LA MAISON DE LAW, RUE QUINCAMPOIX (DÉMOLIE)
Les mouvements de hausse étaient si rapides que des intermédiaires chargés d’acheter des actions trouvaient moyen de réaliser de considérables bénéfices dans l’intervalle entre l’achat et la livraison. Aussi quelle existence menaient ces gens étourdis par tout ce bruissement de millions remués par toutes les mains! Il se faisait mille folies, par tous les lieux de plaisir; on jouait dans les tripots de la foire Saint-Germain des billets de 10,000 livres sur une carte. Alors dans ce roulement extravagant des fortunes, le commerce et l’industrie prirent tout à coup un essor fabuleux, les têtes avaient tourné à tout le monde, les nouveaux enrichis ne savaient comment employer leurs fonds et se lançaient dans un luxe insensé. Un de ces nababs nouveaux, pour monter rapidement sa maison, acheta le fonds d’un orfèvre; avec la vaisselle plate il se trouvait une grande quantité de ciboires et de reliquaires, il prit le tout et le disposa sur ses buffets, dans un hôtel meublé somptueusement avec la même profusion inouïe.
Mais quel réveil quand vint la débâcle, quelle chute pour ceux qui ne surent pas comprendre que ce mouvement tout factice devait forcément s’arrêter. Les beaux jours du système tiraient à leur fin. Toutes les actions, les premières, les mères, et celles des émissions suivantes, les filles et les petites-filles, avaient tellement monté qu’elles ne pouvaient plus que descendre, les gens prudents jugèrent le moment venu de sortir de l’affaire et de réaliser définitivement leurs bénéfices.
En peu de semaines le mouvement des réalisations s’accéléra, la baisse commençait. Le prince de Conti, ennemi de Law, précipita encore le mouvement en venant à la Banque enlever ses fonds ostensiblement, avec trois chariots. Bientôt ce fut la panique, on s’étouffa de plus en plus dans la rue Quincampoix ou devant les bureaux de Law, mais ce fut pour essayer de sauver quelques bribes du désastre. Dans la rue Vivienne, envahie dès trois heures du matin, il y eut un jour seize personnes étouffées.
HÔTEL DE LA CHANCELLERIE D’ORLÉANS, RUE DES BONS-ENFANTS
Law dans ces moments terribles où il luttait en désespéré fut plusieurs fois en grand péril. On renversa ses voitures, on assomma ses gens, s’il était tombé entre les mains du peuple furieux, il était mis en pièces. Une grave crise politique s’en suivit. Le parlement s’étant mis sur la question en opposition avec la Régence était exilé à Pontoise.
...C’est fini pour la rue Quincampoix, on la ferme. Le Système est à l’agonie, le papier tombe, mais il y a encore des agioteurs, qui tripotent maintenant à la baisse. Law transporte ses bureaux dans un des hôtels neufs de la place Vendôme. Le camp de l’agio est transféré sous les tentes établies au milieu de la place Vendôme qui était alors un quartier de gros financiers. Le Système meurt gaiement en musique, dans une espèce de fête galante que l’on transporte bientôt dans les jardins de l’hôtel de Soissons sous des baraques mieux installées. Et celui qui a mis cette immense affaire en branle, qui a bouleversé toutes les fortunes particulières et celle de la France, Law vaincu, complètement ruiné, quitte un jour Paris, emportant à peine quelques poignées de louis, pour s’en aller mourir peu après à Venise.
Il est assez extraordinaire de pouvoir dire qu’en définitive tous les désastres accumulés par le vertigineux coup de folie, tous les successifs effondrements de tant de fortunes privées, tous les écroulements particuliers tournèrent au profit de la fortune générale une fois la douloureuse liquidation faite et la banqueroute partielle de l’Etat acceptée. Tous les historiens le constatent; le Système, parmi tant de ruines, avait fait quelque bien. Law avait à son actif quelques heureuses mesures, suppressions de charges, régularisation d’impôts, et le mouvement industriel et commercial, né de la grande secousse, devait, après un temps d’arrêt, reprendre et continuer. Mais quelle profonde perturbation, le ver était dans le siècle, avec les germes de démoralisation devant faire lentement leur œuvre, pour aboutir à cette autre terrible liquidation que les enfants de la Régence verraient en leur vieillesse.
Il ne faut donc plus chercher la maison d’où sortirent toutes ces choses et la rue elle-même a modifié son aspect. Les façades qui ont vu la grande folie sont maintenant fort rares; pour cause d’alignement elles ont reculé de deux mètres pour la plupart; il n’y a plus de ce temps que celles qui avancent encore et marquent l’ancienne largeur—ou étroitesse—de la rue. Après la rue Aubry-le-Boucher, l’ancienne rue des Cinq-Diamants est restée étroite et intacte; il faut s’y casser le cou pour admirer quelques mascarons aux fenêtres et de vieux balcons à des maisons qui furent jadis demeures de gens importants.
Au moment le plus chaud du système, se produisit une affaire qui eut un retentissement terrible. A l’angle de l’étroite ruelle de Venise qui fait communiquer la rue Quincampoix avec la rue Saint-Martin se trouvait le cabaret de l’Epée de bois, toute la journée rempli et bondé d’agioteurs. Le jeune comte de Horn, fils d’un prince allemand, parent de l’Empereur et du Régent, venu à Paris sans doute pour prendre sa part des profits, avait considérablement perdu à l’agio et au jeu dans les tripots de la foire Saint-Germain. Pour se refaire d’un seul coup, il eut l’audace, avec deux aigrefins ses complices, en plein jour, d’attirer dans une petite chambre du second étage, en ce cabaret de l’Épée de bois, un malheureux courtier porteur de 150.000 livres en billets.
On entama une opération, comme le courtier se penchait pour écrire, le comte de Horn soudain lui entortilla la tête avec une serviette pendant que ses complices le poignardaient. L’homme put crier pourtant et ses cris jetèrent l’alarme dans la maison. On accourut. Les deux complices quittèrent la chambre à temps et se perdirent dans la foule; le comte de Horn effaré prit par la fenêtre, et s’accrochant à des bois de charpente étayant la maison put descendre jusqu’en bas sans se blesser. Il pouvait encore essayer de se sauver, mais il prit le parti de se rendre lui-même chez le commissaire, et de dire, pour détourner les soupçons, qu’il avait failli aussi être assassiné. Convaincu bientôt de son crime, le comte de Horn fut condamné à mort malgré tous les efforts et toutes les supplications de sa noble parenté. Le régent, sur les instances de d’Argenson et du cardinal Dubois, tint bon et ce fils de prince régnant fut rompu en Grève avec un de ses complices que l’on avait pu retrouver.
A côté du Palais Royal où Philippe d’Orléans partageait son temps entre les conseils de cabinet et les petits soupers, entre les affaires de l’Etat et les parties de débauche, avec sa bande de roués et ses maîtresses, Dubois, son principal conseiller habitait un hôtel particulier que l’on peut voir dans la rue des Bons-Enfants, un peu noirci mais encore intact avec sa façade d’une élégante tournure, sa porte magistrale. C’était la chancellerie d’Orléans, une dépendance du Palais Royal.
Saint-Simon, qui n’a pas le crayon tendre, trace en deux lignes un croquis physique et moral de Dubois: «C’est un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit. Tous les vices combattaient en lui à qui en resterait le maître.»
Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, Dubois était venu faire ses études comme boursier dans un des petits collèges de Paris, au collège Saint-Michel, dont il subsiste rue de Bièvre, nº 12, une maison signalée par une statuette gothique de saint Michel au-dessus de la porte. Sa situation au sortir du collège demeura quelque temps misérable, il fut instituteur de petits bourgeois ici, laquais ailleurs, jusqu’au jour où le précepteur du futur duc d’Orléans se l’adjoignit, après lui avoir fait prendre le petit collet. Il était ainsi l’abbé Dubois sans avoir reçu les ordres. Peu à peu l’intelligent adjoint du précepteur en titre suppléa celui-ci qui se faisait vieux et, avec l’appui de son élève lui-même et de ses amis, obtint à la fin la place, malgré sa mauvaise réputation déjà bien établie. Ce précepteur ivrogne et débauché, mais spirituel et rusé, insuffla sa corruption dans l’âme du duc d’Orléans, né pourtant avec les plus heureuses qualités, et lui donna tous ses vices. Attaché désormais à la maison d’Orléans, quelle fortune inespérée pour le boursier de Saint-Michel aux commencements si durs! Ce n’était pourtant pas fini et le sort lui réservait beaucoup mieux en sa vieillesse. L’abbé Dubois est déjà vieux, il a soixante ans quand son élève prend la Régence; sa fortune alors fait un bond prodigieux. Dubois est diplomate, ambassadeur, il est ministre et dirige les affaires extérieures de la France, au mieux, dit-on, des intérêts de l’Angleterre qui lui paie pour cela une pension de 100.000 écus. Ces hautes dignités ne lui suffisent pas, il n’est qu’abbé pour rire, il veut être archevêque de Cambrai; il violente le Régent qui l’injurie, mais qui se laisse arracher le siège, et Dubois avant de coiffer sa mitre et de prendre sa crosse doit s’en aller d’abord recevoir la prêtrise.—Ne vous faudrait-il pas aussi le baptême? lui demanda ironiquement l’évêque qui l’ordonna. Devenu archevêque, il ne lui restait plus que le chapeau de cardinal à conquérir, il y arriva bien vite...
Ce prélat, qui riait volontiers de son élévation dans les soupers du Palais Royal et défiait tous les cardinaux réunis d’être à eux tous plus athées que lui tout seul, ne put jouir longtemps de ses extraordinaires succès; il mourut en 1723 et fut enterré dans l’église Saint-Honoré, voisine de la Chancellerie. Il y eut son tombeau surmonté de sa statue par Coustou fils. La malchance s’acharna sur le tombeau de Dubois; d’abord il avait été placé de façon telle que la statue tournait le dos à l’autel, ce qui donnait l’occasion de rappeler à tout visiteur l’indignité du cardinal des orgies de la Régence. Lorsqu’on démolit l’église en 1792 et que l’on construisit sur son emplacement le passage Saint-Honoré, on utilisa certains murs de l’église; alors dans la chapelle du cardinal, ignoble affectation, s’installa une maison de débauche, et l’âme de Dubois sans doute ne s’y trouvait point trop mal à l’aise; mais ce ne fut pas tout et le plus horrible reste à dire: comme pour symboliser terriblement l’ignominie restée attachée au nom de Dubois dans l’histoire de cette maison de débauche, le caveau funéraire de Dubois devint la fosse d’aisances!
Au commencement du siècle la vieille abbaye de Saint-Germain avait achevé de perdre ce qu’il lui restait de son caractère de petite ville close, qu’elle avait gardé si longtemps. Le faubourg Saint-Germain s’étendait et prospérait, le prix des terrains montait; les moines, pour profiter de cette hausse, et d’ailleurs ayant dépensé beaucoup d’argent dans les travaux de transformation exécutés sous Louis XIV, bâtirent plusieurs rues dans leur enclos, entre autres les rues Cardinale et Furstenberg, ainsi baptisées du nom de l’abbé qui était le cardinal Jean de Furstenberg. Ces rues enserraient le beau palais abbatial d’un amas de maisons et de bâtisses à petits loyers qui lui nuisaient beaucoup. Les abbés par cette spéculation se résignaient à un voisinage médiocre bien rapproché; ils n’étaient plus chez eux, sauf par derrière où leurs jardins étaient à peu près enfermés par l’église et par le gros bâtiment carré de la prison de l’Abbaye, passée aux mains de l’Etat et qui devait prendre un sinistre renom lors des égorgements de 1792.
Après la prison, sur le flanc sud de l’église on fit encore deux rues, la rue Childebert et la rue Sainte-Marthe encadrant la place du Parvis au pied de la grosse tour. Le boulevard Saint-Germain a fait sauter tout cela. La prison de l’Abbaye, démolie en 1854, tenait toute la largeur du boulevard devant le petit passage de l’abbaye.
Le nom de la rue Childebert évoque pour nous le souvenir d’une maison célèbre dans les fastes littéraires du siècle, maison fameuse, maison bruyante, la Childebert comme on disait, où vécurent des poètes et des peintres tous plus ou moins échevelés, de l’époque romantique. Une jolie petite fontaine appuyée sur une façade de cette rue Childebert, une simple niche en coquille surmontée de deux dauphins, mérite de rester dans le souvenir.
PASSAGE DU CLOÎTRE SAINT-HONORÉ
En face de la vieille abbaye et des maisons de la rue Childebert, avait rapidement prospéré, sous le règne du grand roi, une Académie comme il y en avait plusieurs en ce quartier, rue de Condé, rue de l’Université, rue du Vieux-Colombier, etc., établissements où les jeunes gentilshommes venaient compléter leur éducation, c’est-à-dire apprendre les armes, l’équitation et la danse. Cette académie est déjà marquée sur le plan de Gomboust; ses bâtiments se retrouvent dans la cour du Dragon, qui n’était pas alors un passage, cour très curieuse, remarquable d’abord par sa porte d’entrée; la haute voûte cintrée encadrant une fenêtre à beau balcon supporté par un gigantesque Dragon, ailé, boursouflé et pustuleux. Ce dragon, représentant un monstre légendaire dompté par sainte Marguerite, est là parce qu’il faisait face à la rue Sainte-Marguerite aujourd’hui Gozlin. La maison au fond de la cour du dragon n’est pas moins pittoresque avec ses deux tours encorbellées où se suit extérieurement la spirale de l’escalier; le passage donne rue du Dragon, jadis du Sépulcre, où se trouvent des maisons du XVIᵉ siècle plus ou moins transformées, mais montrant encore parfois des pignons ou des détails caractéristiques. Au nº 24 a demeuré Bernard Palissy, le maître potier des Rustiques figulines. On y voyait naguère comme souvenir, encadré dans la muraille au-dessus de la porte, un médaillon de Palissy représentant Samson terrassant un lion, avec cette légende qui servait d’enseigne à la maison: Au fort Samson. Le plat a disparu pour aller enrichir quelque collection.
Non loin de ces académies de danse et d’équitation s’élevait au commencement du XVIIIᵉ siècle, sur des terrains cédés par les Carmes déchaussés, le bel hôtel dit de Hinisdal, du nom de l’un de ses propriétaires après la Révolution. Grande porte majestueuse, style du grand siècle, belle cour entourée d’imposants corps de logis. Ce fut il y a cent ans l’hôtel du dernier gouverneur de Paris sous l’ancien régime, le duc de Brissac, qui par dévouement à la monarchie ne voulut pas émigrer, resta près du roi, devint le commandant de sa garde constitutionnelle en 90 et fut en 93 arrêté en province et massacré à Versailles, comme on le ramenait à Paris pour le juger. Il aimait d’une affection très vraie, avec un grand dévouement aussi, Mᵐᵉ du Barry, qui devait finir peu après lui sur l’échafaud où l’amenaient les dénonciations de ses gens de Louveciennes, intendant et valets pillards, y compris le nègre Zamore, devenu une autorité dans le pays.
Ce coin des rues Cassette et de Vaugirard est un endroit tragique. Au couvent des Carmes qui touche à l’hôtel de Brissac, les massacreurs de septembre égorgèrent 117 prêtres insermentés parmi lesquels plusieurs évêques. La chapelle des martyrs existe encore. Dans le jardin où les assassins poursuivaient leurs victimes, les flonflons résonnèrent aussitôt après la Terreur; c’était le bal des Tilleuls, un des innombrables endroits où Paris sortant de son bain de sang, heureux de vivre, se rua au plaisir.
Ces quartiers de la rive gauche virent encore au XVIIIᵉ siècle s’achever d’autres transformations. Sur le côté gauche du collège des Quatre Nations, l’hôtel Guénégaud qui avait succédé à l’hôtel de Nesle, était devenu sous Louis XIV l’hôtel Conti, pour la princesse de Conti qui l’avait augmenté d’un petit hôtel. En 1750, la ville de Paris acheta le tout et après diverses hésitations, on en décida en 1769 la démolition pour construire sur cet emplacement l’hôtel des Monnaies, celui que nous voyons actuellement, considérable masse de bâtiments dans lesquels fut cependant conservé le petit hôtel Conti.
Parmi les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, deux palais importants s’élevaient, le premier était né en 1722, mais on y avait travaillé tout le long du siècle. C’est le palais Bourbon, notre chambre des députés, dont les bâtiments primitifs construits pour la duchesse de Bourbon, continués par les princes de la maison de Condé, furent au moment de la Révolution considérablement transformés et augmentés pour loger d’abord la commission des travaux publics, en 93, quand le palais des Condé s’appela maison de la Révolution, puis le conseil des Cinq-Cents sous le Directoire. La façade sur le quai date de l’Empire; mais, de transformations en adaptations, les travaux continuèrent jusque vers 1830.
L’autre palais est un charmant édifice construit d’un seul jet dans le style gréco-français de Louis XVI, par l’architecte Rousseau, pour le prince Frédéric III, rhingrave de Salm-Kirburg. Il donne sur la rue de Lille et sur le quai d’Orsay; l’entrée principale rue de Lille est une sorte d’arc de triomphe ouvrant au milieu d’un portique ionique qui se continue tout autour de la cour d’honneur. Pour racheter la froideur antique de cette arche triomphale on a jeté coquettement au-dessus de l’archivolte de la voûte des bouquets de fleurs et de feuillages.
Sur le quai le palais ne se présente pas moins gracieusement; au-dessus d’un jardin en terrasse, façade décorée d’une rangée de bustes, et au milieu, pavillon demi-circulaire terminé par une coupole basse entourée de statues.
Le prince de Salm qui se construisit ce palais était un grand seigneur allemand au service de la France, marié à une Hohenzollern. Grand joueur, ayant entamé déjà sa principauté en prodigalités ostentatives, le prince se trouva, la construction terminée, à peu près complètement ruiné. Il acheva cette ruine en dépenses d’installations, en fêtes et pendaisons de crémaillère, si bien qu’au commencement de la Révolution il n’était plus que le locataire de son architecte.
Pour couronner dignement une vie de désordres, ce prince Frédéric de Salm-Kirburg, jadis aussi absolument aristocrate que possible, se jeta dans le mouvement révolutionnaire et s’efforça de faire oublier son origine par l’excès de son sans-culottisme. Il ouvrit même un club démagogique en son hôtel, mais comme malgré tout on se moquait du prince sans-culotte, on appela cette réunion où l’on phrasait à tort et à travers le club Salm-igondis, et le pauvre citoyen Salm, emprisonné malgré ses preuves de civisme, fut guillotiné par ses nouveaux amis.
Sous le Directoire, le palais tomba en de tristes mains, il fut acheté par un nommé Lieuthrand, ex-garçon perruquier, enrichi dans l’agiotage et les fournitures nationales, et qui se faisait appeler marquis de Beauregard. Pour continuer la tradition du prince, Beauregard donna des fêtes splendides à toute la bande d’agioteurs et de financiers véreux de ce temps, mais il vit bientôt sa carrière interrompue par la gendarmerie et dut quitter son palais pour les galères, en raison de quelques escroqueries un peu trop fortes.
Mᵐᵉ de Staël occupa quelque temps le palais ensuite, le temps de le purifier, puis Napoléon l’acheta pour y installer la Chancellerie de la Légion d’honneur. Elle est encore là, mais le palais n’est plus tout à fait celui du prince de Salm, pétrolé en 71. La Commune y avait installé le général Eudes et son état-major; le 23 mai, quand arrivèrent les troupes de Versailles, les fédérés battirent en retraite après avoir savamment organisé l’incendie du palais. Les derniers tisons éteints, il ne restait plus debout, sur les décombres, que le portique d’entrée et les colonnades de la cour d’honneur; il fallut donc reconstruire le palais, mais on s’abstint d’apporter aucun changement aux anciens plans.
PORTE DE LA COUR DU DRAGON
Parmi les grands travaux accomplis sous le roi Louis XV le Bien-Aimé, il faut citer la création de la place Louis XV, plus tard de la Révolution, puis de la Concorde, l’Ecole militaire et la fontaine de la rue de Grenelle. Celle-ci est un bel échantillon de l’art décoratif académique du XVIIIᵉ siècle; elle n’a rien de rococo, de ce qui caractérisait le style Louis XV aux lignes contournées, parfois amples et grasses; on y sent déjà l’école de David et le triomphe des purs Romains de la génération suivante: mais il y a de jolis morceaux dans ce grand décor assez froid et de gracieuses figures sculptées par Edme Bouchardon.
Cinq cents jeunes gentilshommes devaient être logés à l’École militaire et y recevoir toute l’instruction nécessaire à la carrière d’officier; l’architecte Gabriel leur éleva la monumentale caserne à portique qui fait le fond du Champ de Mars, vaste quadrilatère aménagé pour les exercices militaires des élèves.
LA COUR DU DRAGON
Il semble que Louis XV dont le triste règne a préparé la terrible crise de la Révolution, préparait aussi par une sorte de fatalité le terrain nécessaire pour les grandes évolutions de peuple, arrangeait le cadre des formidables événements qui devaient marquer le règne de son successeur et la fin sanglante de la dynastie. En grande partie responsable de la Révolution, pour les hontes et les fautes de son règne néfaste, il fit le lit de cette Révolution.
Là-bas, devant l’Ecole militaire, il traçait le champ de la future fédération, où le 14 juillet 1790, au commencement de la grande commotion, les Français des diverses classes, l’Assemblée, la garde nationale, des députations des gardes nationales de quarante-deux départements, avec le drapeau tricolore encadré par le drapeau blanc et par une représentation de la vieille oriflamme des anciens temps portée par des maréchaux de France, le roi et les représentants de la Commune vinrent solennellement jurer la Constitution, Lafayette conduisant l’immense cortège, et M. de Talleyrand, alors évêque d’Autun, disant une messe solennelle sur l’autel de la Patrie.
D’autres fêtes devaient suivre cette journée de fraternisation, il ne fallut pas attendre plus d’un an pour y voir couler le sang sur les marches de l’autel de la Patrie; ce fut un jour de grande explosion des colères populaires savamment attisées par des meneurs, manifestation aboutissant à la proclamation de la loi martiale, à des fusillades et mitraillades jonchant de cadavres le terrain où l’année d’avant ces Français s’étaient embrassés. Après cette journée sanglante dont l’épilogue eut lieu sur le même point dix-huit mois plus tard, par le supplice de Bailly, du malheureux Bailly attendant assis dans sa charrette, sous la pluie et la bise glaciale de novembre, que le montage de la guillotine fût achevé, le Champ de Mars vit d’autres fêtes: Fête commémorative de la prise de la Bastille, défilé de l’Assemblée, des gardes nationales et du peuple autour d’un bûcher où l’on brûla solennellement armoiries, couronnes, titres de noblesse; Fête des victoires après la première campagne de Bonaparte en Italie; Fête de la fondation de la République avec jeux et courses de chars à la romaine, etc... Ces premières années du Champ de Mars furent bien mouvementées, mais des temps plus calmes vinrent et il ne fut plus qu’une Esplanade de manœuvres, jusqu’aux jours où les Expositions universelles l’accaparèrent pour les grandes assises de l’industrie.
Arrivons à l’autre emplacement révolutionnaire préparé par Louis XV. Sous le règne précédent Paris finissait ici au bout du jardin des Tuileries par un bastion enfermant une garenne entre la Porte de la Conférence sur le quai, et la Porte Saint-Honoré plus haut, mais Paris avait grandi, le jardin des Tuileries avait renversé le bastion. Entre le jardin et le commencement du Cours la Reine, restait devant le pont tournant du jardin des Tuileries un vaste espace vide ou occupé par des hangars, des dépôts du magasin des marbres, espace dont le prévôt des marchands et l’échevinage projetèrent de faire une place monumentale avec, pour principal ornement, la statue du roi Louis XV, alors le Bien-Aimé, que la petite vérole avait failli enlever à l’amour de son peuple.
Votée en 1748, la statue ne put être terminée qu’en 1763, Louis XV était toujours sur le trône, mais il n’était plus le Bien-Aimé, c’était le roi du parc aux cerfs et de Mᵐᵉ de Pompadour, que Mᵐᵉ du Barry allait remplacer. Aussi, quand la statue parut sur un piédestal flanquée de quatre grandes figures de femmes symbolisant la Force, la Paix, la Prudence et la Justice, les pasquinades insultantes ne manquèrent pas. On placarda sur le piédestal entre autres épigrammes celle-ci:
L’architecte Gabriel avait fait à cette statue un cadre vraiment magnifique. Le quadrilatère de la place Louis XV était dessiné par un large fossé entouré de balustrades, ouvert aux angles et au milieu de chaque face. Au fond s’élevèrent les deux bâtiments jumeaux du garde-meuble et du ministère de la marine, édifices d’une belle ordonnance et de lignes imposantes, entre lesquels alors s’apercevaient, au lieu du temple grec de la Madeleine, les petites maisons du boulevard et la verdure de la campagne voisine.
Hélas! la belle place aux tragiques destins si proches devait avoir, à peine achevée, un sinistre baptême. C’était le 30 mai 1770. En réjouissance du mariage du dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, la municipalité fit tirer un feu d’artifice sur la place encore en partie obstruée de matériaux. Une foule immense était venue contempler le spectacle. Aussitôt la dernière fusée éteinte, cette foule entassée entre les fossés et qui n’avait pour rentrer dans Paris que l’issue de la rue Royale, se mit en mouvement et se heurta à une autre foule de curieux descendant des boulevards. Il y eut dans l’obscurité une atroce mêlée. Les deux masses se heurtant s’étouffèrent; tout ce qui tombait était piétiné, écrasé, des flots humains roulaient sur d’autres flots humains, se broyaient sur les obstacles, soulevaient des voitures dont on égorgeait les chevaux à coups de couteau; des gens affolés mettaient l’épée à la main pour essayer de se faire jour. Quand l’effroyable mêlée se fut dissipée, il restait sur le terrain plusieurs centaines de cadavres. Tristes noces pour le pauvre couple qui devait finir ici même aussi, vingt-trois ans après.
Entre ce baptême lugubre et les grandes et sanglantes journées qui vont venir, la place Louis XV a peu de choses en ses annales; elle hérita de la foire Saint-Ovide qui se tenait précédemment sur la place Vendôme, et qui amena avec elle de la gaieté pour quelques années. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1777, un incendie éclata, baraques de saltimbanques et de montreurs de curiosités, boutiques de marchands, théâtres de marionnettes, tréteaux de chanteurs, tout brûla.
Que citer encore? Des défilés joyeux en attendant les autres, le défilé du carnaval qui dans ces dernières années de la monarchie était très bruyant et remplissait la rue Saint-Honoré et les grandes voies d’innombrables masques; le cortège du beau monde, à la fin du carnaval, pour la promenade traditionnelle de Longchamps, où les impures et les filles d’Opéra, mêlées aux duchesses, rivalisaient de luxe et d’élégance dans les toilettes et dans les équipages tarabiscotés, pour lesquels les carrossiers trouvaient les inventions les plus galantes, comme cette conque dorée et enguirlandée dans laquelle trôna Mˡˡᵉ Guimard fardée jusqu’à l’extravagance.
Mais voici avec l’an 89 bien d’autres foules et bien d’autres tumultes; la place Louis XV voit passer le prince de Lambesc cavalcadant et sabrant à la tête de Royal Allemand, puis des bandes de gardes nationaux, de fédérés fêtant dans les guinguettes des Champs-Élysées la liberté conquise et la Bastille démolie, des cortèges de clubistes et de sectionnaires, allant pour quelque cérémonie à l’autel de la Patrie.
Mais ce n’est encore que la petite pièce avant la grande. Voici le drame qui se dessine et les événements qui se précipitent. Les femmes de Paris, le 6 octobre, sont allés enlever la royauté de son château de Versailles et la ramènent à Paris, déjà captive, sinon prisonnière. C’est encore dans le carrosse royal traîné à huit chevaux que Louis XVI et Marie-Antoinette font leur entrée dans leur capitale, mais autour de ce carrosse les poissardes dansent et chantent, le peuple brandit des milliers de sabres et de fusils, et, en avant pour ouvrir la marche, des énergumènes balancent à la pointe des piques quelques têtes de gardes du corps.
Le 10 août 1792, le canon et la fusillade annoncent que derrière les bosquets des Tuileries le peuple donne le dernier assaut à la royauté, puis les feux de peloton, les salves d’artillerie s’espacent, d’immenses clameurs de victoire et d’horribles cris retentissent. Le château est pris, ses derniers défenseurs sont égorgés ou fuient dans le jardin; on leur donne la chasse, ils tombent sous les arbres les uns après les autres; seuls, quelques groupes peuvent gagner les Champs-Élysées...
BALCON, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
Le pont de la Concorde, alors appelé pont Louis XVI, a été commencé en 1787; ironie du sort, ce pont Louis XVI, on l’achève avec les pierres provenant de la démolition de la Bastille. Comme il mène à la Chambre des députés, il restera révolutionnaire, en dépit de son nouveau nom, et chemin naturel de l’émeute, nous l’avons déjà vu maintes fois.
Toute blanche, toute fraîche dans la fleur de sa jeunesse, la place Louis XV voit disparaître la statue de Louis le Bien-Aimé et s’élever sur le même piédestal une colossale figure de la Liberté. La place n’en reste pas moins coquette et jolie. A l’ombre de cette figure de la Liberté, on construit autre chose, l’autel sur lequel on va lui offrir de terribles holocaustes, l’autel sur lequel Samson dira tous les jours pendant des mois la messe rouge.
La place Louis XV est la place de la Révolution ou plutôt la place de
UNE FÊTE A LA FOLIE-MONCEAUX.—1787
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
la Guillotine. Le carrosse royal encore une fois va passer. Le 21 janvier 93, sur l’immense place couverte de troupes, la guillotine fait le centre d’un carré de fusils et de canons derrière lesquels se pressent, houleuses et sombres, les masses populaires. A dix heures du matin, au roulement des tambours de Santerre qui étouffent la dernière protestation royale, tombe la tête de Louis XVI.
INCENDIE DU PALAIS DE LA LÉGION D’HONNEUR (HÔTEL DE SALM), MAI 1871
Le roi était venu à la guillotine dans son carrosse, la reine, plusieurs mois après, y viendra en charrette, après avoir suivi, les mains liées derrière le dos, toute la rue Saint-Honoré, longue route d’un calvaire qui lui permettait d’entrevoir au détour de chaque rue transversale, le palais où elle avait régné et les beaux ombrages du jardin où le soleil avait éclairé les heureuses journées de naguère.
Avant elle et après elle, combien de fois la charrette fit-elle, ou plutôt le convoi de charrettes fit-il ce voyage, amenant à Samson la fournée quotidienne de condamnés que le tribunal révolutionnaire lui envoyait: les Girondins et les Feuillants, Mᵐᵉ Roland, Camille Desmoulins et Danton, Charlotte Corday, Philippe Egalité... puis, les fournisseurs de la guillotine arrivant à leur tour, Hébert, Fouquier-Tinville, Robespierre...
Ainsi chaque jour, comme des employés de ministère qui vont à leur bureau, Samson et ses aides arrivaient sur la place pour l’effroyable besogne, procédaient tranquillement au nettoyage de leur machine, et se mettaient ensuite à trancher froidement toutes ces têtes, jeunes ou vénérables, illustres ou obscures, innocentes ou scélérates... Et le ruisseau rouge coulait, mare de jour en jour plus impossible à étancher et que le sol saturé refusait de boire, dont l’odeur attirait les chiens errants et faisait reculer les chevaux au passage. Quand nous traversons près de l’Obélisque et des fontaines jaseuses, la place actuelle, vivante, élégante et gaie, fermons un peu les yeux sur le présent et voici que s’évoque, sinistre vision, la place de la Révolution avec l’instrument de mort, les deux bras rouges levés en l’air et les horribles tricoteuses en cercle, guettant l’éclair du couperet qui tombe...
Pendant des mois, tous les jours, Fouquier-Tinville envoie sa fournée, Samson travaille. Le sol saturé refuse de boire le sang qui coule dans une fosse sous l’instrument; de même le cimetière des suppliciés à la Madeleine refuse les cadavres, on envoie les corps dans un nouveau cimetière taillé dans le parc du duc de Chartres à Monceaux, puis à partir du 25 prairial an II (13 juin 93), le terrible abattoir humain est transporté à la place du Trône.
La rue Saint-Honoré n’a plus chaque après-midi son défilé de charrettes, c’est le faubourg Saint-Antoine qui hérite du tragique spectacle et qui s’en émeut, qui réclame à son tour.
PLACE DE LA RÉVOLUTION
La Chaussée d’Antin.—Les Porcherons.—Le Temple de Paphos.—Petites maisons et Folies.—Abattis et grandes trouées.—La disparition du vieux Paris.—La Butte des moulins.
TRÈS près de nous encore est le temps où de bons maraîchers faisaient pousser des choux et des salades sur l’emplacement de l’Opéra et des beaux et brillants quartiers d’aujourd’hui; il ne faudrait guère pour retrouver ces honnêtes cultures villageoises reculer de plus d’une centaine d’années.
L’extrémité de la ligne des grands boulevards au point le plus animé, le plus peuplé, qui fait à peu près le centre du Paris d’aujourd’hui, ce n’était, il y a cent et quelques années, qu’un commencement de banlieue. La promenade des boulevards pour les Parisiens du milieu du XVIIIᵉ siècle, c’était une ouverture sur la campagne; il y avait des arbres, il y en a encore, mais moins vigoureux et moins nature; il y avait de petites maisons, des guinguettes champêtres éparpillées aux entours de quelques folies de grands seigneurs ou de financiers, presque des maisons de campagne, coquets nids d’amour, joyeux vide-bouteilles où les fredaines galantes du beau monde trouvaient une discrète tranquillité.
La Chaussée d’Antin est née dans la première moitié du XVIIIᵉ siècle, alors que les choux des champs environnants avaient encore de longues années de tranquillité devant eux. Cette précocité s’explique, cette chaussée nouvelle conduisait au pimpant hameau des Porcherons en avant du village de Clichy. Un petit chemin serpentant dans les cultures s’appelait Chaussée de l’Egout de Gaillon, ou chemin des Porcherons. Quand on en fit une rue, on lui donna d’abord le nom de rue de l’Hôtel-Dieu parce que l’Hôtel-Dieu y avait une ferme et des terres, voisines de celles des Mathurins, desquelles terres l’Hôtel-Dieu conserva des bribes jusque vers 1840.
Sur tout ce côté nord de Paris serpentait le ruisseau descendant du village de Ménilmontant; il touchait presque à la porte du Temple et courait ensuite à certaine distance des murs de la ville, coupant les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, moitié ruisseau et moitié collecteur des petits égouts qu’il recevait au passage. Au siècle dernier, il descendait moins d’eau des hauteurs déboisées de Ménilmontant, une partie de ces eaux étant captée au passage par les maraîchers ou pour une dérivation sur Vincennes, et le ruisseau était en bien des endroits une sentine. A la sortie des Porcherons, le ruisseau passait sous un pont nommé pont Arcans (?) il se dirigeait vers le Roule, ex-village devenu faubourg s’ajoutant au faubourg Saint-Honoré et s’en allait se jeter à la Seine sous Chaillot. Couvert aujourd’hui, son lit est le collecteur des égouts de la rive droite; le ruisseau n’en continue pas moins à couler dans le collecteur ou perdu dans les terres et on le retrouve, croit-on, dans une nappe d’eau qui baigne les fondations de l’Opéra de Charles Garnier et qui en a bien gêné la construction.
Du côté de la Chaussée d’Antin le grand égout ne fut couvert qu’en 1771 et l’on construisit dessus la rue de Provence. Aux Porcherons florissait Ramponneau, maître cabaretier en possession de la célébrité. Ce cabaret, à l’enseigne du Tambour Royal, est une ancienne auberge d’ouvriers de campagne, tout à fait dépourvue d’élégance, vaste mais très sommairement installée, un comptoir en planches grossières sous un haut manteau de cheminée campagnarde, la cheminée à faire sauter les omelettes au lard, des tables, des bancs de bois et c’est tout, avec quelques dessins charbonnés sur le mur pour ornements, œuvres d’art représentant Mˡˡᵉ Camargo dansant avec le soldat Belle Humeur, Crédit tué par les mauvais payeurs, Monnoye fait tout, et autres plaisanteries de cabaret. Tous les rangs sont confondus chez Ramponneau, on y boit, on y chante, on y est gai, on s’y grise. Le succès de ce cabaret est énorme et Ramponneau devient un type populaire.
Il y a Ramponneau, il y a la Grande Pinte, il y a bien d’autres cabarets aux Porcherons qui ont abandonné l’élevage des porcs, leur ancienne industrie, et ne sont plus qu’une immense et joyeuse guinguette.
Quelle vogue eurent pendant tout le XVIIIᵉ siècle les parties de plaisir dans tous ces bruyants cabarets où sous les treilles l’on chantait et buvait à l’aise. Il y en avait pour tous les goûts et tous les rangs, les petits commis de boutique, les clercs de procureur en bonne fortune, tout comme les jeunes seigneurs en partie fine trouvaient une tonnelle ou une salle pour s’installer gaiement avec les grisettes endimanchées ou les belles impures, devant des nappes blanches agréablement chargées. Les bons bourgeois y venaient avec les demoiselles d’opéra. Quand une fille voulait jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle n’avait pas besoin de monter jusqu’à Montmartre. Derrière les Porcherons, le moulin des dames de Montmartre—rue de la Tour-des-Dames maintenant—faisait tourner ses grandes ailes un peu au-dessus des cabarets et du château du Coq, manoir du XIVᵉ siècle, où le roi Louis XI avait couché la veille de son entrée solennelle dans Paris.
L’HÔTEL DE LA GUIMARD, CHAUSSÉE D’ANTIN
Comme pour racheter les péchés de ce temps, notre siècle a bâti une église à peu près sur l’emplacement des Porcherons, sur ce sol où l’on a tant bu et chanté si galamment. Justement cette église n’a rien d’austère dans le style de son architecture, elle semble même coquette, c’est la Trinité qui se voit au bout de notre Chaussée d’Antin actuelle. L’église Notre-Dame de Lorette remplace presque sur le même point, la chapelle du même nom aux Porcherons.
Cette Chaussée d’Antin prit son nom de l’hôtel du duc d’Antin bâti en 1713, qui passa plus tard au maréchal duc de Richelieu. A cet hôtel, le maréchal, célèbre à tant de titres par ses victoires et conquêtes sous les drapeaux réunis de Mars et de Vénus, ajouta ce pavillon donnant sur le rempart, auquel la malignité publique accrocha le nom de Hanovre pour dire que le maréchal en y prodiguant les grâces extérieures et intérieures, ne faisait qu’employer le butin de la campagne de Hanovre.
La Chaussée d’Antin s’embellit rapidement et se garnit de jolis hôtels enchâssés dans quelques ombrages encore. C’était un faubourg élégant qui commençait là et qui avait considérablement gagné et grandi à la fin du siècle. Mˡˡᵉ Guimard, vers 1762, la danseuse diaphane si légère et si maigre, «le squelette des Grâces» adorée par tant de grands seigneurs, s’y fit construire un hôtel par l’architecte Le Doux.
Naturellement ce Grec forcené construisit pour Mˡˡᵉ Guimard une manière de petit temple qu’on appela temple de Terpsichore, un cube de pierre ouvrant par un péristyle ovale à colonnes ioniques. On disait de ce temple de Terpsichore que la Volupté en dessina le plan et que l’Amour en fit les frais. C’était le prince de Soubise surtout. L’hôtel paraissait petit, mais il était vaste en réalité, sans doute par des annexes; il y avait grands et petits appartements, galerie de tableaux, salle de spectacle pouvant contenir cinq cents personnes, plus des jardins magnifiques avec un petit temple à Paphos. La divinité du lieu y menait une existence de folles dépenses et de luxe scandaleux, soupers, orgies, fêtes à spectacles, représentations théâtrales, etc... Elle donnait régulièrement trois grands soupers par semaine, le premier aux princes et grands seigneurs plus ou moins attachés à son char, le second aux gens de lettres et artistes, épicuriens de second rang; le troisième, la grande orgie, réunissait seigneurs et financiers viveurs, comédiennes et impures en renom.
Un jour, la Guimard se dégoûta de son temple; ses légions de créanciers se fâchaient ou les galants qui fournissaient à ses fabuleuses dépenses s’étaient fatigués de lui apporter les millions qu’elle jetait ensuite par toutes les fenêtres, même par celles de la bienfaisance quand elle allait, aux lendemains d’orgie, porter dans les taudis misérables quelques poignées de tout cet or qui roulait incessamment en offrandes à Vénus. La rivière était-elle tarie? ou la belle courtisane, l’heure de la retraite étant sonnée, prenait-elle ses dispositions pour quitter le pays de Cythère et s’en aller finir ses jours en bourgeoise du Marais? Le temple de Terpsichore fut mis en loterie; il y avait 2,500 billets à cinq louis, le tirage eut lieu en 1786 et l’hôtel fut gagné par une dame qui n’avait pris qu’un seul billet. Peu d’années après, l’ancien temple stupéfait devenait le local de la section du Mont-Blanc. Quel changement pour le logis licencieux, pour ces salons resplendissants où tous les grands seigneurs de France se pressaient jadis aux grandes fêtes. Ils étaient loin alors, emportés par le vent de tempête comme de pauvres feuilles mortes, guillotinés ou errant fort dépourvus hors frontières, tandis que la danseuse, devenue peut-être une bourgeoise épaisse, vivait cachée quelque part, oubliée dans quelque coin silencieux de vieille maison aux murs gris et moroses.
Mirabeau était venu mourir au nº 42 de la Chaussée d’Antin le 2 avril 1791. Désolation universelle, Paris en larmes se presse à ses obsèques solennelles à Notre-Dame, l’Assemblée nationale en tête, et conduit le grand orateur à la nouvelle église de Sainte-Geneviève que l’on désaffecta pour en faire le Panthéon. La rue débaptisée s’appela rue Mirabeau et sur la maison mortuaire fut scellée une plaque de marbre noir portant ces deux vers de Marie-Joseph Chénier: