CARLOS

ET  CORNÉLIUS


CARLOS ET CORNÉLIUS

Quel mathématicien calculera ce que la haine entre les humains a coûté à l’humanité? La haine au cœur de l’homme est comme la grêle sur la moisson; elle couche l’espérance à terre et met à sa place la ruine, la misère et la mort.

I

IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique Zand-Straat qui n’a son équivalent qu’au Rideck d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité de Londres.

Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur, ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre éloquence), des Chasseurs de têtes à châtier: les combats livrés avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour soutenir les soldats et les coolies de l’armée des Indes, les braves gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.

Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam, les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.

A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un fait grave. Les deux navires, le Ruyter et le Guillaume-III, s’étant trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour les vainqueurs des Chasseurs de têtes.

Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat, s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre, et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres: squelettes de Chasseurs de têtes réfugiés là dans l’espoir d’échapper aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.

Les Chasseurs de têtes, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits, moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.

Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva. Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.

Il demanda alors si les Chasseurs de têtes étaient débusqués et mis en fuite.

— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas pu les atteindre!

Carlos Flink fronça le sourcil.

— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?

— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.

— Mort?

— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.

— En vérité! Les Chasseurs de têtes tirent donc bien aujourd’hui?

— Ce ne sont point les Chasseurs de têtes, capitaine, fit le chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!

Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol, accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.

Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en deux heures les coups de feu des Chasseurs de têtes. Après avoir essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque pas.

On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère pure, vers le salut, vers la vie!

Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres lavés par les torrents des pluies.

Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable: l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne, et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés, agonisant en chemin, succombèrent encore.

A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une entreprise inutilement périlleuse.

— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de votre mieux pour mourir!

La Gazette de Java reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet échec.

Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser; mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous les bananiers aux larges feuilles et les flamboyants étincelants de fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence. Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui. Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.

L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.

— A ce mot: impossible, vous avez souri, capitaine! lui dit-il. Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en traversant la vallée de Guepo-Upas?

— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri, ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si vous me le permettez, mon général, je porterai un toast aux héros du Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au capitaine Flink!

L’heure des toasts était passée, mais la proposition de Cornélius van Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des caféiers:

— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit. Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!

— Moi?

— Vous, capitaine.

— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous que je réussisse?

— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui viennent de mourir soient promptement vengés.

— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera mieux que moi, mon général!

— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel.

— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens?

— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez.

— Qui vous le dit, mon général?

— Votre sourire!

Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de Carlos Flink et la conviction d’une revanche.

C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.

Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus, tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes. L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.

Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les Chasseurs de têtes dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton bref il laissa tomber cet ordre étrange:

— Lieutenant Rudolph, les cigares!

Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.

Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.

— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.

L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front les Chasseurs de têtes surpris, et grimpa allègrement, pour les débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.

Le succès était complet. Ceux des Chasseurs de têtes qui ne furent pas tués se rendirent. Les arroyos de Batavia furent illuminés, le soir, et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les plats de riz et de kari, pimentés au poivre rouge, disparurent, attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les Hollandais en les allumant avec du bois de santal.

La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent, puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs. Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.

Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il s’était chargé de poursuivre les Chasseurs de têtes. Il lui rappela que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.

Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.

— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.

— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!

Cornélius souriait toujours.

— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la guerre scientifique commence!

— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère sont finis!

— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas, j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et comme toujours.

— Jamais, dit Adriaan-Carlos.

— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?

— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis... ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure... je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette main t’a été accordée.

— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.

Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.

Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture, passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce, tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant, avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait, multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez tous les peuples le cantique des cantiques:

Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,

D’une écorce fraîche et rouge;

Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,

Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,

Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,

Ses boucles d’oreilles portent des rubis.

Mais les bijoux les plus précieux

Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,

Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...

— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant les yeux.

Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise parfumée, monter comme un encens vers la belle fille.

Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement: «Je vous aime!»

Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami, cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser définitivement les Chasseurs de têtes lui était arrivé. Avant de partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: Si je meurs, ce sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!

En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine Flink n’avaient pu jusque-là lui causer.

— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union.

— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton témoin?... C’est impossible.

— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes traces glorieuses dans le Guepo-Upas?

— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie. Comprends-tu?

Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé une cruauté de plus.

Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit simplement:

— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos, pardonne-moi, veux-tu?

Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres.

— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée.

Carlos ne répondait pas.

— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars!

Carlos s’était détourné et demeurait impassible.

— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.

Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.

Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier: Cornélius! Cornélius! Mais un double sentiment de jalousie meurtrie, d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri dans sa gorge.

Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.

II

Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, — venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes, liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.

Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards qui changent les hommes en spectres.

On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies, et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847, de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le Ruyter emporta la compagnie du capitaine Flink et le Guillaume-III celle du capitaine van Elven.

Sur le Guillaume-III, le capitaine Cornélius emmenait avec lui Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire, sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine de son mari, tandis que le bateau, filant avec le Ruyter, s’avançait vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été élevé: Rotterdam!

Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante, sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés, d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant, on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières, cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam cependant!...

On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du Ruyter et ceux de Guillaume-III à une heure de distance. La compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du capitaine Flink.

Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né! Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le kari! Qu’on oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le Zand-Straat était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du débarquement des bataillons des Indes. Au fond des musicos sinistres, illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient. On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à plein gosier, on entendait, au fond du Zand, des cris de joie féroce et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms bizarres sur leurs enseignes peintes: A l’Éléphant blanc de Siam, aux Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier.

Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce Zand, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons, entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras, mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient rendus au musico de l’Éléphant blanc. Ceux de Cornélius Elven dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des Rois Mages.

Tout à coup, le bruit se répandit dans le Zand que les soldats du capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de Cornélius — allaient entrer aux Rois Mages et prétendaient forcer leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du Guepo-Upas.

Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se dégourdir les poings!

Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux dans le Zand-Straat que leurs adversaires décimés à Java.

— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les Flinkois y viennent! on leur montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!

La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les vainqueurs des Chasseurs de têtes dans le musico des Rois Mages. Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret, brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et, renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine Flink.

L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant, répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé était:

Ils mangeront des cigares de paille!

Dans le Zand-Straat, tout grouillant de monde, une foule énorme, des hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du capitaine Flink groupés devant les Rois Mages et défiant leurs rivaux de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire. Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui sentaient le vin, le genièvre et la bière.

— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de paille!

Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la foule, refrain stupide, irritant et insultant:

Ils mangeront des cigares de paille!

— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres des Rois Mages.

On eût dit que les soldats groupés autour du musico n’attendaient que cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se heurter aux bancs de bois amoncelés.

— A l’assaut! En avant! cria une voix.

Et, par une poussée terrible, la foule des Flinkois entra, broyant la porte et les vitrages, dans le musico où les soldats de Cornélius attendaient comme une garnison assiégée.

— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le capitaine Adriaan-Carlos Flink!

— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis derrière le comptoir d’étain renversé.

Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue, et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre, farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés, des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du musico ayant été éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres, comme des ombres de damnés!

La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des Indes s’égorgeaient entre eux dans le Zand-Straat. Cornélius, averti, quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.

— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre des officiers et non celle des soldats!

— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce désordre cesse.

Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le Zand-Straat comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se dispersa soudain devant les Rois Mages en apercevant, au bout de la rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.

— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un respect instinctif.

La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la barricade des Rois Mages. Plus d’un combattant se retirait, rasant la muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur le visage. Les autres, dans le musico, alignaient leurs blessés le long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour les soutenir.

— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!

— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les commandent doivent faire oublier un tel scandale!

Du geste, il touchait la poignée de son épée.

Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui murmurait tout bas:

— Il est fou!

Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe.

Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son grade.

Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune, pouvait se passer de sa solde et de son grade.

— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette fâcheuse affaire, c’est moi.

— Vous, capitaine?

— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce défi. De là le combat du Zand-Straat.

— Oui-da! fit le major général un peu incrédule.

— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison, que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser mon épée contre la sienne quand il voudra!

— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant moi?

— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou lui!

— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires! Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma démission!

— Votre démission, capitaine?

— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine Flink.

Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot bonheur était entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que, par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi le commandement: Travaille six jours et repose-toi le septième, en disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et repose-toi toute la semaine!»

— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas...

Le ministre l’interrompit brusquement.

— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à la tête de votre compagnie!

Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut point reprise.

Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau.

— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois le ministre.

L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il répondit alors au major général:

— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est pour être plus utile encore à la Hollande.

— Et comment cela? demanda le ministre.

Cornélius souriait encore.

— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne se réalisent pas.

III

Grâce à l’espèce de sacrifice de Cornélius van Elven, le capitaine Carlos Flink ne quitta point l’armée et conserva son grade. Il fallait, devant l’opinion publique, une victime expiatoire pour l’affaire du Zand-Straat. Cette victime, ce fut Cornélius. Le capitaine Flink continua à servir la Hollande, et Cornélius, accrochant à la muraille son épée de capitaine, se contenta, comme il l’avait dit au ministre, d’être heureux, tout en poursuivant avec acharnement un but que bien d’autres eussent traité de chimère.

Il y avait dix ans déjà que l’aventure du Zand-Straat était oubliée et l’ancien capitaine des fusiliers du Guepo-Upas continuait à caresser le rêve qu’il avait, en amoureux jaloux d’un songe, voulu cacher au major général.

Lorsque Cornélius van Elven, enfermé dans son artistique maison de Rotterdam, laissait échapper le secret de ses préoccupations constantes, de ses espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant point, dans tout le royaume des Pays-Bas, un homme plus éloquent que lui. Il n’était déjà plus le soldat d’autrefois, l’homme des prouesses froidement résolues. Son nom n’était pas oublié des soldats hollandais de la garnison de Batavia, mais peut-être ses fantassins n’eussent-ils point reconnu leur ancien officier. Maintenant, Cornélius vivait loin du monde, penché sur d’immenses cartes géographiques, entre des mappemondes volumineuses, la plume ou le compas à la main, poursuivant on ne savait quel problème, alignant avec un acharnement passionné des chiffres après des chiffres.

Quoique jeune encore — il avait tout au plus atteint la quarantaine — Cornélius ressemblait déjà à un vieillard. Ses cheveux étaient rares sur son crâne à demi dénudé, dont le front élargi et admirablement dessiné, vaste et beau, luisait comme de l’ivoire jauni. Ses tempes grisonnaient, et sa barbe, qu’il portait entière, semée de fils d’argent, lui donnait, lorsqu’il était assis à sa table de travail, une calotte de velours sur la tête, l’aspect de quelque songeur de Rembrandt. Cet homme était beau d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une flamme virile, et lorsqu’il laissait tomber son regard, du haut des fenêtres de sa demeure, sur la Meuse aux eaux vertes qui coulait, rapide, devant son logis, on devinait que ce n’était pas sur les bateaux en marche ou à l’ancre qu’il fixait ses prunelles, mais plutôt sur quelque chose d’invisible aux autres yeux, de lointain et d’immense, qu’il entrevoyait, lui, comme le voyant aperçoit le fantôme.

Il y avait tout un monde de visions dans l’œil clair de Cornélius van Elven. L’ancien capitaine des bataillons de Batavia poursuivait la solution de quelque problème étrange. Il vivait retiré, avec sa chère Margaret, une vieille cuisinière et deux domestiques, dans sa demeure du quai des Boompjies (les petits arbres), logis coquet, d’une propreté étincelante, aux acajous brillants, aux miroirs sans mouchetures, aux boutons de porte polis comme du cristal jaune.

Il avait fait un véritable musée de curiosités artistiques ou scientifiques, tapissant les murailles de lavis géographiques exécutés par lui-même, suspendant à côté des faïences de Delft, aux chinoiseries bleues et gaies, des armes de Java, des kriss malais, des sabres japonais à la poignée nattée d’argent, ou de grands plats de cuivre repoussé, ornés de l’énorme grappe de raisin de Chanaan, qui est comme la marque distinctive des cuivres hollandais.

Entouré de ces objets d’art et gardant toujours à portée de sa main ses instruments de travail, règles, boussoles et compas, Cornélius van Elven était heureux. La poésie, chez lui, était d’ailleurs fort joliment représentée par des fleurs toujours fraîches, des tulipes aux larges pétales striés de rouge et de jaune, hautes sur leur tige verte, et par cette femme jeune, adorable, qui passait, dans cette calme maison hollandaise, comme un rayon de soleil électrique et réchauffant.

La beauté de madame van Elven était célèbre à Rotterdam, et la jolie créole, qui faisait jadis tourner toutes les têtes lorsqu’elle apparaissait sous les grands arbres de la rue centrale de Batavia, eût encore brillé au premier rang si, malgré sa fortune — et pour plaire à son mari — elle elle ne se fût volontairement confinée dans sa maison des Boompjies. Cornélius vivait donc heureux. Il avait trouvé le bonheur dans le calme et dans le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans son cabinet de travail, et parfois il laissait Margaret s’y glisser et venir déposer un baiser sur son front penché.

— Tu travailles trop, Cornélius! disait la jeune femme avec une expression de bonté profonde.

Il relevait la tête, souriait de son beau sourire grave et répondait:

— On ne travaille jamais assez. La vie est si courte!

Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des Chasseurs de têtes se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs, le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses recherches.

— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes des banians immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du Groenland; il y a, loin des icebergs formidables, une mer immense et bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent, innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux, entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux boire de son eau glacée!

Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari, elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du génie. Elle lui disait: Parle! Parle! lorsque, comparant son premier état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit, comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis, dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de neige, lorsqu’il lui disait:

— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la découverte de la Mer libre...

Margaret répondait, heureuse et fière:

— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien qu’elle est à toi!

Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune, Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant. Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde, une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père.

— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi. Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te bénissant.

Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.

Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée, et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang, inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du Zand-Straat et la démission de van Elven avaient peut-être été les seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait, et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam.

Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire flamber les cuivres polis de la maison.

Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux.

— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur. L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie!

Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui.

— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant. Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire?

Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, — œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il, à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin, ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une nouvelle gloire!»

Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café.

— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne! Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!...

La pauvre Dica entendait tout cela.

— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui! Toutes!

— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement Dica en tendant le sucrier à son mari.

— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une femme comme Margaret.

— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne l’as-tu pas épousée?

Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit, regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle.

Puis il haussa les épaules et dit:

— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, lui! Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à côte il a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette misérable carcasse dont les balles et les couteaux des Chasseurs de têtes n’ont jamais voulu!

— Alors, tu le hais bien? demanda Dica.

— Oh! jusqu’aux moelles!

— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte! Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté, aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est une force perdue!»

Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges, elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait.

— Qu’as-tu donc? lui dit-elle. Adriaan, Adriaan, réponds-moi!... Qu’as-tu donc?

— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai peut-être trouvé le moyen de prouver à l’heureux Cornélius van Elven que le capitaine Flink est aussi bon patriote que lui!