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CARREFOUR BUCI, AVEC L’ESTRADE DES ENROLEMENTS EN 1792.

Si pour bien des rues la bizarrerie des noms provient de lentes déformations, il y a néanmoins dans la simple nomenclature des anciennes rues de Paris, à recueillir des vestiges plus ou moins embrouillés de vieilles légendes, à glaner des indications de toute sorte, des renseignements topographiques et des souvenirs historiques, et même quelques dernières traces de vieilles familles parisiennes qui tinrent grande place jadis, évocations d’antiques bourgeois étonnés de voir leurs noms traverser les siècles.

Beaucoup de corps de métiers avaient eu jadis une tendance à se grouper sur certains points; cet usage présentait évidemment des avantages pour les marchands et les vendeurs, et répondait à de vieilles habitudes; les acheteurs avaient ainsi sous la main des points de comparaison et pouvaient faire leur choix plus facilement dans ces rues qui tiraient leur nom des professions exercées.

C’est ainsi que nous trouvions et que nous trouvons encore en partie autour des Halles, la rue de la Tonnellerie, dont la ligne de piliers se continuait jusqu’à la rue Pirouette, la rue de la Cordonnerie, la rue de la Cossonnerie ou Poulaillerie, la rue de la Poterie, les rues de la Lingerie, de la Chaussetterie, la rue de la Ferronnerie faisant pendant à la rue aux Fers, jadis aux Febvres, de l’autre côté du grand cimetière des Innocents; la rue des Déchargeurs, ces ancêtres des forts de la halle, plus loin les rues de la Coutellerie, jadis Guignoreille, de la Vannerie, de la Tissanderie, de la Verrerie, de la Savonnerie, de la Tannerie, le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, la rue puis le quai des Orfèvres, etc. Mais de bonne heure, paraît-il, suivant les recherches faites par les fouilleurs du passé dans les registres des tailles, ces métiers réunis s’étaient disséminés et les noms seuls étaient restés à ces rues spéciales, sauf pour les marchands autour des Halles et du Châtelet.

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MAISON DE NICOLAS FLAMEL RUE DES ÉCRIVAINS DÉMOLIE POUR LE SQUARE SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE

La rue des Lombards nous reporte au XIIᵉ siècle et nous rappelle ces négociants et changeurs originaires presque tous d’Italie, venus établir leurs boutiques dans toutes les villes populeuses et commerçantes, pour faire le change ou se livrer à tous les commerces de l’argent. Quelques-uns de ces banquiers prêtaient sur gages et faisaient l’usure, ce qui n’amenait pas beaucoup de sympathies à la corporation. Lombard était alors souvent synonyme de Juif, et dans les séditions populaires les boutiques et les coffres de ces marchands d’argent couraient quelques risques.

Ce qui reste de la rue des Lombards a changé de commerce et semble voué surtout aux produits pharmaceutiques, où déjà les enseignes de droguerie, les Barbe d’or, les Mortier d’or ont plus d’un siècle d’âge.

A côté des souvenirs des vieilles corporations, des noms d’antiques bourgeois de temps fort lointains surnagent dans l’immense Paris de leurs arrière-descendants, appliqués encore, après bien des siècles, aux rues qu’ils ont habitées et qu’ils ne pourraient guère reconnaître. Cette longue gloire posthume refusée à tant de gens importants dans leur temps, et dont le souvenir s’éteint sous des couches successives d’autres gens non moins importants, le boulanger Quiquetonne la connaît; il faisait sans doute d’excellent pain blanc, mais à quelle époque? La rue s’appelle encore rue Tiquetonne de son nom à peine estropié. C’est aussi un boulanger sans doute qui fut le parrain de la rue Jean-Pain-Mollet; celle-ci a perdu ses droits séculaires de bourgeoisie de nos jours seulement, lorsque la rue de Rivoli, la rencontrant sur son chemin, l’avala d’une bouchée.

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PIGNON DE LA RENAISSANCE RUE DU DRAGON

Les Bourdon, Adam et Guillaume, furent au XIIIᵉ siècle de notables bourgeois et commerçants qui, sans doute, perpétuèrent quelque temps leurs boutiques et leur lignée; leur rue s’en appelle encore rue des Bourdonnais. Pierre Coquillier, riche bourgeois du XIIᵉ siècle, survit depuis sept cents ans, grâce à la rue Coquillière, qui, au XVIᵉ siècle, aboutissait à un moulin sur le rempart, à peu près où se trouve aujourd’hui la Banque de France.

Jusqu’aux dernières démolitions de la Cité, la rue Cocatrix garda le nom de Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel. De même pour Jehan Tison et Jehan Lantier ou Jehan Lointier, Aubry le Boucher, Guérin-Boisseau ou Guérin-Boucel, Simon le Franc, Pierre Sarrazin, Geoffroy l’Angevin, Bertin Poirée ou Porée. Guillot dans son Dict des rues de Paris parle de tous:

Emprès la rue Jehan Lointier
Là ne fus-je pas trop lointier
De la rue Bertin Porée...

Ces braves gens ne furent pourtant point des seigneurs importants, de hauts personnages ou des échevins, mais tout simplement de bons bourgeois, des commerçants ouvrant boutiques achalandées dans ces rues qu’ils baptisèrent et leurs noms ont traversé les siècles.

Pierre Oilard, bourgeois de Paris, eut moins de chance, son nom donné à sa rue se transforma en Pierre au Lard, à cause, dit-on, du voisinage d’un marché aux pourceaux qui amena la confusion. De même le nom de Jehan Portevin, autre bourgeois, a subi une altération aussi sensible, sa rue étant avec l’âge devenue la rue Portefoin.

En ces temps où les noms des rues n’étaient point fixés ne varietur par des plaques, les fantaisies de la langue et de l’oreille les dénaturaient facilement et il est curieux de suivre les variations successives de certaines appellations en parcourant les anciens plans. Amenées par la mauvaise prononciation, ces modifications ont parfois été un peu fortes; qui retrouverait par exemple dans la rue Boutebrie, le nom primitif d’Érembourg ou Éremburge de Brie. Parallèle à la grant rue de la Harpe, cette voie si importante du quartier latin, on la trouve appelée rue du Bout-de-Brie sur le plan Truschet et Bourg-de-Brie sur le plan Gomboust.

Le collège de Maître Gervais y faisait le coin de la rue du Foin-Saint-Jacques; en face, à l’autre coin, une reine douairière de France y avait un hôtel. Quelle était cette reine? On ne le sait plus guère. Le logis s’appelait l’hôtel de la reine Blanche, nom sous lequel étaient aussi connues plusieurs autres maisons dans Paris. Comme les reines de France portaient au moyen âge leur deuil en blanc, la reine veuve devenait pour le populaire la reine Blanche. Ensuite, la reine douairière disparue à son tour, la légende faisait du logis qu’elle avait habité un séjour de la reine Blanche de Castille. C’est ainsi que la mère de saint Louis a été gratifiée de tant de sombres pâtés de vieux murs perdus dans les antiques quartiers.

L’hôtel de la rue Boutebrie, dans tous les cas, ne remontait pas plus loin que le XVIᵉ siècle. On y voyait une très élégante petite porte Renaissance ornée d’un écusson aux trois croissants de Diane entrelacés, marque énigmatique évoquant Catherine de Médicis ou Diane de Poitiers. Le boulevard Saint-Germain a emporté le logis et l’énigme avec bien d’autres choses.

La rue Sac-à-Lie de la paroisse Saint-Séverin, ruelle sordide hantée sans doute par les ivrognes, qui ne pouvaient pourtant s’y étendre sans toucher les façades d’un côté avec la tête et celles de l’autre côté avec les pieds, a transformé, honteuse de son vilain nom, Sac-à-Lie en Zacharie, nom très présentable qu’on a étendu à la rue des Trois-Chandelles.

La rue aux Oües, ou aux Ouches, c’est-à-dire aux Oies, appellation due à de nombreuses hôtelleries qui répandaient dans son atmosphère le parfum des oies à la broche, est devenue la rue aux Ours, ce qui est bien de l’ingratitude pour les excellentes volailles dépossédées au profit d’Ours qui n’ont jamais eu rien à faire ici. Rien que le nom de rue aux Oües faisait venir l’eau à la bouche d’un Parisien des vieux temps, songeant aux bons repas qui s’y préparaient. Hélas! ces rôtisseries et ces hôtelleries ont depuis longtemps éteint leurs fourneaux, et la rue elle-même est réduite à peu de chose.

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LES PILIERS DES HALLES ET L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE

La rue de l’Autruche, par une non moins étrange transformation, s’est appelée la rue d’Autriche. Les bourgeois de celle-ci n’étaient pas des moindres, puisqu’elle passait entre le Louvre et l’hôtel de Bourbon; elle ne disparut qu’avec la transformation du Louvre sous Louis XIV.

La rue des Prouvaires qui arrive à Saint-Eustache, c’est la rue des Prêtres ou des Prieurs, prouvaires en vieux français. Au XVᵉ siècle, le roi de Portugal Alphonse V étant venu à Paris pour intéresser Louis XI à sa querelle avec l’Aragon, le roi ne daigna pas lui offrir gîte chez lui, il le logea chez Laurent Herbelot, riche marchand épicier de la rue des Prouvaires. De même qu’il traitait son hôte avec assez peu de façons quant au logement, Louis XI ne se ruina pas non plus en fêtes pour le divertir; il lui offrit la réjouissance d’une belle plaidoirie au Palais, suivie de réceptions de docteurs en théologie et, pour couronner le tout, le régala, pour la veille de son départ, d’une grande procession de l’Université, recteurs, suppôts, massiers, escholiers défilant sous les fenêtres d’Alphonse, rue des Prouvaires.

La rue Greneta était au XIIIᵉ siècle la rue Darnetal, du nom d’un bourgeois, Pierre Darnetal, ainsi transformé à la longue.

La rue Bourgthibourg était primitivement le Bourg Thiébault, comme Vaugirard était Valgérard, de Gérard de Moret, abbé de Saint-Germain-en-Laye, lequel y construisit un hospice au XIIIᵉ siècle. La rue Fer-à-Moulin, Fer-de-Moulain au XVIᵉ siècle, s’appelait auparavant Permoulin, du nom d’un de ses habitants.

Pour la rue Gît-le-Cœur, il n’y a point à chercher sous le nom ainsi orthographié quelque légende terrible et sanglante, il faut choisir seulement entre deux parrains, l’un aristocratique, Gilles Cœur, un des fils de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, et l’autre très démocratique: Gilles Queux, maître queux, cuisinier ou rôtisseur, ce dernier beaucoup plus probable. Forgier l’Asnier est devenu Geoffroy l’Asnier, pour une petite voie très pittoresque de la paroisse Saint-Gervais.

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TOURELLE DE LA RUE DU JARDINET DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Pour Quincampoix, enseigne de la rue fameuse par le coup de folie de la Régence, c’était vers le XIIIᵉ siècle, la rue Quiquenpoit ou Quiquenpoix, mot bizarre dénaturant le nom d’un lointain gentilhomme breton, possesseur d’un logis dans ce riche et bruyant quartier entre les deux grandes rues Saint-Denis et Saint-Martin, comme plus tard un autre gentilhomme breton verra pour son hôtel de la culture Sainte-Catherine son nom de Ker-Nevenec, trop dur à prononcer pour des lèvres parisiennes, transformé en Carnavalet.

La rue Cassette n’a dans ses souvenirs aucune histoire de trésor, son nom vient d’un hôtel de Cassel connu au XVIᵉ siècle. La rue du Jour était, nous l’avons dit, la rue du Séjour, à cause du manoir ou séjour bâti par Charles V.

Qu’était le Thibaut dont le nom survécut longtemps dans la rue Thibautodé? Était-ce Thibaut Odet, argentier ou financier, ou bien Thibaut Todé, ou encore Thibaut aux Dez, du nom du patron de quelque cabaret fameux hanté par les joueurs, avant le XIIIᵉ siècle, puisque Guillot la cite? Qui le sait maintenant? Cette rue, confondue aujourd’hui avec la rue des Bourdonnais, était toute proche de la rue de Béthisy où mourut Gaspard de Coligny, derrière l’ancien hôtel des monnaies, abandonné en 1778 pour l’hôtel du quai Conti, la Vieille Monnaie, antique établissement dont survivent peut-être quelques bouts de muraille au fond des cours, à côté d’autres débris des Greniers à sel qui les avoisinaient sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le nom de la rue de la Grange-Batelière nous fournit un autre exemple de transformation bizarre. Cette grange était une ferme de campagne, hors des murs, entre Montmartre et Paris, un carré de bâtiments bien fermés, avec son colombier au milieu; on la voit sur le plan Truchet de 1550, non loin des Porcherons et du château du Coq, petit château à tourelles bâti par Jean Bureau, le vieux maître de l’artillerie de Charles VII.

Le ruisseau de Ménilmontant coulait au pied de la Grange-Batelière et descendait au château du Coq, auquel il fournissait de l’eau pour le fossé baignant les bâtiments. Louis XI, à une entrée solennelle dans Paris, s’arrêta au manoir du Coq. Les Porcherons n’étaient qu’une dépendance du château, une vraie ferme avant de devenir les fameuses guinguettes où le XVIIIᵉ siècle galant et joyeux vint se divertir.

La ferme de la Grange-Batelière, comme la plupart des fermes de campagne, était pourvue de quelques échauguettes et percée de meurtrières sur son pourtour. C’était la Grange bataillée dont on fit batelière plus tard, bien que jamais le ruisseau de Ménilmontant, facile à franchir d’un saut, n’eût porté barques ni bateliers, une petite arche de pont ou quelques planches suffisant très bien pour le passer.

Un des plus curieux exemples d’altérations de noms, c’est celui fourni par la rue du Petit-Musc. Qui donc irait chercher là-dessous la rue pute-y-muce ou muche du moyen âge? Nom provenant soit d’une voirie puante, soit d’un séjour de filles de joie. Le changement est heureux au point de vue des convenances si les mœurs de la rue lui avaient valu cette étiquette grossière; il devient d’une ironie amusante si le nom était dû soit à un égout, soit à l’un des trous punais, réceptacles d’ordures que l’on trouvait aux endroits écartés.

Guillot, dans son Dict des rues de Paris de la fin du XIIIᵉ siècle, a pris soin de signaler toutes les rues spécialement habitées par

... Dames o cors gent

toutes les rues à clapiers, tous les quartiers des femmes et filles folles de leurs corps. Et Dieu sait s’il y en avait, à l’en croire, du Val d’amour de Glatigny à la Truanderie grande ou petite.

La rue du Petit-Musc dut transformer son nom de bonne heure, dans ce quartier aristocratique de Saint-Paul et des Tournelles. Il reste en un coin du Paris moderne, dans la rue Geoffroy-Lasnier, une impasse Putigneux fort ancienne dont le nom doit avoir une origine aussi peu recommandable.

D’autres rues, il faut l’avouer, arboraient avec une franchise brutale, et sans rougir le moins du monde, des appellations triviales encore plus grossières, parmi lesquelles on ne peut guère citer que la rue Tireboudin à laquelle on a donné le nom de Marie-Stuart au commencement de notre siècle, la rue Troussenonnain, changée en Transnonnain et débaptisée tout à fait en 1850, pour éteindre le souvenir du farouche égorgement de 1832, entre soldats et insurgés. Il y avait aussi une rue Troussevache, allant du coin du cimetière des Innocents à la rue des Cinq-Diamants; ce qu’il en reste maintenant a pris le nom de M. de la Reynie, le fameux lieutenant de police de Paris sous Louis XIV. C’est rue Troussevache que le connétable de Montmorency fit au cardinal de Guise la belle peur que nous avons racontée plus haut.

Pour l’amour du pittoresque il ne faut pas oublier la rue Orde, le plus propre de tous les noms donnés à quelques voies réputées pour leur saleté; la rue Maubuée qui fait supposer aussi de très mauvaises odeurs, deux ou trois rues dites Pavées d’andouilles, probablement pour quelques porcheries; les noms impliquant quelque mauvaise renommée comme les rues Maudétour, Mauvoisin, Mauconseil, des Mauvais-Garçons, des Mauvaises-Paroles; les carrefours à mauvaise réputation hantés par les tirelaines: la rue Coupe-Gueule, la rue Vide-Gousset, la rue Tirechappe, ainsi nommée de ses fripiers toujours sur le pas de leur échoppe à guetter les clients et les tirant par la manche pour leur vanter les belles friperies, les vêtements neufs ou d’occasion suspendus aux étalages.

Quant au vieux nom de Baudoyer, appliqué d’abord à une porte de l’enceinte antérieure à Philippe-Auguste au-dessous de Saint-Gervais, puis à la porte de l’enceinte de Philippe-Auguste reportée plus loin devant l’église Saint-Louis-Saint-Paul,—nom resté à la place que l’orgueilleuse rue de Rivoli traverse entre la caserne Lobau et la mairie du IVᵉ arrondissement,—son origine, si lointaine et si obscure, permet d’échafauder toutes les suppositions et prête aux plus savantes dissertations. Pour beaucoup, la vieille porte Baudet ou Baudoyer est la porte des Bagaudes, ces paysans gaulois insurgés qui tentèrent de secouer le joug romain quand déjà, depuis deux ou trois siècles, les villes étaient romanisées. Mais il vaut mieux avouer que l’on ne sait rien de certain sur l’origine du nom, et se contenter de constater la célébrité parisienne de l’endroit, rendez-vous pendant de longs siècles des oisifs et des badauds, venant, en prenant l’air hors des murs, se conter les nouvelles de la ville, c’est-à-dire baguenaudant, vocable assez cousin de bagaude, si bagaude vient de bagad, qui voudrait dire en Celte attroupement.

Et combien d’indications topographiques, de points de repère historiques nous sont conservés par les noms des rues, combien de vieux souvenirs surgissent sur la simple vue d’une plaque indicatrice à l’angle d’un carrefour, lequel bien souvent, trop radicalement transformé et modernisé, n’a plus que cela pour frapper l’esprit.

Des nombreuses rues ou places du Cloître il ne reste plus que trois ou quatre indiquant les cloîtres Saint-Merry, Notre-Dame et Saint-Honoré, c’est-à-dire les places formant enceinte fermée devant ces églises; mais beaucoup d’autres noms rappellent des églises ou des monastères supprimés. Toutes les pierres en ont disparu, c’est à peine si quelques fragments sculptés ont pu être retrouvés et portés à Cluny, mais ces églises, dont il ne subsiste qu’un vague souvenir, continuent à dénommer le quartier jadis serré à leurs pieds.

Pour les lignes de rempart ayant successivement enfermé la ville, à défaut des tours disparues, nous en retrouvons parfois la configuration dans certaines rues qui suivent le tracé des anciens fossés et qui longtemps en ont gardé le nom; nous avons encore les rues des Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Jacques et des Fossés-Saint-Marcel, mais on n’a fait que changer les noms des fossés Montmartre, Saint-Germain des Prés, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Martin, etc.

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TOURELLE DE LA RUE DU COQ EN GRÈVE DÉMOLIE VERS 1850

Les rues Culture-Sainte-Catherine, Couture-Saint-Gervais, marquent la place des jardins maraîchers d’autrefois appartenant au couvent de Sainte-Catherine et à l’hôpital Saint-Gervais, comme la rue du Chaume, à côté, rappelle les champs de blé du XIIIᵉ siècle, avant la poussée des hôtels seigneuriaux; comme la rue du Parc Royal, au quartier du Marais, fait surgir le souvenir du parc de ce palais des Tournelles où mourut Henri II; comme les rues des Jardins-Saint-Paul, Beautreillis, de la Cerisaie, évoquent d’autres jardins royaux, ceux du vieil hôtel Saint-Paul où s’esbattirent sous les ombrages et les treilles, rois, reines et princes des temps troublés du XIVᵉ siècle, où ils reçurent les tumultueuses et terribles visites des Maillotins, des milices d’Étienne Marcel et des Cabochiens, ainsi que plus tard, en d’autres jardins royaux, passèrent les bandes guisardes de la Ligue, les Frondeurs mêlés de grands seigneurs et de duchesses jouant avec l’émeute, les masses terrifiantes des sectionnaires de 92, puis les gardes nationales du XIXᵉ siècle...

Si nous voulons des souvenirs plus lointains, les rues du Cendrier, de Lourcine, locus cinerum et la Tombe-Issoire sont encore là pour rappeler de très anciens cimetières des périodes gallo-romaine et mérovingienne. Toute la région sur les confins des quartiers Saint-Marcel et du Val-de-Grâce fut un lieu de sépultures. La Lutèce des premiers siècles éparpillait à la mode romaine ses tombeaux le long des chemins. Sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève de nombreux sarcophages ont été découverts, quelques pierres avec inscriptions sont allées à Cluny; le Paris mérovingien et carolingien continua à envoyer ses morts ou leurs cendres dans cet immense champ de repos.

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TOURELLE DE LA RUE SAINT-PAUL (1895)

La rue d’Enfer tire-t-elle son nom de via infera, par rapport à la rue Saint-Jacques, via supera, comme le veulent certains des historiographes de Paris, ou doit-on chercher l’origine du nom dans le voisinage des vieux cimetières et dans les contes populaires qui faisaient de tout ce territoire un lieu hanté par esprits et fantômes. La Bièvre, la rivière des Gobelins, délimite cette région et Gobelin en vieux français signifie lutin ou démon. Le nom d’Enfer s’explique donc aisément. De plus elle conduisait au vieux château de Vauvert, manoir du fils d’Hugues Capet, Robert le Pieux, dès longtemps ruiné et abandonné, et dans les décombres duquel démons horribles et fallacieux gobelins faisaient rage aux ordres d’un vieux magicien, un vieillard vert à barbe blanche et queue de serpent. Malheur à qui s’aventurait le soir en ce quartier sinistre, le diable Vauvert en faisait sa proie—ou les voleurs cachés dans les ruines.—Aller au diable Vauvert était une entreprise téméraire. Les Chartreux, plus tard, purifièrent l’endroit et plus tard encore l’Observatoire, ayant succédé aux jardins de la Chartreuse, au lieu de magicien il y eut des astronomes. Il n’y a plus de rue d’Enfer, mais bien, par un calembour administratif, la rue Denfert-Rochereau, ce qui relie d’une façon bien imprévue à ce diable Vauvert le défenseur de Belfort en 1870.

Les diverses rues des Francs-Bourgeois au Marais,—Saint-Marcel—Saint-Michel réveillent les ombres de ces riches bourgeois des temps féodaux qui défendaient si rudement, lorsqu’il le fallait, les franchises acquises ou conquises et leurs pignons sur rue,—la pépinière des notables, échevins et magistrats pour l’administration de la cité parisienne, ce premier échelon vers la noblesse, caste supérieure mais ouverte en somme, ouverte plus qu’on ne le dit, puisqu’un flot constant y arrivait, de grosse bourgeoisie achetant charges qui comportaient l’anoblissement, se pourvoyant de fiefs et de terres et se confondant bien vite avec la noblesse d’épée, ainsi qu’on en peut trouver nombre de preuves.

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TOURELLE DE LA RUE DU TEMPLE (1895)

Tout au bout de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, en arrivant aux parages aristocratiques de la place Royale, on trouvait naguère encore la rue de l’Écharpe, qui tirait son nom du cabaret de l’Écharpe blanche. Voilà qui sentait furieusement son commencement du XVIIᵉ siècle et faisait penser tout de suite au vainqueur de la Ligue, au roi Henriot conquérant son royaume casque en tête et rapière au poing. Nous le voyons, ce cabaret de l’Écharpe Blanche, avec sa clientèle de cavaliers à grands feutres et longue flamberge, de soldats aux gardes et de mousquetaires, comme nous voyons, au débouché opposé de la place Royale dans la petite rue du Pas de la Mule, les graves magistrats, les parlementaires un peu moins lestes que messieurs les gendarmes du roi, se hisser sur leur mule en profitant du montoir de pierre qui a valu à la rue son nom pittoresque. On nous a rendu dernièrement le Pas de la Mule, pourquoi ne pas nous rendre la rue de l’Écharpe?

Il y a quelque trente ans, une petite rue au pied de la butte des Moulins, la rue des Frondeurs, était encore là pour nous faire souvenir des troubles de la Fronde, du temps où, dans ce quartier du Palais Cardinal, les Parisiens, mis en branle par le parlement et par M. le coadjuteur, s’essayaient joyeusement à recommencer une Ligue et faisaient de si belles peurs à M. de Mazarin.

Pour réveiller de plus sombres idées, nous avons la rue de l’Échelle, qui dans notre brillante avenue de l’Opéra, fait surgir l’échelle ou les fourches patibulaires, signe de la juridiction des évêques de Paris; nous avons de l’autre côté de l’eau, derrière le Panthéon, la rue de l’Estrapade qui, jadis, sur le revers du rempart bordant Sainte-Geneviève, au-dessous de la porte papale, était le lieu où s’exécutaient les sentences militaires, où les soldats condamnés subissaient le supplice de l’estrapade. L’instrument de la justice militaire, à demeure ici, était une sorte de potence très haute et à très longs bras, avec un tourniquet en bas par le moyen duquel le condamné, attaché les bras croisés derrière le dos, était hissé jusqu’en haut et brusquement précipité jusqu’au ras du sol.

D’autres voies, comme la rue de l’Écharpe, n’avaient eu pour parrains que les buveurs de quelque cabaret célèbre à un titre quelconque, l’enseigne du cabaret devenant le nom de la rue: ainsi en était-il pour les rues des Deux-Écus, du Cygne, des Ciseaux, des Deux-Anges, de l’Épée-de-Bois, des Deux-Maillets, du Chat-qui-Pesche, du Sabot, de la Cloche-Percée, et d’une foule d’autres que nous retrouvons toujours dans le Paris d’aujourd’hui, quoique les tavernes qui servirent à les dénommer soient depuis longtemps défuntes.

La rue Cloche-Perce, ainsi baptisée du cabaret de la Cloche percée, s’appela aussi au XVIIᵉ siècle rue de la grosse Margot, du nom d’un cabaret rival, finalement vaincu par la Cloche.

La section de la rue Saint-Sauveur entre les rues Montorgueil et Montmartre, tirait son nom de rue du Bout du Monde d’une enseigne de cabaret représentant un bouc sur un globe terrestre, le bouc du monde; ce mauvais calembour voulait dire que la campagne n’était pas loin après la porte Montmartre, ouverte un peu plus haut au bout de la rue des Jeûneurs ou des Jeux Neufs, ainsi nommée de deux jeux de boules donnant sur le bastion.

La rue des Canettes doit son nom à un joli bas-relief représentant des canes nageant dans un étang, sculpté sur la façade d’une maison du commencement du XVIIIᵉ siècle. Le bas-relief est plus ancien, et encore rappelle-t-il sans doute une

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L’ARRESTATION DE BROUSSEL

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

plus ancienne enseigne. Ces vieilles enseignes de toute forme et de toute taille, on peut bien les regretter, celles qui, suspendues à des potences de fer, tintinnabulaient au-dessus de la tête des passants, divertissant à la fois l’œil et l’oreille, ou même les dernières, moins artistiques, celles qui se contentaient de porter un emblème fixe, une figure, un animal plus ou moins héraldique, une indication professionnelle, la botte gigantesque des cordonniers, l’homme de fer ou l’épée de l’armurier, la couronne de chandelles de l’épicier, etc. Que de plaintes elles suscitaient dans les rues étroites où les fardiers et les carrosses les accrochaient au passage! On les accusait aussi avec quelque raison d’être un danger pour le passant aux jours de tempête; des ordonnances réitérées réglementèrent leur taille. Elles gênaient en quelques endroits, on les supprima partout et les commerçants durent se contenter d’enseignes sculptées ou peintes sur les façades mêmes.

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ENSEIGNE DES TROIS CANETTES, RUE DES CANETTES (1895)

Les anciennes enseignes disparaissent rapidement; quelques-unes subsistent encore, mais pour combien de temps? on ne les retrouvera bientôt plus que dans le curieux livre de M. Édouard Fournier, l’Histoire des Enseignes de Paris.

On peut juger du caractère artistique et décoratif des vieilles enseignes par ces dernières épaves qui subsistent, tandis que toutes les annonces ou indications commerciales d’aujourd’hui sont tout ce qu’il y a de plus banales et presque toujours du plus exécrable mauvais goût; est-il rien de plus écœurant et de plus hideux que ces maisons ou ces monuments bariolés d’annonces gigantesques, sans parler de ces pignons peinturlurés des couleurs les plus criardes pour crever les yeux au loin, qui gâtent nos paysages urbains et déshonoreraient les plus belles perspectives.

Parmi toutes les boutiques d’une vulgarité lamentable, il se rencontre encore de modestes cabarets d’autrefois, qui à défaut d’enseignes, ont gardé leurs belles grilles artistiques, des enroulements de ferronnerie superbes de style, forgés aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. L’Empire, au commencement du siècle, a laissé aussi quelques devantures de boutiques d’un goût particulier; ensuite on ne trouve plus rien que la banalité pure.

Cette chute complète de l’art industriel décoratif, d’un art qui précédemment n’avait jamais eu d’éclipses et se transformait perpétuellement, sans interrègnes de styles, cette disparition subite, absolue, et cette décadence des métiers peuvent s’expliquer par la suppression des corporations à la Révolution. Avec leurs défauts, les corporations maintenaient le niveau du goût et transmettaient les traditions.

Quand l’ouragan éclata sur la malheureuse génération d’il y a cent ans, toute la partie jeune des métiers fut enlevée pour les armées et fauchée dans les grandes guerres; il ne resta que les hommes d’âge mûr, qui, ayant reçu les traditions, firent encore quelque chose, puis, ceux-là disparus, tout disparut. Tout était à recréer. De ce que l’art pur se maintint on ne peut tirer une contradiction, attendu que l’art proprement dit avait conservé son enseignement et ses traditions.

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CABARET DE L’ÉPÉE-DE-BOIS, MAISON DE LULLY RUE SAINTE-ANNE (1895)

De ces cabarets à enseignes pittoresques, bien peu ont survécu. De même que l’ivrogne d’autrefois, ce joyeux buveur à rouge trogne, a été remplacé par le sombre alcoolique facilement tourné en furieux, le cabaret d’antan a pour successeurs l’assommoir à comptoir de zinc et l’officine du distillateur, où flamboient les cuivres des alambics distribuant les poisons verts et jaunes.

Bien des cabarets de jadis, fréquentés non par des ivrognes mais par d’honnêtes gens, heureux de causer et de rire les coudes sur la table, ont laissé des souvenirs joyeux dans la chronique des rues de Paris, ou même dans l’histoire littéraire. Telle la fameuse Pomme de Pin qui florissait sous Louis XIV.

Située au cœur de la Cité, rue de la Juiverie, en face de l’église de la Madeleine, la Pomme-de-Pin, bien que d’apparence modeste, n’en avait pas moins d’illustres clients. Là se rencontraient Boileau, Molière, Racine, Lafontaine, Chapelle, Lully, Mignard, Furetière et autres. On s’y grisa même quelquefois, dit la chronique, entre illustres compagnons. Chapelle, du moins, s’y laissait aller à son penchant pour les crus de Bourgogne, lesquels alors ne se montraient point si grands seigneurs qu’aujourd’hui et daignaient connaître le chemin du gosier des poètes à bourse plate.

Néanmoins, pour l’ordinaire, les brocs de la Pomme-de-Pin étaient le prétexte de simples et joyeuses débauches d’esprit. Boileau fut l’un des plus fidèles, lui qui, enfant de la Cité, fils d’un greffier du Palais, né quai des Orfèvres, ne fit d’infidélité à son vieux berceau de Lutèce que pour sa maison d’Auteuil, laquelle maison il abandonna dès que la vieillesse et les infirmités l’accablèrent, pour venir passer ses derniers jours en un logis de chanoine du cloître Notre-Dame.

Un jour que Boileau, saisissant Chapelle en quelque Pomme-de-Pin, le morigénait pour son peu de résistance aux appas du vin frais tiré, celui-ci, raconte Voltaire, se laisse docilement sermonner mais invite son ami à s’asseoir pour continuer son sermon plus à l’aise. On s’assoit. Boileau s’anime; le sermon est si bien écouté et l’apôtre de la sobriété se rafraîchit si souvent, que bientôt il n’a guère plus de raison que celui qu’il avait tenté de convertir. Chapelle avait gagné sa cause.

L’antique Pomme-de-Pin aux littéraires souvenirs, devenue peut-être un infâme caboulot, ne disparut que de nos jours dans la démolition générale de la Cité, comme a sombré tout vestige d’autres cabarets littéraires, le Mouton-Blanc, rue de la Verrerie au cimetière Saint-Jean, cabaret où Racine causant avec Boileau et d’autres amis, traça le plan de ses Plaideurs, la Tête-Noire près de la Sainte-Chapelle, l’Ange, les Bons Enfants, le Caveau, rue de Bucy, etc.

Nous connaissons encore, à défaut de la Pomme-de-Pin, quelques vieilles enseignes sculptées ou forgées, débris du passé, demeurées au frontispice de quelques anciennes maisons. Lully qui fréquentait avec Boileau le fameux cabaret de la Cité, se fit bâtir une superbe maison au coin des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. La musique mène plus que sa sœur aînée, la poésie, à l’opulence, car Lully était déjà le seigneur suzerain de quelques maisons dans Paris.

Cette maison de la rue Sainte-Anne était un logis somptueux, décoré de sculptures, notamment d’un grand panneau d’attributs de musique. Au rez-de-chaussée à l’angle du carrefour, Lully, propriétaire avisé, installa un cabaret dont on peut voir encore, à côté d’un superbe balcon, les belles ferronneries à la mode du XVIIᵉ siècle, enchâssant l’enseigne de l’Épée de bois, laquelle épée de bois ou de métal, se trouvait aussi dans l’écu de Lully, devenu gentilhomme par l’achat d’une charge à la cour.

Rue Saint-Sauveur, près de la rue Montmartre, autre enseigne du temps du grand roy, le Soleil d’Or, large bas-relief où l’on peut voir un soleil doré et emperruqué comme Louis XIV, darder ses rayons sur des ceps de vigne à l’ombre desquels des amours assis sur des futailles hument allègrement le piot.

Un cabaret à enseigne religieuse peut passer pour une rareté à notre époque; il s’en trouve pourtant un près des Halles, rue des Bourdonnais; c’est le cabaret de l’Enfant Jésus, représenté en belle ferronnerie dorée. Très probablement voilà des siècles que l’image de l’Enfant Jésus se perpétue à ce coin de rue et l’enseigne en ferronnerie a dû en remplacer une plus antique fort bien vue sans doute des Parisiens du temps de la Ligue ou d’avant. A côté de cet Enfant Jésus, il convient de ne pas oublier un petit hôtel particulier du XVIᵉ siècle, à l’enseigne de la Barbe d’Or, figurée par un buste de vieillard à barbe d’or au-dessus de sa porte. La Barbe d’Or donne d’un côté sur une antique ruelle, impasse aujourd’hui, qui s’appelait jadis la rue de la Fosse-aux-Chiens, sans doute parce qu’elle n’était qu’un réceptacle d’immondices; cette ruelle de la Fosse-aux-Chiens avoisinait d’ailleurs la place aux Chats, entre les Halles et le cimetière des Innocents.

La rue de la Huchette, une rue de huchiers ou coffriers menuisiers au moyen âge, peut montrer aussi une enseigne sculptée, vieille à peine de deux siècles, la Hure d’Or, datée de 1722, mais qui sans doute remplace une hure plus ancienne. L’enseigne du Bon Puits arborée rue Beaubourg n’est pas sans originalité pour un cabaret. La rue de Grenelle possède la Petite Chaise, fondée en 1700. C’est à peu près tout, nous sommes donc assez pauvres maintenant en curieuses enseignes à la mode d’autrefois, ces quelques dernières survivantes suffisent pour faire regretter la Bonne-Vendange, le Gaillardbois, la Côte-Rôtie, le Juste-Prie, c’est-à-dire le Juste-Prix, le Cygne-de-la-Croix, le Cerf-Mont, pour le sermon, le Singe-en-Batiste pour le Saint-Jean-Baptiste, le Puissant-Vin, la Vieille-Science, autres enseignes en rébus, la Bonne-Femme, le Pied-de-Mouton, le Treillis-Vert, le Panier-Fleuri, la Bouteille-d’Or, le Chariot-d’Or et surtout parmi tant d’autres, le Monde en travail d’Argent, situé rue Saint-Médard, la Lamproie-sur-le-Gril, décorant la rue de la Huchette, d’après M. Lefeuvre, l’historiographe des rues de Paris.

Pour en revenir aux rues, il y avait au plus serré des quartiers serrés, un dédale de petites voies fortement entamé aujourd’hui, qui pouvait bien mériter la palme, autant pour l’originalité de ses appellations que pour l’intensité et la truculence de son pittoresque. Certes, il ne s’agit nullement de réclamer contre les mesures prises au nom de l’hygiène, trop méconnue sur ce point, mais seulement de signaler l’intérêt de ce vieux décor en grande partie disparu.

C’était entre Saint-Merry, l’hôtel de ville et le féodal hôtel de Guise, coquettement accommodé par les Soubise à la façon du XVIIIᵉ siècle. La rue Saint-Martin d’abord ne commençait jadis qu’à l’archet Saint-Merry, poterne percée dans le premier rempart du Paris sorti de l’île-berceau, avant l’enceinte de Philippe-Auguste. Entre l’archet Saint-Merry et le pont Notre-Dame, il y eut jusqu’en 1851, la rue des Arcis, incommode étranglement d’une voie si fréquentée, et la rue de la Planche-Mibray presque aussi étroite.

Regrettons le nom de la Planche-Mibray, il rappelait des jours extrêmement lointains, les premiers temps où Paris débordant de son île eut un embryon de faubourg en avant du pont Notre-Dame, et sans doute une tête de pont fortifié. Un fossé, une dérivation de la Seine précédait cette tête de pont, marécage quelconque qu’un pont de bois traversait. Ce pont, c’était la Planche de Mibray, c’est-à-dire mi-boues. Rien que ce nom sur une plaque nous reportait à des siècles presque carolingiens et nous évoquait, sur ce point si central aujourd’hui, une entrée de ville, des chemins bourbeux sous de pittoresques remparts.

De même la rue du Temple n’arrivait pas comme aujourd’hui jusqu’à la place de Grève. Après l’échelle du Temple, c’était la rue Sainte-Avoye, du nom du couvent de religieuses faisant l’angle de la rue Geoffroy-l’Angevin; puis la rue devenait ruelle et s’appelait, jusqu’à la rue de la Verrerie, rue Barre-du-Bec, à cause de la barre de justice de l’abbaye du Bec en Normandie, dont les abbés possédaient dans Paris un petit fief et plusieurs cures. Pour déboucher devant la maison de ville des Parisiens, sur la fameuse, houleuse et si souvent sanglante place de Grève, il fallait tourner par la rue des Coquilles, un vrai couloir circulant entre de hauts pignons serrés et tassés, qui devait son nom à une maison dont la façade était ornée de coquilles sculptées.

Toutes les voies qui si souvent jetaient des flots de populaire joyeux ou frémissant sur la place de Grève pour les jours sanglants, les exécutions et les émeutes, ou pour les grandes occasions de liesse, quand Sa Majesté daignait accepter de messieurs de la ville festin dans la grande salle, toutes ces voies n’étaient ainsi que des corridors resserrés, les rues de la Tannerie, de la Vannerie, Jean de l’Espine, du Mouton, des Vieilles-Garnisons, aussi bien et quelquefois plus encore que la rue des Coquilles.

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ENSEIGNE DE LA HURE D’OR, RUE DE LA HUCHETTE (1895)

Derrière Saint-Jean de la Grève, il y avait le quartier de la tour Pétaudiable, quartier mal famé parmi les plus mal famés, et de l’autre côté de la rue de la Tisseranderie, cet autre coin louche, le carrefour Guillory appelé aussi Guignoreille, parce que, dit-on, aux temps lointains, le bourreau de Paris y essorillait les malfaiteurs...

Qu’on se les figure, ces ruelles, aux jours sinistres, pendant la longue série d’émeutes de la Ligue, pendant la Fronde qui ne fut vraiment terrible que lorsque faillit flamber tout à fait l’hôtel de ville saccagé, qu’on se les figure aux grandes journées de la Révolution. Il nous suffit pour nous représenter ces quartiers au temps des lointaines crises politiques, secoués par les vieilles convulsions révolutionnaires périodiques, de nous rappeler les secousses de naguère, l’aspect sinistre du bas de la rue du Temple le soir du 22 janvier 1871, quand les mobiles bretons gardaient les carrefours avoisinant l’hôtel de ville menacé, et ensuite les barricades de Mars et de Mai...

La moderne rue des Archives, pour déboucher à l’hôtel de ville, a fait élargir ou plutôt a presque absorbé la rue des Billettes où subsiste le seul cloître gothique de Paris et la rue de l’Homme-Armé. Celle-ci n’est plus, pour ainsi dire, elle avait 1ᵐ,50 de large, elle en a maintenant dix fois plus et nous ne pouvons plus retrouver que dans le vague du souvenir ce sinueux corridor d’un aspect si moyen âge.

Son nom seul reste sur les plaques; il lui venait, selon une vieille légende, de la prouesse d’un nommé Galleran, écuyer de Renaud de Bréhan, chevalier breton, qui pendant les troubles de la minorité de saint Louis, s’attacha fidèlement au parti du roi. Une nuit de février 1228, cinq soudards anglais pénétrèrent dans le logis de Renaud de Bréhan, situé dans ce quartier, espérant occire sans difficulté le chevalier, mais celui-ci quoique surpris, se défendit bravement avec l’aide de son chapelain et de son écuyer Galleran. Seul le pauvre chapelain périt dans la lutte; Renaud et Galleran le vengèrent bien, ils tuèrent trois de leurs agresseurs et mirent en fuite les deux autres plus ou moins éclopés.

En reconnaissance du courage déployé par son écuyer, Renaud de Bréhan lui fit don du logis et du verger y attenant. Le populaire pour célébrer l’exploit du breton, appela ce logis la maison de l’homme armé. La rue s’appela bientôt de même, ou des hommes armés, comme on le voit sur le plan Truschet, pendant que le quartier devenait le champ aux bretons ou la Bretonnerie, ce qui fit appeler Sainte-Croix de la Bretonnerie le couvent des frères croisiers établi sur ce point trente ans après.

Deux ruelles qui se suivent bout à bout derrière Saint-Merry, dans ce qu’on appelait le cloître avant le percement de la rue du Cloître-Saint-Merry, portent encore les noms de rue Brisemiche et rue Taillepain, suffisamment bizarres pour attirer l’attention. Ces deux rues aux antiques maisons noires, hautes, massives et serrées, bâties sur des terrains du chapitre de Saint-Merry, doivent leurs noms vraisemblablement à des distributions de pains par le chapitre. Au moyen âge, malgré les chanoines peu flattés du voisinage, ces rues furent des clapiers de filles que plusieurs fois le prévôt de Paris, sur requête du chapitre, tenta d’épurer, mais bien inutilement, car pour dix ribaudes expulsées, il en revenait cinquante.

Ce quartier fut le champ de bataille de l’insurrection qui éclata le jour des funérailles du général Lamarque, le 5 juin 1832. Retranchés dans ce dédale de petites rues, couverts par des barricades élevées autour de l’église, les insurgés commandés par un combattant de Juillet nommé Jeanne, résistèrent une nuit et un jour, se défendirent avec fureur contre des forces importantes, barricade après barricade, dans les détours du cloître et dans le passage Jabach. Cernés sur leur dernier tas de pavés, les derniers survivants foncèrent à la baïonnette sur la troupe, Jeanne en tête, et réussirent à se perdre dans les noires ruelles, terrifiées par les péripéties tragiques de la longue lutte. Le passage Jabach où se traîna la tuerie avait été ouvert en 1828 sur les dépendances et devant l’hôtel de Jabach, riche financier et collectionneur du XVIIIᵉ siècle.

Au-dessous de Saint-Merry, le court tronçon de la rue Saint-Bon reste pour rappeler la petite chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, dépendance de l’abbaye de Saint-Maur. Sous l’abside de l’église s’abritait l’hôtel des Juges consuls, le premier tribunal de commerce, que fonda Henri III, justement frappé de la longueur des procès commerciaux portés devant le Parlement, qui n’y entendait goutte et volontiers eût décidé de ces causes comme le juge Bridoye de Pantagruel, lequel sententiait les procès au sort des déz.

Les alentours du Louvre n’étaient pas moins que les environs de la Grève un labyrinthe de rues et de ruelles, dont quelques-unes n’avaient rien de recommandable, au point de vue de la propreté et de la moralité des habitants.

Au bas de la butte Saint-Roch, où des moulins tournèrent jusqu’en 1670, au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, s’il y avait nombre d’hôtels de noblesse qui disparurent quand le Louvre s’agrandit du côté de l’est, sous Louis XIV, s’il y avait une agglomération de maisons aristocratiques, hôtels d’Aumont, de Villequier, de Longueville, de la Force, de Créquy, à côté du vaste hôtel du Petit-Bourbon, il se trouvait aussi nombre de corridors étroits se faufilant derrière ces hôtels, le long de maisons souvent immondes, ou de masures bâties sur des passages perdus, dans des impasses, le tout formant autour du palais des rois une ceinture de rues plus ou moins mal famées, habitées par une population plus ou moins douteuse.

Rien ne peut aujourd’hui nous donner une idée de l’aspect de ces quartiers tels que le XIXᵉ siècle les a trouvés, les grands travaux autour du Louvre, autour de Saint-Germain l’Auxerrois, l’immense tranchée de la rue de Rivoli, les ont radicalement transformés. Saint-Germain l’Auxerrois, semblable à un surtout de table avec la Mairie construite en pendant, était enveloppé de vieilles maisons canoniales ou autres. La rue des Fossés-Saint-Germain sur le côté gauche rappelait les fossés creusés par les Normands, quand ils se fortifièrent dans les ruines de l’église brûlée par eux au siège de 886.

Reliée au cloître par la ruelle très étroite du Demi-Saint, en face la rue Jean-Tison, elle se continuait après la rue de l’Arbre-Sec par la rue de Béthisy. En cette rue de Béthisy se trouvait la maison où périt la principale victime de la Saint-Barthélemy, l’amiral Gaspard de Coligny, que M. de Guise prit soin de faire assassiner sous ses yeux par des massacreurs que dirigeaient l’italien Petrucci et le bohême Dianowitz, surnommé Boesme, tous deux colonels de gardes françaises.

Le logis a subsisté jusqu’à nos jours et n’a disparu qu’avec la grande démolition d’il y a quarante ans. Quelques jours avant la Saint-Barthélemy, comme l’amiral revenait du Louvre où il avait été si bien caressé par Charles IX, l’assassin aux gages du duc de Guise, Maurevel, embusqué dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain, lui tira un coup d’arquebuse qui l’atteignit au coude gauche. L’assassin, sans perdre de temps après l’affaire manquée, sauta par une fenêtre de la rue du Demi-Saint, traversa le cloître Saint-Germain, trouva un cheval qui l’attendait et s’enfuit.

Le logis de l’amiral était l’ancien hôtel de Ponthieu, bâti par Jacques de Béthisy, avocat au parlement, vers 1416, et appartenant alors à la famille d’Antoine Dubourg, chancelier de France, d’après M. Édouard Fournier, qui a retrouvé le récit d’un prêtre allemand, témoin oculaire de la Saint-Barthélemy. Dans ce récit d’une