[Pas d'image disponible.]
SAC DE L’ARCHEVÊCHÉ. 1831

Le 1er mai 1821, pendant que Napoléon meurt à Sainte-Hélène, le duc de Bordeaux est baptisé à Notre-Dame au milieu d’une allégresse générale; la vieille cathédrale fleurdelisée du haut en bas est en fête comme pour le roi de Rome, dix ans auparavant, quoique la décoration soit moins fastueuse et qu’il y ait moins de rois dans l’assistance. Tous les cœurs battent, la chaîne semble renouée entre les deux Frances, celle d’autrefois et la nouvelle, sortie du long et terrible enfantement. Les poètes chantent. Mais Victor Hugo, poète adolescent, célébrant l’allégresse et l’espoir des peuples dans une ode sur le baptême, termine tristement:

O rois, victimes couronnées,
Lorsqu’on chante vos destinées
On sait mal chanter le bonheur!

L’enfant royal, objet de tant d’espérances, devait après une longue existence d’exilé mourir dans l’exil à Frohsdorf, après avoir revu en sa vieillesse et pour un instant seulement la terre de France et Chambord son berceau.

Notre siècle a encore vu deux autres baptêmes célébrés avec toutes les pompes de la puissance dans la basilique parisienne. Encore un fils de roi, encore un fils d’empereur à qui semblaient promis sceptre et couronne. L’un fut le comte de Paris, baptisé le 2 mai 1841, petit-fils du roi Louis-Philippe, fils du duc d’Orléans, héritier du trône posé sur les barricades de juillet 1830, héritier plus tard du comte de Chambord, et mort pourtant prince exilé en 1894.

L’autre eut un destin plus sombre. C’était le fils de Napoléon III, fondateur du second empire, né au milieu d’un renouveau de gloire militaire, lorsque retentissait encore le fracas des terribles canonnades de Crimée.

Les fêtes du baptême en 1856 sont encore dans le souvenir de bien des Parisiens d’aujourd’hui, le bruit des cloches, les salves d’artillerie, les défilés des troupes, les cortèges étincelants, les acclamations, les fastueuses et triomphantes cérémonies, et depuis longtemps tout s’est écroulé, Empire, espérances dynastiques et bien d’autres choses, et le prince si fêté en son berceau impérial est allé, à vingt-quatre ans de là, périr seul, abandonné dans la brousse sud-africaine, accablé sous les zagaies des Zoulous.

La cathédrale à notre époque a traversé aussi des jours d’orage. A deux reprises elle a été un instant en danger, en 1831 et en 1871. La première année si agitée de la monarchie de Juillet fut marquée par le sac et la destruction de l’archevêché, des restes du palais épiscopal bâti par Maurice de Sully à la fin du XIIe siècle.

L’ancien palais archiépiscopal alignait sous le flanc sud de la cathédrale de grands bâtiments crénelés et appuyés de contreforts, précédés d’un jardin en terrasse sur la Seine. La grande salle, dont le pignon flanqué de tourelles regardait l’Hôtel-Dieu, avait vu bien des cérémonies jusqu’aux premières séances à Paris de l’Assemblée nationale de 89. Une haute tour crénelée, donjon du palais, dominait ces bâtiments et complétait leur belle physionomie. Au-dessous de cette tour se trouvait la chapelle faisant suite au grand corps de logis, les jardins avec d’autres bâtiments se poursuivaient ainsi jusqu’au terrain Notre-Dame, l’ancienne motte aux Papelards. En 1830, par suite de reconstructions au XVIIIe siècle et en 1812, il ne restait plus de l’archevêché primitif que cette chapelle.

Le 14 février 1831, le parti légitimiste faisait célébrer à Saint-Germain l’Auxerrois le service anniversaire de la mort du duc de Berry. Une émeute éclata, l’église et le presbytère furent saccagés. Le lendemain, quand tout fut détruit à Saint-Germain l’Auxerrois, les émeutiers mis en goût de destruction se portèrent à l’archevêché pour continuer leur œuvre.

Ils étaient plusieurs milliers. Pas de troupes pour protéger les édifices menacés, les démolisseurs avaient le champ libre. En un clin d’œil les grilles donnant sur le quai furent arrachées et le palais envahi. Le pillage et la démolition commencèrent; on jetait les meubles par les fenêtres, les objets précieux, les archives, les ornements d’église et les vêtements sacerdotaux, les livres et les manuscrits, les tableaux pêle-mêle étaient entassés dans le jardin, pillés, brisés, lacérés ou jetés à la Seine.

La rivière charriait les épaves mobilières, missels, chasubles, objets d’art; en même temps la destruction de l’édifice était menée régulièrement et impitoyablement, on démolissait les toits, on perçait les plafonds, on éventrait les gros murs. Et aucune force armée ne venait troubler ce travail de vandales; quelques compagnies de la garde nationale en avaient bien montré la velléité, mais repoussées dans Notre-Dame par une grêle de moellons, elles avaient assez à faire de se maintenir dans l’église. La cathédrale se trouvait donc en grand péril; déjà des furieux, montés à la souche de l’ancienne flèche démolie quarante ans auparavant, tiraient avec des cordes la croix qui s’élevait à la pointe des combles de l’abside.

Enfin, peu à peu, comme c’était le carnaval, un certain nombre d’émeutiers étant partis en bandes grotesques, affublés de chasubles, d’aubes et de surplis se joindre aux masques des rues, d’autres se trouvant fatigués de destruction, le calme se rétablit et la garde nationale put prendre possession des ruines abandonnées.

En 1871, le péril eut bien d’autres proportions, tant au moment de la Commune triomphante qu’aux journées de mai qui virent son écrasement. Le Trésor fut un instant saisi et se trouvait menacé comme en 93. Pendant les combats de la semaine sanglante, alors que l’incendie organisé dévorait les monuments de Paris, que tout à côté le Palais de Justice formait un immense brasier, Notre-Dame eut aussi son commencement d’incendie; les fédérés entassèrent les chaises dans la nef, versèrent du pétrole dessus et allumèrent ce bûcher. Mais ils s’y étaient pris trop tard, les troupes en les débusquant de la Cité ne leur permirent pas d’exécuter leur besogne aussi soigneusement qu’ailleurs. Le feu couva lentement dans la nef. Un fédéré, que les soldats allaient fusiller au Luxembourg, révéla le danger à un ecclésiastique qui put arriver à temps à la cathédrale: les flammes furent étouffées, l’incendiaire repentant eut sa grâce.

Les journées de juin 1848 avaient coûté à la cathédrale son archevêque, Mgr Affre, mort victime de son dévouement en s’interposant dans la lutte fratricide, aux barricades du faubourg Saint-Antoine. Mgr Affre, seul avec son domestique et un garde national porteur d’une branche de feuillage en signe de paix, avait courageusement pénétré dans le faubourg et passé la première barricade; au moment où il se préparait à parler aux insurgés malgré les balles qui continuaient à pleuvoir, une suspension régulière des hostilités n’ayant pu être obtenue dans la confusion inexprimable de la bataille, il tomba frappé à mort. On le transporta sous une grêle de balles d’une boutique abandonnée dans une autre, puis aux Quinze-Vingts; enfin on put le ramener à l’archevêché, où il mourut le 27 juin, s’inquiétant seulement, au milieu de ses souffrances, des péripéties de l’affreuse lutte.

[Pas d'image disponible.]
LA STATUE DE SAINT CHRISTOPHE DANS LA NEF DE NOTRE-DAME

En 1871, un autre archevêque tomba sous les balles. Mgr Darboy ne goûta pas les amères joies du sacrifice volontaire, il était prisonnier de la Commune, son principal otage. Dans la nuit du 24 mai, une bande de fédérés conduits par le membre de la Commune Ferré vinrent à la Roquette, le tirèrent de son cachot au milieu des huées et des imprécations et le fusillèrent dans une des cours de la prison avec l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine, trois autres prêtres et le président Bonjean.

Dans l’intervalle, en 1856, Mgr Sibour, successeur de Mgr Affre, avait aussi péri de mort violente, assassiné par un prêtre fou nommé Verger, dans l’église Saint-Etienne du Mont, pendant la neuvaine de Sainte-Geneviève.

La cathédrale moderne est malheureusement bien vide aujourd’hui, bien nue. Tous les monuments divers qui autrefois rappelaient quelques souvenirs grands ou petits ou marquaient quelque particularité ont disparu, détruits dans les tourmentes qui passèrent sur le monument, ou supprimés par les faux embellissements du XVIIIe siècle. Autrefois, à l’entrée de la nef, près du premier gros pilier de droite, se dressait une statue colossale de saint Christophe haute de près de dix mètres, comme il s’en trouvait jadis dans bien des églises, colosses abattus presque partout, mais que l’on rencontre encore par exemple à l’entrée de l’église abbatiale de Saint-Riquier dans la Somme. Le bon saint géant était représenté un bâton à la main, les jambes dans l’eau d’un torrent qu’il traverse en portant l’enfant Jésus à califourchon sur ses épaules.

[Pas d'image disponible.]
L’ARCHEVÊCHÉ AU XVIIIe SIÈCLE

Ce saint Christophe était un vieux souvenir des révolutions parisiennes. En 1413, quand Armagnacs et Bourguignons s’entr’égorgeaient, essayaient de s’arracher la personne du Dauphin et la possession de Paris, la ville étant aux mains de la faction cabochienne, le prévôt de Paris, Pierre des Essarts, brouillé avec le parti de Bourgogne, avait été obligé de s’enfuir à Cherbourg; il s’en revint secrètement avec une troupe de chevaliers et put se glisser dans la Bastille Saint-Antoine, espérant être soutenu par le parti armagnac. Mais Paris s’émut de ce retour, les partisans de Bourgogne, conduits par Jacqueville, capitaine de Paris, les bouchers de Caboche exaspérés se portèrent en grand tumulte sur la Bastille. Assailli par d’innombrables bandes, Pierre des Essarts n’osa résister et capitula, Pierre des Essarts et son frère Antoine furent emprisonnés d’abord au Louvre, puis à la Conciergerie.

[Pas d'image disponible.]
CAMPEMENT DES TROUPES A NOTRE-DAME EN MAI 1871

Le duc de Bourgogne leur avait garanti formellement la vie sauve, mais la Commune cabochienne, emportée à tous les excès, ne tint aucun compte de la capitulation et fit faire le procès du prévôt. Pierre des Essarts, condamné à mort, fut attaché sur une claie derrière la charrette du bourreau et traîné du Palais jusqu’au Châtelet et aux Halles. Il s’attendait en route à être enlevé au bourreau, soit par les amis qu’il avait dans le peuple, soit par Jean sans Peur lui-même, mais aucun secours n’advint et le bourreau lui trancha la tête devant les Halles sans que nul ne bougeât.

Le frère du prévôt, Antoine des Essarts, était resté en prison s’attendant à un prompt trépas; une nuit, dans son triste sommeil de condamné, il rêva que saint Christophe ayant brisé les grilles de son cachot, l’emportait dans ses bras, et il fit vœu, s’il se tirait des mains des Bourguignons, d’ériger au saint une statue colossale dans la nef de Notre-Dame.

Délivré dans le mouvement de réaction suscité par Juvénal des Ursins qui brisa la tyrannie cabochienne, Antoine des Essarts n’oublia pas son vœu. Il érigea dans Notre-Dame un grand saint Christophe, taillé dans la pierre. Un autel sur lequel on disait la messe à la fête du saint se trouvait à côté, ainsi qu’une figure du chevalier agenouillé, accompagnée de cette inscription:

C’est la représentation de noble homme messire Antoine des Essarts, chevalier, jadis sieur de Thierre et de Glatigny, au val de Galie, conseiller, grand chambellan du roi nostre sire Charles VI de ce nom, lequel fit faire cette grande image en l’honneur et reverence de M. saint Christophe en l’an 1413. Priez Dieu pour son âme.

Le grand saint Christophe fut abattu en 1786 par ordre du chapitre, qui déjà avait fait enlever bien des monuments du moyen âge dont son faux bon goût s’offusquait.

Des nombreuses statues d’évêques élevées sur des piliers ou couchées sur des dalles funéraires qui se voyaient jadis dans le chœur, sur le pourtour ou dans les chapelles de la nef, des images de rois, des statues tombales ou des pierres funéraires de princes et princesses, des innombrables pierres tombales à effigies gravées, à curieuses inscriptions, qui pavaient littéralement le monument, rien, ou presque rien n’est resté. Une statue tombale, celle de l’évêque Simon Matifas de Bucy, de 1304, et une pierre tombale du chanoine Etienne Yver, mort en 1467, où l’on voit le chanoine, à moitié dévoré par les vers, mené du tombeau au paradis par son patron saint Etienne et saint Jean l’Évangéliste, voilà tout ce qui se retrouve aujourd’hui dans la cathédrale vide.

Parmi les anciens monuments funéraires des chapelles, il faudrait citer à part, parce que leurs débris ont été recueillis par des musées, ceux des Gondi dans la chapelle d’Harcourt, où se trouvaient les mausolées avec statues du maréchal duc de Retz, de François de Gondi Ier, archevêque de Paris, et du cardinal de Retz son neveu, le coadjuteur de la Fronde,—et les monuments des Ursins dans la chapelle Saint-Rémy, où se voyaient les statues agenouillées de Jean Juvénal des Ursins, baron de Tresnel, mort en 1431, et de Michelle de Vitry, sa femme, morte en 1451.

A côté des effigies de pierre des chefs de famille et de trois tombes de cuivre érigées à trois de leurs enfants, il y avait encore un très remarquable tableau attribué à Jehan Fouquet et maintenant au Louvre, représentant Jean Juvénal des Ursins et sa femme avec leurs onze enfants.

Ce sont là quelques morceaux sauvés du désastre; tout le reste, vieux souvenirs, œuvres d’art, statues et dalles, tout a disparu. «Les architectes du roi Louis XIV, dit M. de Guilhermy, furent les premiers à porter la main sur les sépultures du chœur pour substituer aux tombes des évêques et des grands de la terre, une mosaïque dont la riche contexture n’est faite que pour la distraction des yeux. On fit alors, avec une certaine apparence de respect et de convenance, ce que firent plus tard les révolutionnaires dans l’accès de la fureur.» Bien plus coupables certainement, ces vandales du faux bon goût, que les ignorants qui, dans les instants d’égarement ou de frénésie politique, s’en prennent brutalement aux monuments.

[Pas d'image disponible.]
LES TABLEAUX DES ORFÈVRES ET LES DRAPEAUX DANS LA NEF DE NOTRE-DAME. XVIIIe SIÈCLE

Dans tous les cas, la part de ces démolisseurs des XVIIe et XVIIIe siècles, des chanoines et des évêques désireux d’embellir leur église, dans les destructions commises à Notre-Dame de Paris, est bien plus grande que celle des révolutionnaires. Outre le jubé, l’ancien maître-autel, la clôture du chœur et les innombrables monuments ou dalles funéraires, ne détruisit-on pas, froidement et régulièrement, en 1751, tous les splendides et flamboyants vitraux anciens pour les remplacer par du verre blanc, relevé seulement de bordures fleurdelisées!

A cette époque, selon l’expression de Viollet le Duc, on rabotait l’église extérieurement pour enlever les moulures et sculptures, les gargouilles et les figures accrochées aux pierres, toute la vivante et grouillante décoration gothique. L’architecte Soufflot, en 1771, sur l’invitation du chapitre, s’en prit à la façade et entailla sans pitié le portail du milieu, faisant sauter le pilier central, découpant à travers les sculptures du Jugement dernier une ogive baroque, pour permettre aux plumes dont on surchargeait le dais, de passer aux grandes processions.

Aux deux siècles derniers, on voyait tout le long de la nef une série de grands tableaux représentant les actes des apôtres suspendus au-dessus des gros piliers; ils avaient été offerts par la confrérie des orfèvres en remplacement d’un mai de charpente historiée et enluminée, que les orfèvres avaient antérieurement pour coutume de présenter chaque année devant le grand portail de Notre-Dame, le 1er mai, à minuit.

La flèche ancienne, haute de 104 pieds du comble de la nef au coq surmontant la croix, fut démolie aussi en 1793, mais il ne faudrait pas mettre cette destruction au compte déjà si chargé du vandalisme, car il paraît qu’on l’abattit parce qu’elle menaçait de tomber toute seule.

Elle était du XIIIe siècle, ayant été érigée en même temps que cette grande charpente du comble si puissante et si magnifique qu’on appelle la Forêt. La flèche actuelle si élégante et si fine, plus décorée que l’ancienne et accompagnée de nombreuses figures d’anges, a été élevée vers 1856 par Lassus et Viollet-le-Duc.

[Pas d'image disponible.]
ÉGLISE SAINT-LANDRY
 

[Pas d'image disponible.]
LE COCHE D’EAU ARRIVANT AU PORT SAINT-PAUL. XVIIIe SIÈCLE


CHAPITRE XIII

LES PONTS DE LA CITÉ

Pont aux Changeurs.—La Hanse des marchands.—Les maisons et moulins des ponts.—Inondations et débâcles de glaces, écroulements et incendies.—Le pont aux Meuniers.—Incendie des ponts au Change et Marchand.—Le quai de Gèvres.—Le Petit-Pont et le Petit-Châtelet.—La planche Mibray et le pont Notre-Dame.—Passage de princes et princesses.—La pompe Notre-Dame.—Le pont Saint-Michel.—Les dernières maisons des ponts en 1809.—Les ponts de l’Hôtel-Dieu.

[Pas d'image disponible.]
LES MOULINS DES PONTS

Pendant des siècles, aux temps lointains et obscurs, l’île de la Cité n’eut pour communiquer avec ses rives que deux ponts, amarres de la nef symbolique de Lutèce, le Petit-Pont au sud et le Grand-Pont au nord. Jusqu’à notre époque, on a considéré notre pont au Change comme le successeur direct du Grand-Pont de la vieille Lutèce. Nous avons noté les doutes que de nos jours des érudits et des chercheurs ont émis sur cette filiation, voulant voir dans le pont Notre-Dame le représentant du grand pont gallo-romain.

Le pont Notre-Dame du moyen âge a pu avoir des ancêtres; il n’est point extraordinaire que Paris, renaissant et grandissant après les Normands, ne se soit point contenté d’une seule communication avec sa rive droite, mais l’existence du Petit-Châtelet au bout du Petit-Pont et du Grand-Châtelet, à la tête du Grand-Pont, semble bien indiquer que là était le grand passage, la voie importante et principale. Donc, tenons pour bonne, sauf preuve complète et définitive, l’ancienne et constante tradition. Le pont au Change, c’est le fameux Grand-Pont de Paris maintes fois tombé, écroulé ou brûlé. Au commencement du XIVe siècle, on constate l’existence d’un pont de Bois ou d’une passerelle à moulins sur l’emplacement du pont Notre-Dame. Une autre passerelle existe aussi un peu plus loin, à peu près à la hauteur du pont de la Tournelle, donnant accès à l’île Notre-Dame, actuellement Saint-Louis, alors coupée en deux par une fortification doublée d’un fossé, complétant la défense de la Seine entre les deux parties de l’enceinte. A la fin du même siècle se construit le premier pont Saint-Michel, qui venait au sud suppléer à l’insuffisance du Petit-Pont, pour les communications avec la rive gauche.

Au commencement du XVIe siècle, nous trouvons un pont de plus, le pont aux Meuniers, qui double le pont au Change sous les tours du Palais; encore ne servit-il d’abord qu’aux meuniers ses propriétaires. Enfin le Pont-Neuf, superbe pont monumental, se construit lentement pendant les guerres de la Ligue et donne à cette pointe de la Cité sa physionomie définitive.

La première partie du XVIIe siècle voit naître l’île Saint-Louis, avec les ponts Marie au nord et de la Tournelle au sud, avec le pont Rouge, qui sert d’attache ou d’amarre si l’on veut pour l’île Saint-Louis, à la suite de la Cité, gabarre à la remorque du grand navire parisien.

Ensuite viennent le pont au Double ou de l’Hôtel-Dieu, servant de lien entre les deux parties du grand hôpital à cheval sur les deux rives, le pont Saint-Charles, et un autre pont Rouge, le pont de Bois, jeté sous Louis XIV à la place du bac servant aux communications entre les Tuileries et la Grenouillère sur la rive gauche.

Les autres ponts sont modernes et nés à peu près tous dans le courant de notre siècle.

Le Grand-Pont établi en bois depuis des siècles, brûlé ou enlevé par les eaux plusieurs fois, dut commencer à se charger de maisons vers le XIe siècle. Des moulins tournaient sous les arches; aux maisons des meuniers s’ajoutèrent des ateliers d’orfèvres, puis une ordonnance de Louis VII, en 1141, y établit les boutiques de changeurs, et peu à peu le Grand-Pont devint le pont aux Changeurs. A cette époque, l’étroit passage, serré entre deux rangs de petites maisons, seule communication de la Cité avec les faubourgs du nord, est animé par le va-et-vient incessant des cavaliers et des piétons, des marchands amenés par leurs affaires, des flâneurs attirés par les boutiques. On trouve là non seulement les riches changeurs, presque tous Lombards faisant le commerce de l’argent et la banque, mais encore des orfèvres et autres artisans travaillant surtout les métaux précieux.

Une seule arche servait à la navigation, la grande arche du milieu; elle était réputée propriété de la Hanse des marchands, la fameuse compagnie des marchands parisiens, dont les innombrables flottilles cabotaient incessamment tout le long de la Seine, grande voie du commerce d’alors, et se pressaient en rangs serrés aux ports de Paris. L’arche marinière comme la rivière, se trouvait donc sous la juridiction du prévôt des marchands, les autres arches étaient la propriété des chanoines de Notre-Dame, avec leurs moulins.

Ces moulins nuisaient à la solidité du pont pendant les crues d’hiver, aux mauvais jours de la rivière. A une certaine époque, ils durent être supprimés, malgré les protestations des chanoines, et placés un peu plus en aval. Leur réunion en travers du fleuve, un peu au-dessous de la tour de l’Horloge, fit naître le pont aux Meuniers, frère jumeau du pont aux Changeurs. Primitivement, ce n’était qu’une simple passerelle reliant les moulins et servant uniquement aux Meuniers.

Le pont aux Changeurs était aussi le pont aux Oiseliers; les marchands d’oiseaux avaient obtenu le privilège de s’y établir et d’accrocher leurs cages sous les auvents des boutiques des changeurs, malgré toutes les réclamations de ceux-ci, à charge de fournir pour les entrées royales les oiseaux destinés à être lâchés en signe de liesse, au passage des rois et reines.

Les grands événements de l’histoire des ponts de Paris, ce sont les chutes et ruptures, ce sont les inondations et les incendies. Combien de fois les crues de la Seine ou les débâcles des glaces emportèrent-elles quelques arches des ponts de pierre ou de bois, avec les maisons qui étaient dessus et les moulins qui tournaient au-dessous, combien de fois le feu ne les endommagea-t-il pas!

A la fin de décembre 1206, une grande inondation emporta les ponts, le Grand et le Petit, détruisit moulins et maisons, causant de graves dégâts autour du Châtelet et dans la Cité, dont les basses rues furent envahies par les eaux. On ne circulait plus qu’en bateau à travers les maisons écroulées ou baignées à une grande hauteur. Ce fut un vrai désastre. On vit alors l’abbé de Saint-Denis et ses prêtres portant les saintes reliques venir implorer la clémence divine à la tête d’une grande procession de fidèles marchant pieds nus.

D’autres grandes inondations en 1280 et 1396, au cours d’hivers terribles, causèrent les mêmes désastres en 1296. La Seine emporta encore le Grand-Pont, alors, à ce qu’il semble, récemment reconstruit en pierres; elle enleva le Petit-Pont et causa de graves dégâts au Petit-Châtelet. Sur les piles du Grand-Pont, restées comme des îles au milieu des eaux tourbillonnantes, quelques maisons étaient restées, il fallut aller avec des bateaux au secours de leurs habitants ainsi bloqués et leur porter des vivres.

[Pas d'image disponible.]
L’ARCHE POPIN. 1830

Dans le courant de l’hiver rigoureux de 1408, trois mois après l’assassinat du duc d’Orléans, après les grandes neiges et les grandes gelées, la débâcle causa de graves désastres à Paris. Les immenses glaçons charriés par la Seine arrivant avec un bruit formidable sur les ponts, s’empilaient sous les arches, ébranlaient de leurs chocs formidables et répétés les piles et les charpentes. Après deux jours de cet assaut, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, celui-ci alors qualifié Pont-Neuf, s’écroulèrent dans le fleuve avec toutes leurs maisons; le pont au Change résista mieux; il perdit seulement quatorze maisons de changeurs, lesquelles ébranlées par les coups répétés, ayant leurs étais de charpente brisés ou emportés, finirent par s’écrouler parmi les glaçons.

[Pas d'image disponible.]
LA POMPE NOTRE-DAME. 1860

Les registres du Parlement cités par Dulaure donnent d’intéressants détails sur cette débâcle de 1408. Ils annoncent à la date du 31 janvier l’interruption des séances du Parlement au Palais. Le passage des ponts étant coupé, les magistrats, dans l’impossibilité de gagner leurs Chambres, s’en allèrent siéger à l’abbaye de Sainte-Geneviève. On y voit que les «grandes et horribles glaces commencèrent le 30 janvier à descendre et couler par les ponts de Paris et par spécial par les petits ponts et non sans cause; car puisque la saison et le temps ont été si froids, et a eu des gelées, puis la Saint-Martin dernière passée, et par spécial a été telle froidure et si aspre par les deux lunaisons dernières passées, que nul ne pouvoit besoigner. Le greffier même combien qu’il eust pris feu de lez lui en une pellette pour garder l’ancre de son cornet de geller, toutes voies l’ancre se gellait en sa plume, de deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit; et que par icelles gellées eussent été gellées les rivières, et en spécial la Seine, tellement que l’on cheminoit et venoit et alloit et l’on menoit voitures par-dessus la glace, et que eusse été si grande abondance de neiges que l’on eust vu de mémoire d’homme, et tant qu’à Paris avait grande nécessité tant de bois que de pain pour les moulins gellés, se n’eust été des farines que l’on y amenait des pays voisins, et que lesdites gellées, glaces et froidures se fussent amodérées dès le vendredi dernier passé, pour la nouvelle conjonction lunaire, et que les glaces se fussent dissolues par parties et glaçons. Iceux glaçons, par leur impétuosité et heurt, ont aujourd’hui rompu et abattu les deux petits ponts (le Petit-Pont et le pont Saint-Michel); l’un était de bois, joignant le Petit Châtelet, l’autre de pierre, appelé le Pont-Neuf qui avait été fait puis vingt-sept ou vingt-huit ans, et aussi toutes les maisons qui étoient dessus, qui estoient plusieurs et belles, en lesquelles habitoient moult ménagiers de plusieurs estats et marchandises et mestiers, comme taincturiers, escrivains, barbiers, couturiers, esperonniers, fourbisseurs, frippiers, tapissiers, chasubliers, faiseurs de harpes, libraires, chaussetiers et autres... N’y a eu personnes périllées, Dieu merci».

Bien des fois les débâcles, à la fin des hivers, ou les inondations à la suite des grandes pluies, firent courir les mêmes dangers au vieux pont au Change. On voyait la Seine grossir, couvrir les ports, escalader les berges et se répandre par les rues; presque chaque année, elle montait jusqu’à la Croix de la Grève, située au milieu de la place devant la maison de ville, et elle couvrait complètement l’île Notre-Dame (maintenant Saint-Louis). On faisait alors des processions, on sortait les reliques et l’on surveillait les charpentes des ponts.

L’inondation de 1497 fut particulièrement désastreuse, l’eau monta jusqu’à la Croix de la place Maubert et vers le pont Saint-Michel, vint jusque dans la rue Saint-André-des-Arts. On ne communiquait sur bien des points que par bateaux. Auprès du pont au Change, le Grand-Châtelet et Saint-Leufroy formaient presque une île, la Seine remplissait la Vallée de misère et tournait par les rues basses autour du Châtelet. Pour demander la cessation du fléau, les processions et les reliques sortirent, la châsse de Sainte-Geneviève fut amenée processionnellement à Notre-Dame, pour une messe solennelle, et reconduite ensuite jusqu’à l’abbaye par l’évêque accompagné de tout le chapitre.

Le terrible écroulement du pont Notre-Dame, en 1499, avait fait porter l’attention sur les charges énormes que l’on imposait aux ponts, aux maisons campées en deux files sur chaque côté, maisons de plus en plus hautes, et qui se surchargeaient de plus en plus d’annexes, «loges et chambrettes» plantées en encorbellement sur ces maisons déjà encorbellées sur les piles. On voit, en février 1516, le Parlement ordonner une enquête sur la solidité du pont au Change, enquête contradictoire entre les maîtres des œuvres de Paris et les représentants des orfèvres et changeurs, qui élevaient ces annexes aux dépens de la solidité du pont. Des charpentiers et maçons jurés déclarèrent que le pont au Change, si l’on n’y remédiait promptement, devait avant peu de temps s’écrouler; mais, par manque d’argent, malgré tous les fâcheux pronostics, on ne fit rien ou presque rien; le pont resta à peu près comme il était, chargé et surchargé.

Le pont aux Meuniers, son voisin si proche, ne portait qu’un rang de maisons; la passerelle établie le long de ces maisons en amont, après avoir longtemps servi seulement aux meuniers, fut ouverte aux piétons au XVIe siècle, pour décharger un peu le pont au Change, et des boutiques aussitôt s’installèrent dans les maisons tout le long du passage. La solidité laissait pourtant à désirer, l’événement le prouva bien vite.

L’hiver de 1596 fut mauvais pour Paris; à la fin de décembre, la Seine, très grosse, devint menaçante pour les ponts. Le pont aux Meuniers garni de roues de moulins sur toute sa longueur, avec une seule arche libre pour la navigation, fatiguait beaucoup; le courant, irrité contre cet obstacle, frappait, en écumant, les poutres innombrables et les carcasses des moulins.

Le 22 décembre, vers six heures du soir, ébranlé à la longue par l’attaque incessante du flot, le pont aux Meuniers secoué d’horribles craquements, oscilla quelques instants et, détaché de ses pilotis par une dernière secousse, sembla partir au fil de l’eau, puis brusquement s’affaissa dans le courant avec un fracas épouvantable. Moulins, maisons, boutiques, tout fut balayé par l’eau tourbillonnante, emporté avec les habitants parmi les poutres lancées comme des fétus de paille.

On devine la stupeur produite par la catastrophe, l’effroi des voisins du pont au Change qui, de leurs demeures menacées également, pouvaient suivre l’horrible drame, l’émoi des riverains accourus au bruit formidable de la chute, aux cris des victimes que le grondement de la rivière ne couvrait pas tout de suite. Malgré le danger des pieux lancés par les eaux comme des béliers, de courageux mariniers sautaient dans des barques pour se porter au secours des quelques malheureux qui, restés accrochés aux ruines du pont, hurlaient de terreur, à toute minute sur le point d’être emportés comme les autres. Le lieutenant civil et les magistrats s’efforçaient de prendre les mesures les plus urgentes pour limiter autant que possible le désastre.

Tout de suite on envoya des soldats vers la porte de Nesle et au pont de Saint-Cloud pour arrêter au passage les épaves du sinistre, recueillir les meubles roulés par la rivière, et l’on fit évacuer bien vite les maisons du pont au Change. Dans l’obscurité, au bruit formidable de la rivière, les malheureux habitants qui sentaient le sol trembler sous leurs pieds se hâtaient d’empiler leurs meubles, leurs objets précieux, sur des charrettes, sur tous les véhicules possibles pour aller chercher un abri sur la terre ferme. C’était un désordre inexprimable dans l’obscurité de la nuit, heureusement des postes avaient été placés aux extrémités du pont afin d’arrêter les voleurs et les gens de sac et de corde accourus, toujours prompts à se glisser dans les tumultes pour en tirer profit.

Après la catastrophe on se querella dans l’enquête faite par le Parlement pour rechercher ses causes. On prétendit que la faute en revenait au chapitre de Notre-Dame qui ne veillait point aux réparations nécessaires et s’opposait aux visites des maîtres des œuvres du roi.

L’événement avait fait environ cent cinquante victimes. «On remarqua, dit l’Estoile, que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient tous gens riches aisés, mais enrichis d’usures et pillages de la Saint-Barthélemy et de la Ligue.»

Quelque temps après la terrible fin du pont aux Meuniers, Charles Marchand, capitaine des archers de la ville, obtint des lettres patentes l’autorisant à bâtir à ses frais un nouveau pont à l’alignement de la voûte de passage du Grand-Châtelet, en tirant droit sur la tour de l’Horloge.

[Pas d'image disponible.]
LA FOURCHE DU PONT AU CHANGE. XVIIIe SIÈCLE

Le capitaine Marchand, malgré ses lettres patentes, eut à compter avec les difficultés créées par le maître de la voirie et avec l’opposition du chapitre de Notre-Dame, propriétaire de l’ancien pont; mais tout finit par s’arranger et les travaux purent commencer en août 1599. Le roi avait exempté de tous droits les matériaux nécessaires à la construction et même fourni dans l’Arsenal un emplacement pour emmagasiner ces matériaux.

Le pont Marchand en 1609 était achevé, il formait une rue large de six mètres que bordaient deux rangées de trente maisons à deux étages, réunies entre elles au-dessus de la rue par des tirants allant de chaque pignon à celui qui lui faisait face. Les maisons étaient uniformes, elles étaient désignées chacune par une enseigne particulière, un oiseau peint sur la façade: le merle blanc, le coucou, le rossignolet, le coq hardi, le coq héron, le grand duc, le pélican blanc, la chouette, etc., ce qui fit donner couramment au pont le nom de pont aux Oiseaux, au grand déplaisir du capitaine Marchand, autorisé par les lettres royales à baptiser l’œuvre de son nom, ce qu’il n’avait pas manqué de faire au moyen d’un distique latin gravé à chaque extrémité sur une plaque de marbre.

Le pauvre pont Marchand, ou aux Oiseaux, eut un destin bien court, il périt non par l’eau cette fois, mais par le feu, douze années à peine après son achèvement, et avec lui succomba son voisin le pont aux Changeurs. Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1621, le feu prit aux maisons du pont Marchand «dans le cellier d’un nommé Goslard, écrivain», et se propagea rapidement d’un bout à l’autre, en moins d’une heure. Les flammes bientôt franchirent l’étroit espace qui séparait les deux ponts et le pont au Change à son tour commença à brûler.

Ce fut aussitôt un tumulte effroyable, dans cette étroite rue du Pont attaquée par les flammes, les meubles pleuvaient par toutes les fenêtres, les habitants éperdus essayaient de sauver leur mobilier et leurs marchandises, qu’ils couraient empiler dans l’église Saint-Barthélemy toute proche sous le Palais. La tour de l’Horloge entourée par des flammes sonnait sans discontinuer le tocsin, le Palais à peine sorti de l’incendie de 1618 se trouvait en danger, mais il n’y eut heureusement de dégât qu’à la tour de l’Horloge dont le comble fut brûlé. En quelques heures tout fut terminé, il ne resta plus des deux ponts que des lignes de pieux à demi consumés en travers de la rivière.

[Pas d'image disponible.]
LES VOUTES DU QUAI DE GÈVRES. 1800

L’Estoile rapporte dans son journal du règne de Henri IV une particularité de l’ancien pont au Change. A certains jours de carnaval, on avait pour coutume de dresser dans la rue des tables où tous «les débauchés de Paris» venaient jouer aux dés. Cette coutume fort ancienne paraît avoir pris fin sous Henri IV, peu d’années d’ailleurs avant la fin du pont lui-même.

On mit un temps fort long à reconstruire le pont au Change; malgré la gêne considérable qui en résultait, on se contenta pendant des années d’une passerelle jetée sur ses ruines. On ne commença la reconstruction qu’en 1639. Ce fut alors le plus large des ponts de Paris, il était encore chargé d’une double rangée de maisons uniformes, très hautes, superposant quatre étages de fenêtres au-dessus du rez-de-chaussée, et non plus à pignons distincts comme précédemment, mais formant de chaque côté une ligne continue, régulière, coupée d’avant-corps de distance en distance, avec un seul toit régnant sur toute la longueur.

Un très curieux projet de reconstruction de Marcel le Roy en 1622 eût donné au pont au Change une grande allure. La ligne des maisons eût été coupée d’arche en arche par des tours rondes. Le projet ne fut pas admis, on lui en préféra un autre moins grandiose.

Le nouveau pont aux Changeurs, dit aussi aux Orfèvres, comptait suivant un plan du temps 106 forges. En touchant à la rive droite sous le Châtelet, il formait la fourche ou si l’on veut, l’Y grec. Le passage se divisait en deux branches entre lesquelles s’élevait un groupe triangulaire de maisons. Un monument était appliqué sur la façade de la maison formant la pointe du triangle. On y voyait sur un fond de marbre noir un groupe de trois figures de bronze: Louis XIII et Anne d’Autriche à côté de Louis XIV enfant debout sur un piédestal et couronné par une Renommée. Au-dessous, un bas-relief représentant deux esclaves, et plus haut divers écussons et inscriptions, sous des frontons superposés, complétaient le monument.

Le passage bien étroit à gauche du monument s’en allait retrouver la rue Trop-va-qui-Dure et les ruelles circulant autour du Châtelet; le passage de droite conduisait à la rue de Gèvres. De ce côté, entre le pont au Change et le pont Notre-Dame, sur le terrain des vieilles tueries et écorcheries des boucheries, furent construites, en même temps que le pont, les voûtes du quai de Gèvres ouvertes sur la rivière par une série de grandes arches, et supportant une rangée de maisons symétriques destinées à relier les deux ponts.

On était engoué en ce moment d’architectures régulières; en enfermant la Seine dans ce carré de maçonneries uniformes de trois côtés, on croyait embellir la ville.

Le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, avait obtenu la concession de l’entreprise. Ces maisons du quai de Gèvres se louèrent très bien et formèrent ainsi sur la rivière, avec les maisons des deux ponts et les galeries du palais, un centre commercial des plus vivants et des plus prospères.

Les hautes maisons du pont au Change furent démolies à la fin du règne de Louis XVI. On se plaignait beaucoup de la gêne qu’elles apportaient à la circulation, elles tombèrent, le passage fut dégagé juste au commencement de la Révolution. C’est par là qu’allaient passer les charrettes des condamnés sortant du tribunal révolutionnaire. Le pont lui-même fut démoli sous le second Empire et remplacé par le pont de trois arches actuel.

L’existence du Petit-Pont sur le bras de gauche ne présente pas moins de péripéties que celle de son frère le Grand-Pont. Depuis le temps de Lutèce, ses arches de bois furent maintes fois détruites par les flammes ou emportées par les eaux. Un fort en charpente, une simple tour, en défendit longtemps la tête sur la rive gauche. C’est la tour qu’au grand siège des Normands en 886, le pont étant détruit, douze Parisiens défendirent si vaillamment contre les assiégeants.

La tour s’élevait sur le terrain de la moderne place de Petit-Pont, qui fut le théâtre d’un vif engagement aux journées de juin 1848 entre les troupes du général Bedeau et les insurgés barricadés dans le faubourg Saint-Jacques. Entre les deux combats que d’événements!

A la place du pont de bois rétabli après les sièges normands, Maurice de Sully, l’évêque constructeur de Notre-Dame, construisit un pont de pierre plusieurs fois emporté, notamment par les inondations de 1281 et 1296.

Le Petit-Châtelet qui défendait l’entrée du Petit-Pont souffrit également de ces inondations et sous Charles V, vers 1369, le prévôt de Paris, Hugues Aubryot, grand constructeur, dut le rebâtir. C’était une espèce de grosse tour ou plutôt un gros fort massif et sombre, presque sans ouvertures, au travers duquel une longue route donnait passage du Petit-Pont à la rue Saint-Jacques. L’édifice d’Aubryot, très étroitement serré par les maisons, dura quatre siècles et ne fut démoli qu’à la veille de la Révolution.

C’était au Petit-Châtelet que se percevaient les péages pour toutes choses soumises au droit d’entrée. On a bien des fois cité le tarif des péages pour les animaux aux entrées de Paris, tiré du livre d’Etienne Boileau, prévôt de Paris au XIIIe siècle, consacrant l’exemption de tout droit pour montreurs d’ours, singes et autres bêtes, et disant que tout jongleur entrant avec un singe était quitte en faisant danser son singe devant le péager ou en chantant une chanson. De là serait venu le dicton: Payer en monnaie de singe.

Le Petit-Pont alors était en bois, il était déjà couvert de maisons formant une rue par-dessus laquelle se dressait la grande masse du Petit-Châtelet.

La débâcle des glaces de l’hiver de 1408, qui détruisit une partie du pont au Change, comme nous l’avons vu, emporta le Petit-Pont et le nouveau pont Saint-Michel, celui-ci construit tout récemment en pierres. Ce fut le 30 janvier, dans le jour heureusement; à huit heures du matin, les glaçons, heurtant avec violence depuis deux jours les poutres du pont, déterminèrent la chute de quelques premières charpentes. Soudain les craquements se multiplièrent; de seconde en seconde une rangée de pieux cédait. Les habitants épouvantés déménageaient, le Petit-Pont tombait pièce à pièce, maison à maison, avec un fracas terrible éclatant d’heure en heure par-dessus le grondement de la rivière. Le soir, il n’en restait rien que des débris accrochés aux murailles du Petit-Châtelet.

Le passage était libre, les glaçons avec une violence nouvelle, se précipitèrent à l’assaut de l’obstacle suivant et s’accumulèrent sous les arches obstruées du pont Saint-Michel, dont les piles bientôt cédèrent et s’abîmèrent à leur tour dans la rivière. Comme la catastrophe se produisit en plein jour, il n’y eut pas de victimes.

Malgré les malheurs du temps, les troubles et les guerres, le Petit-Pont fut assez vite reconstruit, en pierres cette fois, et de nouvelles maisons s’élevèrent. Il comptait cinq arches d’abord, mais on gagna sur la rivière en remblayant l’ancien marécage bordant la muraille de Lutèce, en cet endroit assez en arrière de la rue actuelle; les deux arches touchant à la Cité furent supprimées complètement et disparurent sous un agrandissement de l’Hôtel-Dieu, sous la salle du Légat et la chapelle Sainte-Agnès.