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LE PETIT-PONT APRÈS L’INCENDIE. 1718

Des maisons bâties dans la rivière sur de gros piliers de pierres masquaient en partie la troisième arche. A côté de ces maisons se trouvait la Halle aux poissons à l’angle du Marché-Neuf. M. Ad. Berty a retrouvé les enseignes des maisons du pont au XVe siècle, il y avait le Croissant, le Bras d’Or, les Quatre Vents, la Licorne, l’Empereur, l’Image Saint-Martin, l’Hercule, la Corne du Cerf, la Fleur de Lys, etc...

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L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE CHARLES IV ALLANT VISITER LE ROI A L’HÔTEL SAINT-PAUL
Imp. Draeger & Lesieur, Paris

Ces maisons furent reconstruites en 1552, mais non plus irrégulières, toutes semblables au contraire. Le pont, bien des fois secoué et endommagé par les inondations, traversa ainsi quelques siècles; il vieillissait, réparé souvent, tenant bon malgré tout contre les assauts des débâcles d’hiver. Il était destiné à périr par le feu dans les premières années du XVIIIe siècle.

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LE PONT SAINT-MICHEL EMPORTÉ PAR LES GLACES, 1616
Imp. Draeger & Lesieur, Paris

C’était le 25 avril 1718: une femme dont le fils s’était noyé en amont du pont de la Tournelle faisait vainement chercher le corps de son enfant. En désespoir de cause, elle eut recours à une très ancienne pratique superstitieuse, que l’on croyait infaillible dans ces cas-là. Une chandelle bénite plantée tout allumée dans un pain de saint Nicolas de Tolentin, et lancée au fil de l’eau sur une sébile de bois, devait infailliblement s’arrêter à l’endroit du fleuve où se trouvait le cadavre du noyé. La sébile et le cierge flottèrent quelque temps sur la rivière, passèrent le pont de la Tournelle, puis furent portés vers un bateau de foin amarré au pont de la Tournelle.

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LE PONT NOTRE-DAME AU XVIIe SIÈCLE

Le foin prit feu; en quelques minutes le bateau enflammé communiqua l’incendie à un second bateau son voisin. Péril imminent pour le port au bois et au foin, tout près. Il y avait des piles de bois sur la rive, des barques de charbon et de foin, nombreuses et serrées. Les mariniers du port, pour préserver leurs bateaux menacés, n’eurent pas la présence d’esprit de conduire les bateaux incendiés au milieu de la Seine pour les laisser brûler, ils coupèrent tout simplement les amarres et les laissèrent aller.

Alors ce sont deux brûlots qui descendent la Seine. Il est près de huit heures du soir, les brûlots passent sans malheur sous les deux ponts de l’Hôtel-Dieu, le pont au Double et le pont Saint-Charles, puis au milieu de l’épouvante générale, les habitants du Petit-Pont les voient venir sur eux. Les arches du Petit-Pont sont encombrées de pieux et de poutres supportant les maisons encorbellées sur les piles, les bateaux s’embarrassent dans toutes ces pièces de bois et s’arrêtent, leurs flammes lèchent les maisons, aussitôt les poutres du pont brûlent et après les poutres les maisons prennent feu.

L’incendie commencé aux maisons appuyées au Petit-Châtelet se propagea rapidement à toutes les maisons du pont, bâties en pans de bois et matériaux légers. Des tourbillons de flammes s’élevaient dans le ciel, illuminant les édifices de la Cité, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, les tours de Notre-Dame, mettant des touches de lumière à toutes les saillies des gothiques architectures. Les secours arrivaient dans une confusion indescriptible, soldats, mariniers et capucins s’efforçaient de lutter contre le fléau. On avait amené des pompes, assez nouvelles à Paris, mais leur effet était presque nul, les tourbillons de flammes n’en montaient que plus haut.

On voyait les charpentes des maisons incendiées s’affaisser lentement dans le fleuve, avec des jaillissements d’étincelles, et continuer à brûler en suivant le fil de l’eau. Tout Paris était accouru, terrifié par le formidable embrasement. L’effet était aussi épouvantable du côté de la rue Saint-Jacques, l’arcade du passage, dans la masse noire du Petit-Châtelet, semblait une entrée de l’enfer.

Le feu gagnait sur les deux rives, il prenait d’un côté aux maisons autour du Petit-Châtelet, et de l’autre côté aux maisons de la rue du Petit-Pont faisant face à la salle du Légat de l’Hôtel-Dieu. L’émoi était au comble à l’Hôtel-Dieu, où l’on croyait tout perdu, mais grâce aux efforts de tous on put le préserver, à quelques dégâts près. Le Petit-Châtelet résista par sa masse, il sortit noirci de la conflagration, debout en tête du pont ruiné.

L’incendie avait fait des victimes, des travailleurs avaient péri, ainsi que des malheureux cernés dans leurs logements par la flamme.

Pour venir au secours des habitants du pont ruinés par le sinistre, des quêtes faites dans tout Paris par des personnes déléguées à cet effet produisirent une somme de 450,000 livres, aussitôt distribuée entre les victimes.

On procéda sans tarder à la restauration du Petit-Pont. Il n’eut plus que trois arches et ne porta plus de maisons. Le Petit-Châtelet si longtemps masqué, à peine visible au bout de la rue étroite circulant entre les deux rangées de logis, apparut tout entier dans sa masse sombre, percée de quelques rares fenêtres fortement grillagées.

Traversons la Seine et arrivons sur l’autre bras, au pont Notre-Dame qui continue la ligne du Petit-Pont. Le pont Notre-Dame eut un ancêtre dont on ne sait pas grand’chose. C’était un pont de bois jeté sur la Seine, tirant de Saint-Denis de la Chartre en la Cité, à la section inférieure de la grande rue Saint-Martin qui porta jusqu’à notre époque le nom de rue de la Planche-Mibray.

Un moine de Vendôme nommé René Macé, dans une chronique rimée du règne de Charles V, en parle à propos du voyage de l’empereur Charles V à Paris:

L’Empereur vint par la Coutellerie
Jusqu’au carrefour nommé la Vannerie
Où fut jadis la Planche de Mibray,
Tel nom portait pour la vague et le bray,
Jetté de Seine en une creuse tranche
Entre ce pont que l’on passait à planche,
Et on l’ôtoit pour être en seureté...

La planche Mibray au XIVe siècle était déjà un souvenir, une antiquité. Sans doute quand on établit le pont de ce nom à une époque inconnue, le protégea-t-on par une tête de pont, une fortification probablement moins importante que les Châtelets, grand et petit, des deux autres ponts. La planche Mibray c’était la passerelle mobile, le pont-levis jeté sur une creuse tranche, sur les marécages boueux ou le bray d’un fossé, en avant de cette tête de pont.

La Cité seule possédait alors un rempart, ses faubourgs pour toute protection n’avaient sans doute que de simples palissades. Plus tard quand Louis VI, au commencement du XIIe siècle, entreprit d’enfermer dans une enceinte les faubourgs du nord, la tête de pont fut supprimée, l’entrée se trouvant portée plus haut à l’archet Saint-Merry.

En 1413, le pont de la planche Mibray tombant en ruine, la ville fit reconstruire un pont probablement plus large, pont de bois encore avec moulins sous les arches et maisons au-dessus. Ce pont fut baptisé en cérémonie. «Le dernier jour de mai 1413, dit le Journal d’un Bourgeois de Paris, fut nommé le pont de la planche Mibray le pont Notre-Dame; et le nomma le roi de France Charles VIe et frappa de la trie sur le premier pieu, et le duc de Guyenne son fils après, et les ducs de Berry et de Bourgogne et le sire de la Trimoïlle; et estoit l’heure de dix heures de jour au matin.»

1413, c’est l’année de la commune cabochienne, le moment des violences, des exactions et proscriptions des bandes d’écorcheurs et bouchers du parti de Bourgogne. Peu de jours avant la solennité du pont Notre-Dame, le roi Charles VI, allant entre deux accès de démence remercier le ciel à la cathédrale, avait été forcé par la «grande multitude de peuple» de coiffer le chaperon blanc, insigne du parti populaire.

Pour contribuer à la construction, le roi donna quinze arpents de ses forêts. L’édification du pont et des maisons ne fut achevée qu’en 1432. Ces maisons appartenant à la ville étaient au nombre de soixante, trente de chaque côté. «Le pont Notre-Dame, dit le chroniqueur Robert Gaguin, avait 354 pieds de longueur, 90 pieds de largeur, il était supporté par 17 travées de pièces de bois, chaque travée composée de 30 pièces de bois, chacune de plus d’un pied d’équarrissage. Les maisons se faisaient remarquer par leur élévation et l’uniformité de leur construction. Lorsqu’on s’y promenait, ne voyant pas la rivière, on se croyait sur terre et au milieu d’une foire, par le grand nombre et la variété des marchandises qu’on y voyait étalées.»

Cette description montre bien l’importance qu’avait prise le pont Notre-Dame, rival du pont au Change en beauté, en animation et aussi en importance commerciale. Les inondations, les débâcles le mirent plus d’une fois en danger, ses habitants n’étaient pas sans quelques doutes sur sa solidité et l’événement ne leur donna que trop raison, soixante-quinze ans seulement après la construction.

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ENTRÉE DU PONT NOTRE-DAME. XVIIe SIÈCLE

Une de leurs alarmes les plus chaudes fut celle de l’hiver de 1480. L’hiver vint tard cette année-là et il ne gela pas avant Noël, mais cet hiver retardataire n’en fut que plus violent. Durant six semaines, dit la chronique de Jean de Troyes, «fist la plus grande et aspre froidure que les anciens eussent jamais vu faire en leurs vies». La Seine était prise comme tous ses affluents, bêtes, gens et charrois, tout passait sur la glace. Le dégel arriva le 8 février; dans la débâcle de la Seine il advint que les glaçons emportèrent une grande quantité de bateaux qui s’en allèrent frapper les ponts de Paris. Les habitants du pont Notre-Dame se crurent à leur dernier jour; pensant sous les heurts violents des bateaux que le pont allait être emporté, ils se mirent hâtivement à déménager. Le danger était grand en effet, le pont tremblait sous les abordages et montrait quelques avaries; mais à la fin, les bateaux enchevêtrés formèrent une barrière mobile qui servit de rempart contre le choc des glaçons. Quelques charpentes des moulins furent brisées, des pieux emportés, mais le reste put braver la débâcle.

«Et à cette cause des glaces, continue la chronique, n’avint point de bois à Paris pour la rivière de Seine, et fut bien chier, comme de sept à huit sols pour le moule. Mais pour secourir le povre peuple, les gens des villages amenèrent en la ville à chevaulx et charrois grant quantité de bois vert. Et eust esté le dit bois plus chier, si les astrologiens de Paris eussent dit vérité, pour ce qu’ils disoient que la grande gellée dureroit jusques au huictiesme jour de mars et desgella trois sepmaines avant.»

Le pont Notre-Dame sortait à peu près intact de cette belle peur, la catastrophe l’attendait au dernier hiver du siècle; c’était vingt ans de répit, mais cette catastrophe devait être terrible.

Depuis longtemps, la solidité du pont semblait douteuse; les pilotis étaient usés, pourris. En 1498, des architectes, des maîtres charpentiers en avaient donné avis à l’échevinage, en déclarant qu’il fallait, en toute hâte, remplacer ces pilotis, sous peine de voir prochainement la ruine de tout l’ouvrage, mais les échevins avaient négligé cet avis. Le prévôt des marchands et les échevins qui touchaient de gros loyers des maisons du pont et n’employaient qu’une faible partie de ces ressources aux travaux d’entretien, furent plus tard accusés de malversations.

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LA POMPE NOTRE-DAME VUE DU PONT

Un an après, le 25 octobre 1499, un maître charpentier ayant observé au point du jour différents symptômes de tassement, courut chez le lieutenant criminel le prévenir que le pont Notre-Dame allait infailliblement s’écrouler, et le supplier de prendre les mesures nécessaires pour faire sur-le-champ évacuer les maisons.

Le magistrat fit retenir le charpentier et s’en fut aussitôt au Parlement. Il n’était pas sept heures du matin; cependant, la cour du Parlement s’assemblait à la grande Chambre. Interrogé par le président Thiébault Baillet, le lieutenant criminel rapporta l’avis qu’il venait de recevoir et auquel il refusait de croire. Mieux inspiré, le Parlement, sans perdre de temps, ordonna au lieutenant criminel d’aller en toute diligence arrêter la circulation sur le pont, placer des postes d’archers à ses extrémités et faire déménager tous les habitants. Tout ceci avait pris du temps. Avant que midi sonne, avait juré le charpentier, le pont sera tombé.—A neuf heures du matin, des craquements sinistres s’entendirent dans les maisons et des crevasses se produisirent dans le pavage. A ces signes, les habitants virent bien qu’il n’y avait plus à tergiverser ni à espérer, et se mirent en toute promptitude à sortir leurs meubles et leurs marchandises.

Les maisons continuaient à se lézarder et le pavé à se disjoindre avec une rapidité effrayante, le désordre dans le déménagement général s’en aggravait, cela devenait comme un sauve-qui-peut. Soudain, un effroyable craquement se produisit, et il y eut comme une série de détonations sous les arches. C’étaient les pieux qui cédaient les uns après les autres; on vit le pont tout entier osciller un instant, puis le tout, le pont et les maisons, s’écroula d’un seul bloc dans la Seine, avec un bruit semblable à la plus formidable des explosions, en soulevant un énorme tourbillon de poussière.

Tout Paris entendit le fracas de cet écroulement, roulant et grondant comme un tonnerre. Quand le dernier écho se fut éteint, lorsque le nuage de poussière se fut abattu, l’horreur du désastre apparut aux gens de la rive. Un amas de décombres, pilotis, carcasses de maisons, fragments de pavages encore entiers, obstruait le cours de la rivière, formait un barrage qui refoula les eaux jusqu’à la berge de la rue de Glatigny, où des laveuses furent emportées par la rivière et noyées. On apercevait sur ce barrage, parmi les débris des logis, des tas de meubles broyés, des marchandises roulées par le flot, des gens surpris dans le déménagement, écrasés ou ensevelis à demi dans la masse, d’autres surnageant plus loin dans le remous et l’écume. La rivière, irritée par l’obstacle, revenait avec violence sur ces tristes débris, enlevait et dispersait les blessés, les poutres, les meubles. Tout de suite, des bateliers s’étaient jetés dans leurs barques et s’efforçaient de sauver les quelques malheureux survivants qui luttaient accrochés à quelques pièces de bois.

L’indignation publique contre les magistrats dont l’incurie, malgré tous les avis, avait causé la catastrophe, eut satisfaction. Le prévôt des marchands, Jacques Pieddefer, avocat au Parlement, quatre échevins: Antoine Malingre, Louis du Harlay, Pierre Turquant et Bernard Ripault, furent jetés en prison avec quelques autres officiers de la ville. Le Parlement procéda à une enquête sévère qui conclut sur bien des points à leur culpabilité, et donnait raison aux accusations de concussion. Un arrêt du Parlement dégrada le prévôt, les échevins et quelques autres des hauts fonctionnaires de la ville, les déclara incapables d’offices à tout jamais, les condamna à la restitution de tous deniers reçus pendant le temps de leurs fonctions, à d’énormes amendes, ainsi qu’à des dommages et intérêts aux victimes du désastre.

Ces condamnés, pour la plupart, moururent en prison insolvables, l’argent qu’on tira d’eux fut appliqué à la reconstruction du pont.

La ville se trouvait sans magistrature, une commission de cinq notables bourgeois: Nicolas Potier, Jean Lapite, Jean de Marle, Jean le Lièvre et Henri le Becque fut installée à l’Hôtel de Ville, en attendant les élections régulières qui confirmèrent le choix et nommèrent prévôt des marchands Nicolas Potier et les quatre autres échevins.

On s’était mis immédiatement à la reconstruction du pont, en pierres cette fois, sous la direction d’une commission composée, à la suite d’une sorte de concours, de Jean de Doyac, maître des œuvres et expert juré de la ville de Paris, Colin de la Chesnaye, maître des œuvres de la ville de Rouen, Gautier Hubert, maître des œuvres de la charpenterie, les maîtres Droier de Felin, Colin Biart, André de Saint-Martin, Jean d’Escullant, chanoine de Cusset, chargé spécialement du choix de la pierre, et enfin le cordelier Jean Joconde, fra Giocondo, maître d’œuvre de Vérone, appelé d’Italie par le roi Charles VIII vers 1497.

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LE PONT AU CHANGE. 1800

Les plans furent longuement étudiés et quoique l’on fasse honneur de la construction surtout à Jean Joconde, lequel par suite du triomphe de l’art italien, on voulut, pendant longtemps, voir partout, même dans les œuvres les plus françaises de la Renaissance française, le pont Notre-Dame est une œuvre collective due à la collaboration de plusieurs. La part de Jean Joconde dans cette collaboration est difficile à déterminer, il n’eut point, dans tous les cas, la direction du travail, ce qui pourtant n’eût pas manqué si ses plans personnels avaient été choisis. La superintendance de l’ouvrage fut attribuée à Jean de Doyac et Colin de la Chesnaye, lesquels, pour marque de leur autorité, devaient, sur les chantiers, porter un bâton blanc à la main. Un bac assura la circulation pendant le cours des travaux jusqu’à ce que leur avancement permît de poser une passerelle provisoire sur un côté des piles.

La première pierre du nouveau pont fut solennellement posée le 28 mars 1500 par «maître Jehan Bouchard, conseiller du roy en sa court de Parlement», par le prévôt des marchands et les échevins. La construction ne s’acheva qu’en juillet 1507 et celle des maisons en 1512. Une inscription gravée sur une pile consacra le souvenir de l’inauguration du pont en 1507; elle se terminait ainsi: «Pour la joye du parachevement de si grand et magnifique œuvre, fut crié Noel et grand’joye demenée avecque trompettes et clairons, qui sonnèrent par long espace de temps.»

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LE PONT SAINT-MICHEL. XVIIe SIÈCLE

On prétend qu’il se trouvait une autre inscription sur une des arches. C’était un distique du poète Sannazar, consacrant l’erreur qui faisait attribuer le pont Notre-Dame au seul Jean Joconde:

Jocundus geminos posuit tibi, Sequana, pontes
Nunc tu jure potes dicere pontificem.

Le nouveau pont Notre-Dame fut l’objet d’une admiration universelle et considéré comme le chef-d’œuvre des ponts de l’Europe, il avait vraiment bonne figure avec ses six belles arches hautes et larges, ses becs triangulaires en avant des piles, ses soixante-huit maisons, «édifices, dit Corrozet, par symétrie et proportion d’architecture, toutes d’une mesure et même artifice, de pierre de taille et briques, chacune contenant cellier ou cave, ouvroir, galerie derrière, cuisine, deux chambres et grenier».

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LA JOUTE DES MARINIERS SOUS LE PONT NOTRE-DAME, D’APRÈS RAGUENET, XVIIe SIÈCLE

Les pignons faisaient deux longues lignes découpées en dents de scie; deux étages de fenêtres s’ouvraient sur la rivière, plus, au rez-de-chaussée des maisons, une galerie courant en encorbellement continu. La brique mélangée à la pierre donnait une vraie gaîté à l’ensemble. Tous ceux qui virent le pont Notre-Dame au beau temps de sa jeunesse sont d’accord pour lui trouver «une grande gaieté mêlée néanmoins de beaucoup de majesté qui plaît et rejouit extraordinairement la vue.»

Du côté intérieur, sur la rue traversant le pont, régnait une ligne continue d’arcs en anse de panier encadrant les boutiques; au-dessus, dans chaque façade de briques encadrées de pierres, s’ouvraient deux étages de fenêtres à meneaux et une fenêtre à grenier sur le pignon. Une mince tourelle s’effilait au coin de chacune des quatre maisons d’angle, au-dessus d’une niche gothique destinée à recevoir quelque statue, de même qu’entre les deux maisons du milieu du pont sur chaque rang, deux autres niches abritaient les statues de saint Denis et de Notre-Dame.

Chaque maison était «escrite sellon le nombre de son rang en lettres d’or sur azur», c’est-à-dire numérotée en chiffres romains, ce qui ne serait point, paraît-il, la première introduction de numérotage des maisons, si, comme on croit, les maisons du pont précédent portaient déjà des numéros. Dans tous les cas, le système du numérotage devait plus facilement venir à la pensée des constructeurs, dans ces rues de ponts ayant un commencement et une fin bien déterminés, et formées de maisons régulières.

Les arches du nouveau pont ayant une grande hauteur d’ouverture, son pavé se trouvait plus élevé que celui de l’ancien, il s’ensuivit des travaux considérables pour supprimer les pentes et surélever le sol de la cité. On suréleva d’abord la ligne des rues entre le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, les rues de la Lanterne, de la Juiverie et du marché Palu, puis de proche en proche il fallut relever les alentours de la cathédrale. La cité y gagna d’être moins exposée aux visites de la Seine lors des moindres crues, mais cela supprima les quelques marches qu’il fallait encore monter pour entrer à Notre-Dame, et le parvis de la cathédrale se trouva de plain-pied avec les rues.

Les maisons du pont Notre-Dame appartenaient à la ville, qui les donnait à bail pour neuf années moyennant vingt écus d’or par an. La ville se réservait la jouissance des fenêtres du premier étage pour les jours d’entrée royale ou de solennité quelconque, sur le pont Notre-Dame, car, devenu le plus beau pont de Paris, et aussi le plus solide, puisqu’il était tout neuf et de construction soignée, le pont Notre-Dame devint le passage des cortèges royaux aux cérémonies de Notre-Dame, aux entrées princières.

Les cortèges royaux, abandonnant le vieux pont au Change, passèrent donc, à partir de ce moment, par le pont Notre-Dame, élégant et coquet; à chaque occasion, on se plut à le décorer. C’était la Renaissance qui débutait; aux vieilles décorations gothiques, échafauds pour représentations de mystères, on substituait les arcs de triomphe et les allégories où les dieux de l’Olympe commençaient à faire leur apparition. Le nouveau pont Notre-Dame se distinguait en ces occasions, se couvrait d’emblèmes, de décorations ingénieuses et de figures symboliques. Les entrées d’Henri II et de Catherine de Médicis, les 10 et 18 juin 1549, l’entrée de Charles IX en 1571, enfin celle de Louis XIV, le 26 août 1660, furent particulièrement belles.

Pour Henri II, les arcs triomphaux du pont Notre-Dame arrangés à l’antique se chargèrent de divinités païennes, parmi lesquelles Diane, au premier rang, rappelait quelque peu malicieusement à la reine de la main droite celle de la main gauche. Tout le long du pont, une rangée de sirènes, plus grandes que nature, appliquées à la muraille de maison en maison, encadrait de festons de lierre les fenêtres garnies des belles dames invitées de la ville.

A l’entrée de Louis XIV, on voyait sur le pont deux lignes d’amours avec des trophées galants, derrière un arc de triomphe érigeant les statues allégoriques de l’Honneur, de l’Hymen, de la Fécondité, tandis qu’un grand tableau au-dessus du portique montrait Junon, sous la figure de la reine-mère Anne d’Autriche, ordonnant à Mercure et à Iris de porter à l’Hymen les portraits du roi et de l’infante Marie-Thérèse.

Un peu avant cette entrée solennelle de Louis XIV, le pont Notre-Dame avait été restauré, du haut en bas, des piles aux maisons. Sur les chaînes de pierres encadrant chaque façade de briques, on avait appliqué de grandes cariatides, la tête chargée d’un panier de fleurs et soutenant de leurs bras étendus des médaillons de tous les rois de France, de Pharamond à Louis XIV.

Vers la même époque fut établie la pompe Notre-Dame, en un édifice aquatique semblable à la Samaritaine du Pont-Neuf, mais plus simple, qui dressait sur un formidable soubassement de poutres des bâtiments renfermant deux mécanismes de pompes.

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LE PONT SAINT-MICHEL. 185O

L’ensemble était fort pittoresque, en avant des arches du pont Notre-Dame et de sa ligne de pignons. Le plancher s’élevait avec le niveau de la Seine, et sous la forêt des poutres et des poutrelles tournaient de grandes roues de moulin. Les deux pompes, l’une construite par le sieur Daniel Joly, ingénieur qui dirigeait la Samaritaine, l’autre par un sieur Jacques de Mance, fournissaient de l’eau à un certain nombre de fontaines anciennes et nouvelles, mais leur débit baissa bientôt, et après différents expédients il fallut en 1700 remplacer les premiers engins par de nouvelles machines dues à Rannequin, constructeur de la machine de Marly. Par malheur, la machine de Rannequin comme celles de ses prédécesseurs, tout en fonctionnant parfaitement à ses débuts, vit, par l’usure des pièces, sa force et son produit diminuer rapidement.

La porte conduisant aux pompes Notre-Dame par une passerelle exigea la démolition d’une maison du pont; cette porte fut décorée d’un médaillon du roi et de deux figures, un fleuve et une naïade attribuées à Jean Goujon, et provenant de la poissonnerie du Marché-Neuf attenant aux maisons du Petit-Pont.

Au-dessus de la porte était gravée une inscription latine de Santeuil, le poète chanoine de Saint-Victor qui fournissait de vers latins toutes les fontaines et tous les monuments de Paris. Rapportons-en la traduction faite par Corneille:

Que le dieu de la Seine a d’amour pour Paris
Dès qu’il en peut baiser les rivages chéris;
De ses flots suspendus la descente plus douce
Laisse douter aux yeux s’il avance ou rebrousse.
Lui-même à son canal, il dérobe ses eaux,
Qu’il a fait rejaillir par de secrètes veines,
Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux,
De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaine.

La pompe Notre-Dame, bien des fois réparée, transformée, ornée d’une haute tour carrée, vécut jusqu’à nos jours. Elle offrait un motif superbe aux aquafortistes, aux peintres du vieux Paris, avec ses oppositions violentes de lumières et de noirs vigoureux, son enchevêtrement d’énormes poutres sous lesquelles filaient les eaux vertes de la Seine, et aussi les belles arches du vieux pont, reliées aux sombres voûtes ouvertes à hauteur de l’eau sous le quai de Gèvres.

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LE PONT ROUGE ENTRE LA CITÉ ET L’ILE SAINT-LOUIS. XVIIe SIÈCLE

Le peintre Raguenet qui a laissé de si curieuses vues de Paris au XVIIIe siècle, en tirait un parti superbe, comme nous pouvons le voir dans quelques-uns de ses tableaux recueillis au musée Carnavalet, notamment dans celui qui représente une joute de mariniers à l’occasion d’une fête publique, devant la pompe et les maisons du pont chargées de spectateurs à toutes leurs fenêtres, à tous les balcons, à tous les appentis suspendus au-dessus de la Seine.

En 1769, on décida la suppression des maisons construites sur le pont Notre-Dame; on ne les démolit cependant qu’en 1786, en même temps que celles du pont au Change et du pont Marie. Sous la Révolution, le pont Notre-Dame ne pouvait garder son nom, il porta quelque temps le nom de la Raison, puisqu’il menait au temple de cette divinité nouvelle.

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LE PONT ROUGE ENTRE LES TUILERIES ET LE PRÉ AUX CLERCS. XVIIe SIÈCLE

La pompe Notre-Dame disparut en 1861; vers la même époque, le pont lui-même fut comme raboté sur toutes ses faces et banalisé autant que faire se pouvait, pour le déguiser en pont moderne, sans caractère et sans lignes. Sa pente était abaissée, les irrégularités supprimées, les becs triangulaires rapetissés et arrondis... Les aquafortistes peuvent rentrer leurs crayons et leurs pointes. Qui donc aurait maintenant l’idée de le dessiner, ce vieux pont Notre-Dame?

Un pont dédié à saint Michel à cause de la chapelle Saint-Michel du Palais, proche voisine, exista au XIIIe siècle. Il était en bois et s’appelait aussi le Pont-Neuf. C’est tout ce que l’on en sait. La date de sa destruction est aussi peu connue que celle de sa construction. Dulaure présume qu’il fut emporté par la débâcle de 1326.

En 1378, Charles V décida la reconstruction de ce pont. «Notre roi Charles fut sage artiste et se démontra vrai architecteur, deviseur certain et prudent ordonneur, lorsque les belles fondations fit faire en maintes places notables édifices, beaux et nobles, tant d’églises comme de châteaux, et autres bâtiments, à Paris et ailleurs», dit Christine de Pisan dans le livre des bonnes mœurs de Charles V.

Le pont fut ordonné après enquête et conseil tenu au Parlement par les commissaires royaux, le prévôt de Paris, les conseillers au Parlement, le doyen, le chantre, le pénitencier et quatre chanoines de Notre-Dame, plus cinq bourgeois notables. Les travaux commencèrent aussitôt; le prévôt Aubryot, qui avait grand besoin de maçons et de manœuvres pour les considérables travaux alors entrepris dans Paris, faisait des rafles de vagabonds et de voleurs et les envoyait à ses bâtisses. L’abbaye de Saint-Germain des Prés éleva des protestations comme elle ne manquait pas de le faire chaque fois que l’on touchait à la rivière pour une cause quelconque, que l’on bâtissait quelque chose dessus ou que l’on établissait un bac. Elle se prétendait, en vertu d’une donation de Childebert, propriétaire de la rivière depuis le Petit-Pont jusqu’à Sèvres, eaux, fonds et rives, sur une largeur de dix-huit pieds! On négligea ces réclamations et le pont fut achevé en 1387.

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LE PONT AU DOUBLE

Vingt ans après son achèvement, le pont Saint-Michel fut emporté par la débâcle de 1408. Reconstruit aussitôt en pierre, il parut solide et tint bon un siècle et demi. Mais le 10 décembre 1547, ce pont de pierre, battu par une crue de la Seine, «se rompit par le milieu» et s’abattit presque tout entier avec ses maisons, dans la rivière du côté du Petit-Châtelet. Comme le malheur arriva au milieu de la nuit, il y eut cette fois sans doute nombre d’habitants périllés.

Reconstruit en bois, il alla jusqu’en l’année 1616 dont l’hiver fut particulièrement rigoureux; le 30 janvier, vinrent le dégel et la débâcle: les eaux et les glaçons arrivant à l’assaut avec violence emportaient pièce à pièce les charpentes du pont du côté d’amont et les maisons qui se trouvaient dessus. Le même jour, le pont au Change perdait aussi quelques maisons de la même façon. Des meubles de ces maisons écroulées dans la rivière furent portés par les eaux jusque du côté de Saint-Denis; les riverains qui les avaient recueillis les voulant garder en vertu du droit d’épave, il fallut un arrêt du Parlement pour les leur faire restituer.

Il restait une partie des charpentes du pont Saint-Michel et sur ces poutres ébranlées, la ligne de maisons du côté d’aval isolées au milieu de la Seine; tout cela devait fatalement être emporté par le premier gonflement de la rivière. Au mois de juillet eut lieu ce second écroulement.

De nouveau, le pont Saint-Michel fut reconstruit, avec un soin tout particulier cette fois, par une compagnie qui en avait obtenu la concession. Sur les quatre arches de pierre ornées à la pile du milieu d’un saint Michel à cheval, et de statues dans des niches aux autres piles, on éleva trente-deux maisons d’architecture symétrique. La compagnie devait percevoir les revenus de ces maisons pendant soixante années après lesquelles la propriété en reviendrait au roi, mais en 1672, moyennant une somme de 200,000 livres et une redevance annuelle, le roi abandonna la propriété de ces maisons.

Lorsqu’un édit de Louis XVI décida en 1786 la suppression des maisons des ponts de Paris, le pont Saint-Michel fut épargné. Ce dernier des ponts à maisons vit encore les premières années du XIXe siècle. Un décret de Napoléon daté du camp de Tilsitt, le 7 juillet 1807, condamna définitivement ces maisons qui tombèrent sous la pioche en 1809.

Chronologiquement, il nous faudrait parler maintenant du vrai et magnifique Pont-Neuf construit à la fin du XVIe siècle, et qui donna sa physionomie définitive à la Cité, mais en raison de son importance dans l’histoire de Paris, et de son rôle dans les événements politiques comme dans la vie parisienne aux deux derniers siècles, il nous faudra lui consacrer une notice à part.

Il nous reste à parler des ponts du XVIIe siècle construits en amont des vieux ponts des âges précédents.

L’Hôtel-Dieu qui, de l’île de la Cité, s’était étendu sur la rive gauche de la Seine, communiquait avec ses bâtiments méridionaux par deux ponts, l’un le pont Saint-Charles construit en 1606, complètement affecté au service de l’hôpital, et l’autre, le pont au Double, construit en 1634, sur le côté duquel un passage avait été réservé aux piétons, moyennant le paiement d’un double tournois, c’est-à-dire de deux deniers, et plus tard d’un liard.

Pour gagner le pont au Double, il fallait passer au pied de la tour sud de Notre-Dame, suivre un passage étroit sous les bâtiments de l’archevêché et s’engager sous une petite voûte donnant sur l’espèce de balcon réservé le long du pont entièrement occupé pour le reste par la salle Saint-Cosme.

Le pont Saint-Charles a disparu complètement, démoli en même temps que l’Hôtel-Dieu. La salle Saint-Cosme ayant été supprimée en 1835, le pont au Double fut entièrement livré au public. Depuis, lors des grands changements, on abattit à son tour le pont au Double et on le reporta plus en aval, à peu près entre son ancien emplacement et celui du pont Saint-Charles.

La Cité fut rattachée par le pont Rouge à partir de 1634 à l’île Saint-Louis, laquelle, à la création du quartier nouveau, avait été dotée de deux communications, le pont Marie vers la rive droite et le pont de la Tournelle à la rive gauche. Il ne faut pas confondre le pont Rouge de la Cité et le pont Rouge des Tuileries. Celui-ci construit en 1632 à la place du bac établi de longue date entre le Pré aux Clercs et les Tuileries, et dont la rue du Bac rappelle encore le souvenir, s’appela aussi pont Barbier, du nom de son constructeur. C’était une longue passerelle de bois peinte en rouge composée de dix arches, et au milieu de laquelle s’élevait une autre Samaritaine, une haute construction en pans de bois posée sur d’énormes poutres, entre lesquelles tournaient de grandes roues.

Emporté par les eaux en 1684, il fut remplacé par un beau pont de pierre nommé pont Royal en l’honneur de Louis XIV.

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PONT AU DOUBLE.—ENTRÉE DU PASSAGE POUR LES PIÉTONS
 
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BATEAUX DE FOINS ENFLAMMÉS INCENDIANT LE PETIT PONT, 1718
 

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ILE NOTRE-DAME (SAINT-LOUIS). COMMENCEMENT DU XVIIe SIÈCLE


CHAPITRE XIV

LES ILES SAINT-LOUIS ET LOUVIERS

Le chien d’Aubry de Montdidier.—Herbages et cabarets de l’île Notre-Dame.—La tour Loriaux et son fossé.—L’île Tranchée et l’île aux Vaches.—L’entreprise Marie.—Déboires et procès.—Le quartier de l’Ile.—Le pont de la Tournelle.—La tour des Galériens.—Le pont Marie.—Ecroulement de deux arches.—L’accident du pont Rouge.—Le quai des Balcons.—Les hôtels Bretonvilliers, Lambert, Pimodan, etc.—Les chantiers de bois de l’île Louviers.

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LA PROCESSION SUR LE PONT ROUGE

Appelée île Notre-Dame avant de prendre le nom de son église paroissiale Saint-Louis, l’île Saint-Louis, comme plus ancien souvenir du temps où elle n’était que pré ou saulaie, herbage tranquille avec un cabaret peut-être sous les arbres, a la vieille légende du chien de Montargis, fameuse au moyen âge, et que rappelait une sculpture au manteau de la cheminée du grand château de Montargis.

On connaît l’aventure: Un nommé Aubry de Montdidier, ayant été assassiné et enterré dans une forêt près de Paris, son chien, après avoir passé plusieurs jours sur sa fosse, s’en fut trouver à Paris un ami de son maître et l’importuna tellement par ses hurlements et ses façons extraordinaires que celui-ci finit par comprendre qu’un malheur devait être arrivé à son ami.

Il suivit le chien qui l’entraîna jusqu’à la fosse où le malheureux Aubry gisait. Une sépulture chrétienne fut donnée au cadavre, le crime fut mis sur le compte de voleurs quelconques, et bientôt oublié.

Mais le fidèle animal n’oubliait pas. L’ami de son ancien maître l’avait gardé chez lui; un jour, il vit ce chien se jeter sur un homme avec fureur. On lui fit lâcher prise difficilement, on le battit. Plusieurs fois, le fait se renouvela; avec le même hérissement de fureur, le chien sautait à la gorge de l’homme, un chevalier nommé Macaire, chaque fois qu’il le rencontrait ou le découvrait dans un groupe. Comme Macaire était connu pour avoir été l’ennemi d’Aubry, des soupçons naquirent bientôt de l’acharnement du chien. Une accusation directe fut portée, finalement fut décidé le recours au jugement de Dieu. Le combat ayant été ordonné entre l’homme et le chien, les prés de l’île Notre-Dame servirent de champ clos. On sait que la bataille se termina par la victoire du chien, Macaire était vraiment l’assassin, il l’avoua avant de mourir.

Jusqu’au commencement du XVIIe siècle, l’île Notre-Dame, chaloupe accrochée à l’arrière de la nef parisienne, conserva son aspect champêtre des vieux temps. Elle appartenait au chapitre de Notre-Dame qui la louait à des particuliers pour y faire paître des bestiaux, et à des blanchisseurs qui y mettaient sécher leur linge. Elle fut à une certaine époque coupée en deux par un mur et un fossé qui reliaient les deux parties de l’enceinte, entre la Tournelle de la rive gauche et la tour Barbeau de la rive droite. La partie comprise dans l’enceinte s’appela île Tranchée et l’autre île aux Vaches. Un pont de bois, vers cette époque, rattacha l’île Notre-Dame au port Saint-Bernard, à peu près sur l’emplacement du pont de la Tournelle actuelle; il était défendu par une tourelle carrée. C’est à peu près tout ce qu’on en sait. Emporté par les eaux à une époque inconnue, il ne fut pas remplacé.

Sous Charles V, la défense de l’île Notre-Dame était complétée par une tour appelée la tour Loriaux. Des cabarets s’élevèrent dans l’île où, le dimanche, les Parisiens venaient s’esbaudir et jouer aux boules sous les peupliers et les ormeaux.

Au XVIe siècle, ce mur et la tour Loriaux ruinés ont dû disparaître, on n’en voit plus trace dans les plans de l’époque. Le fossé paraît s’être élargi en un petit bras de Seine; sur l’île Notre-Dame ainsi que sur l’île Louviers qui la suit, on n’aperçoit qu’une ou deux maisons parmi les arbres. Une vue du XVIe siècle nous la fait voir plus habitée, les maisons sont plus nombreuses, il y a des jardins, des sentiers, et un moulin qui semble posé sur des débris de fortifications. Ceci c’est l’île Notre-Dame du temps d’Henri IV, le règne suivant va la transformer complètement.

Le projet de transformation se rattachait aux grands travaux entrepris par le Béarnais dans sa capitale et que sa mort entrava ou réduisit quelque peu. L’île appartenant au chapitre de Notre-Dame, il fallut la lui acheter, ce qui n’alla pas sans nombreuses difficultés, les chanoines ne consentant que de fort mauvaise grâce à se laisser enlever ce vieux fief de la cathédrale, pour des constructions qui devaient fort désagréablement boucher la vue aux maisons canoniales.

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ANCIENNE NICHE RUE LE REGRATTIER. 1896

Le sieur Christophe Marie, gros financier et entrepreneur, fut chargé de l’entreprise générale des constructions des îles Notre-Dame et des ponts devant les relier aux rives, par un acte du 16 mai 1614 lui accordant la concession des terrains à condition de réunir les deux îles en comblant la coupure, de ceindre le tout de quais en pierres de taille dans l’espace de dix ans, d’ouvrir des rues de quatre toises sur lesquelles toutes les maisons bâties lui paieraient pendant soixante années des droits de censive, lods et ventes. Christophe Marie avait pour associés les sieurs Poulletier, commissaire des guerres, secrétaire de la chambre du roi, et le Regrattier, autre financier.

Le pont aboutissant à la rive droite, le pont Marie, qui d’après les projets primitifs aurait dû être fait en bois et pour lequel des bois avaient même été achetés, fut commencé en pierres dès 1614; le jeune roi Louis XIII et sa mère en posèrent la première pierre en grande cérémonie le 11 août.

Des maisons se construisaient déjà. Le chapitre de Notre-Dame continuait cependant à élever des difficultés malgré le règlement des indemnités et divers arrangements qui maintenaient le quartier nouveau dans la justice du chapitre et décidaient qu’après les soixante années de jouissance accordées au sieur Marie ou ses héritiers, les droits de censive et autres reviendraient aux chanoines.

En plus de ces indemnités, on mit à la charge du sieur Marie la construction d’un mur en pierres de taille à la motte aux Papelards, le terrain Notre-Dame, restée à l’état de butte à berges libres à la pointe de l’île après l’archevêché, sur laquelle on ne voyait que des fourches patibulaires à deux piliers, avec un arbre ou deux et quelques buissons.

La société Marie ayant épuisé sa caisse céda son affaire, en 1623, à un autre entrepreneur, Jean de Lagrange, secrétaire du roi, qui rendit pour un peu de temps toute leur activité aux chantiers; celui-ci, en s’engageant à continuer les travaux, dut ajouter un pont de pierre pour joindre l’île à la rive gauche vers la Tournelle, dans l’alignement du pont de la rive droite, et un pont de bois aboutissant de l’île au port Saint-Landry dans la Cité. En échange de ce supplément de charges il obtenait le droit d’établir des bateaux pour lavandières, douze étaux de bouchers et de construire deux rangées de maisons sur chacun de ces ponts de pierres. Huissiers et procureurs entrèrent alors en scène, les anciens adjudicataires voulaient reprendre leur affaire au sieur Lagrange et des procès s’étaient engagés en outre entre les acquéreurs des terrains et l’entreprise.

Enfin les anciens entrepreneurs purent évincer Lagrange en 1627 et rentrer avec de nouveaux fonds dans la place. Ces travaux prirent encore une vingtaine d’années et ne furent achevés par Marie et le syndicat des propriétaires de l’île qu’en 1647, après bien des traverses, en dépit de nombreux procès, et en passant sur le corps de véritables levées de procureurs.