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HÔTEL LA VIEUVILLE, RUE SAINT-PAUL (1895)

La place Royale par sa noble et symétrique ordonnance, ses arcades ininterrompues, ses pavillons réguliers aux immenses combles, ses grandes lignes, son heureux mélange de pierres et de briques demeure un spécimen complet et précieux de l’architecture des commencements du XVIIᵉ siècle.

Sur les deux grands côtés du rectangle, deux hauts pavillons dominent les autres, l’un ouvrant sur la rue de Birague par trois larges arcades, du côté de la rue Saint-Antoine, est le pavillon du Roi; il porte d’ailleurs pour le rappeler, au fronton de la fenêtre centrale du principal étage, le buste du bon Henri à la barbiche souriante. Le pavillon qui lui fait face, ouvert également par trois arcades, s’appelle le pavillon de la Reine.

Henri IV bâtit lui-même la face méridionale, côté du pavillon du roi, et l’on raconte qu’il venait souvent, comme un particulier qui se livre à la bâtisse, surveiller ses maçons, dont il ne devait malheureusement pas voir l’œuvre achevée. Les terrains des autres faces avaient été mis en adjudication, à charge pour les acquéreurs de bâtir aussitôt suivant les plans arrêtés. Grands seigneurs et riches parlementaires s’étaient disputé les terrains. Le quartier était lancé. En même temps que les hôtels de la place Royale sortaient de terre, d’autres constructions s’élevaient rapidement aux alentours, sur tous les emplacements libres, couvrant le vieux Marais de logis princiers, de beaux hôtels aristocratiques.

Les somptueux logis de la place Royale aux majestueux appartements d’une seigneuriale hauteur de plafonds, ouvrant au-dessus des arcades leurs balcons ventrus, eurent parmi les premiers occupants les Rohan-Guémenée, le marquis de Vitry, le maréchal de Lavardin, le marquis de Tresmes, le duc de Chaulnes, etc... On y vit plus tard les Rohan-Chabot, le marquis de Dangeau, le duc de Richelieu et bien d’autres parmi les noms les plus illustres. Un seul hôtel est resté depuis la fondation jusqu’à nos jours dans la famille de l’acquéreur primitif, c’est l’hôtel d’Escalopier, au numéro 25.

Bientôt trois siècles se sont écoulés depuis ces temps, la place Royale n’a plus cette brillante population qui faisait de ce vaste carré rouge et blanc quelque chose comme une immense cour de château, les nobles seigneurs se sont envolés, mais elle a gardé son grand air. Cette douairière ne vieillit pas trop et se défend contre les atteintes du temps. Ses hôtels ont à l’intérieur gardé de beaux restes de leur splendeur, et conservé extérieurement leurs vieux balcons.

Parmi ceux que des noms particulièrement grands recommandent, il convient de citer l’hôtel portant aujourd’hui le numéro 1 bis et l’hôtel numéro 6. Au premier de ces hôtels naquit Mᵐᵉ de Sévigné. Le second, qui fut primitivement l’hôtel Guéménée, vaut par la majesté du génie une demeure royale, illustre entre les plus illustres, car il fut le logis de Victor Hugo de 1830 à 1852. Aux grands jours de la place Royale, en ce même hôtel vécut la belle Marion Delorme, dont le souvenir devait inspirer au poète un de ses plus beaux drames.

Ainsi habitée par les plus grands seigneurs, devenue en quelques années le plus aristocratique carré du sol parisien, la place Royale toute fraîche voit affluer sous ses arcades toute la fleur de Paris, les brillants cavaliers, les seigneurs à la moustache galamment retroussée en barbe de chat, le col encadré dans les grands rabats, de la dentelle au cou, de la dentelle aux bottes, relevant avec l’épée les pans de leurs manteaux brodés et soutachés, et toutes les belles dames de la cour et de la ville, femmes de qualité ou beautés à la mode, recevant ou lançant les œillades, presque toutes la figure cachée sous un masque qu’elles retiennent par un bouton de verre dans un coin de la bouche.

C’est un vivant tableau d’Abraham Bosse que cette place Royale des premiers temps; tous les personnages du graveur et les gentilshommes de Callot, toutes les élégances du temps rencontrent sous les arcades ou sous les tilleuls de la place, les gens de robe d’allure plus grave et les gens de finance. Parmi ces jeunes cavaliers au large feutre empanaché circulent de vieilles barbes engoncées dans les fraises à l’ancienne mode, vieux compagnons des longues chevauchées du feu roi, ou de non moins vénérables barbes d’échevins et de parlementaires, épaves de la Très Sainte Ligue, des gens trempés au feu des terribles luttes religieuses, d’anciens ligueurs apaisés, oublieux des vieilles passions.

De temps en temps dans le bourdonnement des causeries et des rires scandés par des bruits d’éperons, un mouvement se produit, on s’arrête, on se hausse pour voir, on s’incline pour saluer, c’est le siècle défunt qui passe, c’est Maximilien de Béthune, M. le duc de Sully, grave et imposante figure à belle barbe blanche, marchant cérémonieusement entouré de ses gardes et de ses gentilshommes, et rentrant en son hôtel de la rue Saint-Antoine, qui touche par les jardins à un angle de la place Royale.

Cette place qui devait sa naissance au tournoi d’Henri II, le dernier tournoi chevaleresque marquant la fin des gendarmes aux lourdes armures et de toute l’antique et majestueuse ferraille des combats, avait été inaugurée en 1612, à l’occasion des fiançailles du petit Louis XIII avec Anne d’Autriche, par un grand carrousel, tournoi théâtral et galant où le clinquant, les rubans et les plumes remplaçaient les armures, la lance et les masses d’armes.

Tout le pourtour de la place avait été garni d’immenses estrades et de pavillons merveilleusement décorés et pavoisés, destinés à recevoir la cour et tout ce que Paris renfermait de gens de qualité ou de notables. Au centre la lice était gardée par les mousquetaires et les Suisses, sous les ordres du duc d’Épernon. Les tenants de ce tournoi pour rire étaient les ducs de Guise, de Nevers, de Bassompierre, de Chevreuse et le marquis de la Châtaigneraie, caracolant à la tête de cinq cents gentilshommes qui luttaient de somptuosité dans les costumes et les équipages et qui s’évertuaient en inventions fastueuses de toute sorte.

Le sujet de ce pas d’armes inauguratif, réglé comme un ballet, était des plus galants. Sur un côté de la place avait été élevé un château fort à tourelles joyeusement pavoisé, le palais de la félicité que devaient défendre contre tout venant les tenants du carrousel, les chevaliers de la Gloire, dénommés Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant, assistés par plusieurs escadrons de non moins brillants gentilshommes, les chevaliers du Lys, à la tête desquels marchait le duc de Vendôme, les chevaliers de la Félicité commandés par le duc de Retz, les chevaliers de l’Univers, les chevaliers du Soleil, conduits par le prince de Conti sous le nom d’Aristée, les deux Amadis, Persée, plus un certain nombre de preux de romans de chevalerie, bizarrement mélangés de chevaliers romains, de nymphes de Diane représentées par de jeunes gentilshommes, plus une interminable suite de hérauts d’armes, d’archers, d’estafiers, de pages, d’écuyers, d’esclaves, etc...

On devait y voir même les Quatre Vents, mais ils ne se trouvaient plus par malheur qu’au nombre de trois, le Vent du Nord, c’est-à-dire le chevalier de Balagny, dit Balagny le brave, bretteur fameux par nombre de duels heureux, ayant eu la malechance de se faire tuer l’avant-veille dans une dernière querelle.

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UN PANNEAU DE LA GRANDE PORTE DE L’HOTEL SAINT-AIGNAN 71, RUE DU TEMPLE

Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses, terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux incendies».

Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces raffinés d’honneur, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!

La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de rémission.

Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris en pleine place Royale et en plein jour.

Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi, à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux côtés de son ami.

Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.

C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de Chantal fut tué dans le combat.

Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les

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LE DUEL DE BOUTEVILLE-BEUVRON, SUR LA PLACE ROYALE, EN 1627

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

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L’HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA COUR

racines de ce mal si invétéré dans le royaume, le roi a cru être obligé en conscience et devant Dieu et devant les hommes, de laisser le cours libre à la justice en cette occasion».

Ce terrible exemple refroidit un peu les têtes trop chaudes de la jeune noblesse. Bouteville habitait l’hôtel de Royaumont, rue du Jour, sous l’église Saint-Eustache, hôtel bâti pour les abbés de Royaumont et qui existe encore aujourd’hui, occupé par un magasin de faïences; il en avait fait une véritable académie de bretteurs, non pas seulement friands de lame, mais bien possédés de la fringale de l’épée.

En 1639 une statue de Louis XIII fut érigée par Richelieu au milieu de la place Royale qui n’était délimitée alors que par un carré de barrières. La monture royale était, ainsi que le cheval de bronze de Henri IV au Pont-Neuf, un cheval d’occasion qui avait déjà dû servir pour une statue de Henri II projetée par Catherine de Médicis sur cette même place.

Le cavalier, paraît-il, valait moins comme art que le cheval: on le trouvait grotesque. Louis XIII était représenté avec le bâton de commandement en main, une nuit d’audacieux satiristes en action lui enlevèrent ce bâton. Le cardinal, en dressant cette statue au roi pour le compte duquel il gouvernait, avait chargé les inscriptions du piédestal de préciser un peu indiscrètement son rôle. La dédicace le donnait déjà à entendre:

«Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand, très invincible Louis le juste XIIIᵉ du nom, roi de France et de Navarre, Armand, cardinal et duc de Richelieu, son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, etc...»

En réponse à cette dédicace, un sonnet de Desmarets faisant parler Louis XIII, disait sur l’autre face:

Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits
Porta de toutes parts mes armes et mes lois
Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire...

Cheval et cavalier, en 92, furent envoyés à la fonte par la Révolution. Une autre statue équestre les remplaça sous la Restauration.

A cette belle place Royale, dont le nom seul fait revivre tant de choses et qui, restée complète, intacte, nous représente toute cette époque, on a infligé le nom de place des Vosges; on peut se demander ce que ces montagnes viennent faire ici, la raison en est qu’en 93 ou 94, pour récompenser le département des Vosges d’avoir achevé le premier de payer ses contributions, on inscrivit ce nom sur les plaques à la place du nom historique. Il est fort louable de payer ses impôts avec exactitude, mais la débaptisation de la pauvre place n’en est pas moins ridicule.

Le grand ministre du grand Henri, le duc de Sully, qui survécut trente années à son roi, ne fit point bâtir l’hôtel de Sully, ce vaste hôtel de magnifique architecture, qui demeure assez mélancolique dans sa pompe seigneuriale au fond de sa grande cour toujours silencieuse si près de la rue bruyante et populaire, à deux pas du remuant faubourg Saint-Antoine, où se ralluma le feu des révolutions juste deux siècles après la pacification de la France par le roi et le ministre. Sully n’est pas le constructeur de cet hôtel et pourtant, comme il est bien dans le caractère du ministre, avec sa solennité, son ornementation abondante mais lourde, cet aspect ordonné, solide et massif qui respire la noblesse et la gravité, avec une certaine dose de morgue; comme cette façade grise d’une noblesse imposante, mais pesante et morose, évoque puissamment la grande figure de Sully vieillissant dans l’inaction et dans l’ennui solennel!

Et pourtant, ce cadre tout à fait digne de lui, Sully l’aurait acheté, sinon tout fait du moins fort avancé, d’un sieur Gallet, riche financier, spéculateur et joueur, qui en avait gagné, disait-on, le terrain d’un coup de dés heureux. Ce terrain était un morceau des Tournelles, là-dessus en 1624 le très riche Gallet fit édifier par Jean Androuet du Cerceau l’hôtel que nous voyons et peu de temps après, en 1627, la construction n’étant pas achevée, Gallet ruiné vendit à un acquéreur qui recéda au vieux ministre en 1634 l’hôtel non encore terminé. Il y a encore incertitude sur tout cela. On se représente assez peu un financier à la fortune peu assise édifiant un pareil hôtel tandis que Sully semble en être le maître naturel.

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TOURELLE DE L’HÔTEL LAMOIGNON

Le style, d’ailleurs, retarde un peu sur l’époque de Louis XIII, comme l’homme et en 1630 il en est resté à Henri IV. Bossages, riches encadrements et frontons de fenêtres, lucarnes énormes et robustes consoles, la façade est très décorée; de grand bas-reliefs, un Hercule et un Bacchus ornent les trumeaux du premier étage au-dessus de l’entrée. Cette façade principale au fond de la cour est précédée d’un fossé sur lequel est jeté un pont que gardent deux espèces de sphinx Renaissance. Aux bâtiments en retour sur la cour, toujours même décoration, mêmes robustes lucarnes, et de grands bas-reliefs de nymphes et de déesses.

Derrière est un jardin qui va rejoindre la place Royale, l’aspect de ce côté est aussi bien XVIIᵉ siècle, ce ne sont que grands murs à vieille décoration, antiques bâtiments par-dessus lesquels se profilent les grands toits des maisons de la place. De tout l’hôtel, la façade sur la rue Saint-Antoine seule a été modifiée; entre les deux gros pavillons à larges frontons arrondis, à fenêtres colossales, le grand portail d’entrée voûté à caissons, jadis couvert d’une simple terrasse, a été surmonté d’un bâtiment d’une hauteur égale à celle des pavillons, ce qui a bouché la cour, supprimé la vue à la façade du fond et donné à cette cour un air de froide tristesse.

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PAVILLON DE L’HÔTEL LAMOIGNON AVEC LES CROISSANTS DE DIANE AUX FRONTONS. ÉTAT ACTUEL

Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux, Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire, il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant ce monde six mois à peine avant Richelieu.

Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue, tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.

Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets auxquels il oubliait de payer leurs gages:—Des gages! C’est à vous à vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez!

L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.

Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.

Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.—Monsieur le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare incapable de réussir jamais dans la magistrature!...

La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré l’anagramme flatteur: Je charme tout, fut de toute façon figure bien moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée, elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.

Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et «seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus», pêchés en eaux troubles pendant les guerres civiles.

Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette racine de son cœur, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée—Henri le savait pour y avoir fait souvent quelques parties clandestines—logis fort agréable et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs à la future reine.

Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint, Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la ramener à l’hôtel.

Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond, les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «elle n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis». On la porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir, terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.

Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis, qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.

Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier, l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:

Cy gist une chatte jolie
Sa maîtresse qui n’aima rien
L’aima jusqu’à la folie
Pourquoi le dire? on le voit bien.

Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps, le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en 1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles, il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, ce qui parut une chose absolument inouïe.

Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis, son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel, par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le général Bonaparte.

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MAISONS RUE GALANDE, 1895

La tradition fait passer aussi Gabrielle d’Estrées mais sans nulles preuves, rue des Gravilliers, 69, rue du Four-Saint-Germain dans une maison qui porta ensuite l’enseigne de la chaste Suzanne; elle lui donne aussi une maison rue Galande, façade de belle apparence, logis respectable jadis, tombé aujourd’hui au dernier rang des bouges. Pauvre rue Galande, dont les morceaux encore respectés par les nouvelles voies alignent encore quelques très beaux pignons, qui se douterait aujourd’hui à voir ses assommoirs sinistres, ses louches repaires, qu’elle fut jadis rue écolière très docte, rue de robe, où les régents de collège voisinaient avec les magistrats, les conseillers au Parlement. Des Lamoignon y demeurèrent avant d’aller s’installer à l’ancien hôtel d’Angoulême. Triste décadence.

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ENTRÉE DE L’HÔTEL DE CÉSAR DE VENDÔME, RUE DE MOUSSY, DÉMOLI EN 1893

Pour en revenir à Gabrielle d’Estrées, la chronique parisienne la gratifie encore de quelques logis, entre autres d’une maison rue Brantôme, jadis propriété des nonnes de Montmartre, dont une abbesse qui gouverna fort longtemps l’abbaye était sa cousine Marie de Beauvilliers, simple nonnain au temps du siège de Paris par Henri IV, et qui précéda Gabrielle dans le cœur du Vert Galant. Le dernier logis de la belle fut cette maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois habitée par Mᵐᵉ de Sourdis, sa tante, où elle se fit transporter dans sa cruelle agonie.

Un peu en dehors du quartier du Marais, près de la Grève et du Monceau Saint-Gervais, César duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, eut sa résidence dans un hôtel du XVIᵉ siècle qui allait de la rue Bourthibourg à la ruelle de Moussy, sur laquelle ouvrait la grande porte. Vieux quartier et bien vieux murs tombant aujourd’hui un à un. Quand le démolisseur fait sa trouée dans toutes ces ruelles serrées, l’éventrement des vieilles façades, enlaidies par les replâtrages ou la décrépitude, laisse apparaître souvent de vieux ornements salis, de fines sculptures ou des traces d’or aux vieilles poutres, des escaliers à rampes de fer forgé ou bien à gros balustres de bois, des armoiries parfois, donnant de nobles origines à ces logis tombés en roture d’abord, puis en misère. Nous avons vu disparaître l’hôtel de Vendôme, et récemment en 1893 on a démoli la belle entrée qui avait survécu un peu à l’hôtel, une large porte où restaient des sculptures et une énorme serrure, entrée surmontée d’une galerie encorbellée sur de belles consoles.

Dans notre quartier de la Place Royale, un hôtel fameux tire son illustration principale d’une femme dont il ne porte pas le nom d’ailleurs; c’est l’hôtel Carnavalet, tout rempli du souvenir de la femme à la plume d’or, de la marquise de Sévigné, née place Royale près du Pavillon du roi. Sur des terrains maraîchers du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, fondé après la bataille de Bouvines par les sergents d’armes du roi «qui pour lors gardaient le pont de Bouvines», le président au Parlement, Jacques des Ligneris construisit vers 1550 une superbe demeure, œuvre de Pierre Lescot et Jean Bullant décorée par Jean Goujon, demeure que la mort lui fit quitter à peine achevée. La maison fut alors acquise par la marquise veuve de Kernevenoy qui lui imposa son nom breton francisé en Carnavalet. Le marquis de Kernevenoy avait été en son vivant premier écuyer de Henri II, gouverneur du futur Henri III, un vaillant soldat de Montcontour, dit M. Jules Cousin en son étude sur l’hôtel. Mᵐᵉ de Carnavalet qui vécut fort longtemps en ce logis a, pour armes parlantes, laissé un masque de carnaval au-dessus de l’ancien écu aux armes disparues des Ligneris, dans le tympan de la porte d’entrée.

Au milieu du XVIIᵉ siècle, la finance s’installa dans l’hôtel avec l’intendant Claude Boislève, un des subordonnés de Fouquet. La finance ne pouvait se contenter de l’hôtel bâti par M. des Ligneris, il lui fallait un somptueux logis à la nouvelle mode. Ce fut le château de Vaux de l’ami de Fouquet; il fit agrandir, surélever ou reconstruire l’édifice ancien par François Mansard, changea toutes les dispositions de ce qu’il conservait, et fit ajouter aux grandes figures sculptées par Jean Goujon une nouvelle série de bas-reliefs.

Les travaux achevés, les fastueux appartements préparés, survinrent l’arrestation et la ruine de Fouquet entraînant l’effondrement de Boislève. Le financier jeté en prison aussi, l’hôtel fut confisqué et vendu au nom du roi. Un conseiller au Parlement l’acheta et en 1677 il eut la gloire d’avoir pour locataire notre illustre marquise, heureuse de s’installer au centre du beau quartier, dans les splendeurs préparées par le financier avec les bénéfices de la maltote. «Enfin nous avons notre chère Carnavalette, écrit-elle après des négociations laborieuses, le bel air, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier!»

Toute la famille tient à l’aise en ce vaste logis, la marquise, son fils, les Grignan quand ils ne sont pas en Provence, son oncle, l’abbé de Coulanges, «le bien bon,» etc... Et pendant une vingtaine d’années Mᵐᵉ de Sévigné habite sa Carnavalette qu’elle ne quitte que certains étés pour les Rochers, son château de Bretagne sous Vitré, ou pour aller voir sa fille à Grignan.

Marie de Rabutin-Chantal avait épousé en 1644, à dix-huit ans, le marquis de Sévigné, fort mauvais sujet qui la délaissa pour Ninon de Lenclos et alla peu après pour les beaux yeux de quelque autre se faire tuer en duel. Restée veuve de bonne heure et très jolie veuve, Mᵐᵉ de Sévigné se consacra tout entière à ses deux enfants, un fils ressemblant quelque peu à son père, une fille qui épousa M. de Grignan, gouverneur de Provence. La séparation de la mère et de la fille nous a valu la plus grande partie de cette correspondance merveilleuse, chronique vivante, spirituelle et légère de Paris et de Versailles, miroir fidèle de la société au temps du grand roi et qui nous rend au naturel tant et tant d’illustres ou de gros personnages. De toutes ces lettres exquises, une grande partie a été écrite ici, dans ces salons où se trouve aujourd’hui la bibliothèque du musée.

Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe, legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France. Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui attend tous

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Mᵐᵉ DE SÉVIGNÉ A L’HÔTEL CARNAVALET

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au contraire, indépendamment des richesses mobilières du musée, puisque aux richesses architecturales de l’immeuble, d’autres richesses sont venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon, particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée, Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures, ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des transformations et adaptations diverses et des changements de goût, depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation de sa fille, fait enlever des «antiquailles» de cheminées du XVIᵉ siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées ailleurs des démolitions parisiennes.

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MAISON DE LA RENAISSANCE, RUE SAINT-PAUL DÉMOLIE VERS 1840

Tout cela est plein maintenant et déborde. Vieux souvenirs parisiens, précieux vestiges d’autrefois, estampes et tableaux, reliques de nos ancêtres, curiosités de toutes sortes et de toutes les époques mais plus particulièrement de la Révolution, objets divers parlant si éloquemment des temps tragiques, toutes les pièces du musée sont dignes de l’écrin et le moment va venir où il faudra l’agrandir.

Derrière le grand corps de logis est l’ancien jardin de l’hôtel. Les galeries qui l’entourent abritent des fragments de sculptures et relient de beaux débris d’édifices parisiens atteints par les démolitions, rapportés et reconstitués ici autour de cette charmante cour fleurie, au parterre de broderies dessiné dans le style des jardins d’autrefois.

L’un de ces débris d’édifice est la façade de l’ancien bureau des drapiers autrefois rue des Déchargeurs, construit sous Louis XIII, arrivé jusqu’à nous très abîmé, mais restitué aussi fidèlement que possible, avec son grand écusson représentant le vaisseau de Paris en gros navire de commerce toutes voiles dehors, sous un fronton supporté par de puissantes cariatides.

En face, le joli pavillon Renaissance ouvert par une large arcade sur la rue des Francs-Bourgeois, c’est le vieil arc de Nazareth, très élégant débris de l’ancien palais de justice rapporté de la vieille impasse de Nazareth, autrefois de Galilée, qui s’appelait ainsi, de même que la rue de Jérusalem, en souvenir des pèlerins de Terre Sainte ici logés dans des bâtiments spéciaux du palais de saint Louis.

L’arc avait été élevé sous Henri II pour relier des bâtiments de l’ancienne et admirable chambre des comptes de Louis XII. Une magnifique grille, du temps d’Henri II aussi, complète cette superbe porte du musée parisien où tant de curieuses choses sont à signaler.

Aux beaux jours du quartier du Marais, si la place Royale eut ses raffinés d’honneur, bravant les édits et la rigueur du terrible cardinal, elle eut aussi ses Précieux et ses Précieuses, belles dames, gens de qualité ou gens de lettres, se rencontrant sur la place aux promenades de l’après-midi, se retrouvant ensuite dans les salons ou dans les ruelles des hôtels du quartier. Tout le grand siècle se promena sous ces arcades et leur resta fidèle tant que le roi Louis XIV n’eut pas inventé Versailles,—tout le noble et élégant XVIIᵉ siècle, depuis les vieux amis d’Henri IV, les grands seigneurs du commencement, qui se souvenaient encore des rudes temps de la Ligue, et leurs fils les brillants cavaliers, de qui le grand cardinal régnant avait tant de peine à retenir les épées trop fringantes. Les duchesses et les princes de la Fronde y viennent lancer mille pointes contre le Mazarin, successeur de Richelieu et de Louis XIII; les poètes qui vont faire de leur époque un grand siècle littéraire, y rencontrent beaux esprits et précieuses qui vont raffiner et subtiliser sur tous les sentiments et s’efforcer d’écheniller la langue de toutes les vulgarités, ou du moins de tout ce que dans les ruelles on trouvait plat et commun.

C’est un besoin de régularité et d’ordonnance qui semble général et s’impose à tout; on élague le langage comme on élague aussi et comme on régularise dans la vie nationale et dans le cadre où la vie s’agite, dans l’architecture touffue des âges précédents; car tout se tient dans ce monde, les manières de penser comme les manières de se vêtir; les idées influent sur le costume, l’architecture, le mobilier, le gouvernement, la littérature, les perruques et tout le reste, il est aisé de s’en apercevoir.