[Pas d'image disponible.]
LE GROS THOMAS D’APRÈS L’ESTAMPE DE RIGAUD

Le gros Thomas s’en fut un jour présenter ses hommages au roi à Versailles; il montait pour la circonstance un cheval revêtu d’un caparaçon fait de dents enfilées, dépouilles de sa clientèle du Pont-Neuf. Le cavalier n’était pas moins remarquablement vêtu, il avait un habit écarlate à la turque, tout constellé de grosses pierreries, de canines et de molaires, un soleil d’argent sur son plastron, un bonnet d’argent massif aux armes de France et de Navarre, couronné par un globe sur lequel se dressait un coq. Un sabre immense battait ses flancs. Il marchait dans ce pompeux appareil accompagné d’un tambour, d’un trompette, d’un porte-drapeau, et suivi de quelques serviteurs.

Sous la Régence, on crut revoir tout à fait le temps où le Pont-Neuf, dès la nuit tombée, appartenait aux tire-laines. Malgré les diverses épurations opérées sous Louis XIV et les coups de filet jetés dans les bas-fonds de Paris par la Reynie et d’Argenson, les attaques nocturnes, les vols à main armée n’avaient jamais été bien rares dans les rues de Paris. N’avait-on pas vu, une nuit de décembre, une attaque de diligence sur le Pont-Neuf comme dans une forêt de Sénart, le courrier de Tours arrêté devant la Samaritaine et dévalisé à fond avec ses voyageurs avant l’arrivée du guet.

Lorsque la bande de Cartouche commença à répandre la terreur dans Paris par ses exploits, le Pont-Neuf fut moins sûr que jamais. Cartouche et ses gens opéraient volontiers sur ce point. Ce n’était pas toujours lui ou sa bande, mais alors on portait tous les méfaits et les crimes à son compte déjà si chargé. Les Parisiens, lorsqu’ils avaient à traverser de nuit ce passage dangereux, en étaient arrivés à se réunir en troupes pour en imposer, par le nombre, aux malfaiteurs possibles. Ce fameux Cartouche, qui n’avait que vingt-cinq ou vingt-six ans, était un Parisien de Paris, enfant des faubourgs, lancé dans le crime dès l’enfance. Sa bande, parfaitement organisée, menée militairement, préparant soigneusement ses coups et les exécutant avec une audace extraordinaire, comptait des affiliés nombreux, indicateurs, recéleurs, complices divers, dans tous les rangs de la société, des commerçants, des valets, des laquais de la cour et jusqu’à des archers de la police, ce qui expliquait les insuccès de celle-ci dans la chasse acharnée donnée à la bande, et l’adresse avec laquelle Cartouche se dérobait à toutes les poursuites, à tous les pièges tendus. Une légende s’était faite sur le fameux voleur, non seulement on voulait voir en lui l’auteur de tous les crimes commis dans la ville, mais encore on lui attribuait par-dessus le marché maintes aventures, et même quelques traits de galanterie à l’égard de belles dames tombées entre les mains de la bande.

[Pas d'image disponible.]
LA PORTE NEUVE ET LA TOUR DU BOIS

Enfin Cartouche fut pris, trahi par un de ses hommes, jeté au grand Châtelet dans un de ces fameux cachots souterrains, comme Chausse d’hypocras ou Fin d’aise, véritables fosses au fond des tours, où l’on descendait les prisonniers dangereux par une trappe pratiquée à la voûte. On se croyait bien tranquille sur le compte du bandit jeté dans cette basse fosse; cependant Cartouche, malgré toutes les précautions et les chaînes, réussit à percer la muraille et à passer dans la cave d’une des maisons accolées aux murailles de la prison, mais là il échoua dans sa tentative, la garde appelée par les cris des habitants arriva à temps pour le reprendre. On n’osa le replacer au Châtelet, il fut immédiatement transporté à la Conciergerie et enfermé, le corps serré par une grosse chaîne de fer, dans un cachot de la tour de Montgommery.

Le Pont-Neuf, pendant tout le XVIIIe siècle, garde à peu près sa physionomie du siècle précédent. C’est toujours la même presse sur le pont, principal passage et le plus commode, quand les autres ponts sont encore rétrécis par leurs maisons, passage toujours libre, alors que parfois, aux grandes crues de l’hiver, le Seine se répandant sur les berges et par les rues basses, interrompt les communications par les autres ponts et met ceux-ci en danger.

Le paysage a bien changé depuis le temps de Callot et d’Israel Silvestre. Le vieux décor de la porte de Nesle est tombé, les deux tours qui bouclaient Paris de ce côté de la Seine, la tour de Nesle et la tour du Bois ont été jetées bas. A gauche, la vieille berge accidentée jadis, toujours grouillante de populaire, bateleurs, lavandières, chevaux à l’abreuvoir, a fait place aux constructions régulières du quai sur lequel s’est élevé le Collège des quatre nations, conception de Mazarin exécutée avec les millions légués par lui.

Sur le côté gauche du Pont, il reste toujours le couvent des grands Augustins, avec son église bordant le quai, entre les contreforts de laquelle se serre une ligne de petites échoppes. Le jardin des moines a été fort diminué par la rue Dauphine, maintenant bâtie jusqu’à l’endroit où elle va heurter le rempart, que l’on percera bientôt à la porte Bucy.

A droite ont disparu, pendant le cours du règne de Louis XIV, les derniers restes du Louvre gothique, les bases de tours circulaires restées longtemps visibles sur le quai. Devant la nouvelle façade du quai, s’étendent les verdures du Jardin de l’Infante, l’ancien parterre du Louvre, ainsi nommé depuis qu’il avait été réservé à l’infante d’Espagne, amenée à Paris pour épouser Louis XV, et logée au Louvre pendant quelques années, jusqu’à la rupture du projet.

Sur le quai du Louvre, la porte Neuve par laquelle Henri IV était entré dans sa ville, est tombée en même temps que la tour du Bois et l’hôtel du grand prévôt adossé à la porte Neuve. Un peu plus loin, après le Pont-Rouge, s’élèvent les pavillons des Tuileries que la Grande galerie du Louvre s’en va rejoindre, et après lesquels on ne voit plus que verdure et campagne, les verdures du jardin des Tuileries et après la porte de la Conférence, les arbres du Cours-la-Reine, promenade créée par Marie de Médicis, et remplaçant le vieux pré aux Clers en train de se couvrir de maisons.

Plus près du Pont-Neuf, la colonnade de Perrault a fait disparaître presque tous les vieux logis établis sous les tours de l’ancien Louvre; il n’en reste plus au XVIIIe siècle, comme vestiges des âges précédents, qu’une partie du vieil hôtel du connétable de Bourbon, où se tinrent les Etats de 1614 et transformé ensuite en garde-meuble du roi. Ces vieux pignons gothiques disparaîtront à leur tour au milieu du XVIIIe siècle pour faire place aux parterres continuant le jardin de l’Infante.

Si le passage étalé vers le couchant sous les yeux des flâneurs du Pont-Neuf s’est bien modifié, le Pont, nous l’avons dit, n’a pas changé. Il a toujours ses deux files de boutiques plus serrées même qu’autrefois, boutiques de fripiers, couteliers, vendeurs de toutes sortes de petits articles, éventaires de bouquetières et surtout étalages de bouquinistes; il a toujours son immense mouvement de carrosses, de chaises à porteurs, de charrettes de toutes sortes, de passants pressés, de badauds bayant aux corneilles, de promeneurs en quête des nouvelles du jour. On y voit encore des charlatans divers, mais depuis le gros Thomas, aucun d’eux ne mérite d’être mis au rang des illustres baladins et vendeurs d’orviétan. De ce côté seulement, il y a décadence.

Pour le reste, c’est toujours la grande artère de Paris. Un vieux dicton assure que dans cet incessant défilé, on ne peut jeter un regard sans voir en même temps un moine, une fille et un cheval blanc. Les filles sont nombreuses dans la foule, promenant leurs falbalas parmi tout ce monde où Paris coudoie la province et les étrangers de passage. Les chanteurs des rues sont restés fidèles au Pont-Neuf; sous la statue du bon roi, place Dauphine, ils attroupent encore les badauds avec le grincement de leurs violons, mais la satire des événements, la critique des gens en place n’est plus guère leur affaire. Ils se vouent surtout à la chanson grivoise. La simple gaudriole a remplacé le Pont-Neuf agressif. Un jour, cependant, cette chanson grivoise osa toucher aux maîtresses de Louis XV et le Pont-Neuf fit un succès à la Belle Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise, où les aventures de Mme du Barry étaient chansonnées sur un vieil air ayant déjà servi, qui redevint bien vite populaire.

[Pas d'image disponible.]
LES BOUTIQUES DES DEMI-LUNES DU PONT-NEUF

Sur les trottoirs hauts de près de deux pieds qui encadrent la chaussée, où maintenant il y a des lanternes accrochées à des potences de fer, ce sont petits marchands promenant leurs éventaires, petits cireurs de souliers, crocheteurs, comme on appelle alors les commissionnaires, puis des mendiants, des tondeurs de chiens, etc.

Les échoppes, boutiques de planches, tonneaux de ravaudeuses ou de savetiers accotés à tous les édifices, églises, palais, hôtels, partout où quelque encoignure permettait l’installation d’un éventaire, d’une table et d’une chaise, formaient un des traits caractéristiques du Paris de ce temps. On s’en plaignait, on protestait contre leurs envahissements, et de temps en temps, l’autorité prenait quelque mesure qui jetait bon nombre de pauvres diables sur le pavé; puis, l’ordonnance de police oubliée, ces excroissances parasites de tous les monuments reparaissaient une à une. C’était en tout cas un grand élément de pittoresque, et ces pauvres échoppes, après tout, au lieu de nuire aux grands édifices faisaient plutôt valoir les beautés des architectures.

Le vieux château Gaillard a disparu; à sa place on voit un abreuvoir passant par une arcade sous le quai, abreuvoir qui restera jusqu’à la création de l’écluse actuelle de la Monnaie.

Vers 1775, le Pont-Neuf reçut quelques modifications. On abaissa un peu les pentes de la chaussée et sur les demi-lunes des piles on éleva, d’après les dessins de Soufflot, vingt loges ou boutiques dont les prix de location devaient revenir aux veuves et orphelins des artistes morts pauvres de l’académie de Saint-Luc. Ces boutiques qui accidentaient agréablement la silhouette du pont ont vécu jusqu’au milieu de notre siècle, elles ont été démolies vers 1850.

Les moulins sur la Seine se sont perpétués longtemps, il y en avait encore pendant la Révolution et au commencement de notre siècle, sur des bateaux ancrés entre le Pont-Neuf et le Pont au Change. L’incendie de l’un de ces moulins placé sous une arche du Pont-Neuf causa même une grosse alerte en 1770.

[Pas d'image disponible.]
L’ABREUVOIR DU PONT-NEUF. XVIIIe SIÈCLE

Avant d’arriver aux jours troublés, il faut noter encore une des particularités du Pont-Neuf. Chaque année, le jour de la Fête-Dieu, la place Dauphine servait de salle d’exposition en plein air aux jeunes artistes, à ceux qui, ne faisant pas encore partie de l’académie des beaux-arts, ne pouvaient exposer au Louvre ou envoyer aux expositions de l’académie de Saint-Luc. Selon M. Ed. Fournier, cet usage avait commencé très simplement, les orfèvres chaque année à la Fête-Dieu élevaient un superbe reposoir pour la procession au fond de la place Dauphine; afin de mieux orner ce reposoir, ils commandaient quelquefois à des artistes des tableaux destinés à décorer l’autel et les côtés.

[Pas d'image disponible.]
LE PONT-NEUF AU XVIIIe SIÈCLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris

On prit ainsi l’habitude de voir de la peinture sur la place Dauphine, puis de jeunes artistes, saisissant avec empressement ce moyen d’arriver jusqu’au public, proposèrent leurs œuvres pour tapisser les façades à la place de simples toiles. Le jour de la Fête-Dieu, du matin à l’après-midi, les curieux venaient donc à la fois pour le reposoir et pour les tableaux que les artistes accrochaient eux-mêmes. On admirait, on critiquait, on achetait même; c’était un petit Salon sans façon. Primitivement, les artistes s’en tenaient exclusivement à des sujets de piété, mais peu à peu ils glissèrent vers le profane, et çà et là quelques dieux de l’Olympe vinrent concourir à donner de l’éclat à la fête du Christ. On y voyait même à la fin, dit M. Ed. Fournier, des portraits, de dames surtout, et au-dessus des portraits, les originaux quelquefois venaient s’exposer aux fenêtres des maisons, sous prétexte de voir la procession.

[Pas d'image disponible.]
L’EXPOSITION DE LA FÊTE-DIEU, PLACE DAUPHINE

Mais aux premiers grondements précurseurs de la grande tempête, quelques années avant 89, le Pont-Neuf put se croire revenu au temps de la Fronde. Un conflit du roi avec le Parlement, des attroupements, des cris et des chants séditieux, des ministres et des princes impopulaires, d’autres princes choyés par l’opinion, cela débute en effet comme la Fronde. Notre pont revoit, en 1789, des émeutes commencées en riant, moitié séditions, moitié réjouissances, célébrant le retour de M. Necker aux affaires. La basoche du Palais, déjà en 1774, avait brûlé en effigie le président Maupeou, place Dauphine, elle avait sifflé et hué fortement le comte d’Artois au Palais en 1787; en 88, cette basoche s’amuse encore, elle confectionne le mannequin de M. de Brienne, forme une haute cour place Dauphine pour le juger, le condamne à la potence, et, pour compléter la joyeuse parodie, force un abbé qui passait à confesser ce mannequin avant de le brûler en cérémonie sur le Pont. Cela n’alla pas sans bousculades, sans interventions de la garde. Les scènes de désordres se poursuivirent pendant plusieurs jours, la populace s’en mêla, il y eut du sang répandu, le corps de garde du cheval de bronze fut forcé et incendié.

Peu de jours auparavant, l’émeute s’était montrée plus douce et avait pris la forme d’un hommage à Henri IV. On forçait les passants à saluer la statue du bon roi, on arrêtait les carrosses, on faisait descendre les gens pour rendre hommage au monarque père du peuple qui n’eût pas renvoyé M. Necker. Il fallait crier vive Henri IV et M. de Necker. Le duc d’Orléans, passant par là, fit comme les autres au milieu des acclamations.

Mais c’est bientôt fini des émeutes pour rire, les événements prennent la tournure tragique d’une révolution. Ils se passent ailleurs, le Pont-Neuf n’y est plus pour rien; il entend de loin la fusillade de la Bastille, il voit passer les nouvelles milices parisiennes, la garde nationale toute remplie de la première ferveur patriotique, il voit célébrer par des joutes sur la rivière et par des rondes populaires sur les quais la grande fête de la Fédération de 1790. Ensuite, ce sont les colonnes du peuple marchant sur les Tuileries, le 20 juin d’abord, envahissement où le sang ne coule pas encore, parce qu’il n’y a pas résistance; puis, le 10 août, ces mêmes colonnes, la haine au cœur, marchant à une vraie bataille, et forçant les Tuileries à coups de canon.

Entre ces deux dates, la patrie est proclamée en danger. La municipalité parisienne s’efforce de frapper les âmes par le caractère solennel donné à cette proclamation et, nulle part, elle n’y arrive mieux qu’au Pont-Neuf. Depuis quelque temps, sur le terre-plein du Pont-Neuf, derrière la statue d’Henri IV, une batterie de quatre canons a été placée, en permanence pour longtemps; c’est le canon d’alarme qui tonne aux grandes journées en même temps que sonne lugubrement le tocsin des églises, chaque fois que la Révolution veut mettre debout le peuple de Paris.

Pour la patrie en danger, le dimanche 22 juillet, ces canons commencèrent à tirer à six heures du matin et tonnèrent ainsi d’heure en heure, jusqu’au soir, un autre canon leur répondant de l’Arsenal. Un incessant roulement de tambours par toutes les rues accompagne les grondements du canon. Un détachement de la garde nationale apparaît sur le pont, cavalerie, infanterie, traînant six pièces de canon. Des trompettes et des musiques précèdent, puis viennent quatre huissiers de la ville, à cheval, portant quatre enseignes avec les mots Liberté, Egalité, Constitution, Patrie.

Douze officiers municipaux accompagnent un garde national à cheval portant une grande bannière tricolore où se lisent les mots: Citoyens, la patrie est en danger! On commande halte, un officier municipal lit les proclamations de l’assemblée, le canon tonne. Une estrade a été dressée à gauche de la statue du Béarnais, en pendant à un arbre de la liberté planté de l’autre côté, et sur cette estrade abritée d’une tente tricolore «les magistrats du peuple reçoivent les enrôlements sans nombre d’une jeunesse ardente et vigoureuse».

[Pas d'image disponible.]
LES CHANTEURS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE

Hélas! bientôt ce sont d’autres cortèges qui vont passer là. C’est le chemin de la mort révolutionnaire, les charrettes conduisant à la guillotine sa fournée quotidienne vont passer là en sortant du Palais de Justice où Fouquier-Tinville semble tenir de loin le déclic du couperet. Tout le temps que la guillotine est érigée place de la Révolution, les charrettes prennent le Pont-Neuf le plus souvent, adoptant ensuite un autre itinéraire par le Pont au Change, quand la guillotine émigre au faubourg Saint-Antoine.

Aux massacres de septembre déjà, les massacreurs trop pressés avaient commencé sur le Pont-Neuf le massacre, achevé au carrefour Buci, d’une vingtaine de prêtres emmenés en fiacres à l’Abbaye, où les attendait le tribunal de Maillard. Peu d’heures après, les cadavres des malheureux égorgés au Châtelet et à la Conciergerie étaient apportés et jetés en tas sur le Pont-Neuf, sur le Pont au Change et sur le pont Notre-Dame, en attendant leur enlèvement pour les catacombes.

La statue du roi Henri, si fêtée aux premiers jours de la Révolution, n’est plus là. Deux jours après le 10 août, le petit-fils étant écroué au Temple, les rois ses aïeux qui trônaient en bronze sur les places de Paris furent abattus, et envoyés à la fonte pour être convertis en canons et servir aux frontières contre les rois étrangers. Pas d’exception pour Henri IV, le Béarnais et son cheval de bronze tombèrent comme les autres.

Dans une des maisons du quai des Lunettes ou des Morfondus, tout près de la place Dauphine, était née une des célébrités féminines de la Révolution, Manon Philipon, fille d’un graveur, femme de Roland, le ministre girondin. Toute la vie de Mme Roland tient sur cet étroit espace des berges de la Seine, du Pont-Neuf à l’île Saint-Louis, de la maison de briques où elle passa sa jeunesse, à la Conciergerie tout à côté, son dernier domicile.

Aux dernières années avant la tourmente, un jeune Corse de petite mine destinée aussi à jouer un certain rôle, battait le pavé du Pont-Neuf et, rentré chez lui, pouvait de son domicile l’enfiler d’un bout à l’autre d’un seul regard; c’était le jeune Buonaparte sortant de l’école de Brienne et attendant, fort léger d’argent, sa commission de sous-lieutenant au régiment de la Fère. Pauvre tout autant que les basochiens et saute-ruisseaux du Palais, il habita quelque temps une petite chambre dans une des maisons qui regardent le Pont, entre la rue Dauphine et la Monnaie. On prétend sans en être certain que son domicile de jeune homme besogneux est cette mansarde située tout en haut sur le toit de la maison qui fait le coin de droite, à l’entrée de l’étroite ruelle de Nesle, mais il est plus probable qu’il habita dans la maison voisine une chambrette moins orgueilleusement perchée.

[Pas d'image disponible.]
LA FONTAINE DE DESAIX, PLACE DAUPHINE

Il devait, une quinzaine d’années après, alors qu’il était un peu mieux logé, encore sur la rivière, mais un peu plus loin sur la rive droite, au Palais des Tuileries, faire élever sur la place Dauphine un monument en forme de fontaine surmontée d’une France casquée à la grecque, couronnant un buste du général Desaix tué à Marengo, lequel monument a quitté la place Dauphine il y a une vingtaine d’années, lors des dernières transformations du Palais de Justice et la démolition de la préfecture de police.

Sur le terre-plein du Pont-Neuf on devait remplacer la statue d’Henri IV par une statue colossale du Peuple debout sur ses fers brisés. L’œuvre était au concours en 93, il y eut des esquisses exposées, mais le neuf Thermidor fit abandonner l’idée, comme devaient être abandonnés successivement différents autres projets pour le même emplacement, sur lequel il n’y eut en définitive, pendant vingt ans, que des baraques et un café.

Alors, en ces jours de la Révolution, tout le long du Pont-Neuf, du pont au Change et sur le quai, les brocanteurs entassaient sur les trottoirs, étalaient sur le pavé, toutes les malheureuses épaves du monde écroulé, les débris du mobilier et des trésors de tant d’églises et abbayes abattues, les grandes toiles religieuses décrochées des nefs, les meubles artistiques et les tableaux, les portraits d’ancêtres enlevés des hôtels seigneuriaux, les livres précieux, les parchemins jetés là par pannerées, et livrés pour quelques sols aux quelques amateurs qui, dans la ruine générale, avaient par hasard gardé un peu d’argent, mais surtout aux collectionneurs anglais accourus pour butiner parmi cet immense et extraordinaire bric-à-brac, liquidation lamentable d’une société.

[Pas d'image disponible.]
LES BOUTIQUES DU PONT-NEUF, 1850.

Pour en revenir à Henri IV qui se dresse de nouveau sur le terre-plein et contemple aujourd’hui un Pont-Neuf bien tranquille, fort loin de lui présenter les spectacles pittoresques, le curieux mouvement qui se déroulaient autrefois d’un bout de l’année à l’autre sur le fameux pont, c’est la Restauration qui dès les premiers jours tint à replacer le Béarnais à la place qu’il avait occupée pendant deux siècles et où, dès les premiers jours, elle avait rétabli un modèle en plâtre.

Une souscription publique fit les frais du monument. Le sculpteur Lemot s’était chargé de l’exécution et pour le bronze nécessaire on n’eut qu’à prendre dans les magasins les statues impériales, le premier Napoléon de la place Vendôme, le Napoléon de Boulogne et quelques débris d’autres monuments éternels, âgés de sept ou huit ans au plus chacun. Louis XVIII, le 23 octobre 1817, posa la première pierre du piédestal, sous laquelle on plaça un exemplaire de la Henriade. Par contre, il paraît que le ciseleur Mesnel qui acheva la statue après la fonte, glissa dans l’intérieur, outre une petite statuette de Napoléon, une foule de brochures anti-bourbonniennes et d’écrits bonapartistes.

XIII vendémiaire an IV (5 octobre 1795), encore une journée d’émotion pour le Pont-Neuf.

La place Dauphine et le Pont-Neuf formaient pour ainsi dire la base d’opérations des sections contre-révolutionnaires insurgées contre la Convention, la royaliste section Le Pelletier en tête, tandis que Bonaparte, défenseur de cette Convention, occupait les environs des Tuileries où siégeait la terrible et rouge Assemblée, dans cette salle où tant de fantômes sans tête devaient errer et se menacer, brûlants encore du délire révolutionnaire.

Au terre-plein du Pont-Neuf, coude à coude avec les sectionnaires qui accouraient de tous côtés à l’appel de la générale battant par toutes les rues, était le général Carteaux avec 350 hommes et deux canons, fort aventuré et presque cerné. L’affaire ne s’engagea cependant pas sur le Pont même, où jusqu’à trois heures Carteaux demeura perdu dans la masse des sections préparant l’attaque. Danican, le général des sectionnaires, le laissa battre en retraite et emmener même ses canons; il se retira à deux pas, sous le guichet du Louvre et dans le jardin de l’Infante, d’où peu après il contribua à écraser de ses feux les sections remontant le quai Voltaire pour attaquer les Tuileries par le Pont-Royal.

Depuis cette journée, le Pont-Neuf eut peu d’émotions. Des fêtes impériales, des cortèges, des défilés de troupes avec la cocarde tricolore ou la cocarde blanche, suivant le temps. En 1814, le jour de l’entrée de Louis XVIII, le roi en sortant de Notre-Dame passa par le Pont-Neuf et vint devant la place Dauphine pavoisée et enguirlandée saluer la statue provisoire en plâtre de son aïeul le Béarnais, pendant que les musiques jouaient l’air Vive Henri IV et que des colombes s’envolaient dans le bleu du ciel comme aux anciennes entrées royales, mais symbolisant de plus la fin des carnages, le retour de la paix tant désirée.

Le canon tonne, la fusillade crépite dans les environs du Pont-Neuf, sur les quais du Louvre à l’Hôtel de Ville, en 1830; en février 1848, en juin, le Pont-Neuf fut simple spectateur et ne joua aucun rôle. Dans l’intervalle le trantran de son existence se banalise de plus en plus, le pittoresque de jour en jour diminue. Non seulement il a perdu sa Samaritaine aux premiers jours du siècle, mais encore ses dernières boutiques s’en vont vers 1850.

Dernier souvenir historique. Le 22 janvier 1871, le jour de la tentative révolutionnaire sur l’Hôtel de Ville, sur le terre-plein où tonnèrent si souvent les quatre canons d’alarme de la Révolution, vinrent camper une compagnie du 124e de ligne et des artilleurs avec deux canons.

Ces pauvres soldats de la fin du siège, la longue misère subie les avait mis en triste état; figures hâves, uniformes usés, capotes rapiécées, disparaissant sous des peaux de mouton ou sous des couvertures en plastron sur la poitrine. Les chevaux de l’artillerie étaient extraordinaires; les pauvres bêtes aux flancs étiques, éreintées comme les hommes et aussi peu nourries, n’étant plus tondues depuis l’hiver, avaient de longs poils comme des chèvres, ce qui leur donnait une mine fantastique, mais ne les empêchait pas de traîner encore gaillardement, par un reste d’énergie, caissons et canons.

[Pas d'image disponible.]
LE SUPPLICE DES TEMPLIERS. (EMPLACEMENT DU TERRE‑PLEIN DU PONT‑NEUF)
 

[Pas d'image disponible.]
LE PONT SAINT-CHARLES DE L’HÔTEL-DIEU


CHAPITRE XVII

L’HÔTEL-DIEU

La Maison-Dieu primitive.—Hôpital Saint-Christophe.—L’Hôtel-Dieu de Philippe-Auguste.—Fondations de saint Louis.—Encombrements et agrandissements.—La salle du Légat.—Les ponts de l’Hôtel-Dieu.—Les religieuses.—Légendes des Cagnards.—Les grands incendies.—La vieille place du Parvis.—La maison de l’humanité.—Démolition et reconstruction.

[Pas d'image disponible.]
LES MÉDECINS AU BÉNITIER DE NOTRE-DAME

On ne peut préciser l’époque de la fondation de l’Hôtel-Dieu de Paris; aussi loin que l’on remonte dans le passé, plus loin que l’histoire certaine, jusque dans les traditions et les légendes, on le trouve sur le même emplacement, à l’ombre de la cathédrale, à côté de la basilique mérovingienne. Asile ouvert aux souffrants près du temple où l’on prêchait les œuvres de miséricorde, la Maison-Dieu à côté de l’église de Dieu.

Sur cet emplacement voué depuis des siècles à la charité active, bien des édifices destinés à recevoir les malades se succédèrent sans doute, s’agrandissant au fur et à mesure des besoins. La tradition attribue la fondation du premier hôpital parisien à saint Landry, évêque de Paris du VIIe siècle. M. Ed. Drumont, dans Paris à travers les âges, dit qu’il était situé au nord du Parvis et qu’il resta sur ce point jusqu’au XIIe siècle. On l’appelait l’hôpital Saint-Christophe à cause de l’église Saint-Christophe, sa chapelle, laquelle étant restée après le changement à l’état d’église isolée, peut déterminer cet ancien emplacement.

[Pas d'image disponible.]
ENTRÉE DE L’HÔTEL-DIEU, XVe SIÈCLE

La Maison-Dieu était alors peu importante. Les lits manquaient pour coucher les malades; pour y pourvoir, les statuts du chapitre de Notre-Dame en 1168 portent que chaque chanoine devrait en quittant sa prébende, par décès ou autrement, laisser un lit garni à l’hôpital. Des dons et des legs de bourgeois charitables lui fournirent sans doute un accroissement de ressources; un jour, l’ancien édifice parut insuffisant et on le rebâtit à quelques pas de la chapelle Saint-Christophe, de l’autre côté de la place du Parvis, à l’endroit où nous l’avons connu en ses derniers jours, avant qu’il ne fût retourné encore une fois au nord de Notre-Dame à sa place primitive, très considérablement élargie.

C’est sous Philippe-Auguste que se construisirent les premiers bâtiments de l’Hôtel-Dieu gothique, en bordure sur la Seine, à un endroit où le rempart gallo-romain formait un rentrant, sur ce rempart et sur le terrain au-dessous conquis sur la Seine.

L’œuvre se continua sous ses successeurs. Perpendiculairement à la salle Saint-Denis construite par Philippe-Auguste, la reine Blanche de Castille éleva la salle Saint-Thomas, puis saint Louis construisit le long de la rivière jusqu’au Petit Pont la grande salle de l’infirmerie soutenue par une épine de colonnes. Pendant plusieurs siècles il fallut se contenter de ces bâtiments. Saint Louis avait autant que possible pourvu aux besoins de la Maison-Dieu, en lui constituant des revenus, en lui concédant certains privilèges en outre de l’exemption de toutes contributions, de tous droits et péages sur les denrées.

Bien qu’il y ait à louer grandement l’esprit de charité qui dans les premiers siècles du moyen âge multipliait les fondations pieuses, construisait partout hospices, hôpitaux, refuges de toutes tailles, et qui savait élever ces grandes salles dont quelques échantillons magnifiques nous sont restés, cet esprit de charité se trouvait rapidement débordé par suite de l’augmentation de la population, et sans doute aussi en raison des épidémies si nombreuses contre lesquelles la science médicale d’alors était une faible défense.

On n’avait pas plutôt construit un édifice que cet édifice devenait insuffisant. La Maison-Dieu de Paris comptait au XVe siècle, d’après d’anciens documents, un peu plus de trois cents lits, mais il est certain que déjà l’on était obligé de coucher plusieurs malades dans le même lit, des miniatures de manuscrits en font foi. Il est probable qu’aux temps malheureux du XVe siècle et au XVIe, ces difficultés ne firent qu’augmenter avec l’agrandissement de Paris, avec le nombre des malades, avec l’aggravation des épidémies.

Juste à l’entrée du Petit Pont sur la rue du Marché Palu, dont le nom rappelle probablement le souvenir de la berge marécageuse conquise sur la Seine et qu’enjambait le Petit Pont avec sa partie d’arches cachées sous les maisons, s’élevèrent deux grands pignons de nouveaux bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Le premier pignon, qui touchait au Petit Pont était celui de la chapelle Sainte-Agnès, façade gothique flanquée d’une tourelle d’angle et terminant les grandes salles de Saint-Louis. Le second pignon était du style de la Renaissance, avec des fenêtres et des niches en plein cintre dans des entre-colonnements à l’antique; au sommet de ce pignon d’une décoration gracieuse, à côté des armes royales se voyaient celles du cardinal Antoine Duprat, fondateur de cette nouvelle salle, construite à ses frais et contenant cent lits.

Antoine Duprat, ministre de François Ier, entré dans les ordres quand il perdit sa femme, devenu cardinal en 1527, légat du pape en 1530, fut le complice de la reine mère Louise de Savoie dans les machinations qui aboutirent à la perte de Semblançay, général des finances; dans l’affaire du connétable de Bourbon il fut de même un des agents de sa ruine, et contribua à jeter le connétable dans les bras de Charles-Quint.

Il était universellement détesté, comme presque tous les ministres qui ont longtemps gouverné. Si la noblesse ne l’aimait pas, le peuple l’exécrait pour son ingéniosité à trouver de nouveaux moyens de le pressurer, de tirer de l’argent des populations déjà si chargées de tailles et impôts. François Ier, tout en se servant jusqu’à la fin de son chancelier, ne paraît pas avoir eu beaucoup d’illusions sur son compte, s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’il dit lorsque Duprat fit élever la nouvelle salle: «Il la faudra bien grande si elle doit contenir tous les malheureux qu’il a faits.»

[Pas d'image disponible.]
RESTES DU PONT SAINT-CHARLES. 1865 (D’APRÈS MARTIAL POTÉMONT)

La salle du légat qui rachetait une bien faible partie des maux que Duprat avait causés, et la chapelle Sainte-Agnès subsistèrent jusqu’au grand incendie de 1778. Alors, sur ce débouché déjà si étroit du Petit Pont, la salle du légat avait encore sous ses fenêtres une bordure d’échoppes rétrécissant la chaussée.

Les terribles années de la fin du XVIe siècle, la guerre, le siège de Paris, la famine et les épidémies qui en résultèrent durent remplir d’innombrables malades les salles de l’Hôtel-Dieu, simple lieu de passage où ces malheureux n’entraient que pour trépasser et, aussitôt ensevelis, être remplacés par d’autres.

Dès les premières années du XVIIe siècle, on s’occupa de nouveaux et indispensables agrandissements. On ne pouvait s’agrandir du côté de la cité, où l’Hôtel-Dieu était serré de très près, on eut l’idée de franchir la Seine, de construire sur la rive de l’Université et sur la rivière elle-même. Pendant que l’on restaurait la partie ancienne de l’Hôtel-Dieu, une bordure de grandes salles faisant face aux anciennes salles de Saint-Louis s’éleva au temps de Henri IV, rive gauche de la Seine, sur une partie de berge conquise. Les nouveaux bâtiments, la salle Saint-Charles, la salle Saint-Antoine s’adossaient aux sombres murailles du Petit Châtelet et venaient faire face aux premiers bâtiments de l’Archevêché encaissant complètement la rivière.

[Pas d'image disponible.]
LA SALLE DU LÉGAT ET LA CHAPELLE SAINTE-AGNÈS, PRÈS DU PETIT PONT

Pour faire communiquer les deux parties de l’Hôtel-Dieu, on jeta sur la Seine deux ponts, le pont Saint-Charles et le pont au Double. Ce dernier n’était pas un simple pont; il était chargé lui-même d’une grande salle, la salle Saint-Côme, qui ne laissait à la circulation sur le pont qu’une sorte de balcon, passage pour lequel on payait un double denier, d’où le nom de pont au Double.

Ainsi considérablement agrandi, l’Hôtel-Dieu n’en resta pas moins bien insuffisant encore, puisqu’on était forcé de garder quand même, malgré tout ce qu’elle avait de barbare et d’horrible, la coutume de mettre plusieurs malades dans chaque lit, deux, trois, et même, dans les moments difficiles, ce qui semblerait incroyable si des documents officiels ne le disaient, jusqu’à six malades serrés sous les mêmes draps, en s’arrangeant comme on pouvait, sans doute en réunissant les malheureux atteints des mêmes maladies. On conçoit combien cette horrible obligation devait favoriser les contagions et dans quelle proportion considérable elle devait influer sur la mortalité.

[Pas d'image disponible.]
LES RELIGIEUSES DE L’HÔTEL-DIEU LAVANT A LA RIVIÈRE

Il existe sur l’Hôtel-Dieu de cette époque une série de gravures accompagnées de notices étendues qui donnent d’intéressants détails relatifs à son administration et à la vie intérieure des religieuses. Terrible existence que celle de ces pauvres filles vivant dans les tristesses du sombre hôpital. Les malades, quand ils ne mouraient pas, se hâtaient de rentrer dans le monde des vivants et d’oublier comme un cauchemar les semaines ou les mois passés dans les salles bondées de patients entassés les uns sur les autres, certains, faute de place, couchés entre les rangées de lits sur des grabats, sous les funèbres voûtes hantées par la mort frappant de lit en lit, mais les religieuses devaient y rester toujours, toujours respirer cette pesante atmosphère de douleur, dans l’éternel murmure des gémissements.

On trouve dans ces estampes du XVIIe siècle l’emploi de toutes les heures de la journée; on voit la mère maîtresse sonnant la cloche à l’aube pour faire venir les novices «à l’oraison qui se fait tous les jours de 4 à 5 heures du matin», et au même moment les «petites lavandières», c’est-à-dire les sœurs chargées des lessives journalières, demandant à la mère la permission d’aller à la rivière.

A 5 heures 1/2, les religieuses procèdent à la toilette des salles; à chaque lit, une religieuse et une novice changent les malades, secouent les paillasses et la literie; d’autres balayent les salles, portent les morts à la salle spéciale, ou vaquent à tous les soins nécessaires. Puis la mère d’office coupe la viande et les religieuses dressent le bouillon à faire distribuer aux malades par les novices... Ainsi pour toute la journée...

Il y a, le premier dimanche de chaque mois, à 3 heures de l’après-midi, une procession générale des religieuses dans les salles. Les religieuses prennent leurs repas au réfectoire, au fond duquel se trouve la table des trois mères, prieure, supérieure et aumônière. Une novice fait la lecture pendant le repas.

Le lavage, on le comprend, est une grosse besogne; chaque jour, les petites lavandières vont laver pendant neuf heures, de 4 heures du matin à 9 heures, de midi à 2 heures et de 5 heures à 7 heures du soir. Tous les mois il y a une grande lessive de cinq cents draps, à laquelle toutes les religieuses et les novices doivent prendre part. On lave à la rivière sous les voûtes sombres des Cagnards, les religieuses lavent debout, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, lessivant, frottant, tordant les draps ou maniant courageusement le battoir.

Nous pouvons, avec le souvenir de ce qui était resté jusqu’à nos jours du vieil Hôtel-Dieu, nous figurer l’aspect étrange et lugubre de ce bras de la Seine complètement enfermé dans les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, entre les hautes salles des deux rives, la salle Saint-Côme du Pont au Double, le Petit Châtelet et les maisons du Petit Pont. De hauts et sombres bâtiments avec des terrasses en avant, sur lesquels s’ouvrent des voûtes noires où des grilles et des escaliers se devinent dans l’obscurité, trois ponts très rapprochés, le premier chargé d’un grand et lourd bâtiment, le troisième de maisons surplombantes, soutenus par un enchevêtrement de grosses poutres moisies, et le pont du milieu, le pont Saint-Charles, sans maisons, appartenant complètement à l’Hôtel-Dieu, servant de passage et aussi de séchoir pour les lessives.

Les Cagnards de l’Hôtel-Dieu construits au XVIIe siècle avec des parties plus anciennes, ces voûtes profondes, noires, larges comme des arches de pont, ouvertes sur la rivière et hantées par des myriades de rats, donnaient à cette partie de la Seine un caractère mystérieux et sinistre. Les étages souterrains de l’Hôtel-Dieu, abritant différents services, la buanderie, la fonderie de suif pour les chandelles, les magasins, etc., avaient par ces voûtes accès à la rivière. Il courait bien des légendes sur ces entrées de souterrains, et ce n’était pas sans cause; les Cagnards certainement servirent quelquefois d’asile à des bandits, à des écumeurs de la rivière aussi bien qu’à des voleurs de cadavres pourvoyeurs des apprentis chirurgiens. Les nuits de la Seine de ce côté trouvaient pour leurs mystères un décor des plus dramatiques. A la démolition de l’Hôtel-Dieu, on y découvrit certaines cachettes, et des dépôts d’armes de différentes époques, depuis des arquebuses de la Fronde jusqu’à des chassepots de la Commune. Les derniers des Cagnards de la rive droite n’ont disparu qu’il y a une quinzaine d’années; il en reste encore une partie sur la rive gauche sous le grand bâtiment subsistant de l’Hôtel-Dieu, voisin de la vieille église Saint-Julien le Pauvre, qui fut depuis le dernier siècle chapelle de l’Hôtel-Dieu.

Au cours du XVIIIe siècle, en 1737 et en 1772, deux incendies ravagèrent l’Hôtel-Dieu. Le premier éclata vers 9 heures du soir, le 2 août 1737, dans les greniers de la lingerie. Le personnel de l’Hôtel-Dieu ne s’en effraya pas tout de suite, comptant à lui seul avoir raison du feu. Les portes de l’hôpital, par crainte du désordre avaient été fermées; on luttait avec assez de facilité d’abord, l’eau étant proche, mais bientôt il fallut reconnaître que le feu gagnait de vitesse ceux qui le combattaient. Les secours arrivèrent, le guet et les soldats dirigés par le lieutenant de police et le premier président du Parlement; les moines mendiants, capucins en tête, accoururent à leur tour et tous se mirent pleins d’ardeur aux chaînes et aux pompes.

[Pas d'image disponible.]
LE PONT AU DOUBLE ET LA SALLE SAINT-COME, FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Mais l’incendie avait eu le temps de s’étendre, d’immenses flammes enveloppaient les bâtiments vers l’archevêché et le Pont au Double, jetant l’épouvante parmi les malades et dans toutes les rues sous Notre-Dame.

Quand on se décida à évacuer les salles menacées, les malades qui pouvaient se traîner sortirent par bandes effarées de l’hôpital embrasé et ils se réfugièrent dans la cathédrale dont toutes les portes avaient été ouvertes. On s’occupait de sauver les malades alités, on les descendait des salles et on les entassait dans des charrettes pour les conduire à l’hôpital Saint-Louis.

Malgré tous leurs efforts, les travailleurs ne se rendirent maîtres du feu que le lendemain, vers midi. Les dégâts étaient considérables, les étages supérieurs et les combles de trois salles étaient brûlés, ou avaient été abattus pour couper la route à la flamme. Les approvisionnements de l’hôpital en denrées et en linges avaient été en grande partie la proie des flammes.