La messe terminée, le roi de Navarre, le prince de Condé, l’amiral Coligny et les seigneurs huguenots rentrèrent dans l’église. Henri de Navarre prit sa femme par la main pour la mener dîner à l’évêché. On soupa le soir des noces en grand appareil dans la grande salle du Palais, pour commencer la série des fêtes et divertissements qui devaient avoir un si terrible lendemain.
«Nous estant ainsi mariez, dit la reine Marguerite en ses Mémoires, la fortune qui ne laisse jamais une félicité entière aux humains changea bientôt cet heureux estat de triomphe et de nopces en un tout contraire.»
Le successeur de Charles IX, le troisième des fils de Catherine qui se succédèrent sur le trône de France, Henri III aimait fort à processionner, on le sait, et à courir les sermons d’une paroisse à l’autre, plaisirs pieux que ce roi, étrange en tout, entremêlait de mascarades profanes et de courses aux mauvais lieux, avec sa bande de mignons qui le suivait fidèlement dans ses fringales de dévotions comme dans ses folies de carnaval. En 1583, alors que la Ligue grandissante lui créait de sérieux embarras et lui donnait de cruels soucis, Henri III eut encore une fantaisie qui lui sembla propre à donner une haute idée de sa dévotion au peuple de Paris, si porté vers la très sainte Ligue et que toutes les processions royales n’avaient encore pu édifier suffisamment. Il avait pris en Avignon, à son retour de Pologne, quelque goût aux confréries de pénitents flagellants auxquelles il s’était fait affilier avec la reine.
Après avoir largement fêté le carnaval de 1583 de façon à se faire admonester en chaire par les prédicateurs,—le roi, dit l’Estoile, avec ses mignons furent en masques par les rues de Paris, où ils firent mille insolences; et la nuit allèrent rôder de maison en maison, faisant vilenies et lascivités avec ses mignons frisés, bardachés et fraisés, jusqu’à six heures du matin du premier jour de carême... Henri III, déposant les masques, ouvrit le carême avec autant d’ardeur que les bals, en fondant au couvent des Augustins la congrégation des pénitents de l’Annonciation de Notre-Dame ou des Pénitents Blancs. Il y fit entrer avec lui ses mignons et d’autres gentilshommes de sa cour, ainsi que quelques-uns «des plus apparents» du Parlement et de la chambre des Comptes, avec bon nombre de notables bourgeois, et le 25 mars la nouvelle confrérie fit sa première et solennelle procession des Grands Augustins à Notre-Dame. Les pénitents, tous enfouis en un sac ou cagoule de toile blanche, avec un capuchon cousu au collet par derrière, percé de deux trous pour les yeux par devant, marchaient deux par deux, tous les rangs confondus. «Le cardinal de Guise, dit l’Estoile, portait la croix; le duc de Mayenne, son frère, était maître des cérémonies, le frère Edmond Auger, jésuite, bateleur de son premier métier et un nommé du Peyrat chassé de Lyon pour crimes divers marchaient en tête.
«Les chantres du roi couverts du même sac chantaient les litanies en faux bourdon. Arrivée au parvis Notre-Dame, toute la confrérie se mit à genoux, entonna le Salve Regina en très harmonieuse musique, et ne les empêcha la grosse pluye qui dura tout le jour, de faire et achever avec leurs sacs percés et mouillés leurs cérémonies commencées.»
Les pénitents se flagellaient à coups de discipline tout le long de la route et très sérieusement, «même des mignons auxquels on voyait le pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se portaient; ils recommencèrent aux flambeaux le soir du jeudi saint, allant toute la nuit d’église en église et en grand magnificence de luminaire et de musique excellente, faux bourdonnée».
Cela n’empêchait point les gens de Paris de railler le roi et ses «vraies mômeries» même à la cour, où les pages du Louvre s’amusaient à parodier les pénitents en chantant des chansons de lansquenets, ce pourquoi le roi en fit fouetter plus de cent.
Sur ces processions et ces parodies religieuses il courait des chansons et des épigrammes, entre autres celle-ci:
Il faut noter, avant de continuer le chapitre des processions, parmi les grandes cérémonies que vit Notre-Dame, le service solennel fait pour le repos de l’âme de Marie Stuart, reine d’Ecosse, nièce de messieurs de Guise, veuve du petit roi François II et de Bothwell, décapitée dans sa prison à l’âge de quarante-cinq ans, le 8 février 1587. La malheureuse Marie, beauté fatale à beaucoup, comblée par la nature de tous les dons de l’esprit, pour qui les peuples s’étaient égorgés et tant de beaux seigneurs assassinés, avait été tenue captive pendant dix-huit années par la terrible Elisabeth. Quand le bourreau d’Elisabeth montra au peuple cette tête où tant de passions avaient passé, «en cette montre, dit l’Estoile, sa coiffure chut en terre, on vit que l’ennui et la fâcherie avaient rendue toute blanche et chenue cette pauvre reine qui vivante avait emporté le prix des plus belles femmes du monde».
Le service en l’honneur de la reine d’Ecosse eut lieu le 13 mars à la cathédrale, le duc de Mayenne et tous les princes de la maison de Lorraine y assistaient en longs manteaux de deuil; le Parlement, la chambre des Comptes, le Châtelet, le prévôt des marchands et les échevins étaient également en robes de deuil le chaperon sur les épaules. Il y eut de grandes démonstrations de douleur, Paris n’avait point assez de larmes pour cette victime de la politique, que le parti de la Ligue voulait transformer en martyre catholique, morte uniquement pour sa foi, et tous les jours les prédicateurs s’efforçant d’attiser les haines populaires «dextrement la canonisaient dans leurs sermons».
De processions en mascarades, d’intrigues en négociations, les années passaient, la situation de plus en plus s’embrouillait et s’aggravait dans la confusion des partis au-dessus desquels grandissait la puissance de la Ligue, poussée par la maison de Guise. Enfin toutes les mines éclatèrent par la révolution de 1588 qui chassa le roi de Paris et livra pour cinq ans la capitale aux Guises et à l’Espagne.
La matinée de la grande journée des Barricades fut employée par les troupes du roi, les gardes suisses et françaises occupant différents points de la ville, et par les émeutiers à échanger des menaces, et à se regarder de travers par-dessus les tas de pavés qui s’amoncelaient sous la direction de gentilshommes et de soldats envoyés par le duc de Guise, pour échauffer le zèle ligueur et former un fond solide aux rassemblements populaires.
Les chaînes tendues et les barricades terminées un peu partout, la bataille commença dans la Cité, au moment où le roi venait d’ordonner aux troupes de se rabattre sur le Louvre. Les arquebuses ligueuses entamèrent le feu vers le petit Pont et le Marché-Neuf, et en même temps les pavés et les pierres commencèrent à pleuvoir de toutes les fenêtres sur les compagnies de Suisses cernées de tous côtés.
Bientôt le combat devint furieux sur le Marché-Neuf au pied de l’église Saint-Germain le Vieux, et les Suisses se mirent en retraite par la rue Neuve-Notre-Dame. Leurs chefs, les seigneurs d’O et Corse essayèrent de parlementer pour obtenir le passage, mais les assaillants ne s’en montraient que plus ardents et plus furieux. L’arquebusade augmentait; écrasés par les pavés des fenêtres, les pauvres Suisses semèrent des cadavres tout le long de la rue Neuve-Notre-Dame, les uns jetaient leurs armes, criaient à mains jointes montrant leurs chapelets: «Bons catholiques!» et «Miséricorde!» M. de Brissac en sauva une partie qui se rendit en criant: Vive Guise; il les fit désarmer et les enferma en une boucherie du Marché-Neuf. Les autres purent passer le pont Notre-Dame et regagner le Louvre, mais les seigneurs d’O et Corse, échappés de la tuerie, confessèrent «qu’ils n’avaient jamais eu tant de peur que cette heure-là». Pendant ce temps on creusait une grande fosse au milieu du Parvis Notre-Dame, et l’on y jetait les cadavres laissés sur le terrain par les Suisses.
Paris était tout aux Guises et à la Ligue, et le lendemain le roi, menacé dans son Louvre par la révolution triomphante, s’échappait par les Tuileries, galopait jusqu’à Saint-Cloud où quatre mille soldats suisses et français venaient le rejoindre.
En décembre 1588, à Blois, le roi prend sur le duc de Guise sa revanche de la journée de mai. Aux Etats réunis à Blois et composés en majorité de ligueurs, il jette le cadavre du duc de Guise, tué dans l’antichambre royale par quelques-uns des quarante-cinq Gascons de sa garde particulière, et celui du cardinal de Guise dépêché ensuite à coups de hallebarde.
Quand, la veille de Noël, arrive la nouvelle de ces meurtres, Paris entre dans un vrai délire de douleur et de fureur, que les chefs ligueurs, les Seize, les curés des paroisses et les prédicateurs s’efforcent d’entretenir par tous les moyens. Le Parlement rend un arrêt contre les «meurtriers et assassinateurs de messieurs le cardinal et duc de Guise», la Sorbonne va proclamer la déchéance d’Henri III, «le perfide tyran, l’Hérode turc, allemand, anglais et polonais par le corps et diable par l’âme» des prédicateurs de la Ligue.
La ville de Paris voulut tenir sur les fonts du baptême, par les mains de ses magistrats, un enfant dont la duchesse de Guise accoucha en janvier, un mois après la mort de son mari. Ce fut une journée magnifique où les capitaines, les quarteniers et dizainiers de Paris marchaient deux à deux, portant flambeaux de cire blanche et suivis des archers, arbalétriers et arquebusiers de la ville, tous avec mêmes flambeaux, au bruit des canons tonnant sur la Grève.
Le 30 janvier eut lieu à Notre-Dame une imposante cérémonie funèbre en l’honneur du duc et du cardinal de Guise, en présence des cours diverses du Parlement et du corps de ville, au milieu d’un concours de peuple tel, dit l’Estoile, «que si c’eussent été des funérailles d’un roy»; après laquelle cérémonie commencèrent des processions allant de paroisse en paroisse, faisant des stations aux portraits des deux princes défunts, ou à leurs effigies de cire percées de grands coups de poignards, exposés partout. Dans ces processions, hommes et femmes, petits garçons et petites filles, au nombre quelquefois de cinq ou six cents, marchaient à demi nus en signe de désolation, avec des quantités de religieux et de prêtres nu-pieds ou même vêtus seulement d’une sorte de sac de toile blanche. On vit même avec une dramatique mise en scène une procession générale d’enfants des deux sexes, en nombre immense; ils portaient tous des cierges allumés qu’à un moment donné ils éteignirent sous leurs pieds en disant: «Dieu permette qu’en bref la race des Valois soit entièrement éteinte!»
Et ce peuple était «si enragé de processions» que revenant à peine des processions de la journée, il retournait dans la nuit réveiller ses curés et les forçait à reprocessionner, les traitant de politiques et d’hérétiques s’ils tentaient de faire quelques objections à leurs paroissiens pour ce zèle intempestif. Le processionisme était, avec les sermons, la folie de cette révolution si dévotieuse; ces processions à tout propos nous représentent les fameuses manifestations des révolutions de notre temps, de même que nous pouvons voir nos clubs et nos Réunions publiques dans les églises où déclamaient les enragés prêcheurs de la Ligue. En 1588, tout commençait et se poursuivait par prédications et par processions. Cette rage de dévotions n’empêchait pas la licence d’être grande, même dans les églises, où, à la faveur de la nuit, certains de ces zélés catholiques ne se gênaient point pour rire et muguetter au grand scandale de ceux qui processionnaient de bonne foi.
En juillet de l’année suivante, les troupes réunies d’Henri III et du roi de Navarre étant venues mettre le siège devant Paris, lequel malgré processions et sermons n’eût alors pas été en état de résister bien longtemps, le coup de poignard du moine Jacques Clément exécutant Henri III au milieu de son armée, en son camp de Saint-Cloud, assouvit les haines des guisards et des ligueurs et sauva la ville aux abois.
Le Jacobin assassin devint saint Jacques Clément, un martyr de la foi; on le voulait faire canoniser, et en attendant il fut proposé de lui élever une statue dans Notre-Dame.
Henri IV durant quatre années encore devra chevaucher l’épée au poing pour conquérir son royaume morceau par morceau, tournant autour de sa capitale et cherchant à l’enlever par de brusques attaques. Le parti de la Ligue s’est fortifié, Paris pendant des années est une grande place de guerre, les Parisiens constamment sous les armes, en exercice sur les places, de garde en leurs quartiers, aux remparts et boulevards nouvellement élevés, sont devenus peu à peu des soldats, tous portant l’arquebuse ou la hallebarde pour l’Union catholique.
Même les moines des couvents étaient enrégimentés et quelques-uns se distinguèrent aux escarmouches, comme les quelques jésuites qui, de garde une nuit aux remparts du côté du faubourg Saint-Jacques, repoussèrent une tentative d’échellade des troupes royales. Ces moines formaient ainsi des bataillons casernés que l’on pouvait avoir sous la main à toute heure en cas de besoin.
Outre toutes les milices bourgeoises, toujours assez longues à rassembler par les tambours des quartiers, les Seize avaient organisé quelques compagnies ou bandes régulières, véritables soldats entièrement à leurs ordres, qu’ils logeaient où ils pouvaient.
Chaque révolution voit naître ainsi des corps formés de la partie jeune et remuante des milices bourgeoises, imbue plus violemment des passions du temps, par exemple certaines compagnies des sections de 93, la mobile de 48, ou les compagnies de guerre et les corps francs de 70-71.
A cette époque, les galeries hautes de Notre-Dame servirent au logement de ces compagnies. La cathédrale fut alors comme une caserne guisarde. Dans la grande restauration de l’édifice entreprise de nos jours on a retrouvé bien des traces de ce casernement. «En enlevant les anciens carrelages des galeries, dit Viollet le Duc, on a trouvé meubles brisés, vêtements, fragments d’ustensiles de cuisine; tout avait été jeté pêle-mêle dans les reins des voûtes à la dernière heure de la tyrannie des chefs de la Ligue.»
Aux voûtes de Notre-Dame étaient suspendus de nombreux drapeaux enlevés, disait-on, aux troupes royales. Quelques-uns peut-être étaient vrais et avaient été rapportés par les reîtres de Mayenne, qui d’ailleurs en avaient laissé bien davantage aux mains des royaux aux journées d’Arques et d’Ivry; les autres étaient de la fabrication de la duchesse de Montpensier ou des Seize, qui ne reculaient point devant les plus grossières supercheries pour exciter le zèle des Parisiens et les encourager à la résistance.
En janvier 1590 était arrivé un légat envoyé par le pape Sixte-Quint pour fortifier le parti de la Ligue, «opérer la réunion de tous les Français à la loi romaine et concourir à l’élection d’un roi catholique»; c’est-à-dire au fond pour veiller aux intérêts du Saint-Siège et travailler à l’élection du prince, soit de la maison de Lorraine, soit d’Espagne, qui offrirait le plus de garanties.
Le cardinal Gaetano, légat du pape, accompagné d’une suite nombreuse de moines et de prédicateurs fameux venant renforcer ceux que Paris renfermait déjà, fit une entrée solennelle le 20 janvier. Le cardinal de Gondi, évêque de Paris, plusieurs évêques des provinces et les principaux de l’Union, avec dix mille bourgeois allèrent à sa rencontre à la porte Saint-Jacques. Seize bataillons de milice bourgeoise rendaient les honneurs. Après la harangue du prévôt des marchands La Chapelle-Marteau, qui l’assura de la soumission des Parisiens au Très Saint-Père, le légat monté sur une mule fut placé sous un dais et marcha en grande pompe jusqu’à Notre-Dame pour entendre un Te Deum solennel, après lequel il fut conduit à l’évêché qui avait été magnifiquement préparé pour lui servir de résidence pendant son séjour.
Le surlendemain de son arrivée, le légat alla au Parlement escorté d’un grand nombre de seigneurs et de ligueurs marquants; il parut en la Chambre dorée où les cours étaient assemblées et s’avança pour se placer dans l’angle où était le siège du roi pour les lits de justice, mais le président Brisson le retint et «le prenant par la main comme voulant lui faire honneur, le fit asseoir sur le banc au-dessous de lui». Quelque temps après, le légat officiant pontificalement, assisté de plusieurs évêques et prélats, fit prêter au prévôt des marchands, aux échevins, colonels, capitaines, lieutenants, et enseignes de tous les quartiers et dizaines de Paris, le serment d’employer leurs vies pour la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, et de ne prêter jamais obéissance à un roi hérétique quel qu’il fût, lequel serment les colonels et capitaines devaient ensuite faire jurer au peuple, chacun en son quartier.
La guerre se poursuivait en province, Mayenne se faisait battre à Arques et à Ivry. En mai 1590, le Béarnais poussa une pointe sur Paris pour tâter la capitale, mais il n’était pas temps encore, une attaque sur les faubourgs du nord échoua, La Noue, toujours en avant, ayant été blessé grièvement près de Saint-Laurent. Les royaux s’emparèrent des ponts de Charenton et de Saint-Maur, brûlèrent les moulins de Belleville pour affamer la ville. Henri IV dirigeait les opérations du haut de Montmartre, où il s’était logé dans l’abbaye, pour les beaux yeux de l’abbesse, disait-on. L’attaque de vive force n’ayant pas réussi «à amollir la dureté de ce peuple», les troupes royales s’établirent pour un investissement en règle.
Mayenne, de retour d’Ivry, s’était échappé pour courir en Flandre solliciter des secours des Espagnols, laissant la direction des affaires à son frère le duc de Nemours, grandement secondé par la remuante Mlle de Montpensier.
Paris investi, entendant journellement le canon et les mousquetades aux faubourgs et commençant à ressentir les effets de la disette, recourait de plus belle aux prédications et aux processions. Le 3 juin fut une des plus curieuses journées de ces temps si extraordinaires; c’est le jour de la fameuse procession des couvents en armes, dite Procession de la Ligue. C’était une revue plutôt qu’une procession, une montre des religieux et des écoliers, convenue la veille aux Augustins entre le gouverneur, les abbés et les docteurs de la Sorbonne.
Étrange spectacle pour la foule accourue de tous les points de la ville, massée sur les places, sur le parvis Notre-Dame, le long des étroites rues de la Cité et des ponts, penchée à toutes les fenêtres. Des hymnes religieuses entonnées pour chant de marche, quelques salves tirées par des moines plus enthousiastes qu’expérimentés, ce qui n’allait point sans un certain danger, comme faillit s’en apercevoir monsieur le légat lui-même, un grand bruissement de ferraille, annoncèrent l’arrivée dans la Cité de l’armée monacale, conduite par l’évêque de Senlis Rose, commandant général, avec un certain nombre d’ecclésiastiques pour capitaines.
L’évêque Rose s’avançait fièrement en tête, un crucifix d’une main, une pertuisane de l’autre; le prieur des Chartreux, armé de même, conduisait ses religieux marchant quatre par quatre; venait le prieur des Feuillants ensuite avec ses moines, un ordre nouvellement fondé et très populaire à Paris, les quatre ordres mendiants, puis les Capucins et les Minimes. Tous ces moines, robes retroussées, portaient le casque en tête, parfois le corselet d’acier, et brandissaient la longue pique ou la hallebarde, d’autres marchaient l’arquebuse sur l’épaule, la fourchette et la mèche à la main, avec la bandoulière en sautoir, le crucifix à la ceinture et de longues colichemardes au flanc. Entre chaque bataillon de moines marchait une compagnie d’écoliers, armés de la même façon, conduits par les professeurs.
Sur les flancs de la colonne qui comptait environ treize cents hommes, on voyait courir comme des sergents de bataille, très affairés à faire serrer les rangs et ordonner les manœuvres les fameux curés ligueurs, Le Pelletier, curé de Saint-Jacques la Boucherie, Hamilton, curé de Saint-Cosme, enragés guisards casqués, cuirassés et armés comme les autres, dom Bernard de Montgaillard, dit le petit Feuillant, fameux prédicateur, et quelques meneurs de quartier parmi lesquels un avocat tout armé à blanc de cuirasse, brassards et cuissards, une bourguignote surmontée d’un grand panache sur la tête.
Curés et prieurs toujours en mouvement, tantôt arrêtaient leurs moines pour chanter des hymnes, tantôt faisaient presser le pas, ou ordonnaient des évolutions et commandaient des salves, ce qui n’allait pas toujours bien. Ce Paris si moqueur d’ordinaire ne riait pas et se montrait au contraire très sérieusement édifié; les politiques venus en curieux se gardaient bien de sourire et de laisser paraître des sentiments dont il eût pu leur cuire grandement.
M. le légat vint passer les bataillons en revue dans les rues devant Notre-Dame; il était en carrosse avec le cordelier Panigarole, le jésuite Bellarini et quelques ecclésiastiques, tous Italiens. Comme la colonne retraversait la Cité par le pont Notre-Dame pour gagner le quartier de l’Université par le Petit-Pont, il faillit arriver près du pont Notre-Dame un grave accident au légat. La colonne s’arrêtant pour recevoir la bénédiction du prélat, on voulut sur l’ordre du chef présenter les armes et répondre à la bénédiction par une salve en l’honneur du légat; toute l’armée monacale tira les épées, haussa hallebardes et piques dans un beau désordre, les arquebusiers et mousquetaires chargèrent leurs armes et tirèrent en l’air.
Cette escopetterie fit beaucoup de bruit et même un peu de besogne, car certains de ces soldats novices avaient chargé à balle. Quelques coups portèrent, un domestique de l’ambassadeur d’Espagne fut blessé et le légat vit un de ses officiers tomber mort à ses côtés dans son carrosse. Il n’en demanda pas davantage.
—Mes amis, dit-il, effrayé, le soleil de juin est trop chaud, il m’incommode!... Et il se hâta d’achever sa bénédiction, écourta ses félicitations et regagna l’évêché.
Le bon peuple d’alors ne trouvait pas l’ecclésiastique tué si fort à plaindre, criant au contraire tout haut qu’il était très «fortuné» d’être tué en une si sainte occasion, et les moines, en continuant leur marche, ne se firent pas, pour si peu, faute de saluer par d’autres salves sur leur route les maisons des notables de la Ligue.
En témoignage de l’impression que cette étrange procession fit sur les contemporains, il nous est resté quelques tableaux et un certain nombre d’estampes françaises ou étrangères, reproduisant le défilé de tous ces frocards enrégimentés dans les rues devant Notre-Dame ou sur la place de Grève.
Des recherches ordonnées au commencement du siège avaient trouvé deux cent vingt mille Parisiens dans la ville et tout au plus des grains pour nourrir pauvrement tout ce monde pendant un mois. Henri IV, avec douze mille hommes de pied et trois mille chevaux, bloquait la ville et coupait tous les arrivages, ainsi donc bien peu de vivres purent entrer, et cependant Paris affamé, souffrant d’horribles maux, ayant dévoré tous ses chiens et ses chats et jusqu’à l’herbe des fossés, tint pendant trois longs mois. Tous les couvents, il est vrai, avaient emmagasiné des vivres pour plusieurs trimestres de consommation, mais dès la fin du premier mois les Seize mettaient la main sur une partie de ces provisions. A la fin d’août, les lansquenets «mourant de malerage de faim, commencèrent à chasser aux enfants comme aux chiens et en mangèrent trois»...
Pour faire prendre patience à ces affamés, on continuait à faire «d’infinies» processions, M. le légat répandait largement les pardons et indulgences, et les prédicateurs, du haut de la chaire, annonçaient tous les jours des secours prochains et la délivrance sous huitaine.
Mais juste comme la ville agonisante allait être acculée à la reddition, l’armée lorraine-espagnole du prince de Parme et de Mayenne arriva sous Meaux et le Béarnais fut obligé de lever le siège pour ne pas risquer une bataille sous les murs de la ville. Le matin du 30 août Paris se trouva débloqué.
Le jour même un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame devant M. le légat, M. de Nemours, les principaux seigneurs et la foule des Parisiens, joyeux comme des ressuscités.
Te Deum plus tard pour l’échec de l’échellade empêchée par les jésuites du quartier Saint-Jacques en septembre 1590. Te Deum pour l’échec d’une tentative des royaux sur la porte Saint-Honoré, faite par des soldats déguisés en meuniers, tentative dite journée des Farines; grandes processions pour tous les motifs possibles, avec promenade des châsses des églises.
Les Parisiens souffrant énormément des maux de la guerre interminable processionnaient et reprocessionnaient. Pour les maintenir dans les sentiments ligueurs, les curés du parti se livraient à des prédications de plus en plus exaltées. Si les sermons n’avaient suffi pour entretenir l’esprit de résistance, les Seize étaient là, appuyés sur la garnison espagnole et sur leurs bandes soldées composées en grande partie de gens de sac et de corde, qu’on appelait les minotiers parce qu’ils recevaient chaque semaine un écu et un minot de blé.
Le parti des politiques, de ceux qui voyaient en quel gouffre cette anarchie précipitait la France, gémissait de la tyrannie des Seize, mais pour éviter les pendaisons, les exécutions sommaires, il était obligé de dissimuler. Alors dans le logis de Jacques Gillot, dans une petite maison de l’enceinte du Palais sous la Sainte-Chapelle, sept de ces politiques, juristes ou poètes se consolaient des tristesses du temps en flagellant et ridiculisant dans la Satire Ménippée les ambitions hypocrites, les déloyautés, les folies et les fureurs des meneurs outranciers de la très Sainte Ligue.
En janvier 1593, les états généraux de la Ligue, dont la réunion avait été longtemps entravée par la guerre, purent se réunir à Paris, convoqués à l’effet d’élire un roi catholique que les uns entendaient bien être le roi d’Espagne, les autres le duc de Mayenne ou un autre prince de la maison de Lorraine. Les députés étaient venus à grand’peine et souvent par des chemins très détournés, de toutes les villes tenant pour l’union. Le dimanche 24 janvier eut lieu à Notre-Dame en grande pompe la communion générale de ces députés, après une procession et un beau sermon de l’archevêque d’Aix.
Ces États devaient discourir longtemps sans pouvoir arriver à rien naturellement, travaillés de mille intrigues, aux prises avec mille difficultés, tiraillés entre l’Espagne et les divers candidats au trône, Mayenne, Nemours, ou leur neveu le jeune duc de Guise, cependant que le Béarnais travaillait à abaisser les barrières qui le séparaient encore de ce trône, en consentant à se laisser instruire dans la religion catholique,—pour rassurer ceux de la Ligue qui pouvaient craindre sincèrement pour les catholiques de France, sous un roi hérétique, les persécutions que souffraient alors les catholiques d’Angleterre,—puis en prononçant son abjuration solennelle le 25 juillet 1593 à l’église abbatiale de Saint-Denis et en se faisant sacrer à Chartres le 27 février 1594.
Les Espagnols, les Seize et les ligueurs endurcis continuant à peser sur cette ville, qui désabusée peu à peu se détachait de la Ligue et aspirait au repos sous le roi légitime converti au catholicisme, ne devaient cependant pas si bien la garder qu’enfin n’arrivât le jour prévu et appelé par tant de gens, de l’entrée des troupes royales.
Les voûtes de la cathédrale, en ce grand jour du 22 mai 1594, vont encore retentir du bruissement des armures, du claironnement des trompettes et du fracas des piques sonnant sur le pavé. C’est encore une procession armée, mais une procession de soldats en costume de bataille, accompagnant le roi Henri venant militairement ouïr la messe et remercier Dieu de la réduction de sa capitale, opérée presque sans férir le moindre coup d’épée.
Dans la nuit, à trois heures du matin, en exécution de conventions passées avec le roi, le duc de Brissac, gouverneur de Paris pour la Ligue, le prévôt des marchands Lhuillier, l’échevin Langlois et quelques capitaines de quartier, déjouant la surveillance inquiète des Seize, s’étaient saisis de la porte Saint-Denis et de la Porte-Neuve située sur le quai entre le Louvre et les Tuileries. Vers quatre heures, les soldats royaux se présentèrent, franchirent ces portes et se glissèrent immédiatement par les remparts jusqu’à la porte Saint-Honoré, dont les canons furent retournés contre la ville vers le débouché des grandes voies. Le roi avec une forte troupe s’acheminait vers le Pont-Neuf par le quai de l’Ecole, où un corps de garde de lansquenets, essayant de résister, fut rapidement culbuté, passé au fil de l’épée ou jeté à l’eau. Henri IV était en simple pourpoint, quand il entendit le bruit fait par la tentative de résistance des lansquenets, il se fit boucler sa cuirasse et coiffa une salade, mais bientôt il vit, à l’attitude du peuple de Paris, que la précaution était superflue.
Ce vieux Paris ligueur se réveillait stupéfait, se frottait les yeux à la vue des écharpes blanches, mais montrait une humeur favorable. Tout se fit dans le meilleur ordre, les Seize avertis des négociations ouvertes, avaient été envoyés par Brissac lui-même, veiller dans le quartier de l’Université qu’on prétendait devoir être livré au roi, les troupes espagnoles et wallonnes furent bloquées en leurs logis, des bourgeois gagnés à la cause royale prirent l’écharpe blanche, sortirent en armes au petit jour, se saisirent du Pont Saint-Michel et du petit Châtelet, tandis que les troupes royales occupaient avec célérité les ponts et le Palais, le grand Châtelet et le Louvre, où le roi entra un instant.
Les Parisiens criaient: la paix! la paix! ou vive le Roi! Deux ou trois obstinés ligueurs seulement sortirent en armes dans la cité, mais personne ne les suivit et ils furent aussitôt jetés morts sur le pavé. Le curé Hamilton, dans le quartier de l’Université, prit la pertuisane aussi pour soulever ses paroissiens, mais convaincu bientôt de l’inutilité de ses efforts, il rentra vite à son presbytère.
Restaient les Espagnols, enfermés assez penauds dans les postes qu’ils tenaient encore.
Henri IV fit porter au duc de Feria la proposition de se retirer avec armes et bagages sur la Flandre à la condition qu’il ne risquerait aucune tentative de défense inutile. Cette capitulation fut, dans la mauvaise situation où se trouvait la garnison étrangère, acceptée aussitôt, et s’exécuta dans l’après-midi du jour même, les Espagnols sortant par la porte Saint-Denis «drapeaux déployés, tambours battants, les armes sur l’épaule et la mèche éteinte».
Tout étant ainsi réglé, le roi enleva sa salade et recoiffa son feutre. Le peuple en proie depuis six ans à l’anarchie, ayant souffert tous les maux imaginables, entourait ce roi qu’il avait tant de fois maudit, qu’il avait, en tant d’occasions, voué à toutes les colères du ciel; les gens se pressaient autour de son cheval et acclamaient joyeusement le roi légitime, le sauveur annonçant la fin des séditions, des famines et des guerres.
Enfin, toutes les mesures prises pour s’assurer la possession tranquille de sa capitale, ayant pourvu à tout et fait partir des cavaliers accompagnés de hérauts et de trompettes pour annoncer une amnistie générale par tous les quartiers, et semer en outre des billets imprimés la veille à Saint-Denis, promettant l’oubli des choses «passées et advenues» depuis les troubles, défendant la recherche de quelque personne que ce fût, même des Seize, pour tous faits de guerre civile, et portant l’engagement du roi de vivre dans la religion catholique, Henri IV se dirigea vers la cathédrale avec un certain nombre de gentilshommes marchant autour de lui, les uns à pied, les autres à cheval au milieu de la multitude accourant de toutes les rues.
En avant du groupe royal, pour fendre la foule, marchait une troupe de cinq ou six cents gendarmes qu’on avait fait descendre de cheval, armés de toutes pièces, c’est-à-dire avec cuirasses, brassards et cuissards, le pot en tête, traînant la pique basse «en signe de victoire consentie volontairement» disent les Mémoires historiques de Palma Cayet.
Seuls, dans cette foule traversée par le cortège guerrier, quelques vieux ligueurs restaient silencieux, n’en pouvant croire ni leurs yeux, ni leurs oreilles. Était-ce bien le Béarnais maudit qui marchait en maître dans la citadelle de l’Union, dans la ville encore idolâtre des Guises si peu de temps auparavant, était-ce lui qui s’avançait vers la vieille cathédrale d’où si souvent de solennelles prières pour son anéantissement s’étaient élevées vers le ciel?
Quand cette superbe troupe déboucha sur le parvis au son des trompettes et clairons, les grosses cloches et le bourdon de Notre-Dame ébranlaient les airs de leur formidable carillon d’allégresse, dominant toutes les acclamations et le bruit des trompettes et des clairons.
Au grand portail, le roi mit pied à terre. Il n’y avait là, pour le recevoir, aucun des grands dignitaires de l’Église, l’évêque de Gondi, le doyen et les principaux chanoines étaient loin de Paris; les prélats, les abbés et les moines qui, naguère, défilaient à la place des piquiers royaux, la cuirasse sur le froc et la hallebarde en main, se tenaient enfermés en leurs couvents. L’archidiacre Dreux, lequel dans la nuit mourut subitement des suites du saisissement ressenti, dit-on, et quelques prêtres vinrent au-devant du roi, le crucifix en main et le haranguèrent avec un reste de mauvaise humeur, souhaitant que «Dieu le rendant bon roi, il pût avoir un bon peuple».
—Je rends grâces et loue Dieu infiniment des biens qu’il me fait, répondit le roi, en baisant la croix que les prêtres lui présentaient, les reconnaissant en si grande abondance, principalement depuis ma conversion à la religion catholique, apostolique et romaine, en laquelle je proteste, moyennant son aide, de vivre et de mourir. Quant à la défense de mon peuple, je m’y emploierai toujours et jusqu’à la dernière goutte de mon sang et dernier soupir de ma vie. Quant à son soulagement, j’y ferai tout mon pouvoir et en toutes sortes, dont j’appelle Dieu et la Vierge sa mère à témoin.
Le roi entra dans l’église et pénétra dans le chœur jusqu’au grand autel devant lequel on le vit s’agenouiller et se recueillir quelque temps dans un grand silence.
Enfin, il était à Paris! Quelles réflexions devaient traverser la tête de ce soldat qui, après tant de fatigues et de dangers, se trouvait aujourd’hui vraiment le maître de ce royaume si chaudement disputé, après tant de ruines accumulées, de cadavres amoncelés, de changements et de bouleversements parmi les choses, les hommes et les sentiments!
Ces réflexions les assistants, devant la grandeur du spectacle et l’importance de l’événement, entrevoyant la fin des luttes religieuses, les faisaient également, et aussi la foule qui s’amassait dans l’église et sur le parvis, à travers laquelle des bruits de prodiges couraient déjà. La prière silencieuse du roi terminée, soudain éclatèrent les chants et les orgues pour le Te Deum d’actions de grâces qui acheva de remuer tous les cœurs.
Quand le roi sortit de Notre-Dame, il eut, pour gagner le Louvre, à traverser une foule encore plus serrée qu’à l’arrivée, tout Paris descendant à la Cité pour le voir. On n’apercevait partout qu’écharpes blanches; toutes les fenêtres sur le passage, du haut en bas des maisons, étaient garnies de gens de toute qualité poussant les mêmes acclamations joyeuses.
Le roi avait encore à faire en cette heureuse journée, il avait à veiller au départ des Espagnols, suivant la capitulation consentie; ce qu’il fit avec une courtoisie gouailleuse en allant avec ses gentilshommes les regarder partir d’une fenêtre de la porte Saint-Denis.
—Recommandez-moi à votre maître, mais n’y revenez plus! dit-il en rendant le salut au duc de Feria.
Le curé Boucher, quelques-uns des Seize, des prédicateurs de la Ligue, n’osant pas se fier au pardon accordé par ce roi tant vilipendé par eux, marchaient au milieu des compagnies espagnoles et les suivirent jusqu’en Flandre.
Henri IV, une fois les Espagnols mis sur la route des Flandres, avait à recevoir les présidents du Parlement, les échevins de la ville, à pourvoir à bien des choses, comme à rassurer, par exemple, la duchesse de Montpensier et la duchesse de Nemours, lesquelles dames se trouvaient bien «déconfortées», Mme de Montpensier ayant eu, au premier bruit de l’événement, un accès de terreur fortement mélangée de furieuse colère. Il y avait à rassurer encore le cardinal de Plaisance, légat du Pape et aussi le cardinal de Pellevé, mais celui-ci, déjà au lit et fort malade, préféra tomber en fièvre chaude à l’hôtel des archevêques de Sens, à la nouvelle de l’entrée du roi, et mourir le lendemain.
Une procession annuelle fut instituée en mémoire de la reddition de Paris. Au jour anniversaire du grand événement, la cour, le Parlement, le bureau de la ville se réunissaient à Notre-Dame et suivaient la procession aux Grands-Augustins.
Les fureurs religieuses n’étaient pas complètement éteintes et le roi se sentait encore en butte à la haine secrète de bien des prêtres obstinément fidèles aux idées de la Ligue. Le 27 décembre de cette même année, eut lieu l’attentat de Jean Châtel qui se souvenait trop des prédications de la Ligue. Condamné le 29, Jean Châtel fut exécuté le même jour aux flambeaux. Il fut amené à la nuit tombée sur la place du parvis Notre-Dame pour y faire amende honorable devant le grand portail, «nu, en chemise, une torche de cire ardente du poids de deux livres à la main, après quoi, suivant les termes du jugement, il fut remis en son tombereau, et conduit à la Grève pour y subir son arrêt».
Le soir même de l’attentat, comme le peuple était en grande rumeur, en grande inquiétude sur la blessure du roi, et menaçait de s’en prendre aux débris du vieux parti ligueur, le roi, pour rassurer ce peuple inquiet, alla sur les huit heures du soir avec toute la cour à Notre-Dame où un Te Deum fut chanté, en outre duquel, peu de jours après, fut faite une grande procession d’actions de grâces, de la cathédrale à l’abbaye Sainte-Geneviève. Le roi venu à Notre-Dame en carrosse suivit ensuite la procession à pied, accompagné de toute la Cour, avec les gardes et les archers, avec le Parlement et tous les corps constitués. Bourgeois et gens du peuple se pressaient aux fenêtres sur le parcours, ou remplissaient les rues tapissées et décorées.
Nombreux Te Deum encore à Notre-Dame. Le 21 octobre 1597, au retour du roi, après la campagne où il avait été forcé de se remettre à faire le roi de Navarre pour reprendre Amiens aux Espagnols, réception solennelle du roi victorieux et Te Deum d’actions de grâce à la cathédrale.
Le 12 juin 1598, des feux de joie furent allumés par la ville, les cloches carillonnaient; à l’Hôtel de Ville, dix mille pains étaient distribués aux pauvres et dix futailles de vin défoncées pour la soif du peuple. Les autorités diverses, le Parlement en robes noires se rendaient à Notre-Dame pour assister au Te Deum chanté pour la publication du traité de paix signé à Vervins avec l’Espagne et la Savoie, par l’entremise du cardinal de Médicis, légat du Pape.
Huit jours après, le dimanche 21, autre et plus imposante cérémonie à Notre-Dame. Le roi et les ambassadeurs espagnols jurent solennellement la paix signée à Vervins. L’église pour la circonstance est toute tendue de tapisseries, des estrades sont préparées dans le chœur pour les grands officiers de la couronne, les seigneurs et les dames de la cour. Le roi était placé sous un dais avec le légat du pape, des évêques et les ambassadeurs autour de lui.
Après avoir entendu une messe solennelle, le roi et le légat vinrent se placer devant le grand autel ainsi que les ambassadeurs Espagnols; le chancelier et le secrétaire d’Etat s’avancèrent et firent lecture des articles de la paix qu’ensuite le roi, la main sur les évangiles tenus par un clerc, jura d’observer et de faire observer en son royaume.
Après révérences et salutations des ambassadeurs espagnols et achèvement des cérémonies, le cortège royal, au bruit de mille acclamations, quitta la cathédrale et se rendit à l’évêché où l’attendait un magnifique festin en l’honneur du légat et des ambassadeurs espagnols.
Le 28 septembre 1601, pour la naissance du Dauphin, le futur Louis XIII, Te Deum chanté à Notre-Dame, en même temps que dans toutes les églises de Paris. Henri IV qui avait des enfants de ses maîtresses, de Gabrielle d’Estrée en particulier, qu’il aurait épousée sans les oranges empoisonnées de Zamet, possédait un héritier légitime pour son trône, et toutes les églises de Paris carillonnaient enfin sa joie.
Dix ans après, les 29 et 30 juin 1610, une cérémonie lugubre ramenait Henri IV à Notre-Dame. Assassiné le 14 mai, ses obsèques retardées par différentes circonstances avaient lieu un mois et demi après sa mort. Le 29, au milieu d’un immense concours de peuple le cortège des funérailles suivait les rues tendues de noir du Louvre à Notre-Dame. A la levée du corps le jeune roi Louis XIII avait un manteau de deuil à cinq queues portées par les princes chargés de conduire le deuil, le prince de Conti, le comte de Soissons, le duc de Guise, le prince de Joinville et le chevalier de Guise, revêtus aussi de manteaux de deuil à grandes queues portées par des gentilshommes.
Le premier jour des funérailles, les vêpres des morts furent seules chantées, le corps resta en chapelle ardente; le lendemain le cortège funèbre reparut, entendit la grand’messe des morts et accompagna la dépouille mortelle du Béarnais jusqu’aux caveaux royaux de Saint-Denis.