GRANDE PORTE RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, 1895
La Ruelle qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la chambre de parade, séparée de cette chambre par un balustre, comme on disait, une balustrade reliant parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou le sonnet du jour.
La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale. L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa Chambre bleue au milieu de laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la littérature, pour démêler de tout le grand fin et le fin du fin.
Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville, l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du Misanthrope, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...
Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille, Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets d’Uranie:
et de Job,
qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième sonnet de Corneille:
Tous les poètes de l’hôtel de Rambouillet,—et tout ce qui rimait ou rimaillait dans Paris aspirait à faire partie du Parnasse de la belle Julie d’Angennes,—se
LES BOULEVARDS DE PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
réunirent pour composer la fameuse Guirlande de Julie, recueil de superbes miniatures et de madrigaux dont le manuscrit admirablement exécuté, offert par le duc de Montausier, valut enfin à celui-ci la main de l’idole après laquelle il soupirait depuis tant d’années.
PORTE DE L’HÔTEL DE CHALONS-LUXEMBOURG, RUE GEOFFROY-L’ASNIER
Ces précieuses habituées de la célèbre ruelle de Rambouillet et les autres alcovistes se retrouvaient aux ruelles littéraires de notre quartier du Marais, lesquelles bien qu’éclipsées par la triomphante réunion rivale n’en ont pas moins brillé aussi et réuni les mêmes personnages de qualité, les mêmes poètes ou beaux esprits.
La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, ces deux inséparables précieuses demeurant porte à porte sous les arcades, passaient leur vie ensemble, excepté lorsque le moindre «mauvais air» courait dans Paris, la plus petite grippe, car elles étaient horriblement peureuses, et elles se calfeutraient alors dans leurs appartements, s’écrivant l’une à l’autre billet sur billet, faute de pouvoir causer.
Mᵐᵉ Cornuel leur amie était du quartier aussi, c’est la dame aux piquants bons mots, esprit des plus vifs et qui trouvait des mots même dans les situations les plus refroidissantes, comme un certain soir lorsque, dans quelque carrefour voisin, en sortant de quelque réunion de beaux esprits, elle fut arrêtée et dévalisée par d’audacieux voleurs qui cherchèrent des bijoux jusqu’en son corsage.
Madeleine de Scudéry à l’encrier inépuisable, fournissant infatigablement à l’admiration de ses lecteurs d’interminables romans héroïco-précieux en 8000 pages, demeurait rue de Beauce. Elle avait des samedis très fréquentés où les précieuses luttèrent jusqu’à la fin et opposèrent une belle résistance aux épigrammes des poètes et beaux esprits de la période suivante. Mˡˡᵉ de Scudéry ne se rendit jamais et resta précieuse Louis XIII jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à un âge aussi avancé que son amie Ninon, au commencement du XVIIIᵉ siècle.
La place Royale si elle avait de nobles dames, grandes par le nom, par l’esprit et la beauté, pouvait aussi voir passer sous ses arcades d’autres femmes non moins admirées et non moins entourées, mais qui n’avaient pour toute principauté que leur charme et leur beauté. Les hommages de tous n’en étaient que plus sincères.
Dans un des hôtels de la place demeurait Marion Delorme, superbe et prodigue, pour qui soupirèrent des princes, le froid Louis XIII lui-même et aussi, dit-on, le terrible cardinal «l’homme rouge qui passe»! On dit qu’elle ne lui fut pas cruelle et ne le laissa pas soupirer trop longtemps sous son balcon. Marion était bonne catholique et l’on sait par des mémoires du temps,—calomniateurs ou médisants, qui peut savoir au juste,—comment elle convertit deux jeunes gentilshommes protestants, le comte de Chavagnac et le chevalier de Chatillon. Elle avait mis cette conversion pour prix à ses faveurs et conduisit à confesse, avant tout paiement, les deux cavaliers touchés par la grâce. Comme Ninon de Lenclos, cette femme à la mode avait de la naissance et malgré sa vie libre, la bonne compagnie fréquentait sa maison, dont les galants soldaient les frais et dont elle faisait les honneurs avec une grâce spirituelle et charmante. Quand elle mourut à trente-sept ans, dans tout l’éclat de sa beauté, elle fut exposée vingt-quatre heures sur un lit de parade dans son logis de la Place-Royale et tout Paris vint la voir.
Ninon de Lenclos habitait rue des Tournelles, dans ce quartier aussi; cette épicurienne fantaisiste était de bonne maison et se fit pardonner toutes ses fantaisies à force d’esprit. La haute société ne lui tenait aucunement rigueur; la charmeuse destinée à rester belle, et charmeuse, et spirituelle presque tout un siècle et à porter la tradition des précieuses du temps de Louis XIII presque jusqu’à la Régence, avait une ruelle où se rencontraient bien des gens d’esprit et des précieuses de qualité. Mᵐᵉ de Sévigné y fut souvent; Mᵐᵉ de Maintenon y vint aussi quand elle n’était que la femme du poète Scarron, le malade en titre de la reine. Ninon était oublieuse et légère, heureusement pour elle, sans quoi, dans son cœur que de grands noms du grand siècle, que d’importants seigneurs!
Son dernier logis rue des Tournelles, où elle était locataire de Hardouin Mansart, existe encore; c’est celui qui la vit prendre de l’âge sans vieillir et mourir bien près de la centaine. Par malheur a disparu l’autre logis, celui qui pourrait dire que de serments elle a faits qui valurent juste autant que le bon billet de La Châtre.
Mᵐᵉ de Maintenon est aussi une des figures célèbres de la Place Royale, que parmi tant d’autres il ne faut point oublier. C’était au temps de son obscurité quand elle accompagnait la chaise à porteurs dans laquelle on amenait son mari gémissant, souffrant et riant, pour prendre un peu de soleil sur la place.
Le pauvre Scarron, tordu et perclus à vingt-cinq ans, après on ne sait trop quel accident, mais perclus à ne pouvoir remuer que les doigts, ce «poète circonflexe, raccourci de la misère humaine», comme il s’intitulait, vécut d’abord avec ses sœurs rue des Douze-Portes, pourvu d’une petite pension de 500 écus qu’il justifiait burlesquement par sa charge de Malade de la reine,—de toutes les charges du royaume, la plus consciencieusement occupée, hélas! Enfoncé dans ce fauteuil qui resta sa coquille pour la vie, il s’efforçait de prendre son mal en gaieté, entassait incessamment avec une verve inattaquable à la maladie, les rimes les plus folles, écrivait le Roman comique et se raillait de tout, spirituellement, avec ses amis les poètes qui venaient rire et causer en sa chambre de malade.
Au temps de la Fronde il fit comme les autres, chansonna Mazarin et se vit retirer cette charge qu’il remplissait si bien. Privé de sa pension, il se consola encore, écrivit et rima davantage, s’efforçant de rire plus haut. En 1652, cet homme ruiné de toutes façons épousa par bonté d’âme la petite Françoise d’Aubigné, alors âgée de dix-sept ans, et qui ne se voyait point d’autre asile que le couvent. Les nouveaux mariés allèrent habiter rue de la Tixeranderie près de l’Hôtel de Ville. Ce triste mariage fut pourtant le point de départ de la fortune de Mˡˡᵉ d’Aubigné. C’est par son mari le pauvre poète, ami de la fine fleur des beaux esprits, protégé par quelques grands seigneurs, que Françoise d’Aubigné entra en relations avec les grandes familles de la Place-Royale et mit le pied très modestement dans ce monde brillant, qui ne se doutait guère alors de la haute fortune à elle promise par le destin.
Tous les mémoires ou récits du temps sont d’accord pour dire que la belle Mᵐᵉ Scarron se tint dignement, très simple et très réservée, en cette maison du poète burlesque, maison irrégulière où les revenus étaient bien incertains, où le rôti absent se remplaçait parfois par une histoire, mais où assez souvent aussi de nobles convives et de joyeux lettrés s’invitaient sans façon à manger les poulardes et les venaisons apportées par chacun ou envoyées par des amis, maison gaie en somme, malgré les tracas d’argent, et que plus tard, sous le terrible fardeau de ses grandeurs, Mᵐᵉ de Maintenon avoua quelquefois regretter en cachette.
Mᵐᵉ Scarron fréquentait alors beaucoup, entre autres nobles maisons du quartier, l’hôtel de Richelieu sur la place, l’hôtel Lesdiguières, l’hôtel d’Albret, un des beaux hôtels encore de la rue des Francs-Bourgeois au numéro 5, en face Carnavalet; elle était assidue chez Mᵐᵉ de Sévigné qui n’habitait pas encore Carnavalet. Combien de fois la marquise écrit-elle à sa fille «Mᵐᵉ Scarron vint dîner hier» ou «Mᵐᵉ Scarron que je vis l’autre jour disait...» On la voit mêlée à l’existence de toute cette haute société, et même plus tard emmenée par Mᵐᵉ de Montespan au château de Saint-Germain où est la cour.
Quand l’excellent Scarron, à moitié mort depuis si longtemps, acheva de mourir, quittant sa chaise, sa vie de souffrances si bravement supportées, ses bons amis affligés, il laissa Mᵐᵉ Scarron fort dépourvue. Il avait rimé depuis longtemps sa touchante épitaphe:
La veuve dans son dénuement dut se retirer chez les Hospitalières de la Charité de l’impasse du Foin, maintenant de Béarn et elle eut à se chercher des protecteurs parmi ses belles relations. La protection n’avait plus couleur littéraire, Scarron n’étant plus là pour payer en esprit; sa femme n’était plus qu’une veuve distinguée, mais très pauvre, qui dut se résoudre à bien des amertumes et même à des humiliations. Enfin elle hérita de la pension que l’on avait rendue à Scarron, et s’en alla habiter, croit-on, rue du Perche, une maison qui existe encore.
Elle eut dix ans d’obscurité et de petite vie bourgeoise aux prises avec la gêne, lorsque tout à coup, en 1670, se produisit ce foudroyant coup de fortune qui la jeta dans l’histoire et presque sur le trône de France.
Chez la maréchale d’Albret, Mᵐᵉ de Montespan, maîtresse du roi, avait jadis remarqué cette jeune femme modeste et spirituelle, au maintien très digne, et qui, traitée en protégée, rendait de petits services dans la maison. La favorite du roi avait déjà fait rétablir la petite pension encore une fois supprimée à la mort d’Anne d’Autriche. Elle pensa un jour à cette veuve instruite, intelligente et de bonnes mœurs, pour en faire la gouvernante des enfants qu’elle avait de Louis XIV, ce qui fit mener à Mᵐᵉ Scarron une vie mystérieuse et fatigante, l’obligeant à courir en cachette à Vaugirard dans une petite maison qu’on lui avait donnée, où étaient les nourrices et les enfants, pour revenir au petit jour, rentrer chez elle par une porte de derrière, se rhabiller et monter en carrosse pour aller faire visite à l’hôtel d’Albret, à l’hôtel de Richelieu.
Le secret ne put être si bien gardé cependant que ses amis de la Place Royale et la cour ne fussent à la fin au courant. L’ascension fut longue et dura dix années. Admise à la cour, vivant dans la confidence des amours du roi et de l’altière et querelleuse Montespan, qui même pour le grand roi, était une maîtresse difficile, Mᵐᵉ de Maintenon, car elle ne s’appelait plus Mᵐᵉ Scarron, ayant été gratifiée de la terre et du beau château de Maintenon, plus tard érigé en marquisat, la marquise de Maintenon n’était occupée qu’à recevoir les plaintes de l’un et de l’autre, et devenait par fonctions la confidente des brouilles et l’intermédiaire des réconciliations.
BALCON DE L’HÔTEL DE BRAQUE, RUE DE BRAQUE NUMÉRO 4
Il est permis de croire qu’elle travailla un peu à ces brouilles. Enfin le moment arriva en 1680 où la veuve du pauvre Scarron, triomphante, de confidente devint autre chose, devint madame de Maintenant, comme disait Mᵐᵉ de Sévigné, et supplanta dans le cœur de Louis, Montespan et Fontanges, si bien et si complètement qu’à la mort de la reine, par une nuit de janvier 1685, la chapelle de Versailles vit célébrer par l’archevêque de Paris mandé secrètement, le mariage de la veuve du poète burlesque avec Sa toute-puissante Majesté le roi Soleil.
La maison de Scarron le burlesque, rue des Douze-Portes, fut plus tard celle de Crébillon le tragique. Il y a ainsi en ce siècle des rencontres curieuses; par exemple Regnard venant au monde dans la maison natale de Molière, du moins dans une des deux qui revendiquent ce titre, dans celle de la rue de la Tonnellerie aux Halles, et peut-être, si c’est la bonne, dans la même chambre, et Boileau le satiriste, naissant quai des Orfèvres, dans l’ancienne chambre du chanoine Gillot, où se réunissaient aux mauvais jours de la Ligue les auteurs de la Satire Ménippée, quarante-cinq ans auparavant.
Des vieux hôtels de ce temps, aux alentours de notre centre élégant, les survivants, plus ou moins atteints par la vieillesse et la décadence, ne manquent pas. Ne parlons pas des simples maisons, celles-ci sont en nombre considérable, mais plus touchées et plus déguisées à force de replâtrages; dans la partie de la rue Saint-Antoine qu’on a débaptisée pour lui donner le nom de l’échevin François Myron au nº 68, se voit le très remarquable hôtel de Beauvais, dont la façade a beaucoup perdu à des changements effectués au siècle dernier, mais qui garde sur la cour une réelle splendeur.
Mᵐᵉ de Beauvais, qui l’a fait construire par Antoine Lepautre vers 1654, sur le terrain d’anciennes maisons de l’abbaye de Chalis achetées au surintendant Fouquet et à d’autres propriétaires, était Henriette Bellier femme de chambre d’Anne d’Autriche, complaisante confidente prêtant les mains à toutes les intrigues, connaissant tous les secrets petits ou grands de la reine et sachant admirablement en tirer parti.
Encore un exemple de haute fortune qui peut être rapprochée de celle de Mᵐᵉ de Maintenon. Entre ces deux noms tient toute la vie galante du roi Soleil, quelque peu sultan à Versailles.
Si Mᵐᵉ Scarron fut la dernière passion de Louis XIV, la femme de chambre d’Anne d’Autriche, disent les cancans de la cour, doit être mise en tête de la liste pour Louis adolescent. Et alors Henriette Bellier est toute-puissante, ses coffres se remplissent, la reine, Mazarin, Fouquet sont là pour cela. Echange de bons offices. On pourvoit son mari d’une charge conférant noblesse, et elle se fait bâtir un magnifique hôtel, aidée de toutes façons par la reine qui va jusqu’à donner pour les bâtisses de sa confidente des pierres destinées aux travaux du Louvre.
Le 26 avril 1660, après la paix des Pyrénées, après le mariage royal consacrant la réconciliation de la France et de l’Espagne, eut lieu l’entrée solennelle en leur bonne ville de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. On sait quelle fut la pompe déployée et combien d’arcs de triomphe colossaux, de groupes allégoriques et de réjouissances diverses marquèrent, depuis la place du Trône jusqu’au Louvre, le passage du splendide et interminable cortège.
C’était une immense cavalcade. Après le corps de ville, les prévôts, les échevins, les conseillers, les archers, l’université, des députations du clergé et des couvents, les juges et les huissiers du Châtelet à cheval, la cour des aides, la chambre des comptes, à cheval aussi en robes et bonnets carrés, et le Parlement de même, venaient le train de Son Eminence le cardinal Mazarin composé de ses officiers et d’une suite de 72 mulets caparaçonnés et empanachés, conduits par des pages escortant les carrosses de ladite Eminence, les écuries du roi, la maison du roi, tous les gentilshommes officiers de la chambre, les mousquetaires et chevau-légers, la chancellerie avec une haquenée blanche portant le sceau royal, flanquée de conseillers en robe la tenant par la bride, la prévôté de l’hôtel, les Cent Suisses, puis Louis XIV à cheval suivi de la garde écossaise et d’un brillant escadron de princes, enfin dans un char découvert étincelant de dorures, traîné par huit chevaux, la reine non moins étincelante, couverte de tous les joyaux de la couronne.
HÔTEL MONTHOLON, 79, RUE DU TEMPLE
Entre les arcs de triomphe toutes les rues étaient décorées, enguirlandées de verdure, jonchées d’herbes et de fleurs; de riches tapisseries flottaient aux fenêtres, les hôtels et les maisons des bourgeois se paraient de longues bandes de satin. Pour voir tout cela, pour voir défiler le cortège, la reine mère s’en vint chez Mᵐᵉ de Beauvais et prit place sur le balcon au-dessus de la grande porte avec Henriette d’Angleterre, avec Mazarin, Turenne et d’autres grands personnages. Et le cortège en passant fit halte devant l’hôtel pour laisser échanger les compliments entre le roi et sa mère... Ce glorieux balcon n’est plus, ou du moins il a été modifié quand la façade a été abîmée par le financier Orry entre les mains brutales de qui la propriété passa en 1704.
L’hôtel de Beauvais bâti sur le plan le plus irrégulier, tout en zigzags, sur la commerçante rue Saint-Antoine d’alors, l’hôtel seigneurial avait des boutiques au rez-de-chaussée; il les a encore. Entre ces boutiques s’ouvre un long passage aboutissant à un porche en rotonde soutenu par huit hautes colonnes, devant lequel se développe une belle cour à demi circulaire dans le fond pour le rez-de-chaussée seulement, en écuries et remises; une terrasse sur ces écuries se continue en balcon porté sur de fortes consoles autour de la cour, au-dessus de laquelle terrasse la chapelle encadrée de colonnes fait face au portique d’entrée. Le grand escalier à gauche sous la rotonde est également un superbe morceau avec colonnes et motifs de sculptures. Mais il faut voir le plan de l’hôtel pour se rendre compte du parti merveilleux tiré par Lepautre de son terrain et de l’ingéniosité des dispositions. Sous ce rapport l’hôtel de Beauvais est unique. Loret, dans ses gazettes rimées, parle plus d’une fois et des visites d’Anne d’Autriche à sa confidente et amie, et des merveilles de l’hôtel tout battant neuf, admiré par les gens de la cour, qui n’épargnaient pas d’ailleurs les épigrammes à la propriétaire jalousée.
Après Mᵐᵉ de Beauvais, après le financier son successeur qui fut un maltôtier peu scrupuleux, après ses héritiers de meilleure réputation, la maison logea l’ambassadeur de Bavière. Logis inviolable alors, local interdit au contrôle de la police, l’hôtel fut un tripot fréquenté par les joueurs et les filous de haut vol.
Bien national en 93, l’hôtel eut ses magnifiques appartements d’autrefois fort abîmés et partagés en petits locaux, tandis qu’une entreprise de diligences utilisait ses grandes écuries et ses remises.
Dans la rue de Jouy, au nº 7, derrière l’hôtel de Beauvais, Mansart a bâti pour le duc d’Aumont un hôtel occupé aujourd’hui par la Pharmacie centrale, façade imposante, mais d’une élégance assise un peu lourdement. L’antique rue Geoffroy-l’Asnier, ruelle plutôt, a gardé au nº 26, juste devant la non moins étroite rue Grenier-sur-l’eau qui arrive pittoresquement sous l’abside de Saint-Gervais où jadis était le cimetière, un autre logis bien plus remarquable. C’est l’hôtel de Châlons-Luxembourg, élégante construction en briques et pierres du commencement du XVIIᵉ siècle ou de la fin du XVIᵉ, élevée sur la cour derrière un autre bâtiment dans lequel s’ouvre une grande porte, d’une ampleur superbe.
Un grand arc, souligné par une frise à rinceaux, encadre un beau cartouche largement traité, destiné à recevoir des armoiries disparues, et sur lequel on trouve seulement l’indication que l’hôtel était de Châlons en 1625 et de Luxembourg en 1659. Les boiseries de la porte elle-même sont un chef-d’œuvre de menuiserie et le marteau de bronze une véritable petite merveille.
Dans le quartier près de la Seine qui renferme tant de maisons des XVᵉ et XVIᵉ siècles sans compter les débris plus anciens, il y a encore les hôtels la Vieuville et Fieubet. Tous deux, comme les maisons voisines, ont été construits sur l’emplacement du séjour royal de Saint-Paul. La Vieuville, à l’extrémité de la rue Saint-Paul présente encore sur sa cour de beaux et solides bâtiments en briques et pierres qui cachent peut-être quelques débris des écuries royales achetées
LA COUR DE L’HÔTEL DE BEAUVAIS
sous François Iᵉʳ par Galliot de Genouillac, grand maître de l’artillerie. Le marquis de la Vieuville qui a donné son nom à l’hôtel est ce ministre de la jeunesse de Louis XIII, surintendant des finances, qui fit entrer Richelieu au conseil du roi et que tout de suite Richelieu supplanta.
A l’autre extrémité du quai, l’hôtel Fieubet est une construction plus importante et surtout plus ornée. Primitivement il était beaucoup moins orné, et malheureusement on ne sait que trop maintenant ce qui est œuvre authentique ou simple pastiche plus ou moins heureux. Il provient de Gaspard de Fieubet, conseiller du roi, chancelier d’Anne d’Autriche, bel esprit et poète de ruelles.
Précédemment, sur son terrain, Galliot de Genouillac abritait les fauconneaux et coulevrines de François Iᵉʳ; aux bâtiments de ce temps qui avaient succédé à ceux de l’hôtel Saint-Paul, succéda l’édifice construit pour Fieubet par Hardouin Mansard. L’hôtel subit bien des transformations et reçut bien des destinations. Enfin, M. de la Valette, rédacteur en chef du journal l’Assemblée nationale de 1848, l’acheta, s’éprit de son acquisition et se mit à restaurer l’hôtel à tour de bras, à le modifier, à le compléter par des sculptures rapportées du haut en bas. Ce qui fait qu’à côté de fort belles choses, de sculptures de grande allure, on voit de maigres ornements et de fort médiocres bas-reliefs. Le pavillon d’angle, qu’il soit une restauration ou qu’il provienne entièrement de M. de la Valette, fait bon effet tout de même avec sa boutique encadrée de gaines à figures barbues, sous un lourd amoncellement de trophées et d’attributs.
Cette région de Paris, habitée par tant de grand et beau monde, centre d’élégances, était aussi centre de plaisirs, ce qui lui avait amené cette population de mœurs faciles qui se presse toujours dans les endroits à la mode. Où la vie de Paris battait-elle son plein alors sinon à la place Royale? Les bourgeois du Marais ne se piquaient point de rigorisme. Le bon Scarron, vivant ici avec ses sœurs non mariées, les voyait mener une existence des plus libres dans ce tourbillon du beau monde. Il est vrai qu’il eût été bien empêché pour les surveiller. Il lui en était venu un neveu qu’il qualifiait spirituellement de neveu à la mode du Marais.
Le Marais possédait des théâtres qui au XVIIᵉ siècle disputaient la vogue aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, aux farceurs du Pont-Neuf. Il y avait des salles nombreuses pour le jeu de paume, en grande vogue alors parmi les jeunes cavaliers, comme, pour le populaire, les jeux de boule qui ont servi à baptiser soit directement, soit en passant par des enseignes, des boules noires, rouges ou blanches, plusieurs rues, par exemple la rue du Bouloi.
C’est dans un jeu de paume du quartier du Marais que M. de Beaufort, aux beaux jours de la Fronde, en train de jouer avec des amis, fut interrompu dans son jeu par les femmes de la Halle, désireuses d’apporter au roi des Halles, ce beau gentilhomme blond de si cavalières façons et petit-fils d’Henri IV par-dessus le marché, pour qui tout Paris brûlait d’une véritable passion, leur tribut d’admiration et d’amour.
Guy Patin, le spirituel et endiablé médecin, raconte l’anecdote dans une lettre. Les femmes de la Halle s’en allaient par pelotons voir leur idole envoyer la balle. «Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et qu’il vînt lui-même mettre le holà, ce qu’il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer, et s’apercevant qu’une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit: «Hé bien, ma commère, vous avez voulu entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent?» Elle lui répondit aussitôt: «Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voilà et moi vous apportons deux cents écus et, s’il en faut davantage, je suis prête d’en retourner quérir autant.» Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu’elles en avaient autant à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes...»
FRONTON, 106, RUE DU TEMPLE
Ces mêmes femmes de la Halle deux jours après lui criaient sur son passage: «Monsieur, ne consentez pas à votre mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme votre père. S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans dans la Halle une pension de soixante mille livres!...»
Les idoles populaires dans le cours des siècles, quelle jolie galerie de figures! Il y a de tout, des princes, des tribuns, des magistrats, des journalistes, des soldats et même des rois comme le Vert Galant, et quelle étrange diversité de raisons aussi à ces popularités. Mais il faut toujours la parole ou la haute mine, de grandes phrases ou de cavalières façons,—bien plus rarement une action réelle et une direction vers le bien.
Les comédiens du Marais avaient leur théâtre rue Vieille-du-Temple, entre les rues de la Perle et des Cultures Saint-Gervais, dans l’ancien local d’un jeu de paume. C’est là que se donna la première du Cid avec nombre d’autres pièces de Corneille. Les comédiens comptèrent même au nombre de leurs auteurs le cardinal de Richelieu, qui leur fit jouer l’Aveugle de Smyrne, avant que pour Mirame il se fût construit un théâtre particulier au Palais Cardinal.
Madeleine Béjart, sœur d’Armande Béjart, femme de Molière, fit probablement partie de la troupe du Marais, les Béjart étaient du quartier, établis sur la paroisse de Saint-Paul. C’est sans doute au théâtre de la rue Vieille-du-Temple que Molière, tout jeune et dévoré de sa passion pour le théâtre, la connut, l’apprécia et l’enrôla avec ses frères Joseph et Louis dans la troupe de l’Illustre Théâtre, audacieuse entreprise dont le succès fut loin de couronner les efforts.
Après avoir essayé pour ses représentations du jeu de paume des Métayers, à la porte de Nesle en 1643, la troupe désespérée de ne jouer que devant des banquettes et de ne point encaisser seulement de quoi payer les chandelles, décida de se rapprocher du beau monde et loua dans le beau quartier le jeu de paume de la Croix Noire, rue des Jardins-Saint-Paul. Hélas! cruelle persistance de la déveine, l’illustre théâtre ne réussit pas mieux au Marais que de l’autre côté de l’eau, les élégants de la place Royale conservent leur faveur aux comédiens de la rue Vieille-du-Temple, se souciant peu de la nouvelle troupe. On joue de grandes tragédies, toujours devant les banquettes, la troupe fait des dettes, Molière dans les affres de cette détresse signe des billets qu’il ne peut payer à l’échéance et un beau jour, comme dénouement de la navrante situation, les huissiers viennent l’appréhender au corps et il est emprisonné au Châtelet à la requête de ses créanciers, parmi lesquels son moucheur de chandelles.
Le grand roman comique de Molière allait commencer. Après une tentative, en sortant du Châtelet, dans un troisième jeu de paume, à la croix Blanche, dans le faubourg Saint-Germain, la troupe de l’Illustre Théâtre abandonne décidément Paris indifférent et se lance pour douze années à travers la province, du Nord au Midi, de Pézenas à Rouen, roulant sur les routes, courant de ville en ville, donnant des représentations dans des auberges, des salles de châteaux ou des granges, jusqu’au jour où Molière, ayant acquis quelque notoriété, auteur de nombreuses comédies, que certains ont pu applaudir en province, revient à Paris, et tout à coup, sur le théâtre de l’hôtel Bourbon, conquiert enfin le succès si longtemps inutilement poursuivi, par sa comédie des Précieuses Ridicules qui fit un terrible esclandre dans le monde des ruelles, parmi toutes les Précieuses, aussi bien les grandes précieuses de l’hôtel de Rambouillet, que les précieuses affectées, bourgeoises imitatrices des grandes dames à prétentions littéraires.
Les temps de gloire de la région du Marais ressuscitent dans l’esprit du passant, lorsque dans ces rues devenues manufacturières, purement industrielles, il retrouve malgré démolitions et transformations, tant de vieux hôtels qui, en dépit des adaptations diverses, gardent de beaux restes de leur physionomie d’autrefois. Les nobles seigneurs, les belles dames à carrosses, les imposants parlementaires à longues barbes et à bonnets carrés, les magistrats à perruque ont cédé la place à des négociants, à des fabricants d’articles de Paris, à des droguistes en gros; partout les raisons sociales couvrent les vieux écussons, partout les enseignes commerciales bariolent les nobles architectures, coupant les fenêtres, masquant les
HÔTEL AMELOT DE BIZEUIL, 47, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE
bas-reliefs ou les beaux balcons; n’importe, il reste assez de superbes frontons sculptés, de balcons ventrus, portés par des figures magistralement traitées, par des consoles d’un art charmant; il subsiste assez d’admirables motifs décoratifs, assez de traits magnifiques sous les rides ou les cicatrices, pour que l’esprit s’essaie en reconstitutions du passé de ces nobles logis, en évocations du décor complet, tel qu’il fut par exemple lorsque Gomboust, au commencement du règne de Louis XIV, traçait son grand plan de Paris, avec la figuration des hôtels et logis importants comme en une vue à vol d’oiseau.
Il en manque certes beaucoup aujourd’hui, mais il n’avait pas tout mis, ayant un tel choix alors. Il a omis par exemple l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des ambassadeurs de Hollande, au nº 47 de la rue Vieille-du-Temple, une belle demeure pourtant, pourvue d’un superbe portail par-dessus lequel se silhouette un beau pavillon ardoisé couronnant un fronton, où des génies supportent un écusson avec d’autres petits génies en consoles.
Cy était précédemment l’hôtel du maréchal de Rieux. Le 4 novembre 1407, à l’heure de minuit le carrefour Barbette tout voisin retentit du bruit d’une lutte, d’appels et de cris de mort. C’était le duc d’Orléans que les hommes de Jean sans Peur assassinaient. L’hôtel de Rieux s’ouvrit, les gens du maréchal se précipitèrent, mais il était déjà trop tard, ils n’arrivèrent que pour ramasser les cadavres du duc et de son écuyer qu’ils apportèrent à l’hôtel.
L’hôtel Amelot de Bizeuil remplaça vers 1640 les anciennes constructions de Rieux, les ambassadeurs Bataves peu après s’y logèrent. Les panneaux de la grande porte sont fort beaux, avec leurs têtes de Méduses entourées de vipères, qui contemplent ce sol ayant bu jadis le premier sang versé des longues guerres entre Bourguignons et Armagnacs. Le revers de ce portail encadre un large bas-relief représentant Rémus et Romulus allaités par la louve. Les côtés de la cour ont pour décoration de grands cadrans solaires peints en grisaille avec attributs et sentences latines.
L’hôtel Saint-Aignan, rue du Temple, dans la partie qui prenait jadis le nom du couvent de Sainte-Avoye, attire forcément le regard par ses proportions formidables, ses hautes lucarnes, ses fenêtres à croisillons sur la rue et son portail colossal, dont la porte a aussi de beaux panneaux dans le style de ceux de l’hôtel de Bizeuil. En face était un des hôtels de Montmorency disparu aujourd’hui; à côté se voit encore l’hôtel de Mesme, logis sous Louis XIV du premier président Antoine de Mesme, puis au nº 79 l’hôtel de Montmor, devenu plus tard de Montholon, lequel montre comme Saint-Aignan une grande cour entourée de hautes constructions de très noble aspect, avec son fronton central, son admirable grand balcon au premier palier de l’immense cage d’escalier, ses sculptures et ses lucarnes ardoisées. Comme à l’hôtel de Bizeuil, le revers du portail d’entrée est décoré d’un beau bas-relief.
Un bel édifice du temps de Louis XIV occupe l’angle des rues de Thorigny et des Coutures-Saint-Gervais, élevé sur les jardins maraîchers ou cultures des hospitaliers Saint-Gervais, où l’on commença à bâtir en 1620 seulement. L’hôtel est de 1656; il fut construit pour le financier Aubert de Fontenay, à qui ses bénéfices dans les gabelles permettaient de se loger magnifiquement. A l’aspect de ces somptuosités où le traitant étalait un peu trop au grand jour une fortune extraite des droits sur le sel, on donna unanimement à l’édifice le nom d’hôtel Salé, qui devint si bien son nom officiel qu’il le porte toujours.
PORTE DE L’HÔTEL DE BOULIGNEUX, RUE MICHEL-LE-COMTE, 28
C’est encore une de ces belles cours du Marais, très vaste, et noblement encadrée, gardée par de grands sphinx posés sur la corniche des bâtiments bas en retour, jadis couverts en terrasses à balustrades. L’entrée du grand corps de logis central se couronne d’un énorme fronton avec des figures de femmes, des amours enguirlandés et de grands chiens, supports de l’écusson effacé. Là se déploie majestueusement, d’une ampleur à contenir une maison de nos jours, un magnifique escalier d’une grande richesse de décoration, abondance de sculptures qui se poursuivait, et se retrouve encore en partie dans les appartements.
L’hôtel Salé après avoir été la demeure du maréchal de Villeroy, l’hôtel des Ambassadeurs de Venise, etc., fut pendant quelque temps avant 89 l’hôtel de Mᵍʳ de Juigné archevêque de Paris.
A la Révolution on y entassa les livres saisis dans les couvents supprimés, puis l’hôtel fut vendu comme bien national et transformé en pension jusqu’à l’installation de l’Ecole centrale, qui l’a quitté il y a peu d’années pour le nouvel édifice contigu aux Arts et Métiers.
L’Imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple occupe les vastes locaux de l’hôtel de Rohan, qui s’appela aussi le palais Cardinal ou l’hôtel de Strasbourg. Plus jeune que les autres grands logis du Marais, l’édifice ne date que du commencement du XVIIIᵉ siècle et fut construit par le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.
Quatre-vingts ans après lui un autre cardinal de Rohan habitait aussi ce palais, réuni par les jardins au palais de Soubise, précédemment hôtel Clisson-de-Guise. Rohan était le cardinal de cette scandaleuse et mystérieuse affaire du collier, commencement pour Marie-Antoinette des terribles infortunes qui l’amenèrent en peu d’années prisonnière à la tour du Temple, si proche voisine de l’hôtel du cardinal.
A l’hôtel de Rohan, l’art du XVIIIᵉ siècle a laissé de nombreuses beautés un peu partout et un morceau de sculpture vraiment superbe, le grand bas-relief de Le Lorrain, qui couvre la muraille au-dessus de l’ancienne porte des écuries et représente Phaéton faisant boire le quadrige de chevaux attelés au char du Soleil. L’imprimerie vint occuper le palais en 1808.
Que d’autres superbes logis dans ce Marais, qui sans avoir l’illustration de ces demeures princières, se montrent un peu partout, dans leurs vieux atours en partie respectés, ou laissent transparaître quelques débris de leur ancienne splendeur. Les belles portes sont nombreuses d’où l’on s’attendrait presque à voir sortir la chaise de quelque marquise, ou l’un de ces longs carrosses du grand siècle menant un président au Parlement. Celle du nº 30 actuel de la rue des Francs-Bourgeois est encore un très beau morceau; monumentale également celle de l’hôtel du maréchal d’Albret, un peu plus loin dans la même rue. Au 28 de la rue Michel-le-Comte, l’immense porte de style grec donnait entrée à l’hôtel de Bouligneux, puis d’Halwill; elle est de l’architecte des barrières de Paris, Ledoux, qui donnait à ses constructions un caractère puissant tout particulier.
Combien d’autres encore, et de riches balcons comme ceux de l’hôtel de La Grange, rue de Braque, nº 6, des fenêtres Louis XIV ou de style rocaille, de grands pavillons, d’énormes toits Louis XIII, dans les rues Pastourelle, des Quatre-Fils, des Vieilles-Haudriettes, au coin de laquelle une fontaine du XVIIIᵉ siècle nous montre une jolie naïade couchée sur son urne. Combien de frontons curieux comme celui de la rue Payenne où l’on voit un long et maigre Temps couché sur
des débris de colonnes renversées, vieillard allégorique qui a l’air de songer tristement aux jours brillants du Marais, aux beaux temps finis pour jamais.
PORTE DES ÉCURIES DE L’HÔTEL DE ROHAN (IMPRIMERIE NATIONALE)
Où sont les hôtels de Lorraine, de Chavigny, voisins de l’hôtel d’Angoulême-Lamoignon sur la rue Pavée, les hôtels d’Orléans et d’Effiat rue Vieille-du-Temple, les hôtels d’Estrées, d’Epernon, de Sordis, Nicolaï, etc. Détruits, disparus complètement, ou, si quelques restes subsistent, ils sont si bien dissimulés par les replâtrages et transformations, si bien perdus dans les reconstructions que c’est tout comme si rien absolument n’en restait!...
La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston courant au déjeuner.
Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle, et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie d’exclamations, de protestations et de récriminations.....