[Pas d’mage disponible.]

LA MORT DE COLIGNY A LA SAINT-BARTHÉLEMY

intense couleur dramatique sont rapportés tous les épisodes connus, la mise à sac de la maison par les hommes du duc de Guise, le massacre d’une quarantaine de soldats et de serviteurs dans l’escalier et dans les chambres pour arriver jusqu’à la chambre et au lit où Coligny blessé attendait les assassins.

Ici le récit diffère de la tradition, Coligny ne se laissa pas égorger dans son lit, mais se défendit vigoureusement au dernier moment. Percé de quelques coups dès l’entrée des meurtriers, Coligny retrouva tout à coup ses forces pour lutter contre les assassins; ceux-ci durent l’accabler de coups de hallebarde et lui tirer même un coup d’arquebuse dans la bouche avant d’en venir à bout, l’achevant ainsi en le traînant jusqu’à une fenêtre.

—L’Amiral est-il mort? Jetez-le en bas! criait M. de Guise s’impatientant dans la cour avec le duc d’Aumale, pendant que s’achevait la besogne.

Alors une fenêtre s’ouvrit, un corps vint s’aplatir sur le pavé aux pieds de Guise qui fut obligé, pour reconnaître Coligny, d’essuyer avec son manteau le sang couvrant la figure.

Cet hôtel devint plus tard l’hôtel du duc de Montbazon et l’on a longtemps dit qu’en ce lieu, déjà tragique, s’était passée l’aventure de Rancé, amant de Mᵐᵉ de Montbazon, arrivant joyeux de voyage sans savoir que sa maîtresse était morte et trouvant dans la maison les chirurgiens en train d’embaumer la duchesse, le corps ouvert sur une table et la tête de la femme aimée sur le parquet.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE DE LA RUE JEAN-TISON DÉMOLIE EN 1850

Cette horrible explication de la fondation de la Trappe par Rancé serait, paraît-il, un conte inventé pour dramatiser le renoncement de Rancé, quittant le monde et ses plaisirs pour la tombe effrayante du Trappiste.

Le massacre de Coligny et des gens de sa maison suffisait à la légende de l’hôtel, qui devint, après avoir été aux Montbazon, une simple hôtellerie, l’hôtel de Lisieux, maison de roulage et de messageries. Et voici dans ce sanglant logis de plus gracieux souvenirs. Le peintre Carle Vanloo l’habita. Dans la chambre même où périt l’amiral naquit Sophie Arnould, qui devait se faire un si joli et si galant renom de comédienne, après s’être fait enlever dès ses quinze ans de chez ses parents les hôteliers.

Il se trouvait encore au bout de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, vers le Châtelet, place Perrin-Gasselin, l’hôtel du chevalier du Guet, forte et massive construction d’aspect suffisamment rébarbatif, élevée au XIVᵉ siècle au centre d’un quartier remuant, rempli de malandrins et de mauvais garçons. C’était le commandant du guet royal, milice casernée dépendant du prévôt de Paris, armée de vouges et d’arbalètes, et fort différente du guet bourgeois dit Guet assis, Guet dormant, peu redouté des voleurs. L’hôtel du chevalier du guet survécut à l’institution, adapté à différents usages; il servit même quelque temps de mairie au IVᵉ arrondissement, jusqu’à la construction de l’édifice-pastiche en pendant à Saint-Germain l’Auxerrois.

Comme les enseignes, qui furent trouvées gênantes seulement lorsque triompha la ligne droite, les jolies tourelles que l’on rencontrait si souvent dans le vieux Paris, presque dans chaque rue, accrochées au milieu des façades ou suspendues à l’angle des maisons sur les carrefours, ont presque toutes disparu. Extérieurement elles donnaient du pittoresque et de la grâce à la rue; à l’intérieur des maisons c’était de la lumière et de la gaieté, qu’elles fussent annexe d’une grande pièce ou simple cabinet de toilette. De ces cages étroites et minces, la maîtresse du logis suivait le mouvement de la rue tout en travaillant, bonne ménagère, à l’entretien des hardes de la maisonnée. Pauvres tourelles! combien en reste-t-il aujourd’hui? on peut facilement les compter.

Les grands travaux de Paris, depuis une quarantaine d’années, en ont fait tomber plusieurs particulièrement à regretter pour leur beauté ou pour les vieilles histoires qu’elles pouvaient raconter au passant. Dans la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, il y avait la tourelle du presbytère fort élégante, accrochée au coin d’une ancienne maison canoniale nichée dans les contreforts de l’église, après le portail latéral. Il n’y a guère plus de trente ans qu’on l’a démolie; en ses derniers jours elle avait pu entendre siffler les balles des combattants de juillet, à l’attaque de la colonnade du Louvre défendue par les Suisses de Charles X, et voir entasser les victimes de la guerre civile dans l’église transformée en ambulance. Peu après, en 1831, ce fut autre chose, à l’occasion d’un service célébré pour le duc de Berry, une bande d’énergumènes saccagea l’église et le presbytère et leur fit subir les plus tristes dégâts.

De l’autre côté de l’église, au coin des rues Bailleul et Jean-Tison, il se trouvait une autre tourelle suspendue à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle qui faisait face au vieil hôtel Schomberg, plus tard d’Aligre.

La rue du Coq-en-Grève, démolie pour l’agrandissement de l’hôtel de ville vers 1840, et dont il ne reste qu’une impasse, en possédait une fort gracieusement décorée à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE DE LA RUE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE, DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN

La rue de Rivoli en a fait disparaître un peu plus tard une plus importante et plus belle, encorbellée non sur un coin de maison, mais dans un angle rentrant d’un pâté de maisons donnant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, entre les rues du Mouton et de la Vannerie. Maison et tourelle étaient du XVᵉ siècle, mais au-dessous les caves immenses dataient du XIIIᵉ. Cette vieille tourelle de la Grève, qui contemplait la façade de la maison de ville dès le temps de Louis XI, avait-elle souvenir des spectacles mouvementés et terribles que lui donna sa terrible voisine et la Grève ouverte sous ses fenêtres; des têtes roulant sur les billots et des condamnés écartelés ou rompus sur la roue; des réjouissances aux entrées royales et des canons de la ville tirant pour le feu de la Saint-Jean; de la potence royale et de la lanterne populaire, des bandes insurrectionnelles barricadant pour la Ligue, la Fronde ou la Révolution,—jusqu’au jour où la maison devint, pour la compagnie de garde à l’hôtel de ville, le café restaurant de la garde nationale de 1830, de la garde nationale boutiquière, amie de l’ordre, marchant courageusement avec la ligne contre les barricades—ou bien laissant faire suivant le cas, baïonnettes intelligentes, embataillonnées pour défendre les institutions et au besoin pour les combattre. La garde nationale est morte en 1871, on n’avait pas attendu jusque-là pour abattre la pauvre tourelle.

Le boulevard Saint-Germain a fait disparaître une autre tourelle plus jeune d’un siècle, décorant agréablement un carrefour des rues de l’École-de-Médecine et Larrey, jadis des Cordeliers et du Paon, tout près du grand couvent dont il reste le réfectoire, et de la cour du Commerce, passage tracé sur les fossés remblayés de la porte Buci, un des vieux coins de Paris où des maisons se sont incrustées dans des tours, dans des morceaux du rempart, malheureusement, sans qu’il y paraisse aux façades, passage ramifié avec des arrière-cours sur lesquelles s’élèvent de beaux corps de logis en pierres et briques d’un hôtel des archevêques de Rouen.

Dans la partie de la cour du Commerce malheureusement supprimée, à l’entrée du passage, demeurait Danton. Il pouvait apercevoir de l’autre côté de la rue le cordonnier Simon, il pouvait voisiner avec Desmoulins rue Dauphine à deux pas, et avec Marat qui imprimait l’Ami du peuple au numéro 8 de la cour et qui demeurait, non comme on l’a dit, dans la maison à la tourelle, mais dans celle d’à côté, au numéro 20.

La maison à la tourelle n’avait pas eu le dément Marat pour locataire, mais elle avait assisté à toutes les scènes révolutionnaires dont le club voisin des Cordeliers avait été le théâtre, elle avait pu entendre les motions des farouches orateurs et le chant terrible que le bataillon des Marseillais fit entendre pour la première fois à Paris, la veille du 10 août lorsque la Commune le logea en face dans le couvent vidé de ses moines; elle avait vu passer l’héroïne de Caen, la petite-nièce de Corneille Charlotte Corday, arrivant résolue avec son couteau caché dans son fichu, et peu d’instants après, quand le couteau disparut dans la poitrine de Marat, elle avait vu dans la rue bouleversée, au milieu des clameurs de mort et des bousculades éperdues, deux cortèges défiler: d’un côté les sans-culottes entraînant Charlotte Corday à la section de l’Abbaye, et de l’autre, une autre troupe poussant des gémissements emphatiques, portant le corps sanglant de Marat au jardin des Cordeliers où l’on fit de ce cadavre et de sa baignoire rouge de sang une exhibition théâtrale en attendant les funérailles au Panthéon.

Journées tragiques dont les derniers témoins sur ce point si bouleversé sont, au coin de la rue Dupuytren, ces quelques vieux pignons renversés en arrière, aux toits mouvementés, avec leurs grandes fenêtres et leurs lucarnes irrégulières, où tant de têtes effarées durent se pencher ces jours-là.

Une autre jolie tourelle voisine a disparu aussi; elle ornait une maison de la petite rue du Jardinet, ruelle d’aspect antique et provincial qui se relie à la cour du Commerce, en passant devant le vieux puits de l’Abri-Coyctier.

L’abbaye de Saint-Germain avait légué au quartier poussé sur ses ruines après la Révolution, une très jolie tourelle carrée, portée en encorbellement par une trompe, à l’angle d’un bâtiment, au coin des rues Jacob et Saint-Benoît qui limitaient le grand jardin de l’abbaye, tracé au XVIIᵉ siècle sur l’emplacement du rempart et du fossé comblé de la petite Seine. Le pavillon et la tourelle dataient de cette transformation de l’abbaye, vers 1630, et de la création de la rue appelée d’abord du Colombier à cause d’une vieille tour du rempart de l’abbaye, et aujourd’hui dotée du nom biblique de Jacob, en souvenir d’une fantaisie de la reine Margot, du couvent fondé par elle sous l’appellation d’Autel de Jacob et qui devint l’École des beaux-arts. La tourelle et le pavillon qui jalonnaient de ce côté le territoire de l’abbaye ont été remplacés par une maison quelconque en 1850.

[Pas d’mage disponible.]

MAUSOLÉE ÉLEVÉ À MARAT DANS LA COUR DES CORDELIERS

Arrivons maintenant aux quelques tourelles restées pour l’ornement de quelques rares quartiers. Une rue de l’Université a eu la chance particulière de garder celles qui la décorent, c’est la rue Hautefeuille, très favorisée, car elle possède encore la tourelle de l’hôtel de Fécamp, la maison à trois tourelles engagées, une sur l’angle et deux encadrant la porte du logis, belle construction du XVᵉ siècle d’un aspect si robuste, ancien hôtel de Miraulmont, et la mince tourelle carrée à l’angle de la rue Pierre-Sarrazin, gracieux ornements qui ajoutent encore à sa physionomie si intéressante déjà par ses nombreuses maisons anciennes, par ses toits accidentés.

La grosse tourelle ronde sur l’impasse provient de l’hôtel possédé par les abbés de Fécamp au XIIIᵉ siècle, hôtel ou manoir dit aussi de la Serpente, ayant son corps de logis principal rue Serpente, qui tire son nom de la Sirène ou Serpente jadis sculptée comme enseigne sur l’hôtel. Si la tourelle n’a pas tout à fait cette ancienneté, encore est-il qu’elle peut dater, comme restauration peut-être, du commencement du XVIᵉ siècle, les débris de sa fine ornementation l’indiquent. A l’intérieur elle est lambrissée de jolies boiseries de la même époque.

Dans l’appartement auquel s’annexe la tourelle demeura Sainte-Croix, l’amant de la marquise de Brinvilliers. Sainte-Croix, officier au régiment de Tracy, avait été jeté à la Bastille sur la requête du mari de sa maîtresse, M. de Brinvilliers, son colonel, et du père de la marquise, M. d’Aubray, lieutenant civil de Paris. Il fit en prison la connaissance de l’Italien Exili, qui l’initia à ses recherches sur les poisons. La marquise essaya les produits de Sainte-Croix et d’Exili, les poudres de succession, sur son père d’abord, puis sur ses frères.

Une série de crimes effroyables s’ensuivit, la Brinvilliers eut des émules et des imitateurs dans les plus hautes régions de la ville et de la cour. Tout se découvrit à la suite d’un accident arrivé à Sainte-Croix. Celui-ci, la figure couverte d’un masque de verre, préparait ses poisons dans un laboratoire, lorsque subitement son masque se brisa. Suffoqué par des vapeurs mortelles, Sainte-Croix tomba sur son fourneau et exhala aussitôt son âme noire. Dans l’enquête faite par la justice sur les causes de cette mort, on mit la main sur une cassette contenant avec des fioles et des paquets de poudres, des lettres de la marquise qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les crimes commis. L’affaire dite des poisons éclata, effroyable et terrifiante, qui devait, à la suite de longues et romanesques péripéties, mener la Brinvilliers au bûcher. L’empoisonneuse s’était enfuie dans un couvent de Belgique où l’on ne pouvait la saisir; après des tentatives diverses, on lui expédia un bel agent déguisé en abbé qui obtint vite toute sa confiance et parvint un jour, fort galamment, à l’entraîner hors du couvent jusqu’à un carrosse dans lequel il la jeta de force, pour courir ensuite à toutes brides jusque sur le sol français.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE DE LA RUE SAINT-BENOIT DÉMOLIE EN 1850

La rue Vieille-du-Temple possède encore, récemment restaurée avec goût, la vraiment remarquable tourelle de l’hôtel Herouët, considérée souvent à tort comme un reste de l’hôtel Barbette, parce qu’elle touchait à l’hôtel Barbette qu’habita Isabeau de Bavière, et au sortir duquel fut assassiné le duc d’Orléans en 1409. D’après les recherches de M. Sellier, cette maison, construite probablement sur quelque ancienne dépendance du séjour Barbette, appartenait déjà à une demoiselle Herouët, lorsqu’en 1561 le séjour Barbette fut vendu par ses derniers propriétaires, les héritiers de Diane de Poitiers, pour être démoli peu d’années après. La tradition rapporte que l’un des assassins du duc d’Orléans, pris de remords, établit à perpétuité sur le lieu du crime une lampe allumée le soir dans une fenêtre grillée de cette tourelle. La tourelle étant bien postérieure au meurtre, les remords seraient venus bien tard à ce criminel, à moins que la fondation de la lampe du remords sur ce point n’ait été établie avant la construction de la maison et n’ait persisté ensuite.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE DE L’HOTEL DE FÉCAMP, RUE HAUTEFEUILLE, HABITÉ PAR SAINTE-CROIX

Cette tourelle de l’hôtel Herouët est aussi précieuse que celles du même temps qui flanquent l’hôtel de Sens. Plus bas dans la rue du Temple, la maison qui fait l’angle de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie porte sur cet angle une haute tourelle carrée dépourvue d’ornements. Elle est loin de valoir celles que le XVᵉ siècle nous a laissées, mais elle n’en donne pas moins une belle allure à la maison qui la supporte. Cette tourelle est datée de 1610, le cabaret à qui elle sert d’enseigne fait remonter sa naissance à 1690.

Un peu plus bas dans la rue du Temple, à propos d’enseigne, se trouve appliquée sur la façade d’une maison, l’enseigne de l’Orme Saint-Gervais provenant d’une maison de la place Saint-Gervais.

Ce fameux orme qui sans doute est pour quelque chose dans le dicton ironique: attendez-moi sous l’orme, était planté devant le portail de l’église Saint-Gervais; on l’avait entouré d’un banc toujours occupé par des flâneurs ou par les bonnes gens du quartier venant y goûter, après journée faite, le repos assaisonné de petites ou grandes nouvelles.

L’orme traditionnel de Saint-Gervais, pas toujours le même, car il vieillissait et mourait comme tout dans la nature, mais pour renaître bien vite, ombrageait cette étroite place de l’église depuis six ou huit siècles; en 1131 il était là déjà, Philippe, fils de Louis le Gros, passant à cheval sur la place, se cassa la tête près de lui, son cheval ayant pris peur d’un porc qui se jeta dans ses jambes.

Le XIXᵉ siècle ne respecte guère les antiques traditions, on le sait; il trouva encore à sa place le fameux orme parisien, mais, sans pitié pour ce monument végétal, Napoléon le fit raser.

Revenons aux tourelles, il en est une encore, carrée comme la tourelle de la rue du Temple, qui s’encorbelle à la maison du coin des rues Saint-Paul et des Lions-Saint-Paul, une haute et forte tourelle accrochée à un énorme pignon remarquable par sa masse, mais qui a dû perdre dans des ravalements successifs les ornements que ses constructeurs avaient pu lui donner. D’après M. Lefeuvre, là demeurait le médecin de Charles IX et de Henri III, peu après le percement de la rue des Lions sur les terrains de l’hôtel Saint-Paul.

La partie de l’hôtel dite hôtel de la Reine était derrière, entre cette tourelle et l’église Saint-Paul. Quant à la rue des Lions, on la nomma ainsi parce qu’elle traverse, dans les dépendances de l’hôtel Saint-Paul, l’emplacement de la ménagerie des rois, qui gardaient près de leur palais des cages pour lions, ours, sangliers et aultres bêtes étrangères et sauvaiges. La ménagerie royale en s’établissant plus tard au jardin du roi ou des Plantes ne fit que traverser la rivière.

Henri III eut sa ménagerie au Louvre: la chronique du temps rapporte qu’à la suite d’un rêve où il se voyait dévoré par ses lions et ses ours, il fit arquebuser tous ses pensionnaires, ce qui ne conjura pas le danger, car on lui expliqua aussitôt que les bêtes du songe étaient allégoriques et représentaient les dragons furieux de la révolte prêts à le déchirer, les factions de la très Sainte Ligue.

Nous trouvons maintenant encore une tourelle dans le quartier du Marais, celle de l’hôtel Lamoignon, tourelle carrée portée sur une trompe. Ensuite, plus de tourelles aux hôtels du XVIIᵉ siècle, plus d’encorbellements. Sous le règne de

[Pas d’mage disponible.]

CHARLOTTE CORDAY CONDUITE A LA SECTION DE L’ABBAYE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

la ligne droite, on ne songea guère à gracieusement accidenter la silhouette des constructions.

Le XVIIIᵉ siècle cependant, cherchant à donner un peu d’agréments aux lignes, a laissé en fait d’encorbellements la curieuse maison qui fait l’angle des rues de la Vrillière et Croix-des-Petits-Champs. Assez semblable à deux tours accolées dont on aurait fortement rogné la base, la maison avec ses corniches saillantes, ses espèces de frontons ondulés, conserve quelque prestance malgré les enseignes commerciales cachant en partie sa ceinture de balcons.

Outre les puits de carrefours assez nombreux, des fontaines aussi ornaient quelques places. La plus ancienne était celle des Innocents qui existait avant le XIIIᵉ siècle. La fontaine primitive avait-elle un caractère architectural, c’est fort probable. On dut la reconstruire au XVIᵉ siècle; appuyée à l’église des Innocents, elle donnait sur la rue Saint-Denis et sur la rue aux Fers. C’était, de par les talents réunis de Pierre Lescot et de Jean Goujon, un monument charmant orné des nymphes gracieuses que l’on connaît.

En 1786, à la suppression de l’église et du cimetière, on créa sur l’emplacement le marché des Innocents; alors, en remontant la fontaine, il fallut lui donner les deux faces qui lui manquaient, avec trois nymphes de plus, que le sculpteur Pajou traita dans la manière de Jean Goujon.

[Pas d’mage disponible.]

PORTE DE L’HÔTEL DE MIRAULMONT, RUE HAUTEFEUILLE (1895)

Il était fort pittoresque ce marché des Innocents et la fontaine en faisait superbement le centre; en 1865, on le supprima à son tour pour le remplacer par un square. Hélas! elle fait moins bien maintenant, la pauvre fontaine, sur les pelouses banales de ce jardin correct et bourgeois. Oh! les squares ridiculement bien peignés, que de monuments ils ont gâtés!

On connaît les noms et les emplacements de quelques-unes des fontaines d’avant la Renaissance, Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, de la place Baudoyer, des Filles-Dieu, etc., celle du prieuré Saint-Martin existe toujours ainsi que la fontaine Maubuée.

Celle-ci, reconstruite en 1734, fut ornée de sculptures bien abîmées aujourd’hui, au-dessus desquelles cependant un bel écusson de la ville de Paris subsiste malgré tout et laisse voir la nef parisienne sous forme de frégate marchant toutes voiles dehors.

Rien n’est resté, pas même un dessin, de la fontaine monumentale de la Trinité, près la porte Saint-Denis, cette fontaine qui jouait toujours son rôle dans les divertissements des entrées royales.

La fontaine primitive de la Croix-du-Trahoir a disparu aussi, mais elle a été remplacée par celle que nous connaissons. François Iᵉʳ reconstruisant en 1529 la croix ruinée du Trahoir, lui donna pour soubassement une petite fontaine octogonale qui formait le centre d’un petit marché, dans un carrefour pourtant fort étroit. La grande gêne qui en résultait pour la circulation fit déplacer cette fontaine en 1636; on l’appliqua contre un pavillon construit par le prévôt des marchands François Miron, pour recevoir les eaux de l’aqueduc d’Arcueil.

Au XVIIIᵉ siècle cette vieille fontaine tombant en ruines fut remplacée par celle que nous voyons aujourd’hui, construite sur les dessins de Soufflot.

Le carrefour de l’Arbre-Sec, avec sa fontaine et la croix du Trahoir, était un de ces vieux décors de l’histoire parisienne, fameux à bien des titres. Proche des Halles et du Louvre, au confluent de la rue Saint-Honoré, avec le fleuve humain coulant sur le Pont-Neuf, c’était un endroit vivant, bourdonnant et remuant et qui ne manquait pas de jouer son rôle aux jours d’émeute.

Si le bourreau y venait quelquefois accrocher ses clients à la potence qui faisait pendant à la vieille croix du Trahoir, le roi y passait aussi. Un jour, Henri III s’y rencontra avec Monsieur de Paris au moment où celui-ci allait pendre un pauvre diable. Le criminel à la vue du roi se débattit en criant grâce et le roi s’arrêta pour s’informer des méfaits du patient. Renseignements pris, le crime était vraiment trop notable pour que Sa Majesté pût faire acte de clémence; le roi, en haussant les épaules, continua son chemin en disant: Qu’on ne le pende point qu’il n’ait dit son In manus!... Le pendu récalcitrant jura qu’il se garderait bien de le dire, et voilà juges, greffiers et bourreaux bien embarrassés. On courut après le cortège royal pour exposer le cas et cette fois Henri III ne put faire autrement que d’octroyer sa grâce à ce criminel si avisé.

Le 21 juillet 1578, le mignon Saint-Mesgrin sortant du Louvre à onze heures du soir, fut chargé par une troupe nombreuse tout près du Trahoir et percé de trente-quatre coups mortels. Et, dit l’Estoile, «de ce meurtre n’en fut fait autre instance ou poursuite, tout favori du roi qu’il était, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise l’avait fait faire par le bruit qu’avait ce mignon d’entretenir sa femme». C’était d’ailleurs le frère de Guise, le duc de Mayenne, qui conduisait les assassins, le fait était connu.

Bien d’autres assassinats entre gens de qualité, en ce terrible XVIᵉ siècle et aussi après, ensanglantèrent ce carrefour ou ses environs. N’est-ce pas entre l’Arbre-Sec et la barrière des Sergents qu’en 1618 le chevalier de Guise, fils du duc de Guise, ayant formé le projet de tuer le maréchal d’Ancre pour prendre sa place dans les bonnes grâces de la veuve d’Henri IV, Marie de Médicis, et voyant ses plans déjoués par un avertissement donné à Concini, se vengea sur l’indiscret, qui était un vieux gentilhomme nommé le baron de Luz. Il le rencontra en carrosse rue de l’Arbre-Sec, le força à descendre de voiture et le tua d’un coup d’épée avant que le baron eût pu se mettre en garde. Le fils du baron ayant voulu venger son père, provoqua peu après le chevalier de Guise, qui, dit-on, se servit encore du procédé qui lui avait réussi et assassina le fils de la même façon que le père.

A la journée des barricades de la Fronde, dont le coadjuteur fait en ses Mémoires un si pittoresque tableau, le carrefour de l’Arbre-Sec eut sa bonne part d’émotions. Quelle journée mouvementée pour le coadjuteur frétillant d’ambition, et pour le quartier du Pont-Neuf!

[Pas d’mage disponible.]

MAISON NATALE DE MOLIÈRE A L’ENSEIGNE DU «PAVILLON DES CINGES», ANGLE DES RUES SAINT-HONORÉ ET DES ÉTUVES

Quand la sédition occasionnée par l’arrestation du conseiller Broussel est bien allumée et que le populaire en fureur bouscule les quelques troupes envoyées pour le contenir, le cardinal de Retz sort en rochet et camail pour aller trouver la reine, prend en passant le maréchal de la Meilleraye fort en peine au Pont-Neuf au milieu de l’émeute et arrive avec lui au Palais-Royal, suivi d’une foule criant: Broussel! Broussel! Il est d’abord mal reçu par la reine courroucée, par les courtisans qui essayent en s’en moquant de diminuer l’importance de cette sédition soulevée, disent-ils, par la nourrice du bonhomme Broussel,—lequel bonhomme avait quatre-vingts ans.

Anne d’Autriche furieuse déclara que plutôt que de rendre Broussel elle l’étranglerait de ses deux mains! Mais sur de nouveaux renseignements annonçant que l’émeute est à deux doigts de tourner en révolution, les courtisans qui tout à l’heure se moquaient ouvertement du coadjuteur, arrachent à la reine la promesse de la liberté de Broussel, promesse que l’on comptait bien d’ailleurs ne pas tenir une fois l’ébullition parisienne refroidie.

Munis de cette promesse, le coadjuteur et le maréchal repartent pour répandre la nouvelle dans la ville soulevée. Le maréchal de la Meilleraye, encore ému de ses embarras de la matinée et de la peine qu’il a dû se donner pour convaincre la cour, se fraie péniblement un passage dans la foule, à la tête de ses chevau-légers, et marche l’épée haute, s’époumonnant à dominer les vociférations populaires par le cri de vive le Roi, liberté à Broussel!

Mais en touchant à la rue de l’Arbre-Sec, l’épée qu’il brandit paraît une menace aux émeutiers, qui dans le tumulte ne saisissent point le sens de ses paroles. Le maréchal est pressé, menacé, des bras se lèvent contre lui, il se défend, il se fâche et abat un homme d’un coup de pistolet. A ce coup tout paraît gâté, l’escorte repoussée se débat et essaie de charger, les bourgeois allument la mèche de leurs arquebuses et la mêlée s’engage dans le carrefour bondé d’une foule hurlante.

Fort de la faveur des Parisiens le coadjuteur veut, pour arrêter la bagarre, interposer son autorité; il est renversé d’un coup de pierre et un garçon apothicaire lui appuie le canon de son mousquet sur le front, il va lui faire sauter la cervelle lorsque Retz, qui garde un grand sang-froid à cette minute terrible, se retourne et lui crie: «Ah! malheureux, si ton père te voyait!» Le garçon interdit à ce mot relève son mousquet, et le coadjuteur peut se faire reconnaître. On parlemente, Retz entraîné dans la foule traverse les quartiers soulevés et bientôt, suivi de trente ou quarante mille Parisiens criant, chantant, acclamant et menaçant, foule bariolée, bardée de vieilles cuirasses, hérissée de toutes les vieilles arquebuses et hallebardes de la Ligue, il reparaît devant le Palais-Royal avec la Meilleraye que son intervention à l’Arbre-Sec avait sauvé, et rentre avec lui chez la Reine pour renouveler ses instances en faveur de Broussel.

Ainsi chemin direct, sinon trait d’union entre le palais des rois et la maison du peuple, la rue Saint-Honoré, depuis que le Parisien s’émeut, et cela lui est arrivé assez souvent dans le cours des siècles, a servi de champ à bien des bagarres semblables. Il est peu de générations de Parisiens qui n’aient eu l’occasion de la voir parcourue par des bandes ayant pour objectif l’un ou l’autre de ces deux édifices ennemis, qui se regardaient depuis si longtemps par-dessus Paris bouillonnant.

Lorsque triompha l’édifice de la Grève où siégeait la commune de 93, la rue Saint-Honoré ne fut-elle pas aussi le chemin conduisant du tribunal révolutionnaire, tenant séance dans le palais de saint Louis, à la guillotine de la place Louis XV, dite alors de la Révolution et maintenant de la Concorde? Après les cortèges royaux, les convois des charrettes fatales.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE RUES HAUTEFEUILLE ET PIERRE-SARRAZIN

En ce siècle les habitants de la vieille rue y ont eu surabondance de spectacles: splendeurs impériales, défilés de soldats épiques revenant, harassés de victoires, de toutes les contrées d’Europe avec le fulgurant empereur en tête; bandes insurgées criant Vive la Charte, vive Orléans, vive la République ou vive la Commune! comme leurs pères avaient crié: vive Bourgogne, vive Guise ou vive la Ligue!

Le dernier défilé de ce genre, nous l’avons vu nous-même le 22 mai 1871 au matin, c’était la débâcle des soldats de la Commune surpris au petit jour aux remparts de Passy et refluant en désordre le long des boutiques se fermant à la hâte...

Encore un souvenir cependant à notre carrefour de l’Arbre-Sec. Molière fut un de ses enfants. Nous avions à Paris pour le grand poète comique, deux maisons natales, une rue de la Tonnellerie aux Halles, et une rue des Étuves-Saint-Honoré en face de la croix du Trahoir, et deux maisons mortuaires rue de Richelieu. Des plaques en font encore foi.

C’était vraiment beaucoup. Il n’y a plus guère de doute maintenant. Les recherches des moliéristes semblent avoir définitivement prouvé qu’en 1622, au moment de la naissance de l’enfant qui devait être Molière, le tapissier Jean Poquelin avait quitté la rue de la Tonnellerie et occupait la maison faisant le coin de la rue des Étuves et de la rue Saint-Honoré. Dans tous les cas, Molière y a passé son enfance.

En ce temps la rue des Étuves, aujourd’hui rue Sauval menant à la Bourse du commerce, aboutissait aux jardins de l’hôtel de la reine Catherine de Médicis. La maison Poquelin était une construction à pans de bois apparents, déjà vieille de plus d’un siècle, décorée sur l’angle d’un beau poteau sculpté jusqu’au toit; ce poteau cornier figurait un arbre après lequel grimpait une troupe de singes, se contorsionnant, grimaçant et croquant des pommes. Le tapissier en avait tiré son enseigne: au pavillon des cinges. On a pu voir encore ce poteau des singes au commencement de notre siècle, la maison ayant vécu jusqu’en 1802.

Quant aux deux maisons mortuaires rue de Richelieu 34 et 40, il paraît que la dernière seule a droit à la plaque relatant la mort de Molière le 6 février 1673.

[Pas d’mage disponible.]

TOURELLE PLACE DE L’HOTEL DE VILLE, DÉMOLIE EN 1850

Grâce à l’intervention du roi près de l’archevêque de Paris, la dépouille du grand comédien put s’en aller reposer en terre sacrée. On l’enterra à sept heures du soir dans le cimetière de la petite église Saint-Joseph, bâtie à l’angle des rues Montmartre et du Temps-Perdu, maintenant Saint-Joseph. Une grande pierre recouvrait la tombe et sur cette pierre la veuve de Molière fit charitablement, dans un hiver rigoureux, allumer de grands feux pour un chauffoir public.

[Pas d’mage disponible.]

ENTERREMENT DE MOLIÈRE AU CIMETIÈRE SAINT-JOSEPH, RUE MONTMARTRE

A la Révolution on créa un marché sur l’emplacement de l’église et du cimetière; nous avons vu il y a peu d’années démolir ce marché Saint-Joseph, et retirer des fouilles des tombereaux d’ossements, parmi lesquels peut-être les os et le crâne de Molière. Alas, poor Yorick!

[Pas d’mage disponible.]
FRONTON DE L’HÔTEL SALÉ. ÉTAT ACTUEL

CHAPITRE IX

LA PLACE ROYALE ET LE MARAIS


AU CARROUSEL DE LA PLACE ROYALE

Le dernier tournoi.—Fêtes au palais des Tournelles.—La lance de Montgommery.—Le combat des Mignons.—Fondation de la place Royale.—Le carrousel d’inauguration.—Les raffinés d’honneur et la manie des duels.—L’hôtel Sully.—M. de Mayenne.—L’hôtel Lamoignon.—Les logis de Gabrielle d’Estrées.—Zamet.—Les ruelles.—Précieuses et Alcôvistes.—Poètes et beaux esprits.—Mᵐᵉ de Sévigné à Carnavalet.—Marion Delorme et Ninon de Lenclos.—Le malade de la Reine.—Mᵐᵉ Scarron.—L’hôtel de Beauvais.—Théâtres et jeux de paume.—Le Roi des Halles.—L’hôtel Salé.—Hôtels de grands seigneurs et de Parlementaires.—Grandes portes et frontons sculptés.

JUSQUE vers la fin du XVIᵉ siècle la grande muraille de Charles V enferma, entre la Bastille et le Temple, de vastes terrains non bâtis; les quartiers du Marais et de la future place Royale, ces quartiers qui devaient bientôt devenir le centre du Paris aristocratique, restèrent en jardins, en cultures de maraîchers, entremêlés de quelques hôtels, de couvents en certain nombre, de maisons de repenties.

La lance de Montgommery en frappant Henri II dans le dernier tournoi chevaleresque fut comme la baguette magique qui donna le signal de la transformation, bien lente il est vrai.

Le palais des Tournelles avait succédé comme demeure royale à l’hôtel Saint-Paul, le vieil hôtel des grands esbattements; la cour occupait, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine, juste sous la Bastille, le vaste palais ceint d’une muraille que flanquaient de place en place les tournelles ou tourelles qui lui avaient valu son nom.

[Pas d’mage disponible.]

HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA RUE SAINT-ANTOINE. ÉTAT ACTUEL

Des lices, un champ clos pour tournoyer tenaient un large espace bordé de bâtiments à galeries. Les grandes joutes chevaleresques données en 1559 à l’occasion des accordailles de la fille du roi avec Philippe II d’Espagne et des noces de Marguerite, sœur du roi, avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie, coûtèrent la vie au roi de France et au palais des Tournelles.

Le tournoi fatal, dans des lices spécialement établies entre la Bastille et le Palais, dura quatre jours. A la fin du quatrième jour, le roi ayant déjà rompu quelques lances, voulut malgré l’avis de certains seigneurs saisis d’un vague pressentiment, courir une dernière joute et tenter de faire vider les arçons à Montgommery, capitaine de sa garde écossaise, «grand et raide jeune homme» qu’il avait déjà ébranlé une première fois. Le choc eut lieu; par malheur, Montgommery oublia de jeter aussitôt sa lance rompue; le bois de cette lance donna dans la visière du roi et s’enfonça dans un œil.

Le roi tomba de son cheval à moitié mort déjà.

Malgré toute la science des premiers chirurgiens, et bien qu’on eût fait toutes les expériences et essais possibles sur les têtes de quatre criminels décapités au Grand Châtelet, on ne put retirer les esquilles logées dans le cerveau et, après dix jours d’horribles souffrances, Henri II trépassa, à peine âgé de quarante-trois ans.

Catherine de Médicis prenant les Tournelles en horreur, les quitta sur-le-champ et finit par obtenir de Charles IX en 1563 un arrêt de démolition.

Cette démolition se fit très lentement, les Tournelles restèrent longtemps à l’état de ruines dont on ne savait que faire, entourées de terrains vagues où se tint même un marché aux chevaux. Les événements n’étaient guère favorables, la Ligue et la guerre civile donnaient d’autres sujets de préoccupations aux rois qui se succédaient sur un trône en état de démolition aussi.

L’autorité royale rétablie sous Henri IV, les dernières ruines des Tournelles disparurent définitivement. Alors par la création de la place Royale avec son carré de bâtiments d’une si belle ordonnance, le quartier aristocratique en formation prit tout à coup une grande et noble allure et conquit avec la vogue son renom d’élégance et de gentilhommerie cavalière.

Les raffinés Louis XIII, les belles dames et les gens de qualité, les précieux et les précieuses se donnant rendez-vous sous les arcades, allaient en faire le centre du Paris élégant, et succéder aux maquignons et aux maraîchers chassés de leurs terrains où poussaient maintenant au lieu de choux de magnifiques hôtels.

Mais pendant que les Tournelles étaient encore en l’état de ruine à demi démolie, sur le terrain de la future place Royale, emplacement de l’ancienne grande cour du palais et alors marché aux chevaux, eut lieu en 1578 le fameux duel des mignons d’Henri III.

Un jeune gentilhomme attaché aux Guises, Charles d’Entragues, le bel Entraguet, ayant, dans l’enceinte même du Louvre, insulté publiquement Quélus l’un des mignons du roi, une rencontre fut arrêtée pour le lendemain 29 avril à cinq heures du matin, au marché aux chevaux. Quélus avait pris pour seconds Maugiron et Livarot, autres mignons du roi, Entraguet amenait Riberac et Schomberg; c’étaient de très jeunes gens tous les six et qui n’avaient même pas tous atteint leur vingtième année.

L’animosité était si grande alors entre guisards et royaux que le combat s’engagea furieusement tout de suite, aux cris de «Vive le roi!» et de «Vive Guise!» Or, Quélus n’avait que son épée.—Tu as une dague et je n’en ai point! dit-il à son adversaire quand ils tombèrent l’un sur l’autre.

—Tu as donc fait une grande sottise de l’oublier au logis! lui répondit Entraguet en ferraillant.

Et le malheureux Quélus eut bien vite la main gauche «toute découpée de plaies» en parant les coups avec le bras faute de dague. Bientôt Maugiron et Schomberg roulèrent à terre tués raides; leurs adversaires victorieux, Riberac et Livarot n’en valaient guère mieux.

Quélus couvert de sang luttait encore; après s’être longtemps défendu, il ne tomba que criblé de dix-neuf blessures; tandis qu’Entraguet s’en tirait avec une simple écorchure.

Riberac mourut le lendemain, Livarot fut six semaines en danger. Quant à Quélus, dans l’hôtel de Boissy où il avait été transporté, il mit trente-trois jours à mourir, soigné par les chirurgiens du roi et par le roi lui-même qui venait passer les journées à son chevet.

Ce XVIᵉ siècle, quel temps d’énergie surexcitée! et ces enragés ferrailleurs n’étaient que des adolescents efféminés, des mignons de cet étrange Henri III, et ils avaient déjà fait leurs preuves, si sérieusement que Maugiron en était borgne, ayant eu l’œil crevé à seize ans au siège d’Issoire. Cela fait penser aux débuts du terrible Montluc, à peu près au même âge, se lançant à corps perdu dans un trou de brèche à l’assaut d’une bicoque du Piémont, tombant sous les arquebusades à bout portant, accroché par une jambe par ses compagnons qui le tirent de là en lui cassant cette jambe et plusieurs côtes.

Henri III éleva à Quélus et Maugiron, réunis à Saint-Mesgrin tué rue Saint-Honoré, un tombeau magnifique dans Saint-Paul, avec des inscriptions où sa douleur s’épanchait en vers et en prose. Saint-Foix dans ses Essais sur Paris donne, entre autres, l’étrange épitaphe de Maugiron, gravée sur le tombeau détruit en 1588 par les ligueurs:

La déesse Cyprine avait conçu des Cieux,
En ce siècle dernier, un enfant dont la vue
De flammes et d’éclairs était si bien pourvue
Qu’Amour, son fils aîné, en devint envieux.
Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux
Le gauche lui creva, mais sa main fut déçue
Car l’autre qui était d’une lumière aiguë
Blessait plus que devant les hommes et les Dieux.
Il vint en soupirant s’en complaindre à sa mère;
Sa mère s’en moqua; lui tout plein de colère
La Parque supplia de lui donner confort
La Parque, comme Amour en devint amoureuse;
Ainsi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse,
Et vaincu par l’Amour et vaincu par la mort.

C’est seulement en 1605 que disparurent les dernières ruines du palais des Tournelles et avec elles les restes de ses jardins. Sur cet emplacement abandonné, qui peu à peu prenait un aspect misérable et devenait, par sa population sordide, une vraie cour des miracles, Sully avait fait décider par Henri IV la création d’une vaste place carrée qu’on appellerait place de France et sur laquelle viendraient aboutir huit grandes rues destinées à porter des noms de huit provinces. Le temps manqua au Béarnais pour exécuter complètement le projet de Sully, la place seule fut achevée et encore seulement au commencement du règne de son successeur, en 1612.