que:
Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.
Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.
C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.
*
* *
Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul Cézanne à la messe.
Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.
On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas, dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de tricots.
J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.
Une surtout me ravissait.
Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du cadre:
J’avais trouvé dans le grenier quelques volumes, parmi des lettres, des faire-part, des factures et de vieilles photographies.
J’avais aussi découvert quelques exemplaires de la Revue Bleue, où je collaborais avant la guerre, et cela m’avait ému.
En les feuilletant, un soir pluvieux d’été, paisible et vert malgré l’épouvantable voisinage, je tombai sur une étude qui m’avait échappée en 1910 ou en 1912, je ne me souviens plus de la date exacte.
Les pages que je lus, assis sur mon sommier, étaient consacrées à Humilis.
Le poète Germain Nouveau, qui avait vécu à Paris, de la même vie que beaucoup d’écrivains, ayant dit adieu au boulevard, aux cafés littéraires et au siècle, était devenu une sorte de vagabond.
Mendiant en Provence, homme de peine à bord des bateaux qui se livrent au trafic le long des côtes méditerranéennes, il avait publié sous le nom d’Humilis un volume de vers dont on citait d’admirables fragments.
En voici quelques-uns, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse:
Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.
En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime dangereuse où ils devaient rester.
Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.
Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne retrouverons sans doute plus...
Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus, le Train de 8 h. 47 ayant été transformé en train sanitaire tragique et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...
C’était Paul Cézanne et c’était moi!...
Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.
Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne y glissa une pièce de cinq francs.
Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit:
«C’est Germain Nouveau!»
J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône.
Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement dangereux.
Le nom de Germain Nouveau ne me dit pas grand’chose ce matin-là. Je savais vaguement qu’un écrivain que Verlaine avait connu s’appelait ainsi, et je pensais que ce vieux bohème, après avoir fréquenté les estaminets littéraires de la rive gauche, avait sombré corps et biens, mais cela ne m’impressionna pas beaucoup.
Seulement, quinze ans plus tard, en lisant ses vers dans une revue, sous l’escalier d’une maison à peu près ruinée par l’artillerie, une grande émotion m’étreignit.
Je reparlerai de Germain Nouveau, mais n’était-ce pas ce matin de dimanche où je vis Paul Cézanne lui faire l’aumône, que le vagabond composa les vers uniques que je citais et qui semblent dictés par une muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium, et chanté des cantiques, dans une chartreuse d’Assise, un lys à ses doigts fuselés, parmi les cierges catholiques?...
BORDS DE LA MARNE
NATURE MORTE
On a dit que Paul Cézanne était affligé d’une de ces insurmontables timidités qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints.
Il m’a raconté, lui-même, qu’un jour, il peignait aux environs de Paris, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Il essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.
Il y perdit sa peine. Cézanne ne lui répondit que confusément. Le cavalier repartit en laissant sa carte.
Cézanne me dit:
«C’était le baron Cochin... il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible... C’est effrayant, la vie!...»
André Salmon parle de cette rencontre au début du volume qu’il consacre à Cézanne.
Il me permettra de recopier ici ces pages charmantes:
«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.
«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers, ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur que sur la brosse?
«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à la vue du vieillard peignant, s’écria:
«—Père, voyez! Cézanne!
«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant—qui sait?—à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause, répondit au jeune homme par une question:
«—Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?
«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts:
«—Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!
«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M. Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des placements».
«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet, ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes. Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu. Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation, l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile. Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le Vive la Sociale! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois; fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires, que sais-je!
«Dès potron-minet, M. Denys Cochin, ne laissant à nul autre ce devoir et cet honneur, vint chanter matines à son hôte. La nuit de Monseigneur avait été satisfaisante. Alors, désignant les Cézanne d’un geste bénin, M. Denys Cochin, bien content, murmura:
«—Votre Eminence admettra qu’on n’en dort pas plus mal.
«Le siècle est comme Son Eminence. Après avoir poussé les hauts cris, il commence d’admettre que cette peinture n’empêche ni de dormir, ni, surtout, de se réveiller bien dispos...[B]»
Le vieux peintre ne m’a conté pourtant, au sujet de cette entrevue, que ce qu’on a lu plus haut. Peut-être n’était-il pas, ce jour-là, en veine de confidences...
*
* *
Quand Cézanne était à Paris, vers 1865, et qu’il apercevait à travers les vitres du café Guerbois, avenue de Clichy, tous ses amis fumant des pipes autour de quelques consommations, il avait envie de ne pas tourner le bec de cane de la porte.
Sur la banquette, Emile Zola parlait déjà avec une autorité de chef d’école; Manet avait l’air d’un dandy; Degas faisait des mots cruels; Léon Cladel agitait sa crinière sauvage, et Paul Cézanne devait surmonter sa timidité pour entrer, traverser la salle enfumée de nuages de tabac et serrer les mains qu’on lui tendait.
Dans son coin, ne sachant point pérorer, il songeait au Jas de Bouffan, à son atelier en désordre où personne ne devait pénétrer, au dernier étage de cette chartreuse provençale, d’où il voyait le mont de la Victoire, crêté de roches blanches, vers lesquelles des pins tentaient un assaut murmurant, les clairs et secs après-midi de mistral.
Que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes? La vérité était là-bas, dans cette lumière natale et dans cette solitude où l’on pouvait, de l’aube au soir, s’enfermer, et faire, pour son seul plaisir, de la peinture «bien couillarde».
Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.
Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.
Elle fut la muse du Parnasse contemporain.
La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cézanne.
Écrivait alors Catulle Mendès.
J’ai connu les derniers poètes de cette époque, vieux et illustres. J’arrivais à Paris, et ma bourse d’étudiant me permettait à peine d’acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du Louvre, mais les toiles médiocres accrochées aux murs de leur cabinet de travail ne me faisaient pas envie.
Il y aurait une amusante étude à faire, à propos des goûts artistiques des écrivains.
Il est probable que, ni Lamartine, ni Musset, ni Alfred de Vigny ne furent jamais tentés de s’offrir un bibelot ou une toile.
Ils possédaient quelques portraits, des meubles de famille, et cela leur suffisait.
Victor Hugo se distrayait à disloquer d’antiques bahuts avec lesquels il fabriquait des coffres somptueux et barbares, des cathèdres de prieur gothique, et si son intérieur était celui d’un burgrave ou d’un baron féodal du XVIᵉ siècle, il ne possédait guère que les toiles ou les bustes que lui avaient donnés Boulanger et David d’Angers.
Les terribles et noirs dessins qu’il composait après son repas, avec—dit un de ses pieux biographes—du café, du jus de pruneaux, de l’encre, de la cendre de cigare, et tout ce qui tombait sous sa main, ornaient son mur.
Balzac n’eut sans doute jamais le temps de songer à sa maison, et il écrivit son œuvre immense dans une pièce nue qu’il ne parvint peut-être jamais à meubler.
Léon Gozlan a laissé une description des Jardies à Ville-d’Avray, où l’auteur de la Comédie humaine s’était réfugié:
«Ce qu’il projetait pour les Jardies était infini. Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit lui-même, au courant du charbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs années, j’ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du suc:
«Ici un revêtement en marbre de Paros;
«Ici stylobate en bois de cèdre;
«Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;
«Ici une tapisserie d’Aubusson;
«Ici une cheminée en marbre cipolin;
«Ici des portes façon Trianon;
«Ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles.
«Ces merveilles n’ont jamais été qu’à l’état d’inscriptions au charbon...»
N’importe, Balzac aimait les œuvres d’art. Il a décrit comme seul il pouvait le faire, avec un amour de collectionneur, l’entassement d’un fabuleux magasin d’antiquités, dans La Peau de chagrin; il a parlé peinture dans Le Cousin Pons et dans Le Chef-d’Œuvre inconnu, en amateur passionné.
Dans ses dernières lettres à Mᵐᵉ Hanska, il l’entretient du mobilier, des étoffes fastueuses et des tableaux qu’il rêve pour leur maison. A-t-il vraiment déniché et possédé ces trésors ou les a-t-il imaginés? Comme aux Jardies, peut-être, les meubles et les toiles illustres qui n’étaient, pour les autres, que des noms écrits au charbon, avaient pris forme à ses yeux, réels et splendides, contre les murs. Il croyait bien, le prodigieux créateur, à l’existence de Madame Marneffe et de Rastignac!
Gustave Flaubert n’eut que le goût des turqueries romantiques. Il aimait le cuir des selles arabes, les momies et les peaux d’ours, et ce grand artiste vécut dans une pièce de son pavillon de Croisset qui semblait avoir été ornée avec ces bibelots et ces tapis violents que d’anciens militaires rapportent d’un séjour en Afrique.
Théophile Gautier avait des bronzes de Barye et de Clésinger, et, dans son salon, on pouvait voir Les Trois Tragiques d’Ingres, la Lady Macbeth et le Combat du Giaour de Delacroix, une Diane de Paul Baudry, les Pifferari d’Hébert, la Clairière de Théodore Rousseau, une Vue d’Orient de Diaz, Christ et Madeleine, de Puvis de Chavannes, une Tête de femme de Ricard, une toile de Fromentin, et beaucoup d’autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir, mais Gérôme, Bonnat, Adolphe Leleux ou Robert Fleury les lui avaient donnés et il les avait accrochés dans sa galerie.
Sainte-Beuve possédait quelques solides meubles comme en ont les vieilles demoiselles de province, et, en art, il n’alla jamais plus loin que les aquarelles de la princesse Mathilde. Beaudelaire, lui, avait cherché, amassé et aimé d’authentiques pièces.
Les Goncourt eurent le goût des estampes et des dessins, mais leur passion du bibelot japonais fut peut-être moins heureuse. On songe tout de même aux toiles de Delacroix, de Corot, de Courbet, de Rousseau et de Daumier qu’ils auraient eu pour rien s’ils n’avaient exclusivement subi l’aimable envoûtement du XVIIIᵉ siècle, de ses dessins, de ses gouaches et de ses sanguines, et s’ils n’avaient pas acheté chez Bing tant de crapauds aux yeux de jade et tant d’ivoires nippons.
Je n’imagine pas Leconte de l’Isle ajustant son monocle pour admirer une étude de Degas ou la Femme à la Puce de Cézanne.
Il devait en être resté à Apelle qui, quatre siècles avant Jésus-Christ, fit le portrait d’Alexandre.
De l’appartement de José Maria de Heredia, à l’Arsenal, je n’ai vu que le cabinet de travail, toujours embrumé par la fumée de ses petites pipes en merisier. C’était une pièce minuscule et je ne me souviens que d’un meuble vitré qui contenait quelques beaux livres, d’une table sur laquelle étaient des cigares, du tabac dans une coupe, et de deux ou trois dagues forgées par Maurice Maindron. Il y avait aussi une réduction en bronze du Combat des Centaures et des Lapithes.
Catulle Mendès possédait seulement un très beau morceau: le portrait au pastel de Banville par Renoir; chez Coppée, il y avait beaucoup de livres, beaucoup de mauvaises peintures dont on lui avait sans doute fait cadeau, et, sur sa cheminée, le Croisé, qui tient dans ses mains écartées une banderolle sur laquelle on lit: CREDO!
Je suis à peu près sûr que le poète avait relégué dans le cabinet de son secrétaire, les rares bonnes choses qu’il pouvait avoir et auxquelles il n’entendait rien.
Un jour il me montra, en déplaçant des bouquins derrière lesquels elles étaient cachées, deux chimères accroupies, d’un bronze unique.
Il me dit que Rodin lui avait donné cela et qu’il était certainement le seul à posséder ces deux pièces que personne ne connaissait. La matière en était merveilleuse et elles me hantent encore, bien que je n’ai fait que les entrevoir, il y a plus de vingt ans, avec leurs reins étroits et leurs terribles croupes...
*
* *
Nous nous sommes éloignés du salon de Nina de Villars, où venaient les Parnassiens qui n’eurent, en art, d’autres curiosités que celle des mots rares et des rimes riches.
Cézanne reçut un jour une invitation. Il en fut naturellement fort troublé, et il m’a conté qu’après mille hésitations, s’étant enfin décidé à faire toilette, il était allé sonner à la porte de cette Muse.
Sans doute on n’attendait encore personne et il s’était présenté trop tôt.
Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit, éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux blonds.
«Ils descendaient jusque-là!» me disait le maître en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.
Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses admirateurs, le fantasque Cabaner.
«...Cézanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné, on se serrait pour lui faire une place à table; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.
«Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la fortune ne l’avait pas favorisé: mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. «Moi,—aimait-il à répéter,—je resterai surtout comme philosophe.» Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires: «Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête...»
Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner questionnait curieusement Coppée: «D’où viennent ces boulets?» Coppée, stupéfait: «Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient.» Cabaner, après un silence: «Est-ce toujours les Prussiens?» Coppée, hors de lui: «Qui voulez-vous donc que ce soit?» Cabaner: «Je ne sais... d’autres peuplades...»
J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cézanne vers 1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.
Malheureusement, on oublie toujours de noter les conversations intéressantes. Coppée était un conversationniste charmant. Je le voyais, aux environs de 1904, à la terrasse de ce petit café des Vosges qui est presque au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse et qui s’appelle aujourd’hui: Café des Vosges et de François Coppée. Il arrivait, du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon incliné sur l’oreille, avec aux doigts une éternelle cigarette qu’à peine allumée il se hâtait de jeter.
J’ai su pourquoi il n’en tirait que trois ou quatre bouffées rapides, mais je l’ai oublié et je le regrette. L’explication que j’en pourrais donner serait purement fantaisiste. Peut-être, se souvenant de l’admirable vers de Beaudelaire:
le vieux poète voulait-il prouver que la réalisation d’un désir est toujours fade, et que son envie de fumer se changeait en dégoût, dès qu’il essayait de la satisfaire.
Il s’asseyait devant un amer-citron, qu’on lui apportait sans qu’il l’eut demandé; il attaquait une histoire, commentait l’événement du jour, et devenait plus jeune et plus gai que les jeunes gens qui l’entouraient.
Je l’écoutais en regardant ses yeux.
Dans le visage exactement rasé et si étrangement patiné qu’ils éclairaient, ils étaient vert-bleu ou bleu-vert, du vert pâle et du bleu clair que l’on obtiendrait si l’on pouvait fondre ensemble des opales et des émeraudes, un bleu indéfinissable, un vert unique, traversé d’un frisson de ciel et d’eau. Je n’en vis jamais de pareils, mais je suis sûr qu’au fond de la Hollande, quelques vieillards qui ont passé leur vie à contempler l’infini bleu du ciel, et le double infini bleu et vert des canaux et des prairies, doivent en avoir de semblables.
Je ne lui ai jamais parlé de Paul Cézanne à propos de Nina de Villars, car j’étais persuadé que le peintre n’avait plus osé sonner à cette porte qu’ouvrait une servante effrontée dont la crinière, lorsqu’elle la peignait avant de sourire aux Parnassiens, tombait «jusque-là», comme disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge...
PAYSAGE
PAUL CÉZANNE en 1872
Dans L’Œuvre, ce roman que les jeunes hommes de mon âge lurent avec dévotion parce qu’on y voyait un calvaire d’artiste, Émile Zola a voulu peindre Cézanne, et il a campé, à sa manière, la silhouette foudroyée de Claude Lantier.
Zola n’a rien compris à l’art cézannien. Ce romancier robuste, dont il serait fou de nier les dons, était un primaire colossal et il adorait les théories. Celles dans lesquelles on a emprisonné la technique de Paul Cézanne n’étant pas au point, à cette époque, il ne put s’intéresser à son vieil ami de jeunesse.
Il eut peut-être guerroyé pour lui, si un de ces esthéticiens qui savent discerner tout ce que la peinture doit à la géométrie et à la mathématique lui eut rapporté les conversations que Cézanne avait, rue Boulegon, avec un serrurier de ses voisins, M. Rougier.
«Cézanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des théories picturales. Les passants interloqués s’arrêtaient, attendant une dispute: «Tenez, monsieur Rougier, disait Cézanne, vous voyez cet homme-là, devant nous (il montrait un passant), eh bien! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au XIIIᵉ siècle, enfermé des personnages dans ces armures géométriques!...» Et il continuait de crier...[C]»
Zola croyait à la science et à la peinture de M. Debat-Ponsan, dont il possédait une toile gigantesque et symbolique parmi le faux bric-à-brac que les antiquaires montmartrois lui refilaient, comme on dit en argot de brocanteur.
Il ne faut pas lui en vouloir outre mesure. Il avait sur l’œuvre de Cézanne l’opinion de ses contemporains, et on peut être un bon romancier et ne pas connaître la musique.
En 1905, trois ans après sa mort, et un an avant celle du peintre, Charles Morice publia dans une revue, le Mercure de France, son Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques, et voici ce que lui répondirent quelques artistes auxquels il demandait: «Quel état faites-vous de Cézanne?».
On excuse alors volontiers Zola et l’on demeure effaré. Voici ce que trouvèrent ces messieurs:
—«Cézanne est un grand artiste auquel l’éducation manque.» (M. de la Quintinie.)
—«Devant le nu, me disait un ami, il voit bossu.» (M. Ouvré.)
—«Cézanne? Pourquoi Cézanne?» (M. Fernand Piet.)
—«Rien à dire des tableaux de Cézanne. C’est de la peinture de vidangeur saoul.» (M. Victor Binet.)
—«Je me range à l’opinion de Puvis de Chavannes: l’artiste livré à son instinct ne va pas au delà de l’enfant prodige.» (M. Henri Caro Delvaille.)
—«J’estime Cézanne un agréable coloriste.» (M. Maxime Dethomas).
—«Quant à Cézanne, je n’en dis mot et n’en pense pas plus...» (M. Tony Minartz.)
—«Je vous fous mon billet que je ne mettrai jamais six mille balles à l’achat de trois pommes «en laine» sur une assiette sale...» (M. Adolphe Willette.)
*
* *
Sans doute, on entendit, au cours de cette enquête, d’autres paroles. En voici, au hasard, quelques-unes:
—«Cézanne est le plus beau peintre de son époque. Mais combien de mouches se brûlent les ailes à cette lumière!» (Kees van Dongen.)
—«Je dirai de Cézanne qu’il est un trésor incomparable d’émotion lumineuse. La richesse et la variété de ses valeurs coloriées parviennent à ne pas faire regretter de trop gros défauts de mise en œuvre. C’est un peintre essentiel. Je le vois dans son art, ce que fut Rimbaud dans la littérature, une mine inépuisable de diamants. Son influence actuelle est énorme et bienfaisante, seulement il me semble à craindre que tels, parmi ses influencés, ne le soient quelquefois par ses défauts.» (Paterne Berrichon.)
—«J’admire Cézanne parce qu’il a pris, en face de la nature, l’attitude d’un point d’interrogation.» (Mᵐᵉ Marval.)
—«Cézanne est le grand et âpre ingénu. C’est un tempérament. N’a fait ni un tableau ni une œuvre.» (E. Schuffenecker.)
—«Cézanne a su dépouiller l’art pictural de toutes les moisissures que le temps y avait accumulées. Il a montré que l’imitation n’est qu’un moyen, que le but unique est de disposer sur une surface donnée les lignes et les couleurs, de façon à charmer les yeux, à parler à l’esprit, à créer, enfin, par des moyens purement plastiques, un langage ou plutôt encore, à retrouver le langage universel. On l’accuse de rudesse, de sécheresse; ce sont les dehors de sa puissance, ces défauts apparents! Sa pensée est si claire dans son esprit! Son désir d’exprimer si impérieux! Qu’une tradition naisse à notre époque—ce que j’ose espérer—c’est de Cézanne qu’elle naîtra. D’autres alors viendront, habiles cuisiniers, accommoder ses restes à des sauces plus modernes; il aura fourni la moelle. Il ne s’agit pas d’un art nouveau, mais d’une résurrection de tous les arts solides et purs, classiques.» (Paul Sérusier.)
—«Quant à Cézanne, j’en fais un état capital. Je l’évite respectueusement.» (F. Vallotton.)
—«Cézanne est un génie par la nouveauté et par l’importance de son apport. Il est de ceux qui déterminent une évolution. C’est le primitif du plein air. Il est profondément classique, et il répète souvent qu’il n’a cherché qu’à vivifier Poussin sur nature. Il ne voit pas objectivement, et par la tâche, comme les impressionnistes; il déchiffre la nature lentement, par l’ombre et par la lumière, qu’il exprime en des sensations de couleurs. Cependant, il n’a pas d’autre but que celui de «faire l’image».» (Charles Camoin.)
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La même année, à l’occasion du Salon d’automne, la presse... d’art accabla Cézanne de ces gentillesses dont elle a d’inépuisables réserves. En parcourant les comptes rendus de cette exposition, on apprend que le maître d’Aix ignorait tout de la peinture; qu’il maçonnait ses toiles avec de la boue, pour ne pas dire plus. C’était un mystificateur; l’un, dans la Lanterne, prophétisait que les œuvres de ce raté ne feraient jamais un sou; l’autre parlait de venger la nature qu’il outrageait; tel farceur à tant la ligne criait: «Cézanne ouvre-toi,» et je retiens surtout celui qui trouvait qu’il peignait «des natures mortes avec facilité».
Seigneur! S’il l’avait vu au travail...
S’il l’avait vu pleurer, ce critique au cœur léger!
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Je ne parlerais pas d’Émile Zola, excusable de n’avoir pas compris, s’il ne s’était mêlé de défendre l’impressionnisme, et s’il n’avait pas eu de prétentions à la critique d’art.
La critique d’art de Zola!
Cézanne s’en moquait et il la définissait de quelques mots brefs: «Emile, confiait-il à M. Vollard, disait qu’il se laisserait aller à goûter pleinement Corot si, au lieu de nymphes, il avait peuplé ses bois de paysannes.» Et, se levant, le poing tendu vers un Zola imaginaire: «Bougre de crétin![D]»
Pour ce chef d’école, la peinture devait, comme la République, être naturaliste ou ne pas être.
L’auteur des Rougon-Macquart faisait seulement des commentaires à fleur d’œuvre, comme ces critiques dramatiques ou littéraires qui racontent une pièce de théâtre, un roman qu’ils résument par actes et par chapitres.
Théophile Gautier, si admirable par ailleurs, inaugura ce genre superficiel.
Il décrivit les tableaux des expositions et des salons qu’il visitait, et ses articles de critique sont d’impeccables poèmes en prose à côté des toiles qui les inspirèrent.
Sans se soucier énormément de la technique du peintre dont il analysait l’œuvre, Gautier rêvait, décrivait ce qu’il voyait dans le tableau et ce qu’il n’y voyait pas. Voici un exemple au hasard.
Le bon Théo parle de l’exposition d’un peintre hongrois:
«Zichy possède un talent souple et varié qui ne s’enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son Renard, son Loup et son Lynx, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu’il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l’endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.»
Voilà!... Gautier, devant ces aquarelles qui étaient à coup sûr mauvaises, songe aux dernières grimaces de ces bêtes devant la mort, mais nous ne saurons jamais de quelle couleur étaient les pelages de ces animaux, ni comment l’artiste avait traité ses fonds, et pourtant n’est-ce pas lui qui a dit: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe»?
Il inaugura ce genre de critique qui doit tout à l’interprétation et à la songerie, et Judith Gautier avoue ingénument qu’elle aussi écrivit un Salon, en prenant son père pour modèle.
Le maître impeccable, dit-elle, dans son livre de souvenirs: Le second rang du collier, éprouva un tel enthousiasme pour ces articles parus dans l’Entr’acte, qu’il mit en vers celui qui analysait une peinture d’Ernest Hébert.
Elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d’écouter cette rêverie, qui est peut-être la complainte des amours défunts, un couplet célébrant les parcs hivernaux et les soirs désolés de décembre, tout, sauf une étude de tableau:
«A côté de la Perle Noire est un tout petit cadre admiré de tous: c’est simplement un banc de pierre au fond d’une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n’est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l’envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s’y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien peut-être silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d’hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert; le banc s’est recouvert d’un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.»
Évidemment, c’est là du travail de demoiselle, mais il y a aussi tout ce qu’on peut reprocher à Gautier. Je ne suis pas suspect. J’ai écrit il y a longtemps, sur l’auteur d’Émaux et Camées, un livre ébloui d’admiration et je l’ai dédié à Judith Gautier.
J’étais ivre de romantisme et je me garderai bien de me moquer aujourd’hui de ces ivresses. Même lorsqu’on a roulé ses dieux morts dans le linceul de pourpre de M. Renan, on doit se souvenir d’eux avec quelque émotion[E].
Gautier n’eut pas écrit trois lignes intelligentes sur deux pommes de Cézanne dans un compotier. Taine n’eut pas fait mieux, mais je suis sûr que Baudelaire eut compris.
Cézanne m’a rarement parlé de Zola, et j’ai toujours évité de mettre la conversation sur lui, mais dans le livre de M. Ambroise Vollard, il y a un chapitre cruel dont on goûtera l’ironie et l’amertume...
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J’ai voulu reprendre l’Œuvre.
A vingt ans, nous avons tous dévoré les livres de Zola, en trouvant cela rudement fort.
Je sais bien, à présent, que je n’en relirai jamais plus aucun. Il demeure indéniablement un très puissant romancier et l’Assommoir est sans doute un grand bouquin, mais j’ai interrogé quelques amis de mon âge, et ils ont tous été de mon avis. Ils n’aiment plus que quelques gouttes d’élixir dans un cristal, et ni ce breuvage, ni cette coupe ne brillent sur l’étagère du bistrot qui sert du tord-boyau aux zingueurs et aux croque-morts.
Enfin, j’ai voulu relire l’Œuvre, puisqu’on affirme qu’il y a, dans cet ouvrage, Paul Cézanne et quelques-uns de ses compagnons.
Le livre s’est, de lui-même, ouvert sur cette phrase:
«Ah! cet effort de création dans l’œuvre d’art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l’ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu’il pût jamais accoucher de son génie.
«Ce dont les autres se satisfaisaient, l’à peu près du rendu, les tricheries nécessaires, le tracassaient de remords, l’indignaient comme une faiblesse lâche... que lui manquait-il donc?... Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au delà peut-être... Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait...
«Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu’il fuyait son œuvre, il emportait maintenant cette idée d’une impuissance fatale, il l’écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d’une cloche...»
Zola parle ainsi de Claude Lantier, le peintre maudit qui ne réalise pas, et c’est au cours d’un après-midi funèbre où tout fiche le camp, comme il dit, que Claude va en compagnie du romancier Pierre Sandoz chez un de leurs amis, le sculpteur Mahoudeau.
Il habite à un rez-de-chaussée de la rue du Cherche-Midi, un magasin transformé en atelier:
«...Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d’une fruitière tombée en faillite... L’enseigne portait toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes... La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d’argile, une bacchante colossale... Les madriers qui la portaient pliaient sous le poids de cette masse encore informe où l’on ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des tours...»
L’auteur de ce phénomène fumait sa pipe au moment où ses amis entrèrent.
«...Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s’embroussaillaient sur un front très bas; et, dans ce masque jaune, d’une laideur féroce, s’ouvraient des yeux d’enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une puérilité charmante...
«—Fichtre, dit Claude, quel morceau!
«Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage de fumée.
«—Hein! n’est-ce pas?... Je vais leur en coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
«—C’est une baigneuse? demanda Sandoz.
«—Non, je lui mettrai des pampres.... Une bacchante, tu comprends!
«Mais du coup, violemment, Claude s’emporta.
«—Une bacchante! Est-ce que tu te fiches de nous! Est-ce que ça existe, une bacchante!... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne, tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se serait déshabillée. Il faut qu’on sente ça, il faut que ça vive!
«Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se pliait à son idéal de force et de vérité. Et, renchérissant:
«—Oui, oui, c’est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras si ça pue la femme!...»
J’ai cité cette page de Zola parce que j’ai connu le sculpteur Mahoudeau, qui n’était autre que Philippe Solari, affirmait-on.
Cézanne et lui se tutoyaient, mais le peintre n’avait pas l’air de le prendre au sérieux.
Il ne voyait pas très souvent cet ancien compagnon, à l’époque où j’étais à Aix, et je crois que Solari ne devait pas comprendre grand’chose à la peinture de son ami qui lui reprochait de rechercher la société des Aixois.
Aucun tumulte intérieur, aucun génie violent n’empêchaient évidemment ce pauvre Solari d’être un bon vivant, malgré son éternel souci du lendemain.
Il n’avait plus la moindre foi et il pactisait avec l’ennemi!
Cézanne me disait qu’il allait jusqu’à accepter une tasse de thé chez une dame qui professait le dessin, l’aquarelle et la peinture, dans quelques institutions où les jeunes filles distinguées copiaient patiemment des profils de Minerve.
Un jour, Cézanne m’accueillit en riant, et il me conta tout de suite que Germain Nouveau, le poète mendiant dont j’ai parlé, avait été donner une aubade nocturne à Solari. Il s’était procuré une guitare sur laquelle il accompagnait une chanson burlesque dont le vieux peintre n’avait retenu que ces deux vers qui le ravissaient: