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LE JUBÉ DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT

Tout près de là, un peu plus haut dans la rue Saint-Antoine et touchant presque à la Bastille, Mansard éleva l’église des filles de la Visitation Sainte-Marie, appelées à Paris par la baronne de Chantal, Sainte-Françoise de Chantal, grand’-mère de Mᵐᵉ de Sévigné. Le petit dôme ardoisé de l’église est fort élégant. Fouquet fut enterré à Sainte-Marie, affectée aujourd’hui au culte protestant.

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LE TEMPLE PROTESTANT, ANCIENNE ÉGLISE SAINTE-MARIE (MAI 1871)

Dans les champs à l’autre extrémité de Paris, après la porte Saint-Jacques qui se trouvait au milieu de notre rue Soufflot, au bout du faubourg qui s’allongeait derrière le grand enclos des Chartreux, parmi des couvents nombreux, les Ursulines, les Feuillantines, les Capucines, les Carmélites, Port-Royal, etc..., la reine Anne d’Autriche, en remerciement de la naissance longtemps désirée de l’enfant qui devait être le Grand Roi, fonda l’abbaye du Val de Grâce pour les Bénédictines du Val-Profond, dont elle modifia le nom en 1645.

Louis XIV, âgé de sept ans, posa la première pierre en grande cérémonie. «Les mousquetaires rangés en double haie occupaient le haut de l’ouverture des fondations. Les Suisses étaient dans la tranchée sur les parois de laquelle s’étendaient de magnifiques tapisseries du Louvre, plusieurs tentes avaient été dressées pour cette magnifique solennité. Huit étaient destinées aux religieuses, mais celles-ci, par esprit d’humilité, préférèrent rester dans leur couvent. Jean-François de Gondi, en camail et en rochet avec l’étole, précédé des porte-croix et des porte-crosses, escorté d’un nombreux clergé, bénit la pierre et les tranchées destinées aux fondations. La musique du roy pendant la cérémonie accompagnait le chant des chœurs...»

Les grands artistes des commencements du règne de Louis, François Mansard, Jacques Lemercier, Mignard, Michel Auguier, etc... accumulèrent pour cette église toutes les recherches d’une pompe majestueuse, toutes les richesses d’une décoration non plus religieuse, mais plutôt courtisanesque. C’est autant une église dédiée au roi qu’un temple élevé à Dieu.

Il fut décidé, en 1662, que le Val de Grâce donnerait la sépulture aux cœurs des princes et princesses de la famille royale. En 1792, quarante-cinq cœurs furent enlevés de la chapelle Sainte-Anne et dispersés, pendant que les boîtes de métal précieux s’en allaient à la Monnaie.

Le XVIIᵉ siècle, dans sa deuxième moitié, éleva au bout du faubourg Saint-Germain l’église des Invalides.

C’est une autre église du même style, plus grande, plus large, plus majestueuse; une autre coupole aux proportions plus vastes, d’une décoration plus somptueuse. L’église d’abord n’avait point de dôme. Hardouin Mansard posa ce gigantesque couronnement des grands bâtiments de l’hôtel qui se développent avec une ampleur non moins majestueuse à l’extrémité de larges avenues. Hélas! ce refuge ouvert aux pauvres soldats qui ont reçu les faveurs de Bellone sous forme de balles, de boulets ou de coups de sabre, le Grand Roi a bien pu lui donner d’immenses proportions pour recueillir un certain nombre de militaires estropiés en ses batailles, mais il est triste de songer que le moindre combat d’aujourd’hui remplirait à lui seul une douzaine d’édifices de cette taille.

Aussi a-t-on changé sa destination; au lieu d’un refuge d’invalides, au lieu d’un musée de glorieux débris humains échappés au fer et au feu, on en a fait le musée des engins qui faisaient ces invalides, l’hôtel des vieux canons illustrés dans les combats, des antiques carapaces de chevaliers, des vieilles armes vaillantes du corps à corps et du tir à trois cents pas au plus, engins démodés, remplacés aujourd’hui par des instruments de précision à trop longue portée et par les derniers produits de la chimie.

On peut encore citer Saint-Nicolas du Chardonnet reconstruit au XVIIᵉ siècle, sous la direction de Lebrun, et qui renferme le tombeau élevé par Lebrun à sa mère et celui du peintre lui-même. L’église attend encore un portail; telle qu’elle est, avec son pignon provisoire depuis deux siècles, et les masures au pied de la tour restée de l’église primitive du vieux clos du Chardonnet, l’église ne manque pas de pittoresque.

Le XVIIIᵉ siècle acheva un certain nombre d’églises commencées sous Louis XIV et dont la construction avait été ralentie ou interrompue par le manque d’argent; il acheva le nouveau Saint-Sulpice, dont le portail ne manque pas d’une certaine grandeur, à la place d’un petit Saint-Sulpice gothique; il acheva Saint-Roch assez laid et qui ne vaut que comme fond de tableau à l’épisode du 13 Vendémiaire. C’est sur ce portail gris que se détache nettement le profil du général Bonaparte, entrevu pour la première fois, quand il se fait connaître en mitraillant les sections royalistes insurgées contre la Convention et massées sur les marches du perron.

Quelques autres églises sans importance sont l’œuvre de ce siècle XVIIIᵉ, qui a surtout beaucoup démoli. Ce siècle a commencé la nouvelle église Sainte-Geneviève (le Panthéon) et la Madeleine. Au Panthéon, l’église souterraine fut établie en 1758 avec les ressources fournies par une loterie. Le temps n’était plus où les Cathédrales poussaient toutes seules dans un élan de foi, et l’on recourait aux loteries pour avoir des fonds.

Beaucoup d’églises alors doivent ainsi naissance à la loterie. Louis XV, Clovis de la nouvelle Sainte-Geneviève, posa la première pierre de l’église supérieure en 1763.

La Madeleine, commencée lentement en 1763, sur le boulevard alors champêtre qu’on appelait le Cours, où les petites maisons s’entouraient de grands jardins, était inachevée quand survint la Révolution.

Les changements de plan se succédaient depuis la construction, mais on n’était pas au bout. Que faire de ce bloc de marbre? Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?

Que faire de ce temple grec aux énormes colonnes, de ce massif colossal et ennuyeux? Sera-t-il la Bourse, le Tribunal du commerce ou la Banque de France? On discutait donc toutes ces affectations qui lui convenaient aussi bien l’une que l’autre. On aurait même pu en faire un théâtre, le chœur étant disposé tout à fait comme une scène. Napoléon trancha la question en le consacrant à la seule divinité de son cœur, il en voulut faire le temple de la Gloire, où tous les ans, suivant le décret, on célébrerait par un concert et des illuminations les anniversaires d’Austerlitz et d’Iéna, mais la Restauration survenant décréta que le temple grec redeviendrait église chrétienne.

Les églises subissaient depuis deux siècles toutes les mutilations que le faux goût leur pouvait infliger; on en était arrivé à considérer les plus belles œuvres du XIIIᵉ siècle, ces édifices merveilleux, ces magnifiques nefs gothiques au si grand caractère religieux, comme de grossières bâtisses d’un peuple de barbares. Mercier, dans le Tableau de Paris, miroir fidèle des idées de son temps, est impressionné par leur grandeur, mais il commence ainsi le chapitre de Notre-Dame:

«Quel est l’architecte goth qui a tracé le plan de cet édifice très ancien?».....

Les chanoines à perruques du temps de Louis XIV, les abbés académiques et mondains pouvaient-ils encore s’accommoder de ces chœurs majestueux aux arcatures superposées, de ces sévères piliers romans, de ces frêles colonnettes gothiques montant jusqu’aux voûtes d’un seul jet? Ils ne songeaient qu’à couper, détruire, mutiler, qu’à enlever ce qui pouvait s’enlever et à masquer ce que l’on était bien forcé de laisser, par des applications d’ordres, des placages de marbres, des boiseries pompadour blanc et or.

Les magnifiques jubés placés à l’entrée des chœurs, balcons portés par des colonnes formant le plus souvent trois grandes arcatures, superbe décoration des grandes églises, furent démolis alors. On détruisit en 1709 le jubé de Saint-Merry, en 1725 le jubé de Notre-Dame qui datait du XIVᵉ siècle, en 1745 celui de Saint-Germain l’Auxerrois...

En même temps on raclait les colonnes, on bouchait les ogives, on charcutait les chapiteaux gothiques pour tâcher d’en faire de faux corinthiens. C’était un véritable massacre; les vieilles statues des ymaigiers du moyen âge, les saints et les saintes aux belles draperies taillées dans la pierre au XIIIᵉ siècle, ces figures et ces groupes du XVᵉ siècle si curieusement travaillés d’un art naïf et sincère, d’une imagination si touffue, si curieux de détails avec leurs costumes aux plis cassés et contournés, étaient sans pitié détruits et remplacés par de fades allégories, par de grandes statues amphigouriques et boursouflées, anges bouffis, saints et saintes rococo du style le plus prétentieux. Triste décadence de l’art religieux, sur laquelle nous avons encore trouvé moyen de surenchérir avec nos statuettes et images du quartier Saint-Sulpice.

C’est alors que le vandalisme à perruques et manchettes de dentelles, à cœur joie s’en donna dans Notre-Dame livrée à sa discrétion. Alors disparurent le colossal saint Christophe debout à l’entrée de la nef avec l’enfant Jésus sur les épaules, la statue équestre de Philippe le Bel érigée au souvenir de la bataille de Mons-en-Puelle... C’est alors qu’on «nettoya» les chapelles de la plus grande partie des monuments artistiques et historiques accumulés dans le cours des âges, et que l’on détruisit le chœur ancien avec tous ses précieux monuments, jubé, clôture, grand autel, etc., pour remplacer tout cela par la décoration fastueuse et théâtrale dite du vœu de Louis XIII.

On croit rêver vraiment quand on songe que sous Louis XIV des projets furent étudiés pour la transformation complète de la façade de Notre-Dame, dont le bon goût du temps se trouvait trop offusqué, et qu’on se proposait de rhabiller tout entière dans le style du portail Saint-Gervais! Ce fut un heureux manque d’argent qui sauva la pauvre cathédrale, on se contenta sous Louis XV de mutiler le portail central et d’entailler le trumeau pour lui donner plus de hauteur, afin de laisser passer les plumes du dais aux grandes processions!

Alors aussi les vieux cloîtres subissaient les mêmes désastreux embellissements; on jetait bas les arceaux gothiques et on les remplaçait par de froides arcades à pilastres romains. Ainsi fut fait à Saint-Martin des Champs, à Saint-Germain des Prés et ailleurs, dans tous les monastères riches. En même temps, l’esprit de spéculation s’emparait des Chapitres, on bâtissait à la place des vieilles clôtures des maisons de rapport. Saint-Martin des Champs démolissait pour cela sa vieille enceinte, Saint-Germain des Prés bâtissait les rues Cardinale, de l’Échaudé, de Furstenberg d’un côté, la rue Childebert de l’autre, au pied de sa grande tour.

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ÉGLISE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET

L’heure fatale allait sonner, ces grands changements, ces embellissements, s’achevaient à peine qu’arrivait l’heure de la destruction totale pour les trois quarts des édifices religieux couvrant Paris: vieilles abbayes de Childebert et de Clovis, murailles historiques, antiques églises, cloîtres superbes ou couvents mesquins, tout allait tomber!

Après le souffle desséchant d’incrédulité qui avait passé même par les ogives des cloîtres, en ce siècle d’abbés musqués et de philosophes athées, après le grand courant de coquetterie Pompadour apportant dans les sévères sanctuaires le style efféminé des boudoirs, tout à coup éclatait la grande tourmente, dont chaque rafale devait faire crouler un pan de la vieille société.

Le vieux culte est supprimé, «ite missa est», les églises sont confisquées par la nation et fermées; quand elles ne sont pas réclamées par quelque nouveau culte philosophique ou attribuées à quelque club, elles sont mises en adjudication comme bien national, et bien vite transformées en magasins, en écuries, affectées aux plus viles destinations ou démolies.

Toutes ces vieilles cloches qui pendant tant de siècles ont parlé aux générations, participé aux joies et aux deuils des aïeux, elles ont fini de se faire entendre; ou plutôt, tombées des clochers et transformées en canons, elles vont prendre une autre et plus terrible voix, et rugir dans la grande bataille de vingt-cinq ans!

Les trésors des églises qui contiennent tant de pièces merveilleuses, où l’art l’emportait de beaucoup sur la richesse de la matière, vont se vider dans les fourneaux de la Monnaie. D’ailleurs mauvaise opération d’alchimie, ce sont des millions qui dans la flamme se transmuent en gros sous.

Ces trésors des églises étaient remplis de précieux chefs-d’œuvre d’orfèvrerie religieuse, surtout de châsses de métal ciselées superbement, de reliquaires de toutes formes, souvent illustrant de façon pittoresque et naïve l’histoire du saint personnage dont ils renfermaient une relique quelconque, os, dent, etc.; reliquaires travaillés en forme de bras, de tête humaine, de tour, de chapelle, de nef; châsses portées sur colonnettes, tous objets de l’art le plus original, comme par exemple ce reliquaire du trésor de Saint-Jacques de l’Hôpital cité par M. H. Cocheris dans ses additions de l’abbé Le Bœuf, reliquaire figurant une montagne, au sommet de laquelle était un petit Saint-Jacques couvert d’un chaperon, une escarcelle sous le bras, le bourdon d’une main, un livre ouvert de l’autre, accompagné sur les flancs de la montagne d’autres figurines: deux petits pèlerins assis et buvant, un mulet qui monte...

Alors des merveilles accumulées dans les églises, tout ce qui est métal s’en va à la fonte, tout ce qui est bois s’en va en fumée.

La Commune de Paris, à l’Hôtel de Ville, se chauffera pendant dix-huit mois avec les splendides stalles enlevées des églises, avec toutes les boiseries sculptées, traitées avec tant d’amour par le ciseau des arrière-grands-pères.

Et tout ce qui n’est que pierre sculptée est jeté aux gravats. Quelques amis des arts, avec grand’peine et en risquant beaucoup, sauvent un certain nombre des monuments les plus importants, épaves du grand naufrage, qui enrichiront plus tard le Louvre, l’église-musée de Saint-Denis ou Cluny. Mais combien de belles choses, de reliques artistiques ou historiques disparaîtront à jamais, périront ou serviront aux plus vils usages comme certaines statues enlevées à des porches d’églises et employées en guise de bornes, ou comme la pierre tombale de Flamel sur laquelle pendant trente ans un fruitier hachera des épinards...

Les couvents fermés sont transformés en dépôts de poudre, en fabriques de salpêtre et surtout en prisons.

Assez peu habités en raison de la décadence des ordres, ces vieux monastères où vivaient doucement et mollement quelques douzaines de moines perdus dans les vastes bâtiments jadis débordants, où travaillaient silencieusement dans la paix des bibliothèques des théologiens et des savants en robe à côté de gens de lettres laïques, retrouvent tout à coup comme en d’autres temps les foules bruyantes, le mouvement... Mais quel changement! ces foules, ce sont les clubistes qui s’emparent des grandes salles pour en faire leurs lieux de réunions. Avec eux les mots Feuillants, Cordeliers, Jacobins, vont prendre une nouvelle signification et les frères prêcheurs de la Ligue vont avoir de terribles successeurs.

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ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SULPICE

Ou bien ce sont les nouvelles administrations qui s’installent, les sections, ce sont les gardes nationaux qui viennent y établir leurs postes, ce sont les prisonniers dont on les remplit: aristocrates, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, suspects, républicains tièdes, qu’on entasse pêle-mêle dans les vieux dortoirs de moines et de nonnes, en attendant le tribunal révolutionnaire et la charrette...

On démolit la Bastille, mais on en crée cinquante nouvelles rien que pour Paris. Prisons à Saint-Germain des Prés, aux Carmes-Déchaussés, à Saint-Lazare, à Port-Royal qui s’appelle alors dérisoirement Port-Libre, dans les collèges Montaigu, des Écossais, du Plessis-Sorbonne, au Luxembourg, et même prison au collège des Quatre-Nations, c’est-à-dire à l’Institut, dans les bâtiments académiques actuels, qui durent contenir alors, dit Michelet, deux mille prisonniers parmi lesquels le général Hoche.

Plusieurs couvents deviendront ensuite des casernes ou feront place à des marchés.

Les quelques églises conservées d’abord comme paroisses en 1791 sont fermées en 93, ou consacrées au culte théo-philantrophique fondé par Larévellière-Lépeaux; Saint-Germain l’Auxerrois prend le titre de temple de la Reconnaissance, Saint-Laurent devient le temple de la Vieillesse, Saint-Gervais le temple de la Jeunesse, et Saint-Merry le temple du Commerce, pendant qu’à Notre-Dame la Commune installe la déesse Raison.

Ces édifices qu’on ne démolit pas, qu’on se borne à déségliser, suivant un néologisme créé alors, et qui en sont quittes pour des dévastations intérieures et extérieures, sont les plus heureux. En quelques années, Paris subit une transformation extraordinaire; s’il voit disparaître des monuments sans importance, une foule de couvents où l’art avait peu de choses à pleurer, où les architectes des deux derniers siècles s’étaient livrés à une débauche de frontons, de pilastres et de colonnes à l’antique, en revanche la pioche s’attaque à de splendides édifices à jamais regrettables, aux grands décors historiques qui avaient encadré pendant dix siècles la vie tourmentée du grand Paris.

Formidable coup de théâtre! Tout cela qui semblait éternel, ou du moins qui semblait ne devoir subir que les lentes transformations naturelles, tout cela tombe subitement, en quelques années, comme des architectures de toile peinte au coup de sifflet du machiniste. Si l’ouragan sauvage de dévastations et de démolitions n’avait point soufflé si fort, si l’on avait pu épargner quelques édifices d’un mérite artistique reconnu pourtant par tous, si l’on avait consenti à ne pas exproprier brutalement l’art et l’histoire, combien le Paris d’aujourd’hui n’en paraîtrait-il pas plus beau, avec quelques superbes pièces de plus à sa couronne monumentale, décorant certaines parties demeurées maintenant bien dénuées, et donnant ainsi à la pensée effarouchée par le tourbillon réaliste de la rue, quelques satisfactions supérieures, un peu de doux repos aux yeux effarés par des kilomètres de boulevards interminables, sans arrêt, ou de rues impitoyablement rectilignes.

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LA PORTE DE NESLE

LA NOUE ESSAIE DE PASSER LA SEINE LORS DE LA TENTATIVE D’HENRI IV SUR PARIS EN 1589

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LE TEMPLE AU XVIIᵉ SIÈCLE

CHAPITRE V

LES COMMANDERIES

L’ordre dee Templiers.—La Villeneuve du Temple.—L’église en rotonde et la grosse tour.—Philippe le Bel.—Ecroulement de l’ordre.—Le Temple aux chevaliers de Saint-Jean.—Franchises et privilèges.—Le palais du grand prieur.—La prison de Louis XVI.—L’enclos de Saint-Jean de Latran.—Disparition complète.


TOURELLE D’ANGLE DE
L’ENCEINTE DU TEMPLE

AU Nord de Paris, assez loin en dehors des murailles construites par Philippe-Auguste, dans les cultures voisines de l’enclos de Saint-Martin des Champs, s’était élevée au XIIIᵉ siècle la grosse tour de l’ordre célèbre et mystérieux du Temple, donjon de la commanderie chef d’ordre, d’où relevaient toutes les commanderies de France, château fort que le château royal du Louvre regardait de loin avec inquiétude.

Cet ordre du Temple né en 1118 en Terre-Sainte, ordre hospitalier et militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,—de ces chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde musulman,—l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante, redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique. Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels, de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre Sainte échappe aux Chrétiens.

La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur, immense agglomération féodale que domine la grosse tour.

La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les archives et le trésor.

Cet enclos est une ville d’ailleurs, la ville neuve du Temple avec sa juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis, préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la Cité.

L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les rois,—et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution, seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres, repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait avec de larges visées, et peu de ressources;—un roi aux prises avec toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.

Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives, une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la force.

C’était le moment de la grande querelle de Philippe et du pape Boniface VIII, entamée à propos des subsides réclamés par le roi au clergé. Toujours l’âpre question d’argent, tracas perpétuel de ces temps où l’on n’avait pas encore inventé de ronger l’avenir par l’emprunt à jet continu, de vivre sur le travail des générations à venir.

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LA SURPRISE DU TEMPLE PAR GUILLAUME DE NOGARET

Ceci dit non pour excuser, mais pour expliquer les exactions des rois besoigneux, cette perpétuelle course à l’argent si difficile pour le monarque et si dure au pauvre peuple foulé.

Impôts arbitrairement établis, mal répartis et mal perçus, expédients inventés au jour le jour, tailles nouvelles au fur et à mesure des besoins immédiats, vente des offices, extorsions aux financiers dans les moments difficiles: voilà le seul système financier d’alors. Aussi le trésor royal pendant trois ou quatre siècles est-il presque constamment à sec. Henri III en vint à emprunter individuellement aux membres du Parlement, aux grands fonctionnaires, taxant chacun selon sa fortune, demandant aux uns quelques milliers de livres, aux autres cinq cents, deux cents, ou moins encore. Ce roi prodigue, quand l’argent rentrait mal, dut plus d’une fois, en voyage, laisser les manteaux de ses pages en gage. Temps naïfs! on ignorait alors le secret de reporter, par des émissions de rente, ses charges sur le dos de ses descendants, comme nous faisons aujourd’hui.

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PHILIPPE LE BEL ASSISTE DU HAUT DE LA TOUR DU TEMPLE A L’INCENDIE DE LA COURTILLE BARBETTE

La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni, par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le pape livra les templiers.

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DUGUESCLIN TRAITE AVEC LES CHEFS DES GRANDES COMPAGNIES

Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les commanderies immédiatement investies.

A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.

Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers, la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve, ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.

A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la grande île par le Pont-Neuf,—c’est-à-dire à la place où se dresse aujourd’hui la statue d’Henri IV,—un bûcher, vu de tout Paris réuni sur les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame, avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante jours après eux et le pape un an après.

Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en débarrasser la France.

Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta terrain neutre constamment.

La Ville neuve du Temple prospère; des maisons, des hôtels se sont construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple, la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient garantis contre toute poursuite.

Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes, ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu, et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan sous le grand donjon.

Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives; elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.

Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen, dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal. Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens, ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.

Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église, du temple de Jérusalem.

Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses derniers jours:

«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite, il négocie...

«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple. Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par jour.

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PORTE DE L’ENCLOS DU TEMPLE

«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi, est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»

De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers, fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans, cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler, vengeance du destin, la royauté prisonnière.

Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques, qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses prisonniers.

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LA FAMILLE ROYALE AMENÉE AU TEMPLE

Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux Templiers avant le départ pour la croisade.

Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés: le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie. Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.

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LA ROTONDE DU TEMPLE, 1840

Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe, pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.

Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau, etc...

En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne. Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses privilèges singuliers.

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MARIE-ANTOINETTE DANS LA TOUR DU TEMPLE

Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple, était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif. Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»

L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.