Un mois après, les événements ayant marché,—car on a eu dans l’intervalle le repas des gardes du corps, la marche du peuple de Paris sur Versailles, l’enlèvement du château, le retour forcé de la famille royale à Paris, bien des journées dramatiques,—l’Assemblée a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger, où trouver un local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au Jardin des Tuileries soit prête, l’Assemblée vient tenir ses premières séances à l’ombre de Notre-Dame dans la grande salle de l’Archevêché. Les états généraux de 1789 revenaient au berceau des premiers états généraux de Philippe le Bel.
L’Assemblée à l’Archevêché se trouvait fort mal et très à l’étroit; cette grande salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou mille députés, dont un grand nombre ne pouvaient trouver de sièges. L’air y devenait rapidement irrespirable. Le premier jour, fâcheux présage, une partie de la balustrade d’une galerie régnant autour de la salle tomba sur les députés; l’inquiétude était si grande que l’on croyait entendre à tout instant des craquements dans le vieil édifice. Enfin le 9 novembre, l’Assemblée put quitter cette salle incommode et s’installer au Manège.
Elle avait pourtant eu le temps, à l’Archevêché, de voter le 2 novembre, sur la proposition de M. de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun, la confiscation des biens du clergé. Elle y vota, en outre, la loi martiale contre les attroupements, et un décret prononçant jusqu’à nouvel ordre les vacances du Parlement, c’est-à-dire condamnant à mort cette antique institution, qui n’osa regimber, et sans essayer de résistance descendit au tombeau.
A la fin de l’année 89 éclate l’affaire Favras; le marquis de Favras, royaliste énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était accusé d’avoir formé un plan contre-révolutionnaire, consistant à faire entrer, une belle nuit, dans Paris, des troupes solides, réunies aux environs sous différents prétextes, à égorger Lafayette, Bailly et les meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire en sûreté en province.
Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte de la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de lèse-nation, se défendit courageusement. Mais sa perte était certaine, il fallait une satisfaction aux colères populaires. Crime nouveau, juridiction ancienne; avant de tomber à son tour le vieux Châtelet des siècles lointains jugea, selon les anciennes formules, avec tout l’appareil de la justice d’autrefois, le conspirateur contre la nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende honorable en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de Notre-Dame. La sentence reçut son exécution le 19 février.
Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un tombereau, nu-pieds, vêtu d’une longue chemise blanche par-dessus ses habits, avec un écriteau sur sa poitrine portant ces mots: Favras, conspirateur contre l’Etat. Une torche brûlait à côté de lui. Le peuple, dit-on, s’émut à cette vue, il y eut des cris de: Grâce, aussitôt étouffés par d’autres cris féroces: A la potence! à la potence! qui l’accompagnaient depuis la prison.
Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du tombereau, se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son jugement et la formule de l’amende honorable. Il ajouta quelques mots d’une voix ferme: «Je meurs innocent! Quoique les motifs de ce jugement soient faux, j’obéis à la justice des hommes, qui, vous le savez, n’est pas infaillible!...» Il demanda ensuite à être conduit à l’Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l’Hôtel de Ville, Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta son testament de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous les détails de son affaire, sans d’ailleurs apporter aucune révélation, sans nommer personne. Le peuple s’impatientait cependant; le temps coulait, il était huit heures du soir, la place de Grève où clamait la foule entassée réclamant son supplicié, était plongée dans l’obscurité, malgré ses quelques réverbères, simples lumignons noyés dans le noir. Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l’Hôtel de Ville de lampions de fête, et l’on compléta cette illumination sinistre par quelques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même, afin qu’elle fût aperçue de toute la place.
Quand ces préparatifs furent terminés aux cris de: Favras! Favras! le condamné fut livré au bourreau; il descendit les marches de l’Hôtel de Ville, soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui, et marcha vers l’échelle derrière le bourreau qui pleurait.—«Saute, marquis!» cria une voix féroce.
Le roi Louis XVI était tombé malade en mars 1791. Un Te Deum, chanté à Notre-Dame quand il entra en convalescence, fut le dernier; la municipalité, l’état-major de la garde nationale avec douze cents soldats citoyens y assistaient, pendant qu’en réjouissance le canon tonnait au dehors. Nous avons encore deux années avant d’arriver au 21 janvier 93.
Le 27 mars 1791, nouvelle solennité religieuse. Les chanoines de Paris ont été expulsés peu de jours auparavant; l’archevêque, monseigneur de Juigné, a été obligé de s’enfuir; la municipalité installe le nouvel évêque de Paris, Gobel. Le peuple est accouru et remplit l’église. La municipalité, le directoire du département, les notables, avec une députation de l’Assemblée, assistent à la cérémonie. Sur une estrade, devant le corps municipal, l’évêque prête le serment à la Constitution, le fameux serment qui cause un schisme dans l’Église et dont le refus va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel consacre neuf autres évêques assermentés. La cérémonie se termine par un Te Deum et par une espèce de procession, la municipalité avec un détachement de garde nationale conduisant le nouvel évêque dans les principales rues de la Cité pour le montrer à ses ouailles.
La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La vieille religion est proscrite, les prêtres qui ont refusé le serment sont traqués, massacrés dans les prisons ou guillotinés; les églises par toutes les villes de France sont supprimées et abattues par centaines. Après tant de siècles de gloire l’existence même de la cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant au nom du soi-disant bon goût, de nouveaux vandales vont s’abattre sur elle et la mutiler brutalement.
Pour commencer, la statue de Philippe le Bel fut détruite par les Marseillais en août 92, et peu après dans la nuit du 22, le Trésor contenant les reliques et d’inestimables merveilles d’orfèvrerie fut saisi sur un ordre de la Commune par les officiers municipaux de la Cité et transporté à l’Hôtel de Ville.
La plupart de ces superbes et historiques objets d’art disparurent: portés à la Monnaie, brisés, fondus ou pillés. Quelques débris du magnifique Trésor, orgueil de la cathédrale, furent seuls sauvés, enlevés au vandalisme par quelques braves gens et restitués après la tourmente. Ce sont ces débris revenus à Notre-Dame qui constituent le Trésor actuel réunis à d’autres vestiges des trésors de la Sainte Chapelle, de Saint-Germain des Prés ou de Saint-Denis.
Offusquée des innombrables statues religieuses des portails et de la galerie des rois de Juda, dans laquelle on voyait communément les anciens rois de France jusqu’à Philippe-Auguste, la Commune en octobre 93 prit un arrêté ordonnant leur destruction. Rois et saints devaient disparaître sous huitaine.
«Le conseil général, dit le décret de la Commune, considérant... qu’il est de son devoir de faire disparaître tous les monuments qui alimenteraient les préjugés religieux et ceux qui rappellent la mémoire exécrable des rois, arrête que dans huit jours les gothiques simulacres des rois de France qui ont place au portail de l’église, seront renversés et détruits, etc...»
Les rois de la galerie de Notre-Dame, qu’ils fussent de France ou du royaume de Juda, furent exécutés comme s’ils avaient été en chair et en os; on les jeta en bas de leur galerie, on brisa de même une foule de statues de saints ou de personnages quelconques, dont quelques-uns allèrent servir de bornes dans le faubourg Saint-Jacques. Quoique ainsi cruellement mutilée, Notre-Dame eut cependant plus de chance que bien des églises qui ont perdu dans la tourmente toute la décoration de leurs portails, il se trouva heureusement, même à la Commune, des hommes pour protester contre une destruction générale, au nom de l’art et en faisant valoir des considérations scientifiques, pour la conservation de certaines parties, notamment du zodiaque du portail de gauche.
L’astronome Dupuis et le citoyen Anaxagoras Chaumette, procureur de la Commune, défendirent assez vivement le portail de Notre-Dame pour que la Commune décidât qu’une commission l’examinerait et verrait à préserver ce qui lui semblerait digne d’être conservé.
Le citoyen Chaumette, par condescendance philosophique, sauva ainsi les statues religieuses du portail, même le Christ et la Vierge, dans lesquels il découvrait les mythes du soleil et de la lune présidant aux révolutions des mois, mais le terroriste philosophe confisqua Notre-Dame pour y installer le culte de la Raison.
Chaumette, le grand prêtre du nouveau culte, voulut donner à son installation dans l’ancienne église métropolitaine de Paris, débaptisée par décret et devenue le Temple de la Raison, un éclat tout particulier et, comme on disait alors, effacer par les pompes grandioses et saines de la religion philosophique le souvenir des vaines cérémonies du fanatisme.
Deux jours auparavant, l’évêque constitutionnel Gobel, accompagné de ses vicaires et d’un certain nombre de prêtres, tous le bonnet rouge sur la tête, était allé déposer sa démission sur le bureau de la Convention et remettre ses insignes. Comme sa cathédrale, cet évêque ne reconnaissait désormais plus d’autre culte que celui de la Raison.
Le moment où ces choses se passent, où s’établit cette religion de la Raison, prônée par Anacharsis Clootz, orateur du genre humain, pauvre rêveur destiné à une fournée prochaine, à un autre autel révolutionnaire, celui de la déesse Guillotine, c’est, il faut le noter, le commencement de novembre 1793. L’exécution de la reine est du 15 octobre; le matin du 31 octobre, les Girondins ont été conduits à la mort, le duc d’Orléans a été guillotiné le 6 novembre. La fête de la Raison a lieu le 10 novembre et Bailly doit être exécuté le 11.
De grands préparatifs furent faits pour la cérémonie, et le chœur de la vieille cathédrale étonné reçut une décoration bien nouvelle. A la place de l’ancien autel on dressa une estrade en forme de montagne couronnée par un petit Temple «d’architecture simple et majestueuse», dit Prudhomme dans le compte rendu de la cérémonie. Sur l’entablement de ce temple «sacré» étaient inscrits ces mots: A la Philosophie et en avant avaient été installés les bustes «de philosophes qui avaient le plus contribué à l’avènement de la République par leurs lumières».
Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de pilier en pilier, servaient de fond au «nouvel autel». Sur un angle de rocher à mi-côte de la montagne, un petit autel à l’antique supportait une espèce de cierge qui était le Flambeau de la vérité, enfin au pied de la montagne gisait renversée une statue de la Vierge figurant les anciennes idoles écroulées.
Pour cette fête de la Raison on ne s’était point contenté d’une représentation figurée de la nouvelle divinité, d’une statue quelconque, on avait voulu une divinité en chair et en os et le choix s’était porté sur une des célébrités de l’Opéra, Mlle Maillard, beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu chargée d’embonpoint. Elle était royaliste, paraît-il, et avait été menacée déjà par les hébertistes. Des objections et de la tentative de résistance qu’elle fit lorsqu’on lui annonça qu’elle était promue déesse, Chaumette vint bien vite à bout. «Citoyenne, lui dit-il, si tu refuses d’être traitée en divinité, tu ne trouveras pas mauvais qu’on te traite en simple mortelle.» Mlle Maillard avait compris et s’était décidée.
Des tribunes garnissaient l’église remplie de curieux. Pas de soldats ni de milice citoyenne dans la nef; «les armes ne conviennent que dans les combats, dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous les gothiques préjugés». D’ailleurs beaucoup de ces «frères» étaient venus avec leurs piques et leurs sabres de sectionnaires.
A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse Raison fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. Mlle Maillard, vêtue d’une robe blanche avec un manteau d’azur, coiffée du bonnet phrygien et tenant à la main une pique, était assise sur un siège à l’antique, porté sur les épaules de quatre forts de la Halle enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une théorie de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées sous des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l’Opéra, ayant ainsi leur rôle à jouer dans la cérémonie. Des députations des Jacobins et des comités révolutionnaires complétaient le cortège qui s’avançait majestueusement dans la nef toute rouge de bonnets phrygiens.
A l’entrée du chœur, le citoyen Chaumette offrit galamment la main à la citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l’aida à monter les degrés de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple de la philosophie, «ce qu’elle fit avec la majesté d’une habitante de l’Olympe».
Des chœurs entonnèrent aussitôt l’hymne à la Liberté, composée par Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec. «Cette cérémonie, dit Prudhomme, n’avait rien qui ressemblât aux momeries grecques et latines, aussi allait-elle directement à l’âme. Les instruments ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une musique républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire l’hymne que le peuple entendait d’autant mieux qu’il exprimait des vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques.»
Puis on vit les jeunes Vestales de la Raison entourer la montagne, monter au temple de la Philosophie et en redescendre des flambeaux à la main; on les vit, comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas pleins de gravité et faire fumer l’encens devant la déesse impassible.
Les chants, les danses en l’honneur de la Raison s’entremêlaient de discours; Chaumette célébra le grand jour qui marquait la fin des superstitions et fut très galant pour Mlle Maillard qualifiée «d’image sacrée, de chef-d’œuvre de la nature». L’enthousiasme de la foule éclata, les assistants en guise de chants liturgiques firent entendre la Carmagnole et les autres refrains révolutionnaires aux voûtes de Notre-Dame.
Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut et reprit sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Comme la Convention, en séance dans la salle des Tuileries, n’avait pu assister à l’installation du nouveau culte, la déesse Raison daignait se déranger pour rendre visite aux législateurs.
Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des flots de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l’étrangeté du spectacle. En tête on voyait s’avancer des canonniers portant au bout d’une pique «les dépouilles du prince de la Calotte», c’est-à-dire les ornements sacerdotaux, la chape et la mitre de l’archevêque.
Arrivées à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent admises aux honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à l’Assemblée.—«Législateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses yeux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière. Aujourd’hui un peuple immense s’est porté sous les voûtes gothiques qui pour la première fois ont servi d’écho à la vérité... Là nous avons abandonné des idoles inanimées pour cette image animée, chef-d’œuvre de la nature!»
Et Chaumette d’un beau geste invitait l’Assemblée à contempler cette déesse passée de l’Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène, la Raison se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et sur l’invitation du président Laloy, ci-devant Leroy, monta s’asseoir à ses côtés, après avoir été embrassée par lui d’abord, par ses secrétaires ensuite, qui n’avaient pas voulu laisser passer l’occasion de faire leurs dévotions à une déesse si charmante.
Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte par un décret, l’Assemblée prise d’enthousiasme leva la séance pour reconduire la Raison à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.
C’était le moment où les profanations des églises tournaient, selon l’expression de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après Mlle Maillard on allait avoir dans les autres églises d’autres déesses Raison tirées non de l’Opéra mais des mauvais lieux. Le jour même de la présentation de la Raison à la Convention, une autre mascarade avait été reçue par l’Assemblée; c’était un détachement de patriotes couverts de chasubles et de chapes, portant au bout de leurs piques des ornements d’églises; ils venaient de parcourir le département de l’Oise où ils avaient pillé les églises, fait tomber les cloches et emprisonné une centaine de prêtres; ils rapportaient les produits du pillage, des objets du culte, en métaux précieux pour un poids considérable, et demandaient en récompense la permission de danser la Carmagnole devant l’Assemblée, misérable parade à laquelle la Convention dut consentir et qu’il fallut bien applaudir sous la pression des tribunes remplies de leur public habituel.
Prudhomme racontant la fête de la déesse Raison, termine en félicitant les sections de Paris du zèle qu’elles déploient dans le pillage et la dévastation des églises, tant de la ville que des environs. Ses phrases valent la peine d’être citées: «Chaque section se fait un honneur d’aller déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles opimes de la superstition et la Convention ne sait ce qu’elle doit le plus admirer, ou la magnificence des dons, ou le zèle du patriotisme. Les communes voisines de Paris grossissent à l’envi ce beau cortège et déjà tout le département de la Seine est décatholicisé. Qui pourrait compter les immenses richesses de Franciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce pompeux amas de hochets ridicules, qu’avait enfouis dans les églises la stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant lorsqu’on voit tous les trésors qu’ils ont réservés à nos besoins.»
Et Prudhomme se contente de réclamer un peu plus de gravité dans ces offrandes à la Raison et se demande comment ces hommes «qui vouent au mépris la superstition et ses attributs, osent endosser le ridicule costume des prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades du carnaval en s’affublant d’une chape, d’une dalmatique, d’une chasuble...»
On allait en voir bien d’autres. On allait voir brûler en place de Grève les reliques de sainte Geneviève, avec une masse de précieux objets d’arts, stalles d’église, statues, manuscrits; on allait voir se multiplier ces mascarades que blâmait Prudhomme et les pilleurs d’églises se présenter à la Convention après avoir traîné de cabaret en cabaret, sur des ânes couverts d’habits sacerdotaux. Notre-Dame était devenu temple de la Raison, mais Saint-Eustache était transformé, avec une décoration rustique dans le chœur, des chaumières et des arbres, en une espèce de cabaret, fréquenté par les filles, lieu de plaisirs et de ripailles où l’on venait rire et boire, après avoir vu le spectacle du jour: défilé rue Saint-Honoré, d’une fournée intéressante de condamnés du tribunal révolutionnaire, buste ou cendres de grand homme portés au Panthéon, fête patriotique, démolition de quelque vestige du fanatisme en quelque sacristie...
Stupéfiante époque et étrange peuple. Et les acteurs de ces saturnales, ce sont les mêmes gens qui assistaient respectueusement, peu d’années auparavant, aux fêtes monarchiques pour la naissance du Dauphin, qui suivaient la reine au Te Deum à Notre-Dame et à la procession à Sainte-Geneviève, et qui plus tard, la débauche sanglante passée et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du couronnement de César...
Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et grotesques à Notre-Dame d’abord, ensuite dans les autres églises de Paris, ne devait pas durer longtemps. Six mois après son installation, les hébertistes étant tombés, le Moloch insatiable de la place de la Révolution dévorait pêle-mêle avec la veuve d’Hébert, avec Lucile, la veuve de Desmoulins, avec Arthur Dillon, avec Malesherbes, d’Epréménil, Lavoisier et Mme Elisabeth, les apôtres du culte: Anacharsis Clootz qui l’avait rêvé, Anaxagoras Chaumette qui l’avait instituée et Gobel, l’évêque constitutionnel. Puis le comité de Salut public, c’est-à-dire Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot d’Herbois et Billaud Varennes, fit rendre le 8 mai (18 floréal) par l’Assemblée le décret qui reconnaissait l’existence de l’Être suprême. On se préparait à célébrer le 8 juin la fameuse fête de l’Être suprême, où Robespierre, à son point culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon central des Tuileries, dans une grande décoration à la grecque ordonnée par David, Robespierre, grand prêtre de l’Être suprême, après un long discours où il célébrait l’auteur de la nature et menaçait les vices et les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d’énormes monstres, le Fanatisme, l’Athéisme, la Discorde, l’Ambition et l’Égoïsme. Les monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une statue colossale de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie des choses, apparut toute barbouillée, complètement noircie par la flamme.
Le 12 mai, le comité de Salut public arrête: qu’au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à l’inscription Temple de la Raison ces mots de l’article 1er du décret de la Convention nationale du 18 floréal: Le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. Le Comité arrête pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus publiquement les jours de décade, pendant un mois dans ces édifices...
A cette époque, rapporte M. Edouard Drumont dans Paris à travers les Ages, l’ouvrage aux belles et savantes reconstitutions de M. Hofbauer, une partie de Notre-Dame fut transformée en magasin pour recevoir le vin saisi dans les maisons des émigrés.
«L’église fut un moment mise en vente. Fait peu connu et parfaitement exact, Saint-Simon, le futur fondateur de la religion saint-simonienne, fort riche alors grâce à des spéculations heureuses sur les biens nationaux, se présenta avec une charrette pleine d’assignats dans l’intention d’acheter l’église afin de la démolir. Une formalité oubliée empêcha seule l’adjudication.»
La cathédrale ne périt pas, mais les outrages et les dévastations de ces dix années de Révolution la laissèrent dans un bien triste état, sans cloches, le fameux gros bourdon descendu pour la fonte, mais épargné on ne sait comment, l’extérieur mutilé, le chœur et la nef dévastés, les chapelles fermées de planches, les principaux monuments détruits ou perdus...
Splendeurs impériales.—Le Concordat, les fêtes du Sacre.—Le Pape à Notre-Dame—Austerlitz.—Les derniers drapeaux à Notre-Dame.—Baptême du roi de Rome.—Le retour des lys.—1830.—Le sac de l’Archevêché.—Baptêmes princiers, le duc de Bordeaux, le comte de Paris et le Prince impérial.—Notre-Dame échappe aux incendies de la Commune.—La cathédrale moderne.—Le saint Christophe de la nef.—Les quelques monuments échappés aux dévastations.
Le siècle est fini, les saturnales sont closes, les églises sont rendues au culte constitutionnel, du moins celles qui ne sont pas consacrées au culte théophilanthropique, les Te Deum recommencent à Notre-Dame,—Te Deum constitutionnels d’abord,—pour les victoires du général Bonaparte. Marengo ouvre la série qui va être longue!
César se dresse à l’horizon. Le petit général Bonaparte grandit d’un Te Deum à l’autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul à vie, Empereur; sur l’amas effrayant des ruines accumulées par le grand bouleversement, il va redresser pour son usage et caler avec des trophées militaires le trône des rois de France, et Notre-Dame célébrant le 15 août 1805 la première fête de l’Empereur de la République française, verra s’allumer à quarante pieds au-dessus des tours illuminées et briller toute la nuit, pour symboliser l’étoile de Bonaparte, une étoile de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le signe du zodiaque sous lequel l’Empereur est né.
Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au son du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du culte catholique par une grande cérémonie à Notre-Dame.
Les membres du Sénat, du Tribunat et du Corps législatif, toutes les autorités civiles et militaires, le corps diplomatique et les ministres occupent des places réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois consuls arrivent, à onze heures, dans une voiture traînée par huit chevaux, avec des mamelucks galopant en avant en guise de piqueurs, et pour escorte un magnifique état-major de généraux et d’officiers galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d’une foule immense qui ébranle l’air de ses acclamations. Combien d’anciens terroristes dans cette foule, combien parmi ces curieux empressés avaient poussé les mêmes acclamations aux cérémonies célébrant la destruction de tout ce qu’on relevait, aux fêtes de la Raison, ou au triomphe de Marat!...
L’archevêque de Paris, nouvellement installé, Mgr de Belloy, assisté des archevêques de Malines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de Toulouse et de dix-huit évêques, attendaient les trois consuls à l’entrée de la nef. Les pompes royales étaient restaurées pour ces trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l’eau bénite et l’encens de l’archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était réservée dans le chœur, à gauche de l’autel, en face d’un autre dais où se tenait le cardinal Caprara, légat du pape.
Cette première messe fut dite par le cardinal légat. A l’évangile, les archevêques et évêques présents s’avancèrent, appelés l’un après l’autre par un secrétaire d’État, et prononcèrent, entre les mains du premier consul, le serment suivant: Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n’entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de l’État, «je le ferai savoir au gouvernement».
Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase qui allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.
Le cardinal légat entonna le Te Deum. Tout était fini. La France se croyait rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau tombait sur la tragédie révolutionnaire, mais le grand drame militaire commençait, et toutes ces vagues humaines bouillonnantes soulevées par la formidable tempête allaient déborder sur l’Europe.
Deux ans après, l’Empire est fait. Au nouveau César appuyé sur ses légions victorieuses, à Charlemagne ressuscité il faut un pape pour faire l’onction sainte sur son front couvert de lauriers. Malgré difficultés et résistances, ses négociateurs triomphent, le pape à son appel quitte Rome. Il est à Paris dans le cratère du volcan dont l’éruption formidable, depuis dix ans, terrifie le monde, dans cette ville effrayante qui a décapité roi, reine, princes, et où, si peu de temps auparavant, les prêtres étaient traqués et égorgés. Dans cette cathédrale, à la place où, dix ans auparavant, trônait Mlle Maillard, déesse de la Raison, le pape officie pontificalement et sacre un empereur.
Jamais, aux plus beaux jours de la monarchie, l’attente d’un plus grand événement n’avait excité une pareille et plus universelle émotion. Après le crépuscule tragique de la Révolution couchée dans le sang et les larmes, c’était une aurore qui se levait, l’espérance d’un peuple haletant et fatigué. Jamais comme pour cette grande journée du 2 décembre 1804, on n’avait fait pareils et si grandioses préparatifs. La cathédrale était bouleversée, une armée d’ouvriers y travaillait nuit et jour. On démolissait des maisons blotties au pied des tours pour dégager les abords, on réparait hâtivement le plus gros des dégâts subis par l’édifice. Tout Paris d’ailleurs était occupé d’une façon quelconque par ces préparatifs du sacre, par les mille détails d’organisation et de réalisation des splendeurs inouïes rêvées pour le cortège et les cérémonies. Jamais, au dire des contemporains, aucune solennité semblable ne s’approcha de celle-ci par les magnificences déployées, César voulait dépasser les pompes de l’ancienne monarchie, les splendeurs des sacres des rois à Reims.
L’attente frémissante, l’émotion, la curiosité étaient telles que l’on s’arrachait, à n’importe quel prix, les fenêtres aux étages les plus élevés sur le parcours du cortège. Mme d’Abrantès cite une famille qui paya 300 francs une fenêtre à un second étage donnant sur le parvis Notre-Dame.
La grande journée du 2 décembre est arrivée; il fait un froid sec, mais un beau temps; César a le soleil qu’il voulait. C’est le cortège du pape d’abord qui défile dans les rues pavoisées et bordées de régiments impériaux. Le peuple de Paris regarde passer le pontife avec plus d’étonnement et de curiosité que de véritable respect. Sur certains points même on rit à l’aspect du porte-croix du pape, monté sur une mule et précédant le carrosse selon l’étiquette romaine. En général même, c’est surtout le côté théâtral des cérémonies du sacre qui frappe la foule; ce qui l’intéresse et l’émeut, c’est le spectacle préparé avec tant de soins par le maître lui-même, grandiose metteur en scène, soigneux des plus petits détails du décor de la fête, et aussi du cérémonial parmi toute cette figuration dorée évoluant autour de lui.
Le Saint-Père après un repas à l’archevêché entre à Notre-Dame où éclate l’hymne: Tu es Petrus... Le cortège impérial arrive ensuite annoncé par le fracas de vingt escadrons de cavalerie commandés par Murat. C’est le cortège d’un chef de guerre, une merveilleuse marche triomphale. Les grands dignitaires de l’Empire, les hauts fonctionnaires de la cour nouvellement installée aux Tuileries s’avancent dans de magnifiques carrosses, précédant le char étincelant de Napoléon, sur lequel des aigles soutiennent une couronne d’or. Sur les flancs du carrosse impérial caracolent les maréchaux, les généraux chamarrés, les superbes soldats dont les noms ont retenti déjà dans tant de bulletins de victoires, et qui vont pendant douze ans être clamés par la bouche des canons à travers l’Europe piétinée.
A Notre-Dame l’édifice disparaît sous les décorations architecturales construites pour le sacre, d’immenses portiques pseudo-gothiques précèdent le portail chargés de statues, d’attributs guerriers et d’écussons du nouvel Empire. A l’intérieur, la décoration est d’une richesse inouïe. Trois étages de tribunes ont été installées tout le long de la nef et du chœur, un dans les ogives des gros piliers et deux dans la galerie supérieure, encadrées d’immenses tapisseries chargées d’N, d’aigles et de grands écussons.
Le trône impérial au sommet d’une haute estrade s’adosse au grand portail, sous une sorte d’arc de triomphe à la romaine chargé de trophées, avec l’inscription sur l’entablement: «Napoléon, Empereur des Français. Honneur, Patrie.» Sur les gradins du trône, sur les sièges placés latéralement tout le long de la nef sont rangés tous les corps de l’Etat en grands costumes, avec manteaux de cour et chapeaux empanachés, tous les hauts fonctionnaires et les députés de toutes les villes de France. Les costumes civils, les robes rouges et noires des juges s’entremêlent aux splendides uniformes militaires. Combien dans le nombre d’anciens révolutionnaires apaisés ou repus, de terroristes ayant essuyé leurs mains sanglantes, et domestiqués par le maître auquel ils vont d’ailleurs sacrifier le sang de vingt générations de conscrits, les millions de jeunes hommes ou d’enfants, promis à la grande tuerie. Oublions-le.
Ils coudoient de braves gens heureux de voir l’ordre et le calme reparaître, ou des émigrés rentrés, fatigués d’errer hors de France, des transfuges de l’ancien régime attirés par de grands avantages à la nouvelle cour... Tout est neuf ici, uniformes et fonctions, dignités et dignitaires. C’est, à ce qu’il semble, une France nouvelle qui surgit, poussée avec son jeune empereur sur les ruines sanglantes de l’ancienne.
Les trois étages des tribunes forment comme trois longues guirlandes roses autour de l’église, trois guirlandes de bras et d’épaules nues; ces trois galeries sont réservées aux dames, toutes en splendides toilettes décolletées, étincelantes de colliers et de diamants.
Dans le chœur c’est un ruissellement d’or et de couleurs éclatantes; on distingue des lignes rouges, violettes ou blanches, de chaque côté jusqu’à l’autel et jusqu’au trône pontifical placé à gauche, il y a un rang d’enfants de chœur, deux rangs d’évêques et d’archevêques et deux rangs de dignitaires de l’Église. Le spectacle est prestigieux, inouï. «Quelle est l’âme, dit Mme d’Abrantès, qui pourra jamais mettre un pareil jour en oubli?»
Napoléon et Joséphine salués sur leur passage par une tempête d’acclamations, étaient descendus à l’archevêché où l’Empereur se revêtit des insignes impériaux. Il entra dans l’église en triomphateur, la tête ceinte d’une couronne de lauriers d’or. Devant lui marchaient, selon un cérémonial rigoureusement réglé, par groupes séparés, à dix pas l’un de l’autre, les huissiers de la cour, les hérauts d’armes, les pages, les aides des cérémonies; ensuite venait le groupe des hauts dignitaires: le grand électeur, les deux archichanceliers, le connétable, douze à quinze maréchaux, portant l’un une couronne d’or modelée sur celle de Charlemagne, un autre le glaive, un autre le globe, un autre le sceptre, tandis que la queue du lourd manteau impérial était portée par des princes. Napoléon s’avançait majestueux, le regard planant sur cette multitude dorée, et par delà l’église sans doute, sur cette France des anciens rois et des révolutionnaires, de Louis XIV et de Robespierre, conquise et domptée, et sur l’Europe muette de surprise contemplant de loin le spectacle. Napoléon ayant pris place dans le chœur, le grand aumônier, un cardinal et un évêque le vinrent prendre pour le conduire à l’autel. Le pape Pie VII lui fit les trois onctions sur le front, sur les bras et sur les mains, bénit l’épée et la lui ceignit; il remit ensuite le sceptre et avança la main pour prendre la couronne et la placer, mais Napoléon qui avait médité son coup de théâtre, l’arrêta, prit la couronne et se la posa lui-même sur la tête, par un geste où César se dévoilait dominateur de tous. La tiare comme tout le reste devait céder à l’épée.
Après l’Empereur, l’Impératrice descendit à son tour du trône et s’avança vers l’autel suivie de ses dames d’honneur, de toute la constellation des beautés de la nouvelle cour. Les princesses Elisa, Caroline Murat, Louis Bonaparte et Julie, femme de Joseph Bonaparte, sœurs ou belles-sœurs de Napoléon, portaient la queue du manteau de Joséphine, ce qui, on le sait par les mémoires du temps, n’avait pas été sans causer de violents orages, les sœurs du héros trouvant humiliantes pour elles ces fonctions dans le triomphe de la nouvelle impératrice. Mais Napoléon avait brisé toutes les résistances et fait clairement voir à ses frères qu’il ne souffrirait pas à côté de lui d’opposition de famille, de prince Egalité autour de qui se rallieraient les mécontents. Joséphine rayonnait. Quel rêve fantastique pour la beauté du Directoire naguère aux expédients, hésitant huit ans auparavant à épouser ce petit général qui n’avait que la cape et l’épée, jeté à ses pieds par Barras.
La cape c’était le manteau impérial, l’épée c’était celle d’un nouveau Charlemagne. Joséphine lentement et processionnellement s’avança jusqu’à l’Empereur debout près de l’autel à côté du pape, et s’agenouilla devant lui, émue à ne pouvoir retenir ses larmes. L’Empereur, avec une lenteur et une grâce qui furent remarquées de toute l’assistance, posa lui-même la couronne sur la tête de l’Impératrice agenouillée.
Puis Napoléon et Joséphine traversèrent toute l’église pour regagner le trône colossal appuyé au grand portail, et le pape à son tour s’avança vers ce trône pour donner sa bénédiction au couple impérial en psalmodiant: Vivat imperator in æternum.
Une immense clameur répondit au souverain pontife, un cri formidable de: Vivent l’empereur et l’impératrice! accompagné aussitôt par le gros bourdon de Notre-Dame, par toutes les cloches des églises, par le canon tonnant sur les places, en même temps qu’un Te Deum d’actions de grâces s’élançait vers le ciel.
La nuit était venue quand la cérémonie prit fin; elle avait duré cinq heures. Devant le cortège impérial sortant de Notre-Dame courait comme une traînée de feu par les rues qui s’illuminaient. Le carrosse impérial marchait au pas dans la flamme, au milieu de cinq cents torches... Merveilleuse et fulgurante vision, la France comme la garde impériale à Waterloo, allait entrer «dans la fournaise».
«Le dernier roi sacré à Reims, dit M. Edouard Drumont, dort là-bas, vers la rue d’Anjou, dans une fosse, remplie de chaux vive.»
Le sceptre de Louis XVI décapité dut passer devant les yeux de bien des spectateurs, s’ils avaient le temps de penser devant le déroulement inouï des pompes impériales.
Le farouche Ça ira n’éclate plus dans les rues, la populace chante:
Car les journées de fête pour le sacre et pour la distribution des aigles qui se fit le 4 au Champ de Mars, étaient accompagnées, comme aux jours d’autrefois, de distributions de victuailles, pain, vin, charcuterie, volailles.
Le Saint-Père resta quelques mois à Paris. Pendant son séjour il célébra pontificalement à Notre-Dame la fête de Noël et revint plusieurs fois pour d’autres cérémonies.
L’ère des Te Deum de victoires était rouverte. Sous les voûtes de Notre-Dame allaient sans cesse pendant des années résonner les hymnes d’actions de grâces, pendant que la vieille France enrégimentée, emportée dans un délire de gloire, ne connaissant plus d’autre outil que le sabre et le fusil, débordait par toutes ses frontières, dans l’immense champ de bataille, en bataillons et en escadrons tirés de son sein sans cesse, sans arrêt jusqu’à l’épuisement final.
C’était la foudroyante campagne d’Ulm et de Vienne, c’était la victoire d’Austerlitz arrivant pour l’anniversaire du sacre. Les drapeaux conquis ce jour-là furent apportés à Notre-Dame en grande pompe; ce furent les derniers; plus tard les trophées sans nombre rapportés par les armées furent envoyés aux Invalides.
Victoires sur victoires pendant des années. Les fumées enivrantes de la gloire voilent le fleuve de sang qui grossit et s’élargit, voilent les haines des peuples qui s’amassent; le canon lointain, hors frontière, ne s’entend pas. Par les ogives de Notre-Dame les Te Deum continuent à s’envoler pressés les uns après les autres. Napoléon assiste à l’un d’eux: celui-là, c’est un Te Deum pour la paix signée à Tilsitt. Court entr’acte, les chants d’allégresse pour les batailles vont reprendre bien vite.
Autres événements. La femme couronnée à Notre-Dame dans la pompe inoubliable du sacre, l’épouse des jours obscurs, n’ayant pas donné d’héritier à César qui veut dominer l’avenir comme il a subjugué le présent, a été répudiée. La raison d’Etat a forcé l’Empereur à sacrifier Joséphine, comme la raison d’Etat force la cour d’Autriche à sacrifier l’archiduchesse Marie-Louise.
C’est la propre nièce de Marie-Antoinette, de la reine guillotinée dix-huit ans auparavant, que le soldat couronné assied à ses côtés sur le trône impérial. Le 2 avril 1810, le mariage religieux a été célébré dans le Grand Salon carré du Louvre. Le matin du 20 mars 1811 le canon des Invalides annonçait aux Parisiens que les vœux du terrible Empereur étaient satisfaits. Napoléon, qu’à travers l’ivresse des victoires on sentait peser bien lourd sur le monde, avait un héritier pour le colossal Empire bâti avec la chair et le sang d’une génération. Encore une fois Napoléon triomphait.
Le 10 juin 1811, à Notre-Dame, avec le même déploiement de faste qu’au grand jour du sacre, fut baptisé l’enfant qui avait trouvé dans son berceau les adulations de l’Europe et la couronne du roi de Rome, et qui devait finir tristement avant l’âge d’homme, étouffé par l’ombre de son père et regardé par la cour de Vienne avec amertume comme le fruit d’une faute.
Au baptême impérial tous les chefs des royaumes satellites du vaste empire, les princes feudataires créés par Napoléon ou entraînés par force dans le système napoléonien étaient là rendant leurs devoirs au suzerain. Les grands corps de l’Etat, le Sénat, le Corps législatif, les hauts fonctionnaires, les maires des grandes villes de l’immense Empire remplissaient la nef de la cathédrale. Le grand-duc de Wurtzbourg représentait l’Empereur d’Autriche, grand-père de l’enfant, parrain, et Madame mère représentant la marraine, la reine de Naples.
Lorsque l’enfant eut reçu l’eau du baptême, l’Empereur le prit des mains de sa gouvernante Mme de Montesquiou, et l’élevant au-dessus de sa tête le montra à cette foule de rois et de princes, à cette assistance chamarrée et resplendissante, à ces représentants de tant de peuples divers, comme le maître futur, l’héritier de son sceptre de dompteurs de nations.
Après la cérémonie à Notre-Dame, les fêtes à l’Hôtel de Ville où l’Empereur dîne la couronne en tête, entouré de rois et de princes. Il est au faîte de la puissance, au sommet de la montagne, la tête dans le vertige; l’heure de la descente rapide va sonner.
Quelques Te Deum encore pour les hécatombes dernières, puis six mois de silence pendant lesquels l’aigle précipité de si haut se débat.
Le sang des derniers et imberbes conscrits de la France épuisée d’un effort de vingt années fume dans les plaines de Champagne, et tout à coup d’autres actions de grâces s’élèvent vers le ciel pour le retour des Bourbons. A peine a-t-on eu le temps de ranger les ornements du sacre, les aigles triomphantes couvrant les murs de Notre-Dame pour le baptême du roi de Rome, que l’encens et les hymnes s’élèvent vers les voûtes pour les Lys retrouvés.
Pauvres lys, antique fleur de France, battue par le farouche ouragan, sa tige est bien frêle. Reprendra-t-il sur ce sol chargé de décombres?
Le 12 avril 1814, douze jours après le combat de Clichy et la capitulation de Paris, le Parvis Notre-Dame voyait descendre de cheval M. le comte d’Artois, qui venait remercier Dieu dans la cathédrale avant de gagner les Tuileries à la tête d’un brillant cortège où les représentants de la vieille noblesse chevauchaient côte à côte avec des maréchaux de l’Empire.
Trois semaines après, c’était un autre cortège et une autre entrée, une entrée royale comme jadis, mais bien émouvante celle-ci pour les survivants de l’effroyable drame de vingt-cinq ans, pour tous ceux qui depuis le commencement avaient pu voir s’en dérouler toutes les pages sanglantes. Louis XVIII arrivait à Paris dans une voiture découverte traînée par huit chevaux blancs, ayant à côté de lui la duchesse d’Angoulême et le vieux prince de Condé. A cheval aux portières du carrosse se tenaient le comte d’Artois et son fils le duc de Berry.
Le cortège royal après avoir entendu un Te Deum à Notre-Dame passa par le Pont-Neuf, où il fit une station devant la statue d’Henri IV nouvellement relevée, et se dirigea ensuite sur les Tuileries au milieu d’enthousiastes démonstrations royalistes.
La vieille garde bordait silencieusement les rues. Elle ne bronchait pas, tressaillant parfois à la vue de certains maréchaux de l’Empire qui galopaient à côté des vieux émigrés. En reconnaissant dans le cortège royal Berthier, l’ami personnel de l’Empereur, il y eut quelques cris dans la foule: A l’île d’Elbe! à l’île d’Elbe!... et ce fut tout: la royauté était rentrée aux Tuileries.
Mais ce n’est encore qu’un entr’acte avant l’épilogue. En attendant la dernière secousse du long tremblement de terre, Notre-Dame est en deuil. On y célèbre des messes funèbres pour Louis XVI, Marie-Antoinette et le petit Dauphin du Temple. Au service funèbre du 14 mai, Louis XVIII vient à Notre-Dame, avec les empereurs d’Autriche et de Russie.
Puis les Cent-Jours, la seconde émigration, Waterloo, et le second retour de Louis XVIII qui vient à la cathédrale le 9 juillet assister à une messe d’actions de grâces. Le 17 juin 1816 mariage du duc de Berry avec Caroline de Naples. Le duc de Berry porte un costume bizarre qui veut être à la Henri IV et qui n’est qu’un déguisement troubadour à la mode du temps. Quatre ans après le mariage, les funérailles: le duc de Berry a été assassiné le 13 février par Louvel et le service solennel est célébré à Notre-Dame.
Puis après quelques mois d’attente anxieuse, le trône de France a un héritier par la naissance d’un fils posthume du duc de Berry. Comme naguère pour le roi de Rome, on attendait anxieusement la salve d’artillerie annonçant la naissance. Était-ce un fils, était-ce une fille! Au treizième coup on est fixé, c’est un fils, c’est Henri Dieudonné duc de Bordeaux, l’enfant du miracle, que Louis XVIII montre à la foule d’une fenêtre des Tuileries. Le 3 octobre, le roi et toute la cour assistent au Te Deum célébré pour l’heureux événement.