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1711. DÉCOUVERTE DES DÉBRIS D’UN AUTEL DE JUPITER SOUS LE CHŒUR DE NOTRE-DAME

La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris, s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque représentation de la nef symbolique de son blason.

Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé tout le monde et, oubliant les Nautes, les bateliers de Lutèce, on a voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les soleils couchants.

Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents, cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles.

Le dit des rues de Paris, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications, certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu seulement après lui.

Guillot si fait à tous sçavoir
Que par deça Grand pont pour voir
N’a que deux cents rues moins sis
Et en la Cite trente sis
Outre Petit Pont quatre vingt
Ce sont dix moins de seize vingt,
Dedans les murs, non pas dehors.

Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le grand déblaiement de la Cité,—qui n’en a laissé que quelques-unes toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame—et les a remplacées par un colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des bastions de l’enceinte moderne.

Certes, nous les avons vues ces vieilles rues—ou ce qu’il en restait—étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point sur ces tristes débris que nous devons juger la Cité du moyen âge avec son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou petits, ses hôtels et ses rues marchandes.

Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais, et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux, partout où s’entassent des foules,—ce que nous ne songeons guère à faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire juger de la beauté d’une figure en son printemps.

Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue Neuve-Notre-Dame, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande rosace;—avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes alertes, la voix grave du bourdon.

En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli et plus meublé.

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SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS

L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant son abside au parvis, devant le débouché de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face, juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus haut que l’ogive du portail de la cathédrale.

Cet humble Saint-Jean le Rond n’a rien de rond et s’appelle ainsi en souvenir d’une précédente chapelle Saint-Jean, qui était le baptistère de la cathédrale mérovingienne, bâti en rotonde, suivant l’usage. Simple chapelle extérieure, cette annexe de la cathédrale disparut en 1790. Précédemment à la place de la porte gothique, on lui avait infligé une entrée surmontée d’un fronton à l’antique, sévice insignifiant pour la modeste chapelle, mais qui fait penser au péril incroyable couru par Notre-Dame elle-même, pendant les deux siècles de réaction classique, par cette splendide façade dont on voulut gratter la parure gothique pour la rhabiller en style jésuite au temps de Louis XIV, ainsi que l’on avait fait précédemment à la pauvre façade de Saint-Gervais, ou dont on faisait charcuter les portails au XVIIIᵉ siècle sous la direction de Soufflot!

Les marches de Saint-Jean le Rond ont entendu bien des vagissements de pauvres petits êtres abandonnés: les mères qui se résignaient à délaisser leurs enfants, les déposaient là comme le Quasimodo du poète, pour être recueillis par le chapitre de Notre-Dame. Qui pourrait compter leur nombre en tant de siècles! Des fondations pieuses s’efforçaient de subvenir à l’entretien des enfants trouvés, mais le vice, la misère multipliaient les abandons de malheureux poupons, au grand souci de l’évêque et des chanoines auxquels cette charge revenait par tradition; au XVIᵉ siècle elle était telle qu’il fallut faire contribuer les abbayes et les paroisses de Paris possédant fiefs de haute justice.

Un matin de 1717, sous le porche de Saint-Jean le Rond, un de ces petits abandonnés fut trouvé par un pauvre vitrier, qui touché de compassion le recueillit et l’éleva. L’enfant, baptisé sous le nom de Jean le Rond, devint le célèbre philosophe d’Alembert, l’un des fondateurs de l’Encyclopédie.

Sur le côté de Saint-Jean le Rond s’ouvre la porte principale du cloître, vaste enclos qui enferme toute la pointe orientale de l’île et qui, très diminué, est aujourd’hui à peu près la seule partie subsistante de l’ancienne cité. La muraille de cet enclos est représentée par la rue de la Colombe, la rue basse des Ursins et le quai.

C’est là que les derniers débris de la Cité, telle que les siècles l’avaient faite, peuvent encore se retrouver avec quelques vestiges d’une chapelle Saint-Aignan au fond d’un bâtiment; de tout le reste, il a été fait table rase pour le colossal Hôtel-Dieu et les grandissimes casernes, et pour la grande place actuelle du Parvis qui représente environ dix fois la grandeur de l’ancienne.

Les écoles de l’église donnent aussi sur le Parvis à côté de Saint-Christophe. Le Chapitre de Notre-Dame, haut justicier, a sa prison proche Saint-Pierre-aux-Bœufs et son échelle patibulaire sur le Parvis même, laquelle potence ne fut abattue qu’au XVIIᵉ siècle.

Sur cette place étroite, au débouché de ces rues où les processions doivent avoir peine à passer, où passeront pourtant les processions tumultueuses de la Ligue et tant de cortèges triomphants ou sinistres, voici donc des paroissiens de la cathédrale se rendant aux offices, des clercs du chapitre allant à leur collège, des pèlerins arrivant, de bien loin parfois, se prosterner devant le sanctuaire et vénérer les reliques du Trésor... Saluons le chanoine qui passe sur sa mule, c’est un cinquantième de très haut et très puissant seigneur le Chapitre. Il s’en va visiter en son logis quelque gros bourgeois, quelque dignitaire de l’Université, quelque abbé de l’un des innombrables couvents de la Ville.

Qu’est-ce que ce rassemblement? C’est le marché au pain, marché franc où n’importe quel boulanger du dedans ou du dehors peut apporter ses pains.

Voici plus qu’un rassemblement, une foule qui se presse et se bouscule criant ou riant, plaignant ou se moquant suivant le cas, autour d’une charrette escortée par des archers en hoqueton aux armes de la ville. C’est quelque malheureux larron, quelque assommeur de carrefour que l’on va justicier à la potence du Parvis, ou bien un criminel qui vient du grand Châtelet faire amende honorable, pieds nus et torche en main sur les marches de Notre-Dame, après quoi le bourreau va le reprendre pour le conduire subir sa peine en place de Grève.

Nos seigneurs du Chapitre, les chanoines, sont gens puissants et riches! Notre-Dame possède des seigneuries, des fiefs dans Paris, des censives et des rentes, des droits, des terres considérables aux environs de la ville et bien loin, et même jusqu’à une terre en Provence qui fournit à l’église l’huile de ses lampes.

L’évêque et le Chapitre ont leurs menses parfaitement distinctes et séparées, leurs attributions et leurs droits particuliers. Le Chapitre, dont on fait remonter la fondation à Charlemagne, se compose, y compris les hauts dignitaires, de soixante chanoines; n’ayant pas tous reçu les ordres, tous doivent sous peine de suspension de bénéfice, porter la tonsure et avoir la barbe rasée, obligation qui donna lieu en 1555 au refus fait par le Chapitre, ennemi obstiné des longues barbes, «contraires à la modestie», d’admettre Pierre Lescot l’architecte, pourvu d’un canonicat, tant qu’il porterait sa longue barbe.

Ce Chapitre dans le cours de son existence a fourni à l’Église des papes, nombre de cardinaux et une foule d’évêques et d’archevêques; cela ne l’empêchait pas de se montrer fort soigneux de ses immenses richesses terrestres, fort jaloux de ses droits et privilèges, qu’il savait défendre du bec et des ongles même contre les rois. Ses vassaux n’étaient pas traités toujours avec la mansuétude qu’on eût été en droit d’attendre d’hommes d’église; l’illustre Chapitre se montrait pour tout ce qui regardait les redevances aussi rigoureux que n’importe quel seigneur rude et besogneux. On connaît l’histoire des pauvres habitants de Châtenay-sous-Paris, serfs de corps de Notre-Dame, qui en 1252, sur le refus de payer un surcroît d’impositions, furent appréhendés et jetés sans pitié dans la prison du Chapitre. Saisie d’une plainte, la reine Blanche, mère de saint Louis, intervint et pria les chanoines de rendre la liberté aux prisonniers. La demande de la reine fut repoussée avec une insolence cruelle et pour mieux établir ce qu’il prétendait être son droit sur les biens et la vie de ses sujets, le Chapitre fit saisir en masse et jeter avec les autres, les femmes et les enfants de Châtenay. Les malheureux, ainsi entassés dans tous les réduits ou cachots de cette prison trop étroite allaient périr de misère ou d’asphyxie, lorsque accourut la reine indignée, qui fit enfoncer les portes et délivra par la force les victimes du Chapitre.

Dans l’enclos du Chapitre il restait à la Révolution trente-trois maisons canoniales soumises à un régime particulier; chacune était propriété du chanoine qui l’occupait, sous réserve d’une redevance au Chapitre, mais ne pouvait être vendue qu’à un chanoine. Le cloître, c’est-à-dire l’ensemble de ces maisons et jardins n’était pas cependant tout à fait le séjour de tranquillité que l’on peut supposer, le paisible asile d’hommes d’étude et de prières, à l’ombre de la cathédrale. Il se glissa des abus nombreux et des intrus dans la petite ville canoniale; des chanoines sous-louèrent et, malgré les défenses, permirent même à des tavernes de s’établir dans des dépendances de l’enceinte.

D’ailleurs, il y eut ici jusqu’au XIIᵉ siècle une population qui ne pouvait manquer d’amener quelques désordres et turbulences avec elle: c’étaient messieurs les écoliers, en tout temps amis du bruit et en tout lieu difficiles à tenir en bride. L’Université de Paris, poussin éclos sous l’aile de l’Église, mais qui devait bientôt réclamer indépendance et coudées plus franches, eut ses premières écoles dans l’enclos de Notre-Dame.

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EN HAUT DES TOURS DE NOTRE-DAME

C’est dans le préau du cloître, jonché de bottes de paille en guise de sièges, et dans les différentes cours voisines que se réunissaient maîtres et écoliers, pour les leçons, cours et controverses. Bientôt ces assemblées, passionnées pour les grandes querelles philosophiques des Scolastiques du temps, pour la fameuse controverse des réalistes et des nominaux, se sentirent à l’étroit de toutes façons dans les bâtiments du chapitre; les écoliers après les cours, passionnés pour d’autres choses moins édifiantes, lâchés dans les tavernes de la rue de Glatigny ou chez les ribaudes du Val d’amour, trop voisines des maisons canoniales, durent émigrer sur la rive gauche, qui devint leur ville particulière, la ville de l’Université avec ses nombreux collèges, ses franchises, ses coutumes.

Mais les écoles épiscopales du cloître Notre-Dame eurent pour écolier Abélard et le virent revenir professeur à l’éclatante célébrité, traînant avec lui à son camp de la rive gauche une armée d’étudiants suspendus à ses lèvres, enfin, rival victorieux de Guillaume de Champeaux son ancien maître dont il combattait les idées. Hélas! la philosophie et la science ne suffisaient pas à remplir toute l’âme d’Abélard, il aima une femme, d’esprit supérieur comme lui, savante et belle, Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Le théologien, enflammé bientôt par cette élève charmante, se fit poète et musicien, compositeur de chansons amoureuses qui dirent le secret de ses amours à tous les échos scandalisés du cloître Notre-Dame. L’oncle Fulbert se montra un terrible gardien de la vertu de sa nièce et vengeur féroce de la morale; et l’on connaît la malheureuse aventure qui termina ce doux roman d’amour en jetant Héloïse chez les nonnes d’Argenteuil, en faisant d’Abélard un moine désespéré, cherchant l’oubli de couvent en couvent, de Saint-Denis jusqu’au fond de la Bretagne.

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LA FÊTE DES FOUS

Abélard, mort en 1142, n’a point connu la cathédrale actuelle. Du temps où il écrasait sous son éloquence Guillaume de Champeaux, archidiacre de la cathédrale, c’était toujours la vieille église romane, qu’Étienne de Garlande restaura vers 1140, restauration dont il fut utilisé des fragments à la porte Sainte-Anne.

Vingt ans après, vers 1163, commencèrent les travaux de la nouvelle cathédrale dont le pape Alexandre III vint poser la première pierre.

L’œuvre était dirigée par l’évêque Maurice de Sully, un prélat qui avait été l’un de ces pauvres étudiants mendiant le pain du corps aux portes des couvents, en sortant des écoles avec la nourriture de l’esprit. La foi soulève des montagnes, elle élève aussi des montagnes de pierre; alors se bâtissent également les grandes cathédrales du domaine royal par l’élan de tous, avec l’aide de dons considérables et d’oboles, avec le cœur et l’âme de tous,—constructions gigantesques qui nécessairement impliquent l’existence, dans cette société du moyen âge, d’un nombre considérable d’artistes, maîtres massons, tailleurs de pierre, sculpteurs non refroidis par Rome, par l’excès de science et d’érudition, naïfs imagiers du ciseau, dont l’œuvre, d’une imagination formidable, d’une originalité, d’une abondance et d’une variété inouïes, après avoir passionné leurs contemporains, stupéfie encore notre temps.

Avant la fin du XIIᵉ siècle le gros œuvre était fort avancé; la nef et le chœur étaient couverts et en 1235 l’édifice arrivait à son achèvement. Les portails latéraux ne sont pas de cette construction primitive, des modifications importantes furent apportées dès le milieu du XIIIᵉ siècle au plan primitif, adjonction de chapelles au pourtour de l’abside, allongement du transept, construction par l’architecte Jehan de Chelles du merveilleux portail Sud en 1257, construction du portail Nord par Pierre de Chelles en 1313, avec une portion des richesses confisquées sur les Templiers.

Les Parisiens suivaient avec un intérêt passionné la construction de leur cathédrale et le cœur de Paris battit bien réellement sur ce point, durant ces cent années de labeur pour la poussée de ces pierres miraculeuses.

Que de légendes se formèrent devant ce déroulement d’images sculptées, devant cette galerie des rois qui représente peut-être, comme le peuple s’obstinait à le croire, la lignée des rois de France de Childebert à Philippe-Auguste et non celle des rois de Juda, et devant ce troupeau de monstres de toutes formes, guivres, dragons, aigles accrochés aux tours, accoudés aux balustrades, démons lippus contemplant Paris de leurs prunelles ironiques.

Ces ferrures merveilleuses si extraordinairement enroulées sur les portes de la façade principale, qui donc avait pu les forger, tourner aussi délicatement le fer en volutes feuillues et fleuries? qui donc, sinon le diable lui-même, maître, chacun le sait, par-dessus tous les maîtres! Un serrurier chrétien avait tenté l’ouvrage, mais après mille essais, se reconnaissant vaincu, il offrit désespérément son âme au diable s’il voulait l’aider dans son travail. L’ennemi du genre humain consentit pour une simple âme de forgeron à travailler en l’honneur de Notre-Dame et envoya le démon Biscornette, bon ouvrier devant qui le fer se tordait presque de lui-même sur l’enclume.

En conséquence, les ferrures pour les vantaux des deux portes de côté, dites porte de la Vierge et porte Sainte-Anne, furent terminées et placées sans peine en un rien de temps; restait la porte centrale, mais alors le forgeron infernal Biscornette eut beau s’y prendre de toutes les façons, employer toutes les ressources de son art, il ne put venir à bout des ferrures de cette porte centrale, qui est celle par où passe le Saint-Sacrement aux processions. Le fer, devenu soudain rebelle, résistait à son marteau, si bien que Biscornette, humilié à son tour, dut abandonner le marché et se replonger dans l’Enfer sans emporter l’âme du serrurier de Notre-Dame.

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LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Cette porte centrale, pour donner raison à la légende, nous est parvenue sans ferrures, soit qu’elle n’en ait jamais eu, ce qui serait bien extraordinaire, soit qu’elles aient disparu dans une modification ancienne. On l’a ferrée de nos jours cependant, Viollet-le-Duc remplaçant Biscornette.

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LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Autre légende: Sous la porte de gauche ou de la Vierge, une statue de la Vierge détruite en 1793 ornait le trumeau central, dès les premiers temps de la construction; à ses pieds était placé le tronc qui recevait les offrandes pour les travaux de l’église. Or, un jour, un escholier qui jouait à la pelote, c’est-à-dire à la balle, sur la place avec des amis, eut l’idée, pour mettre en sûreté un anneau qu’il craignait de perdre au jeu, de le passer au doigt par lequel la Vierge montrait le ciel.

—Je vous donne cet anneau pour gage, dit-il en plaisantant à la statue, je n’aurai ni amie ni dame, sinon vous!

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Et soudain la Vierge, en signe d’acquiescement, plia le doigt de manière à retenir l’anneau! Le prodige émut fort le jouvenceau qui laissa le jeu et songea quelque temps à se faire moine. Cependant, repris par le siècle, notre jeune homme oublia l’anneau offert à la Vierge et il en offrit un autre à une fiancée riche et bien née. Mais, le soir des noces, il vit se dresser devant lui la Vierge du portail courroucée, lui rappelant sa promesse et l’appelant parjure, apparition qui fit fuir le pauvre garçon jusqu’au prochain couvent où il prit l’habit de moine, se mariant ainsi à Marie, dit la légende rapportée par le bibliophile Jacob.

Il y a encore la légende du Chanoine damné: racontée sous les voûtes impressionnantes de l’église, elle devait faire courir le frisson dans les veines des bonnes gens. Il s’agit d’un membre du puissant Chapitre, aux temps lointains, mort, croyait-on, presque en odeur de sainteté; pendant que l’on chantait à ses obsèques l’office des Morts devant une assistance recueillie qui croyait déjà l’âme du saint homme placée au paradis parmi les Élus, on vit tout à coup le couvercle du cercueil se soulever, le mort passer une tête hagarde et brandir un bras hors du cercueil, en criant par trois fois d’une voix étrange qui roula dans l’église: Je suis damné!

Et comme l’assistance, pétrifiée par l’effroi, n’osait bouger, le mort si vénéré confessa d’horribles crimes insoupçonnés, puis retomba lourdement dans sa bière, pendant que les fidèles, retrouvant leurs jambes, s’enfuyaient dans l’épouvante...

On vit jusqu’au siècle dernier sur cette place du Parvis un monument singulier, une vieille statue en demi ronde bosse plantée sur le pavé en avant des portes. Dans cette figure méconnaissable, rongée par le temps, les vieux historiens et descripteurs de Paris voient soit un Mercure, soit un Esculape, vestige dernier du temple de la Cité, tandis que l’abbé Le Bœuf pense plutôt que c’était une statue de Jésus-Christ détachée du portail de l’ancienne cathédrale romane. Le populaire, complètement oublieux de l’origine du monument, l’appelait, sur son aspect misérable, le grand Jeusneur ou Monsieur Le Gris et prenait pour sujet ou pour endosseur de mille facéties ce vieux sermonneur:

Vulgairement appelé le Jeusneur
Pour s’être vu, selon l’histoire,
Mil ans sans manger et sans boire.

Quel plus magnifique cadre pouvait-on rêver pour toutes ces fêtes qui à des époques fixes venaient émouvoir et doucement réjouir le peuple des villes par le déploiement de toutes les pompes religieuses sous ces hautes voûtes, où, dans les fumées de l’encens, les magiques fenestrages découpés, les roses flamboyantes semblent des ouvertures sur le ciel,—ou pour d’autres journées de liesse, quand tout à coup, au lendemain des grandes solennités religieuses élevant les âmes jusqu’aux plus hautes poésies, éclataient sous les mêmes voûtes les transports de la joie la plus terrestre, la plus grossière aussi, et se déroulaient les plus burlesques parodies, devant ces mêmes chrétiens si fervents, et même avec le concours des prêtres et des clercs!

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Franche et sincère, la religion du moyen âge ne connaissait pas l’hypocrite bigoterie, elle ne frappait point la gaîté d’anathème; au contraire, le naturel joyeux de la race se taillait sa part dans l’ornementation des églises, et très largement, on peut le voir aux milliers de sculptures comiques et satiriques mélangées partout aux plus édifiantes scènes religieuses. Notre-Dame, au lendemain de la Noël, avait sa semaine folle consacrée aux cérémonies de la fête de l’âne et de la fête des fous, commençant le 26 décembre par la fête des sous-diacres, qu’on appelait la fête des diacres-saôuls. Des études spéciales ont été consacrées à ces étranges réjouissances, dont l’origine remonte aux premiers siècles du christianisme et se relient aux saturnales antiques, aux barbatoires des premiers siècles chrétiens dont elles sont la simple continuation, comme les églises continuent sur les mêmes lieux les temples païens.

Fête des fous, fête de l’âne, ou bien fête des innocents, c’était toujours une parodie des cérémonies du culte, une messe en coq-à-l’âne et latin de cuisine, chantée dans les tons les plus discordants avec des Hihan pour alleluias. L’âne de la fuite en Égypte amené en cérémonie figurait au milieu du chœur et portait une jeune fille avec un petit enfant dans les bras pour représenter la Vierge et Jésus.

C’était donc tout d’abord au lendemain de la Noël un petit coin sérieux et poétique de la fête, puis la pure farce commençait.

Tous les honneurs du cérémonial étaient pour le brave baudet, sage monture de la Vierge; on lui chantait gravement la prose de l’âne, une prose burlesque en latin baroque entremêlé de français, à chaque strophe de laquelle la foule dans l’église clamait le refrain:

Hez! sire âne, hez, chantez!
Belle bouche, rechignez!
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!...

Et la messe de l’âne s’achevait au milieu des éclats de rire et des bouffonneries. Les prêtres officiants eux-mêmes, à certains moments, poussaient des hi-han prolongés, qui servaient de signal aux assistants pour braire à qui mieux mieux en guise de répons.

Pour la fête des fous on trouvait le moyen d’exagérer encore ces singulières drôleries. On choisissait alors parmi les clercs au milieu des plus étranges cérémonies un évêque des fous que l’on promenait processionnellement dans l’église et qui, coiffé et mitré, s’en allait s’asseoir irrévérencieusement dans le siège épiscopal d’où il donnait avec mille bouffonneries sa bénédiction à la foule. Huit jours après, l’évêque des fous, amené par une nouvelle procession au son de toutes les cloches venait, en grande cérémonie, célébrer une parodie de la grand’messe. Diacres et clercs revêtus d’oripeaux, barbouillés de suie ou le visage couvert de masques bizarres, barbus et cornus, remplissaient le chœur, dansant, chantant, faisant mille extravagances.

Les encensoirs répandaient une âcre odeur de vieux cuir brûlé en guise d’encens, puis les danses se poursuivaient dans la nef, et les gens d’église régalaient les assistants de boudins, saucisses et cruches de vin. Tout n’était pas fini, car la fête se continuait en véritable carnaval par des processions non moins étranges dans les rues.

C’était une parodie, mais sans nulle dérision pourtant; la franche gaillardise de nos pères ne trouvait là nulle matière à s’indigner et il fallut des siècles pour faire disparaître les derniers vestiges de ces vieilles coutumes. Vieux moines, graves évêques protestaient parfois, mais protestations et tentatives d’interdiction n’y firent de longtemps pas grand’chose et ne purent prévaloir contre la puissance des vieilles coutumes, tant est vif aussi le besoin instinctif d’une détente dans l’austérité.

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LE GRAND JEUNEUR, SUR LE PARVIS

Outre ces folies alternant avec les solennités religieuses, les processions de la Fête-Dieu, les représentations de mystères, origine de notre théâtre, Notre-Dame avait encore la promenade du dragon de saint Marcel, une sorte de Tarasque d’osier qui partant du cloître le jour des Rogations, était promenée dans la paroisse par le clergé, à la grande joie du populaire qui s’efforçait de jeter fruits et gâteaux dans la gueule du monstre.

Ces statues étranges penchées à la balustrade au-dessus de la grande galerie ajourée, ces chimères, guivres et bêtes fantastiques que les siècles avaient fini par ronger et qu’on a dû refaire de nos jours en s’aidant de leurs débris, ces diables cornus usant leurs prunelles de pierres à contempler ou surveiller Paris, quels spectacles la vieille Lutèce ne leur a-t-elle pas donnés!

Drames, comédies et féeries, déroulements de splendeurs joyeuses pour les entrées solennelles de rois ou de reines, départs pour la croisade, pavoisements et enguirlandements des rues pour les grandes occasions; et comme contrastes, la longue série des séditions populaires et révolutions diverses, explosions périodiques de la mauvaise humeur du peuple foulé ou trompé, furieux accès de rage causés par les trop longues et trop dures misères.

Combien de fois les sanglantes lueurs de l’incendie ont-elles illuminé la face de ces monstres, les flammes courant de rue en rue sur ces milliers de toits! C’est l’Anglais à Paris et Jeanne d’Arc repoussée sous la porte Saint-Honoré, à la joie criminelle de la majorité des Parisiens, de l’Université et des dirigeants. C’est le sang de tant de bagarres et de tant de massacres que boit sous les pavés soulevés le sol des rues parisiennes; ce sont enfin les forteresses et les palais qui s’écroulent et la guillotine qui se dresse, le terrible autel pour la messe rouge dite chaque jour là-bas, pendant que retentissent sous les voûtes de l’église les hymnes en l’honneur de la déesse Raison.

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LES ÉCOLES DU CLOÎTRE

Il semble qu’en plaçant cette couronne de diaboliques figures au front du monument, où devant tant de vierges, de martyrs et de saints s’élèvent comme un encens les prières des foules, les architectes du moyen âge, philosophes ironiques, aient songé à faire la part du mal et à fournir des patrons dignes d’eux aux êtres de sang et de proie qui grouillent dans les bas-fonds des grandes villes, écume sinistre des agglomérations humaines.

..... Et Paris contemplé de là-haut était bien grand déjà. Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris a brossé splendidement le grand panorama à vol d’oiseau

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LA RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE ET SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT UN JOUR DE PÉLERINAGE A L’ABBAYE

du Paris du XVᵉ siècle, à l’époque où sculpteurs et architectes achevaient leur merveilleuse ciselure des portails nord et sud.

Nettement partagé en trois divisions: Cité, dans l’île mère, ville sur la rive droite de la Seine et Université sur la rive gauche, Paris agrandi commençait à déborder par-dessus la belle ceinture de remparts de Philippe-Auguste dont les tours rondes et demi-rondes aux combles aigus ponctuaient la ligne continue, par-dessus les toits massés en mille chaînes de collines de tuiles et d’ardoises.

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NOTRE-DAME ET L’ARCHEVÊCHÉ, XVIIᵉ SIÈCLE

Au delà, dans la campagne verdoyante où s’allongeaient des embryons de faubourgs, par-dessus maisons des champs, petits manoirs dans les vignes, minces villages perdus dans les blés, les abbayes élevaient leurs clochers, leurs hauts bâtiments à grands combles, leurs vastes dépendances, enfermées comme de petites villes fortes derrière leurs fossés et leurs murailles crénelées.

Aux antiques abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain se sont ajoutés le grand prieuré de Saint-Martin des Champs, les abbayes de Saint-Victor, de Saint-Antoine, tandis qu’au nord-est l’ordre militaire du Temple couvrait un vaste espace des bâtiments nombreux et solides de sa Commanderie, dominés par un gros donjon à tourelles, où se gardait le trésor de l’ordre, future prison de Louis XVI.

A l’orient, derrière le Terrain ou Motte aux Papelards, ancienne butte de gravats couverte de broussailles, en dehors de l’enceinte du cloître, sous les tours de l’Archevêché, sous les chapelles du chœur de la cathédrale, d’où surgissent les aériens arcs-boutants à double volée soutenant le grand comble, l’île de la Cité semble traîner à sa remorque l’île Notre-Dame et l’île aux Javiaux, l’île Notre-Dame, future île Saint-Louis, alors partagée en deux parties et n’ayant encore d’autres constructions que des petits bâtiments appartenant aux chanoines et loués à des blanchisseries, et le retranchement défendant la Seine, relié par des chaînes aux deux parties de l’enceinte.

Les rois de France sont là-bas dans leur logis immense et compliqué, vaste ensemble d’édifices réunis sous le nom d’hôtel royal de Saint-Paul, protégé par la formidable bastille Saint-Antoine. De l’autre côté, vers le couchant, la sortie de la Seine n’est pas moins bien encadrée. L’antique Palais de l’île élève ses grands pignons et les grosses tours de Saint-Louis et de Philippe le Bel, garde robuste de la Sainte-Chapelle, ce merveilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre; en arrière, solide et fier, se carre le gros donjon du Louvre, centre idéal d’où relèvent tous les grands fiefs de la couronne, donjon suzerain de tous les donjons des pays de France.

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VIEILLE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, RUE CHANOINESSE

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L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR

CHAPITRE III

LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE

L’abbaye de Sainte-Geneviève.—Clovis et Clotilde.—Saint-Germain des Prés, fondation de Childebert.—La sépulture des rois mérovingiens.—Les Normands.—Massacres et dévastations.—L’Abbaye, petite ville féodale à côté de Paris.—Le réfectoire, fabrique de poudres.—L’explosion et l’incendie.—Ruine définitive.—Le Pré aux Clercs.—Luttes avec les Escholiers.—La foire Saint-Germain.—Les abbés commendataires.—L’abbaye de Saint-Victor.—Les jardins des chanoines.—La Bièvre.—Ce qui reste des trois abbayes.


LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE
FONDATION DE CLOVIS

PARIS moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.

Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux palais latin.

Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de sorbonnagres, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!

Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses, élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.

Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «le vray pourtraict naturel de la ville, cité et Université», comptent au XVIᵉ siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.

Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents, chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.

Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs prisons, leurs justices,—les grandes églises, suzeraines d’églises dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,—les chapelles d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,—les prieurés, couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant, s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.

Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui dominent de leur importance la foule des petits couvents.

Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des barricades et des remparts.

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RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE

Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux, pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques, partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée derrière ces murailles superbes.

Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines, il additionne les énormes revenus de ces couvents.

Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien munies.

Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à d’autres intentions.

Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards, les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères débauchés ou grands humeurs de piot, tourmenteurs de maris, héros de mille contes, fabliaux ou facéties...

Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur importance la foule des grands et petits couvents; ce sont: Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive droite.

Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte Geneviève par Clovis et Clotilde.

Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis, trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde, décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de peintures et de mosaïques.