait beau, môsieur!...» A quoi l’ancien fonctionnaire répondit:—«Le temps d’Austerlitz, monsieur: j’y fus... j’y fus même blessé, ma croix me vient de ma conduite dans cette belle journée...» Et, de fil en aiguille, de roue en bataille, de femme en carrosse, une liaison se fit entre ces deux débris de l’Empire. Le petit Croizeau tenait à l’Empire par ses liaisons avec les sœurs de Napoléon; il était leur carrossier, et il les avait souvent tourmentées pour ses factures. Il se donnait donc pour avoir eu des relations avec la famille impériale. Maxime, instruit par Antonia des propositions que se permettait l’agréable vieillard, tel fut le surnom donné par la tante au rentier, voulut le voir. La déclaration de guerre de Cérizet avait eu la propriété de faire étudier à ce grand Gant-Jaune sa position sur son échiquier en en observant les moindres pièces. Or, à propos de cet agréable vieillard, il reçut dans l’entendement ce coup de cloche qui vous annonce un malheur. Un soir Maxime se mit dans le second salon obscur, autour duquel étaient placés les rayons de la bibliothèque. Après avoir examiné par une fente entre deux rideaux verts les sept ou huit habitués du salon, il jaugea d’un regard l’âme du petit carrossier; il en évalua la passion, et fut très satisfait de savoir qu’au moment où sa fantaisie serait passée un avenir assez somptueux ouvrirait à commandement ses portières vernies à Antonia.—«Et celui-là, dit-il en désignant le gros et beau vieillard décoré de la Légion-d’Honneur, qui est-ce?—Un ancien directeur des douanes.—Il est d’un galbe inquiétant!» dit Maxime en admirant la tenue du sieur Denisart. En effet, cet ancien militaire se tenait droit comme un clocher, sa tête se recommandait à l’attention par une chevelure poudrée et pommadée, presque semblable à celle des postillons au bal masqué. Sous cette espèce de feutre moulé sur une tête oblongue se dessinait une vieille figure, administrative et militaire à la fois, mimée par un air rogue, assez semblable à celle que la Caricature a prêtée au Constitutionnel. Cet ancien administrateur, d’un âge, d’une poudre, d’une voussure de dos à ne rien lire sans lunettes, tendait son respectable abdomen avec tout l’orgueil d’un vieillard à maîtresse, et portait à ses oreilles des boucles d’or qui rappelaient celles du vieux général Montcornet, l’habitué du Vaudeville. Denisart affectionnait le bleu: son pantalon et sa vieille redingote, très amples, étaient de drap bleu.—«Depuis quand vient ce vieux-là? demanda Maxime à qui les lunettes parurent d’un port suspect.—Oh! dès le commencement, répondit Antonia, voici bientôt deux mois...—Bon, Cérizet n’est venu que depuis un mois, se dit Maxime en lui-même... Fais-le donc parler? dit-il à l’oreille d’Antonia, je veux entendre sa voix.—Bah! répondit-elle, ce sera difficile, il ne me dit jamais rien.—Pourquoi vient-il alors?... demanda Maxime.—Par une drôle de raison, répliqua la belle Antonia. D’abord il a une passion, malgré ses soixante-neuf ans; mais, à cause de ses soixante-neuf ans, il est réglé comme un cadran. Ce bonhomme-là va dîner chez sa passion, rue de la Victoire, à cinq heures, tous les jours... en voilà une malheureuse! il sort de chez elle à six heures, vient lire pendant quatre heures tous les journaux, et il y retourne à dix heures. Le papa Croizeau dit qu’il connaît les motifs de la conduite de monsieur Denisart, il l’approuve; et, à sa place, il agira de même. Ainsi, je connais mon avenir! Si jamais je deviens madame Croizeau, de six à dix heures, je serai libre. Maxime examina l’Almanach des 25,000 adresses, il trouva cette ligne rassurante:

Denisart *, ancien directeur des douanes, rue de la Victoire.

Il n’eut plus aucune inquiétude. Insensiblement, il se fit entre le sieur Denisart et le sieur Croizeau quelques confidences. Rien ne lie plus les hommes qu’une certaine conformité de vues en fait de femmes. Le papa Croizeau dîna chez celle qu’il nommait la belle de monsieur Denisart. Ici je dois placer une observation assez importante. Le cabinet de lecture avait été payé par le comte moitié comptant, moitié en billets souscrits par ladite demoiselle Chocardelle. Le quart d’heure de Rabelais arrivé, le comte se trouva sans monnaie. Or, le premier des trois billets de mille francs fut payé également par l’agréable carrossier, à qui le vieux scélérat de Denisart conseilla de constater son prêt en se faisant privilégier sur le cabinet de lecture.—«Moi, dit Denisart, j’en ai vu de belles avec les belles!... Aussi, dans tous les cas, même quand je n’ai plus la tête à moi, je prends toujours mes précautions avec les femmes. Cette créature de qui je suis fou, eh bien, elle n’est pas dans ses meubles, elle est dans les miens. Le bail de l’appartement est en mon nom...» Vous connaissez Maxime, il trouva le carrossier très jeune! Le Croizeau pouvait payer les trois mille francs sans rien toucher de longtemps, car Maxime se sentait plus fou que jamais d’Antonia...

—Je le crois bien, dit la Palferine, c’est la belle Impéria du Moyen Age.

—Une femme qui a la peau rude, s’écria la Lorette, et si rude qu’elle se ruine en bains de son.

—Croizeau parlait avec une admiration de carrossier du mobilier somptueux que l’amoureux Denisart avait donné pour cadre à sa belle, il le décrivait avec une complaisance satanique à l’ambitieuse Antonia, reprit Desroches. C’étaient des bahuts d’ébène, incrustés de nacre et de filets d’or, des tapis de Belgique, un lit Moyen Age d’une valeur de mille écus, une horloge de Boule; puis dans la salle à manger, des torchères aux quatre coins, des rideaux de soie de la Chine sur laquelle la patience chinoise avait peint des oiseaux, et des portières montées sur des traverses valant plus que des portières à deux pieds.—«Voilà ce qu’il vous faudrait, belle dame... et ce que je voudrais vous offrir... disait-il en concluant. Je sais bien que vous m’aimeriez à peu près; mais, à mon âge, on se fait une raison. Jugez combien je vous aime, puisque je vous ai prêté mille francs. Je puis vous l’avouer: de ma vie ni de mes jours, je n’ai prêté ça!» Et il tendit les deux sous de sa séance avec l’importance qu’un savant met à une démonstration. Le soir, Antonia dit au comte, aux Variétés:—«C’est bien ennuyeux tout de même un cabinet de lecture. Je ne me sens point de goût pour cet état-là, je n’y vois aucune chance de fortune. C’est le lot d’une veuve qui veut vivoter, ou d’une fille atrocement laide qui croit pouvoir attraper un homme par un peu de toilette.—C’est ce que vous m’avez demandé,» répondit le comte. En ce moment, Nucingen, à qui, la veille, le roi des Lions, car les Gants-Jaunes étaient alors devenus des Lions, avait gagné mille écus, entra les lui donner, et, en voyant l’étonnement de Maxime, il lui dit:—Chai ressi eine obbozition à la requêde de ce tiaple te Glabaron...—Ah! voilà leurs moyens, s’écria Maxime, ils ne sont pas forts, ceux-là...—C’esde écal, répondit le banquier, bayez-les, gar ils bourraient s’atresser à t’audres que moi et fus vaire tu dord... che brends a démoin cedde cholie phamme que che fus ai bayé ce madin, pien afant l’obbozition...

—Reine du Tremplin, dit la Palferine en souriant, tu perdras...

—Il y avait longtemps, reprit Desroches, que, dans un cas semblable, mais où le trop honnête débiteur, effrayé d’une affirmation à faire en justice, ne voulut pas payer Maxime, nous avions rudement mené le créancier opposant, en faisant frapper des oppositions en masse, afin d’absorber la somme en frais de contribution...

—Quéqu’ c’est qu’ ça?... s’écria Malaga, voilà des mots qui sonnent à mon oreille comme du patois. Puisque vous avez trouvé l’esturgeon excellent, payez-moi la valeur de la sauce en leçons de chicane.

—Eh bien! dit Desroches, la somme qu’un de vos créanciers frappe d’opposition chez un de vos débiteurs peut devenir l’objet d’une semblable opposition de la part de tous vos autres créanciers. Que fait le Tribunal à qui tous les créanciers demandent l’autorisation de se payer?... Il partage légalement entre tous la somme saisie. Ce partage, fait sous l’œil de la justice, se nomme une Contribution. Si vous devez dix mille francs, et que vos créanciers saisissent par opposition mille francs, ils ont chacun tant pour cent de leur créance, en vertu d’une répartition au marc le franc, en terme de Palais, c’est-à-dire au prorata de leurs sommes; mais ils ne touchent que sur une pièce légale appelée extrait du bordereau de collocation, que délivre le greffier du Tribunal. Devinez-vous ce travail fait par un juge et préparé par des avoués? il implique beaucoup de papier timbré plein de lignes lâches, diffuses, où les chiffres sont noyés dans des colonnes d’une entière blancheur. On commence par déduire les frais. Or, les frais étant les mêmes pour une somme de mille francs saisis comme pour une somme d’un million, il n’est pas difficile de manger mille écus, par exemple, en frais, surtout si l’on réussit à élever des contestations.

—Un avoué réussit toujours, dit Cardot. Combien de fois un des vôtres ne m’a-t-il pas demandé: «Qu’y a-t-il à manger?»

—On y réussit surtout, reprit Desroches, quand le débiteur vous provoque à manger la somme en frais. Aussi les créanciers du comte n’eurent-ils rien, ils en furent pour leurs courses chez les avoués et pour leurs démarches. Pour se faire payer d’un débiteur aussi fort que le comte, un créancier doit se mettre dans une situation légale excessivement difficile à établir: il s’agit d’être à la fois son débiteur et son créancier, car alors on a le droit, aux termes de la loi, d’opérer la confusion.....

—Du débiteur? dit la Lorette qui prêtait une oreille attentive à ce discours.

—Non, des deux qualités de créancier et de débiteur, et de se payer par ses mains, reprit Desroches. L’innocence de Claparon, qui n’inventait que des oppositions, eut donc pour effet de tranquilliser le comte. En ramenant Antonia des Variétés, il abonda d’autant plus dans l’idée de vendre le cabinet littéraire pour pouvoir payer les deux derniers mille francs du prix, qu’il craignit le ridicule d’avoir été le bailleur de fonds d’une semblable entreprise. Il adopta donc le plan d’Antonia, qui voulait aborder la haute sphère de sa profession, avoir un magnifique appartement, femme de chambre, voiture, et lutter avec notre belle amphitryonne, par exemple....

—Elle n’est pas assez bien faite pour cela, s’écria l’illustre beauté du Cirque; mais elle a bien rincé le petit d’Esgrignon, tout de même!

—Dix jours après, le petit Croizeau, perché sur sa dignité, tenait à peu près ce langage à la belle Antonia, reprit Desroches:—«Mon enfant, votre cabinet littéraire est un trou, vous y deviendrez jaune, le gaz vous abîmera la vue; il faut en sortir, et tenez!..... profitons de l’occasion. J’ai trouvé pour vous une jeune dame qui ne demande pas mieux que de vous acheter votre cabinet de lecture. C’est une petite femme ruinée qui n’a plus qu’à s’aller jeter à l’eau; mais elle a quatre mille francs comptant, et il vaut mieux en tirer un bon parti pour pouvoir nourrir et élever deux enfants...—Eh bien! vous êtes gentil, papa Croizeau, dit Antonia.—Oh! je serai bien plus gentil tout à l’heure, reprit le vieux carrossier. Figurez-vous que ce pauvre monsieur Denisart est dans un chagrin qui lui a donné la jaunisse... Oui, cela lui a frappé sur le foie comme chez les vieillards sensibles. Il a tort d’être si sensible. Je le lui ai dit: Soyez passionné, bien! mais sensible... halte-là! on se tue... Je ne me serais pas attendu, vraiment, à un pareil chagrin chez un homme assez fort, assez instruit pour s’absenter pendant sa digestion de chez...—Mais qu’y a-t-il?... demanda mademoiselle Chocardelle.—Cette petite créature, chez qui j’ai dîné, l’a planté là, net... oui, elle l’a lâché sans le prévenir autrement que par une lettre sans aucune orthographe.—Voilà ce que c’est, papa Croizeau, que d’ennuyer les femmes!...—C’est une leçon! belle dame, reprit le doucereux Croizeau. En attendant, je n’ai jamais vu d’homme dans un désespoir pareil, dit-il. Notre ami Denisart ne connaît plus sa main droite de sa main gauche, il ne veut plus voir ce qu’il appelle le théâtre de son bonheur... Il a si bien perdu le sens qu’il m’a proposé d’acheter pour quatre mille francs tout le mobilier d’Hortense... Elle se nomme Hortense!—Un joli nom, dit Antonia.—Oui, c’est celui de la belle-fille de Napoléon; je lui ai fourni ses équipages, comme vous savez.—Eh! bien, je verrai, dit la fine Antonia, commencez par m’envoyer votre jeune femme...» Antonia courut voir le mobilier, revint fascinée, et fascina Maxime par un enthousiasme d’antiquaire. Le soir même, le comte consentit à la vente du cabinet de lecture. L’établissement, vous comprenez, était au nom de mademoiselle Chocardelle. Maxime se mit à rire du petit Croizeau qui lui fournissait un acquéreur. La société Maxime et Chocardelle perdait deux mille francs, il est vrai; mais qu’était-ce que cette perte en présence de quatre beaux billets de mille francs? Comme me le disait le comte: «Quatre mille francs d’argent vivant!... il y a des moments où l’on souscrit huit mille francs de billets pour les avoir!» Le comte va voir lui-même, le surlendemain, le mobilier, ayant les quatre mille francs sur lui. La vente avait été réalisée à la diligence du petit Croizeau qui poussait à la roue; il avait enclaudé, disait-il, la veuve. Se souciant peu de cet agréable vieillard, qui allait perdre ses mille francs, Maxime voulut faire porter immédiatement tout le mobilier dans un appartement loué au nom de madame Ida Bonamy, rue Tronchet, dans une maison neuve. Aussi s’était-il précautionné de plusieurs grandes voitures de déménagement. Maxime, refasciné par la beauté du mobilier, qui pour un tapissier aurait valu six mille francs, trouva le malheureux vieillard, jaune de sa jaunisse, au coin du feu, la tête enveloppée dans deux madras, et un bonnet de coton par-dessus, emmitouflé comme un lustre, abattu, ne pouvant pas parler, enfin si délabré, que le comte fut forcé de s’entendre avec un valet de chambre. Après avoir remis les quatre mille francs au valet de chambre qui les portait à son maître pour qu’il en donnât un reçu, Maxime voulut aller dire à ses commissionnaires de faire avancer les voitures; mais il entendit alors une voix qui résonna comme une crécelle à son oreille, et qui lui cria: «—C’est inutile, monsieur le comte, nous sommes quittes, j’ai six cent trente francs quinze centimes à vous remettre!» Et il fut tout effrayé de voir Cérizet sorti de ses enveloppes, comme un papillon de sa larve, qui lui tendit ses sacrés dossiers en ajoutant:—«Dans mes malheurs, j’ai appris à jouer la comédie, et je vaux Bouffé dans les vieillards.—Je suis dans la forêt de Bondy, s’écria Maxime.—Non, monsieur le comte, vous êtes chez mademoiselle Hortense, l’amie du vieux lord Dudley qui la cache à tous les regards; mais elle a le mauvais goût d’aimer votre serviteur.—Si jamais, me disait le comte, j’ai eu envie de tuer un homme, ce fut dans ce moment; mais que voulez-vous? Hortense me montrait sa jolie tête, il fallut rire, et, pour conserver ma supériorité, je lui dis en lui jetant les six cents francs:—Voilà pour la fille.»

—C’est tout, Maxime? s’écria la Palferine.

—D’autant plus que c’était l’argent du petit Croizeau, dit le profond Cardot.

—Maxime eut un triomphe, reprit Desroches, car Hortense s’écria:—Ah! si j’avais su que ce fût toi!..

—En voilà une de confusion! s’écria la Lorette.—Tu as perdu, milord, dit-elle au notaire.

Et c’est ainsi que le menuisier à qui Malaga devait cent écus fut payé.

Paris, 1845.


GAUDISSART II.


A MADAME LA PRINCESSE DE BELGIOJOSO,
NÉE TRIVULCE.


Savoir vendre, pouvoir vendre, et vendre! Le public ne se doute pas de tout ce que Paris doit de grandeurs à ces trois faces du même problème. L’éclat de magasins aussi riches que les salons de la noblesse avant 1789, la splendeur des cafés qui souvent efface, et très facilement, celle du néo-Versailles, le poëme des étalages détruit tous les soirs, reconstruit tous les matins; l’élégance et la grâce des jeunes gens en communication avec les acheteuses, les piquantes physionomies et les toilettes des jeunes filles qui doivent attirer les acheteurs; et enfin, récemment, les profondeurs, les espaces immenses et le luxe babylonien des galeries où les marchands monopolisent les spécialités en les réunissant, tout ceci n’est rien!... Il ne s’agit encore que de plaire à l’organe le plus avide et le plus blasé qui se soit développé chez l’homme depuis la société romaine, et dont l’exigence est devenue sans bornes, grâce aux efforts de la civilisation la plus raffinée. Cet organe, c’est l’œil des Parisiens!... Cet œil consomme des feux d’artifice de cent mille francs, des palais de deux kilomètres de longueur sur soixante pieds de hauteur en verres multicolores, des féeries à quatorze théâtres tous les soirs, des panoramas renaissants, de continuelles expositions de chefs-d’œuvre, des mondes de douleurs et des univers de joie en promenade sur les boulevards ou errant par les rues; des encyclopédies de guenilles au carnaval, vingt ouvrages illustrés par an, mille caricatures, dix mille vignettes, lithographies et gravures. Cet œil lampe pour quinze mille francs de gaz tous les soirs; enfin, pour le satisfaire, la Ville de Paris dépense annuellement quelques millions en points de vue et en plantations. Et ceci n’est rien encore!... ce n’est que le côté matériel de la question. Oui, c’est, selon nous, peu de chose en comparaison des efforts de l’intelligence, des ruses, dignes de Molière, employées par les soixante mille commis et les quarante mille demoiselles qui s’acharnent à la bourse des acheteurs, comme les milliers d’ablettes aux morceaux de pain qui flottent sur les eaux de la Seine.

Le Gaudissart sur place est au moins égal en capacités, en esprit, en raillerie, en philosophie, à l’illustre commis-voyageur devenu le type de cette tribu. Sorti de son magasin, de sa partie, il est comme un ballon sans son gaz; il ne doit ses facultés qu’à son milieu de marchandises, comme l’acteur n’est sublime que sur son théâtre. Quoique, relativement aux autres commis-marchands de l’Europe, le commis français ait plus d’instruction qu’eux, qu’il puisse au besoin parler asphalte, bal Mabille, polka, littérature, livres illustrés, chemins de fer, politique, Chambres et révolution, il est excessivement sot quand il quitte son tremplin, son aune et ses grâces de commande; mais, là, sur la corde roide du comptoir, la parole aux lèvres, l’œil à la pratique, le châle à la main, il éclipse le grand Talleyrand; il a plus d’esprit que Désaugiers, il a plus de finesse que Cléopâtre, il vaut Monrose doublé de Molière. Chez lui, Talleyrand eût joué Gaudissart; mais, dans son magasin, Gaudissart aurait joué Talleyrand.

Expliquons ce paradoxe par un fait.

Deux jolies duchesses babillaient aux côtés de cet illustre prince, elles voulaient un bracelet. On attendait de chez le plus célèbre bijoutier de Paris un commis et des bracelets. Un Gaudissart arrive muni de trois bracelets, trois merveilles, entre lesquelles les deux femmes hésitent. Choisir! c’est l’éclair de l’intelligence. Hésitez-vous?... tout est dit, vous vous trompez. Le goût n’a pas deux inspirations. Enfin, après dix minutes, le prince est consulté; il voit les deux duchesses aux prises avec les mille facettes de l’incertitude entre les deux plus distingués de ces bijoux; car, de prime abord, il y en eut un d’écarté. Le prince ne quitte pas sa lecture, il ne regarde pas les bracelets, il examine le commis.—Lequel choisiriez-vous pour votre bonne amie? lui demande-t-il. Le jeune homme montre un des deux bijoux.—En ce cas, prenez l’autre, vous ferez le bonheur de deux femmes, dit le plus fin des diplomates modernes, et vous, jeune homme, rendez en mon nom votre bonne amie heureuse. Les deux jolies femmes sourient, et le commis se retire aussi flatté du présent que le prince vient de lui faire que de la bonne opinion qu’il a de lui.

Une femme descend de son brillant équipage, arrêté rue Vivienne, devant un de ces somptueux magasins où l’on vend des châles, elle est accompagnée d’une autre femme. Les femmes sont presque toujours deux pour ces sortes d’expéditions. Toutes, en semblable occurrence, se promènent dans dix magasins avant de se décider; et, dans l’intervalle de l’un à l’autre, elles se moquent de la petite comédie que leur jouent les commis. Examinons qui fait le mieux son personnage, ou de l’acheteuse ou du vendeur? qui des deux l’emporte dans ce petit vaudeville?

Quand il s’agit de peindre le plus grand fait du commerce parisien, la Vente! on doit produire un type en y résumant la question. Or, en ceci, le châle ou la châtelaine de mille écus causeront plus d’émotions que la pièce de batiste, que la robe de trois cents francs. Mais, ô Étrangers des deux Mondes! si toutefois vous lisez cette physiologie de la facture, sachez que cette scène se joue dans les magasins de nouveautés pour du barége à deux francs ou pour de la mousseline imprimée, à quatre francs le mètre!

Comment vous défierez-vous, princesses ou bourgeoises, de ce joli tout jeune homme, à la joue veloutée et colorée comme une pêche, aux yeux candides, vêtu presque aussi bien que votre... votre... cousin, et doué d’une voix douce comme la toison qu’il vous déplie? Il y en a trois ou quatre ainsi.

L’un à l’œil noir, à la mine décidée, qui vous dit:—«Voilà!» d’un air impérial.

L’autre aux yeux bleus, aux formes timides, aux phrases soumises, et dont on dit:—«Pauvre enfant! il n’est pas né pour le commerce!...»

Celui-ci châtain clair, l’œil jaune et rieur, à la phrase plaisante, et doué d’une activité, d’une gaieté méridionales.

Celui-là rouge fauve, à barbe en éventail, roide comme un communiste, sévère, imposant, à cravate fatale, à discours brefs.

Ces différentes espèces de commis, qui répondent aux principaux caractères de femmes, sont les bras de leur maître, un gros bonhomme à figure épanouie, à front demi-chauve, à ventre de député ministériel, quelquefois décoré de la Légion-d’Honneur pour avoir maintenu la supériorité du Métier français, offrant des lignes d’une rondeur satisfaisante, ayant femme, enfants, maison de campagne, et son compte à la Banque. Ce personnage descend dans l’arène à la façon du Deus ex machinâ, quand l’intrigue trop embrouillée exige un dénoûment subit.

Ainsi les femmes sont environnées de bonhomie, de jeunesse, de gracieusetés, de sourires, de plaisanteries, de ce que l’Humanité civilisée offre de plus simple, de décevant, le tout arrangé par nuances pour tous les goûts.

Un mot sur les effets naturels d’optique, d’architecture, de décor; un mot court, décisif, terrible; un mot, qui est de l’histoire faite sur place.

Le livre où vous lisez cette page instructive se vend rue de Richelieu, 76, dans une élégante boutique, blanc et or, vêtue de velours rouge, qui possédait une pièce en entresol où le jour vient en plein de la rue de Ménars, et vient, comme chez un peintre, franc, pur, net, toujours égal à lui-même. Quel flâneur n’a pas admiré le Persan, ce roi d’Asie qui se carre à l’angle de la rue de la Bourse et de la rue Richelieu, chargé de dire urbi et orbi:—«Je règne plus tranquillement ici qu’à Lahore.» Dans cinq cents ans, cette sculpture au coin de deux rues pourrait, sans cette immortelle analyse, occuper les archéologues, faire écrire des volumes in-quarto avec figures, comme celui de M. Quatremère sur le Jupiter Olympien, et où l’on démontrerait que Napoléon a été un peu Sophi dans quelque contrée d’Orient avant d’être empereur des Français. Eh bien! ce riche magasin a fait le siége de ce pauvre petit entresol; et, à coups de billets de banque, il s’en est emparé. La Comédie humaine a cédé la place à la comédie des cachemires. Le Persan a sacrifié quelques diamants de sa couronne pour obtenir ce jour si nécessaire. Ce rayon de soleil augmente la vente de cent pour cent, à cause de son influence sur le jeu des couleurs; il met en relief toutes les séductions des châles, c’est une lumière irrésistible, c’est un rayon d’or! Sur ce fait, jugez de la mise en scène de tous les magasins de Paris?...

Revenons à ces jeunes gens, à ce quadragénaire décoré, reçu par le roi des Français à sa table, à ce premier commis à barbe rousse, à l’air autocratique? Ces Gaudissarts émérites se sont mesurés avec mille caprices par semaine, ils connaissent toutes les vibrations de la corde-cachemire dans le cœur des femmes. Quand une lorette, une dame respectable, une jeune mère de famille, une lionne, une duchesse, une bonne bourgeoise, une danseuse effrontée, une innocente demoiselle, une trop innocente étrangère se présentent, chacune d’elles est aussitôt analysée par ces sept ou huit hommes qui l’ont étudiée au moment où elle a mis la main sur le bec de cane de la boutique, et qui stationnent aux fenêtres, au comptoir, à la porte, à un angle, au milieu du magasin, en ayant l’air de penser aux joies d’un dimanche échevelé; en les examinant, on se demande même:—A quoi peuvent-ils penser? La bourse d’une femme, ses désirs, ses intentions, sa fantaisie sont mieux fouillés alors en un moment que les douaniers ne fouillent une voiture suspecte à la frontière en sept quarts d’heure. Ces intelligents gaillards, sérieux comme des pères nobles, ont tout vu: les détails de la mise, une invisible empreinte de boue à la bottine, une passe arriérée, un ruban de chapeau sale ou mal choisi, la coupe et la façon de la robe, le neuf des gants, la robe coupée par les intelligents ciseaux de Victorine IV, le bijou de Froment-Meurice, la babiole à la mode, enfin tout ce qui peut dans une femme trahir sa qualité, sa fortune, son caractère. Frémissez! Jamais ce sanhédrin de Gaudissarts, présidé par le patron, ne se trompe. Puis les idées de chacun sont transmises de l’un à l’autre avec une rapidité télégraphique par des regards, par des tics nerveux, des sourires, des mouvements de lèvres, que, les observant, vous diriez de l’éclairage soudain de la grande avenue des Champs-Élysées, où le gaz vole de candélabre en candélabre comme cette idée allume les prunelles de commis en commis.

Et aussitôt, si c’est une Anglaise, le Gaudissart sombre, mystérieux et fatal s’avance, comme un personnage romanesque de lord Byron.

Si c’est une bourgeoise, on lui détache le plus âgé des commis; il lui montre cent châles en un quart d’heure, il la grise de couleurs, de dessins; il lui déplie autant de châles que le milan décrit de tours sur un lapin; et, au bout d’une demi-heure, étourdie et ne sachant que choisir, la digne bourgeoise, flattée dans toutes ses idées, s’en remet au commis qui la place entre les deux marteaux de ce dilemme et les égales séductions de deux châles.—Celui-ci, madame, est très avantageux, il est vert-pomme, la couleur à la mode, mais la mode change; tandis que celui-ci (le noir ou le blanc dont la vente est urgente), vous n’en verrez pas la fin, et il peut aller avec toutes les toilettes.

Ceci est l’A b c du métier.

—Vous ne sauriez croire combien il faut d’éloquence dans cette chienne de partie, disait dernièrement le premier Gaudissart de l’établissement en parlant à deux de ses amis, Duronceret et Bixiou, venus pour acheter un châle en se fiant à lui. Tenez, vous êtes des artistes discrets, on peut vous parler des ruses de notre patron qui, certainement, est l’homme le plus fort que j’aie vu. Je ne parle pas comme fabricant, monsieur Fritot est le premier; mais, comme vendeur, il a inventé le châle-Sélim, un châle impossible à vendre, et que nous vendons toujours. Nous gardons dans une boîte de bois de cèdre, très simple, mais doublée de satin, un châle de cinq à six cents francs, un des châles envoyés par Sélim à l’empereur Napoléon. Ce châle, c’est notre Garde-Impériale, on le fait avancer en désespoir de cause: il se vend et ne meurt pas.

En ce moment, une Anglaise déboucha de sa voiture de louage et se montra dans le beau idéal de ce flegme particulier à l’Angleterre et à tous ses produits prétendus animés. Vous eussiez dit de la statue du Commandeur marchant par certains soubresauts d’une disgrâce fabriquée à Londres dans toutes les familles avec un soin national.

—L’Anglaise, dit-il à l’oreille de Bixiou, c’est notre bataille de Waterloo. Nous avons des femmes qui nous glissent des mains comme des anguilles, on les rattrape sur l’escalier; des lorettes qui nous blaguent, on rit avec elles, on les tient par le crédit; des étrangères indéchiffrables chez qui l’on porte plusieurs châles et avec lesquelles on s’entend en leur débitant des flatteries; mais l’Anglaise, c’est s’attaquer au bronze de la statue de Louis XIV... Ces femmes-là se font une occupation, un plaisir de marchander... Elles nous font poser, quoi!...

Le commis romanesque s’était avancé.

—Madame souhaite-t-elle son châle des Indes ou de France, dans les hauts prix, ou...

—Je verrai (véraie).

—Quelle somme madame y consacre-t-elle?

—Je verrai (véraie).

En se retournant pour prendre les châles et les étaler sur un porte-manteau, le commis jeta sur ses collègues un regard significatif (Quelle scie!) accompagné d’un imperceptible mouvement d’épaules.

—Voici nos plus belles qualités en rouge des Indes, en bleu, en jaune orange; tous sont de dix mille francs... Voici ceux de cinq mille et ceux de trois mille.

L’Anglaise, d’une indifférence morne, lorgna d’abord tout autour d’elle avant de lorgner les trois exhibitions, sans donner signe d’approbation ou d’improbation.

—Avez-vous d’autres? demanda-t-elle (Havai-vo-d’hôte).

—Oui, madame. Mais madame n’est peut-être pas bien décidée à prendre un châle?

—Oh! (Hâu) très décidée (trei-deycidai).

Et le commis alla chercher des châles d’un prix inférieur; mais il les étala solennellement, comme des choses dont on semble dire ainsi:—Attention à ces magnificences.

—Ceux-ci sont beaucoup plus chers, dit-il, ils n’ont pas été portés, ils sont venus par courriers et sont achetés directement aux fabricants de Lahore.

—Oh! je comprends, dit-elle, ils me conviennent beaucoup mieux (miéuie).

Le commis resta sérieux, malgré son irritation intérieure qui gagnait Duronceret et Bixiou. L’Anglaise, toujours froide comme du cresson, semblait heureuse de son flegme.

—Quel prix? dit-elle en montrant un châle bleu céleste couvert d’oiseaux nichés dans des pagodes.

—Sept mille francs.

Elle prit le châle, s’en enveloppa, se regarda dans la glace, et dit en le rendant:—Non, je n’aime pas (No, jé n’ame pouint).

Un grand quart d’heure passa dans des essais infructueux.

—Nous n’avons plus rien, madame, dit le commis en regardant son patron.

—Madame est difficile comme toutes les personnes de goût, dit le chef de l’établissement en s’avançant avec ces grâces boutiquières où le prétentieux et le patelin se mélangeaient agréablement.

L’Anglaise prit son lorgnon et toisa le fabricant de la tête aux pieds, sans vouloir comprendre que cet homme était éligible et dînait aux Tuileries.

—Il ne me reste qu’un seul châle, mais je ne le montre jamais, reprit-il, personne ne l’a trouvé de son goût, il est très bizarre; et ce matin, je me proposais de le donner à ma femme: nous l’avons depuis 1805, il vient de l’impératrice Joséphine.

—Voyons, monsieur.

—Allez le chercher! dit le patron à un commis, il est chez moi...

—Je serais beaucoup (bocop) très satisfaite de le voir, répondit l’Anglaise.

Cette réponse fut comme un triomphe, car cette femme spleenique paraissait sur le point de s’en aller. Elle faisait semblant de ne voir que les châles, tandis qu’elle regardait les commis et les deux acheteurs avec hypocrisie, en abritant sa prunelle par la monture de son lorgnon.

—Il a coûté soixante mille francs en Turquie, madame.

—Oh! (Hâu!)

—C’est un des sept châles envoyés par Sélim, avant sa catastrophe, à l’empereur Napoléon. L’impératrice Joséphine, une créole, comme milady le sait, très capricieuse, le céda contre un de ceux apportés par l’ambassadeur turc et que mon prédécesseur avait achetés: mais, je n’en ai jamais trouvé le prix; car, en France, nos dames ne sont pas assez riches, ce n’est pas comme en Angleterre... Ce châle vaut sept mille francs, qui, certes, en représentent quatorze ou quinze par les intérêts composés...

—Composé de quoi? dit l’Anglaise. (Komppôsai dé quoâ?)

—Voici, madame.

Et le patron, en prenant des précautions que les démonstrateurs du Grune-gevelbe de Dresde eussent admirées, ouvrit avec une clef minime une boîte carrée de bois de cèdre dont la forme et la simplicité firent une profonde impression sur l’Anglaise. De cette boîte, doublée de satin noir, il sortit un châle d’environ quinze cents francs, d’un jaune d’or, à dessins noirs, dont l’éclat n’était surpassé que par la bizarrerie des inventions indiennes.

Splendid! dit l’Anglaise, il est vraiment beau... Voilà mon idéal (idéol) de châle: it is very magnificent...

Le reste fut perdu dans la pose de madone qu’elle prit pour montrer ses yeux sans chaleur, qu’elle croyait beaux.

—L’empereur Napoléon l’aimait beaucoup, il s’en est servi...

Bocop, répéta-t-elle.

Elle prit le châle, le drapa sur elle, s’examina. Le patron reprit le châle, vint au jour le chiffonner, le mania, le fit reluire; il en joua comme Liszt joue du piano.

—C’est very fine, beautiful, sweet! dit l’Anglaise de l’air le plus tranquille.

Duronceret, Bixiou, les commis échangèrent des regards de plaisir qui signifiaient: «Le châle est vendu.»

—Eh bien, madame? demanda le négociant en voyant l’Anglaise absorbée dans une sorte de contemplation infiniment trop prolongée.

—Décidément, dit-elle, j’aime mieux une vôteure!...

Un même soubresaut anima les commis silencieux et attentifs, comme si quelque fluide électrique les eût touchés.

—J’en ai une bien belle, madame, répondit tranquillement le patron, elle me vient d’une princesse russe, la princesse de Narzicoff, qui me l’a laissée en paiement de fournitures; si madame voulait la voir, elle en serait émerveillée: elle est neuve, elle n’a pas roulé dix jours, il n’y en a pas de pareille à Paris.

La stupéfaction des commis fut contenue par leur profonde admiration.

—Je veux bien, répondit-elle.

—Que madame garde sur elle le châle, dit le négociant, elle en verra l’effet en voiture.

Le négociant alla prendre ses gants et son chapeau.

—Comment cela va-t-il finir?... dit le premier commis en voyant son patron offrant sa main à l’Anglaise et s’en allant avec elle dans la calèche de louage.

Ceci pour Duronceret et Bixiou prit l’attrait d’une fin de roman, outre l’intérêt particulier de toutes les luttes, même minimes, entre l’Angleterre et la France. Vingt minutes après, le patron revint.

—Allez hôtel Lawson, voici la carte: Mistriss Noswell. Portez la facture que je vais vous donner, il y a six mille francs à recevoir.

—Et comment avez-vous fait? dit Duronceret en saluant ce roi de la facture.

—Eh! monsieur, j’ai reconnu cette nature de femme excentrique, elle aime à être remarquée: quand elle a vu que tout le monde regardait son châle, elle m’a dit:—Décidément gardez votre voiture, monsieur, je prends le châle. Pendant que monsieur Bigorneau, dit-il en montrant le commis romanesque, lui dépliait des châles, j’examinais ma femme, elle vous lorgnait pour savoir quelle idée vous aviez d’elle, elle s’occupait beaucoup plus de vous que des châles. Les Anglaises ont un dégoût particulier (car on ne peut pas dire un goût), elles ne savent pas ce qu’elles veulent, et se déterminent à prendre une chose marchandée plutôt par une circonstance fortuite que par vouloir. J’ai reconnu l’une de ces femmes ennuyées de leurs maris, de leurs marmots, vertueuses à regret, quêtant des émotions, et toujours posées en saules pleureurs...

Voilà littéralement ce que dit le chef de l’établissement.

Ceci prouve que dans un négociant de tout autre pays il n’y a qu’un négociant; tandis qu’en France, et surtout à Paris, il y a un homme sorti d’un collége royal, instruit, aimant ou les arts, ou la pêche, ou le théâtre, ou dévoré du désir d’être le successeur de monsieur Cunin-Gridaine, ou colonel de la garde nationale, ou membre du conseil général de la Seine, ou juge au tribunal de Commerce.

—Monsieur Adolphe, dit la femme du fabricant à son petit commis blond, allez commander une boîte de cèdre chez le tabletier.

—Et, dit le commis en reconduisant Duronceret et Bixiou qui avaient choisi un châle pour madame Schontz, nous allons voir parmi nos vieux châles celui qui peut jouer le rôle du châle-Sélim.

Paris, novembre 1844.