[Pas d'image disponible.]
UNE DES CHEMINÉES DE LA GRANDE SALLE

Tout juillet se passa ainsi dans une attente fiévreuse. Un jour une bataille s’engagea en ville entre les Parisiens et des soudards anglo-navarrais que la Commune avait pris à sa solde; ils furent chassés par les Parisiens, mais prirent leur revanche le lendemain en massacrant, dans une embuscade tendue en plaine, une colonne de bourgeois sortie de Paris pour aller les combattre.

Acculé aux dernières extrémités, le prévôt des marchands, qui sentait les Parisiens lui échapper et se détacher de la cause communale, ne se voyait plus qu’une ressource, se mettre complètement entre les mains de Charles le Mauvais et y mettre Paris avec lui. Mais il fallait se livrer complètement et supprimer tout ce qui pouvait être hostile ou faire obstacle au roi de Navarre.

L’accord dut se faire entre ces hommes dans une situation désespérée et Charles le Mauvais, qui n’attendait que ce moment et comptait, appuyé sur Paris, se faire régent du royaume et peut-être roi.

Ce qui est certain, c’est que, instruits de l’accord conclu, des partisans de la cause royale, enfermés dans Paris, et des bourgeois clairvoyants détachés de la cause de Marcel, risquèrent aussi le tout pour le tout, afin d’empêcher le prévôt de livrer la ville aux Anglo-Navarrais.

Le 31 juillet 1358 le prévôt des marchands, accompagné de gens bien à lui, fit une tournée aux portes de la ville, afin de tout préparer pour l’exécution du complot et d’assurer la remise de ces portes aux gens du roi de Navarre. Les soupçons s’élevaient déjà contre lui, les capitaines des portes Saint-Denis et Saint-Martin refusèrent énergiquement de livrer les clefs des postes qu’ils avaient en garde à Josseran de Mâcon, trésorier du roi de Navarre, et Marcel repoussé dut continuer son tour des remparts.

Pendant ce temps, l’échevin Jean Maillart, quartenier du quartier Saint-Denis, naguère ami et compagnon de Marcel récemment brouillé avec lui, et qui suivait de près les agissements du prévôt, comprenant que le moment d’en finir était venu, monta à cheval avec son frère Simon, avec deux gentilshommes du parti du Dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny, et quelques gens résolus pour essayer d’émouvoir le peuple en faveur de la Cause royale.

Cette troupe marchant la bannière de France déployée, en criant: Montjoie Saint-Denis, au roi et au duc! se grossissait du peuple soulevé par les discours de Maillart annonçant à tous que le prévôt voulait livrer la ville aux Anglais et aux Navarrais.

La nuit était venue pendant la course de Marcel de porte en porte et ses négociations avec les chefs de poste; il était déjà tard lorsque Jean Maillart et sa troupe accourant des Halles ameutées débouchèrent à la porte Saint-Antoine. Le temps pressait, au même moment Etienne Marcel en obtenait les clefs du chef de poste. Jean Maillart aborda résolument Marcel; après un court colloque entre les deux anciens compères et une violente querelle entre les gens de Marcel et les survenants, les épées se mirent de la partie. La lutte ne fut pas longue quoique Marcel «qui était fort armé et avait le bassinet en tête», disent les chroniqueurs, se défendit fortement, mais Maillart ou Jean de Charny, d’un coup de hache sur la tête, l’abattit sur les corps de quelques-uns des siens tués en même temps.

Le peuple accourait de tous les côtés à la porte Saint-Antoine acclamant les auteurs de cette contre-révolution si audacieusement et si rapidement opérée. Le lendemain, Maillart rassembla les Parisiens aux Halles, harangua le populaire retourné complètement par la nouvelle de la trahison tramée par son ancienne idole Etienne Marcel. On courait sus aux anciens chefs de la Commune, Charles Toussac et les autres échevins; ils étaient emprisonnés ou massacrés par ceux qui naguère les suivaient.

Les corps d’Etienne Marcel et de ceux qui avaient péri furent portés à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers et jetés nus sur le préau, là même où peu de mois auparavant ils avaient fait jeter les corps des maréchaux de Champagne et de Normandie massacrés au Palais.

Le surlendemain, le Dauphin entrait dans Paris à la tête de ses troupes et proclamait une amnistie générale, sauf certaines exceptions concernant quelques échevins ou bourgeois des plus compromis, amis de Marcel ou agents du roi de Navarre.

Le souvenir des transes cruelles par lesquelles il était passé dans cette terrible année, de l’envahissement du Palais par les factieux et du meurtre de ses officiers égorgés à ses pieds, n’était pas pour rendre le séjour du Palais de la Cité fort agréable au Dauphin. Aussi, quand il fut devenu le roi Charles V dit le Sage, sacré à Reims en 1364, abandonna-t-il ce palais à son Parlement et à ses gens de justice, pour s’en aller fixer sa résidence à l’hôtel Saint-Paul, à l’est de la ville dans la nouvelle enceinte, vaste agglomération de logis divers qu’il avait achetés ou construits, et luxueusement aménagés.

[Pas d'image disponible.]
ESCALIER DESCENDANT DE LA GRANDE SALLE A LA SALLE SAINT-LOUIS
 

[Pas d'image disponible.]
LES MOULINS ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LA GRÈVE


CHAPITRE V

LE PALAIS AU PARLEMENT

Le roi Charles V quitte le Palais pour l’hôtel Saint-Paul.—La visite de l’empereur d’Allemagne.—Grandes fêtes, festins et divertissements.—Les troubles de la minorité de Charles VI.—Les Maillotins.—Isabeau de Bavière.—Le festin de la Grande salle troublé par l’envahissement du populaire.—L’occupation anglaise.—Réorganisation du Parlement par Charles VII.—Le palais sous Louis XI et Louis XII.—Construction de la Chambre des Comptes.

[Pas d'image disponible.]
DIVERTISSEMENTS EN LA GRANDE SALLE

Le roi Charles V habite l’hôtel Saint-Paul ou le Louvre qu’il a réédifié et où, pour recevoir les livres de la bibliothèque du Palais, il a fait aménager la Tour de la librairie. Désormais le Palais de la Cité n’est plus que le domaine des officiers de sa justice et des administrations; cependant, en vertu de sa vieille illustration et en raison des vastes proportions de sa Grande salle, il reste toujours le lieu des grandes solennités aux occasions importantes.

Les cruels événements de sa jeunesse, les périls courus à Paris et toutes les difficultés du commencement de son règne, avaient mûri le dauphin Charles et fait de lui un roi sage et un politique, d’ailleurs par caractère et par la faiblesse de sa santé, éloigné des folles équipées chevaleresques, s’appliquant avec intelligence à la bonne administration de son royaume, ordonnant prudemment ses finances et ses armements, soignant ses alliances.

Quand il eut en 1378 la visite de l’empereur d’Allemagne Charles IV, venu pour traiter des projets d’alliance, c’est au Palais que le roi reçut son hôte et le logea. On a, dans les Grandes Chroniques de Saint-Denis, le récit très détaillé de toutes les fêtes et cérémonies qui eurent lieu pendant le séjour impérial. Le jour de l’entrée solennelle, après le défilé d’un cortège extraordinairement magnifique dans la cour du May, où l’on n’avait laissé entrer que les plus grands seigneurs, le roi souhaita la bienvenue à l’empereur, devant le grand perron de marbre, au bas duquel une chaise couverte de drap d’or avait été préparée pour l’hôte impérial alors malade d’un accès de goutte.

Après les discours et les embrassades, l’empereur fut porté en sa chaise jusqu’à ses appartements, préparés dans l’ancien logis royal. L’empereur occupait les chambres d’apparat, la chambre verte, la chambre lambrissée de bois d’Irlande, au premier étage des bâtiments; son fils, le roi des Romains, occupait les chambres des reines de France au-dessous, tandis que Charles V se logeait au-dessus, dans les chambres à galetas établies par le roi Jean son père, celles mêmes où, vingt ans auparavant, les maréchaux de Normandie et de Champagne avaient été égorgés.

Le lendemain, qui était la veille de l’Epiphanie, l’empereur malade restant en sa chambre, son fils le roi des Romains alla entendre vêpres à la Sainte-Chapelle, merveilleusement illuminée; puis il y eut festin d’apparat dans la Grande salle drapée d’étendards, «noblement parée et ordonnée avec si grand multitude de varlets tenant grande foison de torches, qu’on voyait aussi clair dans ladite salle qu’au plein jour».

Un grand dais s’étendait au-dessus de la table de marbre où soupaient rois, princes, ducs et évêques; les autres seigneurs occupaient d’autres tables, au nombre de huit cents à mille chevaliers, sans compter multitude d’autres en très grande presse. Après le repas, le roi, les princes, les évêques et les chevaliers, «tant comme il en put entrer», allèrent en la chambre du Parlement «parée toute à fleurs de lys et grandement allumée», entendre les ménestrels en prenant vins et épices.

Charles V, qui portait grande dévotion aux reliques de la Sainte-Chapelle, et, selon Christine de Pisan, était «très inquisitif de toutes vertueuses choses», et montrait de sa propre main, chaque année, le jour du vendredi saint, la vraie croix au peuple, ne pouvait manquer d’amener son hôte aux précieux reliquaires.

Le jour de l’Epiphanie, l’empereur, porté dans sa chaise ou hissé à bras, «à très grand’peine et grevance de son corps», dans les escaliers, alla adorer les reliques de la Sainte-Chapelle; il assista ensuite à une messe solennelle, à la suite de laquelle le roi, après avoir fait porter par trois chevaliers des offrandes d’or, d’argent et de myrrhe, monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques par tous les princes et gens de l’empereur.

Nouveau festin de plus grand apparat encore que celui de la veille dans la Grande salle. A la table de marbre prirent place, sous un ciel de drap d’or aux armes de France, le roi, l’empereur et le roi des Romains, flanqués d’évêques et d’archevêques; un grand dais recouvrait toute la table et par derrière les piliers et fenestrages étaient houssés de drap d’or.

Ce n’étaient partout, au-dessus des tables que dais de veluyau (velours) et draps d’or, draperies et tapisseries aux murailles. «Et est à savoir, disent les Grandes Chroniques de Saint-Denis, que la salle du grand palais était parée de tapis de haute lisse, à images tout autour si bien ordonnées et si à point mises que les rois qui sont de pierre tout autour n’étaient point occupés ni empêchés de voir.»

Il y avait trois dressoirs à vins très richement parés, garnis, le premier de vaisselle d’or, de pots et flacons d’argent émaillés; le second de vaisselle d’argent dorée et le troisième de vaisselle d’argent blanche. «Et mangea bien dans ladite par le rapport qu’en firent les hérauts, huit cents chevaliers sans les autres gens. Et combien que le roi avait ordonné quatre assiettes et quatre paires de mets, toutefois pour la grevance de l’Empereur, qui trop longtemps eut sis à table, en fit le roi oter une assiette et n’en servit-on que de trois qui furent de trois paires de mets.»

Entre la table de marbre et les dressoirs avait été ménagé un espace défendu de bonnes barrières où, comme entremets, on donna la représentation de «L’Histoire et ordonnance comment Godefroy de Bouillon conquit la sainte cité de Jérusalem».

Aux angles de la salle du Palais, deux coins réservés, bien enclos, formaient comme les coulisses où se préparait le spectacle. Des coulisses de gauche sortit une nef de mer toute gréée avec ses voiles et ses mâts, ses châteaux d’avant et d’arrière. Sur cette nef «peinte et habillée très richement et très plaisamment», on voyait Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, avec onze chevaliers revêtus d’anciens harnais de guerre du temps des Croisades, portant écus et bannières aux armes du royaume de Jérusalem. Des gens cachés dans l’intérieur de la nef la faisaient mouvoir «si légèrement qu’il semblait que ce fût nef flottant sur l’eau», et l’amenèrent au milieu de la salle, devant la grande table.

Les coulisses de droite laissèrent paraître la cité de Jérusalem, une ville fermée de murailles à créneaux et de tours garnies de Sarrasins armés, avec bannières et pennons. Cette énorme décoration, mue aussi par des gens cachés à l’intérieur, fut amenée devant la grande table, en face de la nef de Godefroy de Bouillon. «Et lors descendirent ceux de la nef et par belle et bonne ordonnance vinrent donner assaut à ladite cité et longuement l’assaillirent et y eut bon esbattement de ceux qui montaient à assaut à échelles. Finalement montèrent dessus ceux de la nef et conquirent la cité, et jetaient hors ceux qui étaient en habits de Sarrasins en mettant sus les bannières de Godefroy et des autres.»

La nuit était venue quand le festin et les divertissements prirent fin. La foule était si serrée dans la grande salle, sauf autour des tables royales protégées de barrières bien gardées, que l’Empereur, porté dans sa chaise, eut grand’peine à regagner ses appartements, pendant que le roi et les princes allaient tenir réception en la chambre du Parlement.

Le séjour de l’Empereur fut une longue suite de fêtes et de visites aux châteaux royaux, au Louvre, à l’hôtel Saint-Paul, aux châteaux de Vincennes et de Beauté, où le pauvre souverain, toujours malade, se faisait porter en chaise.

Il avait quitté le palais pour aller loger au Louvre. Pour cela, un grand bateau était venu le chercher à la pointe du Palais. C’était «un grand batel fait et ordonné en manière de maison où sont salles et deux chambres, tout à cheminées». L’embarcation était richement ornée et parée, les chambres des lits à courtines et ciels étaient meublées comme une maison, «dont l’empereur et ses gens, quand ils furent dedants et l’eurent vu, s’en donnèrent grande merveille et y prenaient grande plaisance». C’est dans le même bateau, qu’au grand plaisir des Parisiens réunis sur les rives ou penchés à toutes les fenêtres des maisons du grand Pont et du pont Notre-Dame, l’empereur fut conduit ensuite à l’hôtel Saint-Paul.

Deux ans après mourait le roi Charles V, dont la sage administration, l’économie et la prévoyance avaient pu réparer les brèches faites par les désastres et faire oublier les épouvantables calamités du commencement du règne. Son fils Charles VI avait douze ans. Avec les troubles de la régence, les discussions des princes, la folie du roi, la guerre civile et la reprise de la guerre anglaise, une nouvelle ère de misères et de malheurs, plus longue et plus douloureuse, allait s’ouvrir pour le pays destiné à descendre par secousses violentes jusqu’au plus profond de l’abîme.

Dans l’histoire du Palais, nous voyons la cour du May servir de cadre à la scène finale de l’affaire des Maillotins, soulèvement causé, comme toujours, par des levées d’impôts, et qui fit assez craindre aux princes oncles du roi le retour aux idées de la grande révolte de 1358, pour les engager à une répression cruelle.

Quand on eut jeté la terreur dans Paris et décapité, pendu ou noyé à tort et à travers,—parmi lesquelles exécutions celles de notables bourgeois, de conseillers qui s’étaient, pour le bien public, entremis entre les séditieux et le pouvoir,—les princes voulurent jouer la comédie de la magnanimité. Ils firent rassembler, dans la cour du Palais, les bourgeois compromis et les familles de ceux qui étaient encore en prison, attendant leur sort. Un trône et des sièges au haut du perron avaient été préparés pour le roi et les princes ses oncles; le chancelier Pierre d’Orgemont dans un long réquisitoire énuméra «les grands et mauvais et merveilleux cas de crimes et délits commis et perpétrés par tout presque le peuple de Paris, dignes de très grandes punitions». Ce discours et la mise en scène terrible qui l’accompagnait étreignirent de terreur le cœur des assistants; quand cette terreur eut été bien portée au comble, les oncles du roi intervinrent et se jetèrent aux genoux du jeune Charles VI, pendant que, de toutes parts, les malheureux bourgeois criaient: Miséricorde! Le petit roi parut alors se laisser attendrir par les prières des princes et daigna changer les peines criminelles en peines civiles, en amendes énormes montant à la moitié des biens des bourgeois poursuivis.

[Pas d'image disponible.]
LA FLÈCHE MODERNE DE LA SAINTE CHAPELLE

Hélas, ce petit roi de quatorze ans, à qui ses oncles venaient de faire jouer le rôle de monarque courroucé, en le faisant rentrer à Paris par la brèche, par un pan abattu des murailles de la remuante et séditieuse cité, ce petit roi dont la minorité fut gravement troublée par le fait de ses oncles, les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, qui se disputaient le pouvoir, mettant pour cela gens d’armes aux champs, pillant, ravageant et empêchant les vivres d’entrer à Paris,—il allait, frappé de catastrophes personnelles, être la cause de malheurs effroyables pour la France. Sa minorité devait durer toute sa vie, les longues années de sa démence, sauf de courts intervalles pendant lesquels, en retrouvant la raison, il ne pouvait guère qu’assister en spectateur impuissant au déroulement des tragédies lamentables commencées.

En attendant la catastrophe initiale qui ne devait pas tarder, le jeune roi épousa, en 1387, Isabeau de Bavière, destinée à être aussi funeste à la France que les ducs oncles du roi.

La Grande salle du Palais a dans ses fastes les fêtes données à l’occasion de l’entrée solennelle de la reine en 1389. Après les fêtes populaires tout le long de la route et le service à Notre-Dame, la reine fut conduite, pour les fêtes princières, au Palais où le roi l’attendait.

Le lendemain de l’entrée, Isabeau de Bavière fut sacrée par l’archevêque de Rouen, dans la Sainte-Chapelle, et conduite ensuite en la Grande salle pour un merveilleux festin offert aux dames, et dont la pompe devait effacer celle des festins d’apparat de Charles V.

A la grande table de marbre, renforcée d’une grosse planche de chêne épaisse de quatre pouces, s’assirent le roi en surcot vermeil fourré d’hermine, une couronne d’or sur le chef, et la reine couronnée aussi, des prélats et des princesses; aux autres tables prirent place cinq cents damoiselles du plus haut rang, toutes belles et superbement parées, servies par des seigneurs non moins brillants.

Les entremets ne furent pas moins merveilleux et notables que ceux du festin offert par Charles V à l’Empereur. Au milieu de la salle avait été élevé un chastel de charpente haut de quarante pieds, formé de quatre tours en carré avec une tour plus haute au centre. Cette construction figurait la ville de Troie la grande et la tour du milieu particulièrement le palais d’Ilion. Le roi Priam, le preux Hector son fils, et les Troyens se préparaient à défendre ce chastel contre l’armée des Grecs, conduite par les rois qui avaient assis leur camp et planté leurs pennons armoriés autour des murailles; on voyait arriver, mue par des hommes cachés, une nef portant une centaine d’hommes d’armes qui se joignaient à ceux du camp pour monter à l’assaut de Troie la grande.

[Pas d'image disponible.]
COUR SOUS LA CONCIERGERIE AVANT LA RECONSTRUCTION DES BATIMENTS DU QUAI

Et c’eût été pour le roi et les dames «très grand plaisance à voir si cils qui avaient à jouer pussent avoir joué». Mais par malheur les mesures pour le bon ordre avaient été mal prises, et les consignes peu observées, de sorte que cette noble et si étincelante assemblée était devenue très vite cohue confuse, et que la grande salle s’était remplie outre mesure de gens, seigneurs, bourgeois et populaire qui, se pressant, se bousculant et s’étouffant les uns les autres pour mieux voir, empêchèrent bientôt le divertissement de continuer et finirent par mettre en péril les tables elles-mêmes.

Dans la grande presse, des gens se trouvaient mal de chaleur et d’autres criaient presque écrasés, enfin les barrières furent rompues et le flot de la foule gagna les tables du festin. Malgré les efforts des gens du roi, dans ce tumulte inouï, les survenants, par derrière, poussaient toujours ceux des premiers rangs. A la table royale la dame de Coucy s’évanouit, et la reine Isabeau était sur le point de faire comme elle, si bien qu’il fallut briser une verrière au-dessus de sa tête pour faire entrer un peu d’air.

Enfin, sous une secousse violente de la foule, l’une des tables du côté de la Grande chambre du Parlement fut renversée, dames et demoiselles en grands atours n’eurent que le temps de se lever pour n’être pas jetées à terre parmi la vaisselle et les débris des mets. Dans ce désarroi général il était impossible de songer à continuer festins et jeux dramatiques. On y renonça, le roi se leva de table pour se retirer, avec princes et princesses, ce qui ne put se faire qu’à grand’peine dans l’horrible presse.

Bien des dames à demi étouffées durent se faire porter à leurs hôtels en ville, d’autres demeurèrent au Palais. La reine et la plus grande partie des dames, en litières ou sur leurs palefrois, escortées de la foule brillante des seigneurs, s’en allèrent en un cortège de plus de mille chevaux, par les ponts surchargés, par les rues grouillantes de populaire en fête, gagner l’hôtel Saint-Paul, tandis que le roi s’embarquait à la pointe des jardins du Palais et s’y faisait conduire en un bateau pavoisé.

Les fêtes continuèrent à l’hôtel Saint-Paul, dans la grande cour duquel avait été construite pour la circonstance une très haute salle de charpente parée d’étoffes magnifiques. On y festina plus tranquillement plusieurs jours de suite, on y dansa la première nuit jusqu’à l’aube.

Dans des lices préparées devant Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, entourées de loges et de hourds charpentés pour la reine et les dames, qui vinrent là «chacune en très grand arroi» se donnèrent des joutes brillantes qui durèrent trois jours. Elles furent un peu gênées par la poussière le premier jour, il était venu tant de chevaliers de tous les pays, la foule des chevaux était si grande que bien des détails du tournoi étaient perdus dans cette «grande poudrière». Aussi, pour y obvier, fit-on venir aux secondes joutes deux cents porteurs d’eau, qui arrosaient le champ entre chaque course. Le roi qui était très «chevalereux» prit une part brillante au tournoi.

La ville de Paris fit en cette occasion de superbes présents au roi, à la reine, ainsi qu’à la nouvelle épousée du duc de Touraine, frère du roi, plus tard duc d’Orléans, cette douce et malheureuse Valentine de Milan, qui avait fait sa première entrée à Paris en même temps qu’Isabeau. C’étaient coupes, nefs d’or, grands flacons, plats et pots d’or, lampes d’argent, écuelles et tasses d’argent, etc...

Quarante bourgeois des plus notables, vêtus d’un drap tout pareil, les offrirent au roi en sa chambre, sur une litière portée par deux hommes «appareillés comme hommes sauvages». Les présents destinés à la reine lui furent amenés par d’autres bourgeois parés de même, en une litière portée par deux hommes costumés l’un en ours, l’autre en licorne, tandis qu’une troisième litière était conduite chez la duchesse de Touraine par deux Sarrasins au visage noirci.

Mais le temps de la catastrophe approchait. Les événements funestes devaient se suivre rapidement, la tentative d’assassinat de Pierre de Craon sur le connétable de Clisson, l’insolation qui frappa Charles VI déjà malade, près du Mans, pendant la marche de l’expédition entreprise contre le duc de Bretagne pour venger ce meurtre, la démence du roi, sa première guérison, puis le terrible bal des hommes sauvages ou des Ardents, où le roi faillit périr avec cinq compagnons, sous un déguisement d’étoupes de lin dans lequel ils étaient cousus, et qui prit feu aux torches des valets.

Aux obsèques célébrées à Notre-Dame des quatre jeunes seigneurs brûlés vifs en cette fête, le roi fut repris subitement d’un accès de sa frénésie et retomba dans cette démence intermittente qui devait le tenir misérable et impuissant toute sa vie, avec de courtes périodes de lucidité.

Alors commencèrent les longues luttes entre le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne qui devaient amener la mort de l’un et de l’autre, les guerres entre Armagnacs et Bourguignons. Pendant des années la guerre civile tourne autour de Paris, ou sévit dans la ville gagnée au parti de Bourgogne. Le duc Jean sans Peur s’appuie sur la démagogie, sur les bouchers, sur les écorcheurs de Caboche et en bien des journées sinistres les Cabochiens se font massacreurs, égorgent par la ville ou dans les prisons les malheureux signalés comme Armagnacs.

Dans cette anarchie sanglante, les cabochiens de la commune de 1413 tentent parfois de se souvenir d’Etienne Marcel, et font rédiger par les hommes politiques du parti des ordonnances de réformes, que le Dauphin vient promulguer dans un lit de justice tenu en la chambre du Parlement; mais la violence dans la confusion des factions et des intérêts règne toujours en maîtresse et se livre à tous les excès, suivant les péripéties de cette lutte qui s’éternise et se fait de plus en plus farouche.

Paris est menacé ou pris tantôt par l’un, tantôt par l’autre parti, mais de cœur il est surtout bourguignon, exécrant tout ce qui touche au parti contraire et poussant la haine des Armagnacs jusqu’à devenir Anglais. Car les Anglais, trouvant l’occasion bonne, se sont précipités encore une fois sur cette France déchirée, qui semble courir au suicide. Azincourt recommence Poitiers, avec des conséquences pires.

Le désastre d’Azincourt est de 1415, tout ce que l’armée victorieuse, épuisée, avait pu faire d’abord, avait été de se rembarquer avec son butin. Puis, la lutte entre les princes continuant, les Anglais reparaissaient, se jetaient sur la Normandie et s’y établissaient fortement.

Peu de temps après la bataille d’Azincourt, Paris eut la visite de l’empereur d’Allemagne Sigismond qui revenait du concile de Constance et cherchait à arranger les affaires du Saint-Siège, tiraillé entre un pape et trois antipapes. Ce voyage fut l’occasion de l’arrivée de nombreux princes accourant à Paris pour recevoir fastueusement l’empereur.

[Pas d'image disponible.]
LES TOURS DE LA CONCIERGERIE

On le festoya au Palais et on le logea au Louvre où il eut un jour la fantaisie d’offrir un festin à des dames, demoiselles et bourgeoises de Paris. Il en vint «jusqu’à environ six-vingts» qui ne furent pas très satisfaites, paraît-il, de la cuisine impériale et qui firent peu d’honneur au repas «pour la force des épices. Après dîner, celles qui savaient chanter chantaient aucunes chansons. On dansa ensuite et avant de laisser partir les dames, l’empereur offrit à chacune un petit anneau d’or».

Un jour, l’empereur s’en alla au Palais pour entendre plaider la Chambre du Parlement. Les conseillers après l’avoir remercié du très grand honneur, le firent asseoir au siège royal. Aussitôt les avocats, un instant interrompus par cette visite imprévue, reprirent leur plaidoirie.

Il s’agissait dans la cause de décider à qui reviendrait la sénéchaussée de Beaucaire, sur laquelle deux plaideurs prétendaient avoir droit. L’un d’eux ayant démontré que nul ne pouvait tenir cet office s’il n’était auparavant chevalier, son concurrent, simple écuyer, allait être débouté. Alors l’empereur intervint. Il fit approcher l’écuyer, lui demanda en latin s’il voulait recevoir la chevalerie. Sur sa réponse affirmative, l’empereur tira son épée et le fit incontinent chevalier. Les conseillers ne purent faire autrement que d’adjuger l’office à ce nouveau chevalier, tout en maugréant au dedans de la contrainte.

En 1418, par la porte Saint-Germain-des-Prés que leur livra Perrinet Leclerc, les Bourguignons surprirent Paris. Leur entrée fut le signal des plus épouvantables violences; ceux des Armagnacs notables que la populace ne massacra point dès le premier jour furent enfermés à la Conciergerie du Palais, au Louvre, au Châtelet... Toutes les prisons de Paris, jusqu’aux plus petites, se trouvèrent pleines de malheureux entassés.

Le connétable d’Armagnac était au nombre des prisonniers de la Conciergerie avec le chancelier de Marle, plusieurs évêques, des seigneurs, des membres du Parlement.

[Pas d'image disponible.]
ANCIENNE COUR DE LA CONCIERGERIE

A la nouvelle de l’entrée des Bourguignons, le prévôt de Paris, Tanneguy du Châtel, avait pu courir prendre le petit Dauphin, futur Charles VII, et l’avait emporté, enveloppé dans les draps de son lit à la Bastille. Le connétable d’Armagnac avait eu le temps de se jeter hors de chez lui et de se réfugier dans la maison d’un artisan son voisin; mais, dénoncé ou découvert, il fut enlevé de sa cachette et mené au Palais avec d’autres saisis dans leur lit ou trouvés cachés dans leurs caves.

Leur prison ne dura guère, les bouchers de Caboche et les forcenés conduits par le bourreau Capeluche se précipitèrent sur ces prisons pour tout massacrer. Le prévôt bourguignon de Paris essaya bien un instant d’empêcher la tuerie qui se préparait; mais devant le déchaînement de cette populace enragée qui ne voulait rien entendre et menaçait d’égorger ceux qui oseraient parler de pitié, il recula: «Mes amis, faites ce qu’il vous plaira.»

Aussitôt les diverses bandes de massacreurs se jetèrent sur les diverses prisons et en forcèrent les portes, par le feu quelquefois, quand elles étaient trop solides ou quelque peu défendues. Les prisonniers du grand Châtelet se défendirent courageusement pendant deux journées d’assaut avant d’être forcés, égorgés sur les tours, brûlés dans les bâtiments incendiés, ou précipités d’en haut sur les piques des assaillants d’en bas, au milieu des rires féroces.

«Et ne laissèrent en prison de Paris, sinon au Louvre pour ce que le roi y était, quelque prisonnier qu’ils ne tuassent par feu ou par glaive,» dit le bourgeois de Paris dans sa chronique. Les morts entassés dans des tombereaux ou attachés par les pieds à des cordes et traînés sur les pavés, étaient menés jusqu’aux portes de la ville et jetés tout simplement dans les champs.

Les prisons du Palais, où étaient les prisonniers de marque, furent assaillies les premières. Aux cris de: «Tuez ces chiens, ces traîtres Arminaz qui ont vendu le royaume de France aux Anglais!» les massacreurs enfoncent les portes de la Conciergerie, fouillent toute la prison, pénètrent partout et y tuent tout ce qu’ils trouvent, même des malheureux qui n’avaient rien à démêler avec Armagnac ou Bourgogne, même de pauvres prisonniers pour dettes, ce qui se verra aussi plus tard, au même endroit, aux massacres de septembre 92.

Là périrent le connétable d’Armagnac, le chancelier de France de Marle, l’évêque de Constance son fils, et plusieurs capitaines. Ils furent égorgés dans une cour de derrière, entre le logis royal et les jardins, où probablement leurs gardiens les avaient fait reculer à l’approche des meurtriers; leurs corps dépouillés furent jetés dans la cour du May, après que les assassins, par dérision, eussent, en enlevant une bande de peau, dessiné la croix de Bourgogne sur le corps du connétable. Les cadavres restèrent exposés deux jours entiers au pied du grand perron de marbre, furent repris ensuite par des malandrins et traînés par les rues en recevant mille outrages.

Pendant ce temps, les Anglais enlevaient la Normandie place après place, et venaient à bout après un long siège de la ville de Rouen. Ils prenaient Pontoise et touchaient presque Paris.

Puis après quelques mois de troubles, de négociations et de batailles, les événements se précipitent. Le meurtre du duc d’Orléans est vengé par l’assassinat de Jean sans Peur, dans l’entrevue avec le dauphin Charles au pont de Montereau. Les Bourguignons, du coup, se jettent dans l’alliance anglaise pour «faire guerre mortelle à Monseigneur le Dauphin et à ceux de son parti», tandis que se traitent des accords particuliers entre Isabeau de Bavière et le roi d’Angleterre, par lesquels le malheureux Charles donne à Henri V d’Angleterre la main de sa fille Catherine, et le déclare régent et héritier de France; le dauphin Charles, trahi par sa mère, étant débouté de son héritage «considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au dit royaume de France par Charles, soit disant dauphin du Viennois».

Ce traité qui préparait la réunion du royaume de France à la couronne d’Angleterre et organisait le gouvernement par le régent Henri V d’Angleterre, fut approuvé en assemblée solennelle de l’Université, du corps de ville et des notables bourgeois de Paris, et enregistré en Parlement selon les formes accoutumées. La France se trouvait coupée en deux tronçons, dont l’un avec Paris obéissait au roi d’Angleterre, régent pour Charles VI, et l’autre, au delà de la Loire, demeurait au dauphin Charles qui se préparait à bien défendre le reste de son héritage.

[Pas d'image disponible.]
ANCIENS CACHOTS DE LA CONCIERGERIE DÉMOLIS SOUS LA RESTAURATION

Le roi d’Angleterre ayant épousé Catherine de France à Troyes, prit Sens, Montereau et Melun, vint faire le 1er décembre 1420 son entrée solennelle dans Paris où ses troupes occupaient tous les postes importants, Louvre, Bastille, Vincennes et l’hôtel de Nesle, ce dernier hôtel habité par Isabeau de Bavière, toujours en fêtes et galantes occupations, malgré tous les fléaux et désastres, pendant que le malheureux Charles VI végétait entre deux accès à l’hôtel Saint-Paul.

Le roi de France, le roi d’Angleterre et les deux reines, c’est-à-dire Isabeau de Bavière et sa fille, les ducs de Clarence et de Bedford, frères d’Henri V, le nouveau duc de Bourgogne Philippe le Bon, à la tête d’un long cortège de seigneurs français et anglais, trouvèrent, comme à toutes les entrées royales, les rues encourtinées et parées depuis la porte Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame.

Le peuple, qui espérait en avoir fini bientôt avec toutes les calamités et les misères de ces interminables guerres, criait: Noël! sur le passage du nouveau régent. «Jamais, dit le Bourgeois de Paris, princes ne furent reçus à plus grant joye qu’ils furent, car ils encontraient par toutes les rues processions de prestres revestus de chappes et de surpliz, chantant Te Deum laudamus ou Benedictus qui venit

Dans les rues les gens d’Église présentaient aussi aux rois leurs reliquaires à baiser. Le cortège, avant d’arriver à Notre-Dame, trouva la rue de la Calandre occupée par des «eschaffaux» de cent pas de long, touchant aux murs du Palais, sur lesquels fut représenté au vif, un «moult piteux mystère de la passion de Notre-Seigneur selon qu’elle est figurée sur la clôture du chœur de Notre-Dame de Paris, et n’estoit homme qui veist le mystère à qui le cœur n’apiteast.»

Le régent se logea au châtel du Louvre, prenant en mains le gouvernement effectif du royaume, renvoyant la reine Isabeau à ses fêtes et laissant le pauvre Charles VI retourner à l’hôtel Saint-Paul pour traîner, presque abandonné, les restes de sa misérable existence.

Henri V fit appeler solennellement Charles duc de Touraine «soi-disant dauphin» à la table de marbre du Palais, pour y répondre du meurtre du duc Jean sans Peur; puis la cour du Parlement le déclara «ennemi du royaume, indigne de succéder à toutes seigneuries venues ou à venir et mêmement de la succession et attente qu’il avait à la couronne de France».

Henri V tint cour magnifique au Louvre, très entouré de ducs et princes ainsi que de gens d’Église des deux nations. Entre temps il allait à ses armées qui guerroyaient contre celles du Dauphin; il fut pris de maladie au cours d’une expédition vers la Bourgogne attaquée par le Dauphin et s’en revint bientôt mourir au château de Vincennes.

Alors les voûtes de Notre-Dame durent accueillir le corps de ce roi anglais, pour des obsèques solennelles, après lesquelles son convoi fut dirigé par Rouen et Abbeville sur Calais. Le corps mis sur un chariot à quatre chevaux, en haut duquel était couchée l’effigie du roi en cuir bouilli et peint, portant la couronne et le sceptre, fit ce long voyage accompagné d’un grand cortège de princes, de chevaliers, avec des prêtres qui, nuit et jour, chevauchant, cheminant ou s’arrêtant, chantaient sans cesser l’office des morts.

Charles VI suivit de très près Henri V au tombeau, il décéda le 22 octobre 1422, à l’hôtel Saint-Paul. Il était mort abandonné de la reine Isabeau, délaissé de tous; sa dépouille s’en alla reposer à Saint-Denis après le service à l’église Notre-Dame, accompagnée des gens de sa maison, de l’Université, du Parlement, des bourgeois et du populaire de Paris en grande multitude, mais sans aucun prince français, et conduite seulement par le duc de Bedford, régent de France.

A Saint-Denis le roi d’armes accompagné de plusieurs hérauts et poursuivants, ayant crié sur la fosse: «Dieu veuille avoir pitié et merci de l’âme de très haut et très excellent prince Charles, roi de France, sixième de ce nom,» ajouta aussitôt: «Dieu donne bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu roi de France et d’Angleterre, notre souverain seigneur!»

Le peuple de Paris qui souffrait depuis si longtemps des calamités sans nombre amenées par la folie de Charles VI, des malheurs publics engendrés par le malheur du roi, pleurait pourtant au passage de ce funèbre cortège, qui semblait le convoi des funérailles de la monarchie française.—«Très cher prince, disaient les bonnes gens, jamais nous n’en aurons vu si bon! nous n’aurons plus jamais que guerre puisque tu nous as laissés, tu vas au repos, nous demeurons en tribulations et douleur!»

Quelle misère pourtant dans ces dernières années pour ce malheureux peuple! La guerre partout, les ravages et les déprédations des troupes et des routiers de tous les partis par les campagnes, les discordes et les haines dans la ville, avec leurs excès, leurs explosions de rage meurtrière. Et par une suite naturelle, la famine, venant s’ajouter à tous ces maux! Le blé était monté à un prix inabordable aux pauvres gens, le pain, le vin manquaient. «Il y avait si très grant presse à l’huys des boulangers, que nul ne le croirait qui ne l’auroit veu. Les malheureux mangeoient ce que les pourceaux ne daignaient manger, ils mangeaient trognons de choux sans pain et sans cuire, les herbettes des champs sans pain et sans sel.»

[Pas d'image disponible.]
PORCHE SUPÉRIEUR DE LA SAINTE-CHAPELLE

Pour comble on avait eu le très grand hiver de 1420, durant lequel il avait gelé et neigé jusqu’après Pâques, ajoutant le supplice du froid à celui de la faim, et apportant un surcroît de maladies à toutes celles qu’engendre la misère.

Pendant ces années de souffrances horribles, les maladies tuent par centaines, tous les jours, ces pauvres gens tombés au dernier degré de la désespérance. L’épidémie a des repos, des sommeils, puis des réveils soudains aux mauvaises saisons, aux grands froids, aux grandes chaleurs; elle enlève, dit-on, jusqu’à cinquante mille personnes en 1418.

Paris allait rester Anglais une quinzaine d’années. Il est vrai qu’après ces lugubres temps de la fin du lugubre règne de Charles VI, il y eut une accalmie dans les malédictions qui l’accablaient, une amélioration dans l’existence matérielle et que sous la domination anglaise les factions cessèrent de s’entre-déchirer. La guerre se continuait en province, sans grande vigueur, tantôt éloignée, tantôt tournant assez près de Paris, mais Paris en était préservé.

Charles VII, le troisième des fils de Charles VI qui eût porté le titre de Dauphin, deux étant morts avant leur vingtième année, venait de se faire sacrer à Poitiers et, simple roi de Bourges, se maintenait difficilement, dans quelques provinces à lui, soutenant fort mollement une cause en perdition que beaucoup croyaient bien désespérée.

Paris, après son accès de tristesse aux funérailles de Charles VI, parut prendre son parti du changement de dynastie et accepter le roi Anglais. Le régent Bedford reçut, en assemblée solennelle, le serment de fidélité à Henri VI des présidents et conseillers du Parlement, de l’évêque de Paris et de l’Université, des prévôts, des échevins et des notables bourgeois, et ce même serment de fidélité dut ensuite être prêté entre les mains du prévôt de Paris et du prévôt des marchands, par tous les habitants de la ville convoqués à la maison municipale.

Il faut dire, pour expliquer cette acceptation de la domination anglaise, que ce roi Henri VI, un enfant de quelques mois, était le petit-fils de Charles VI, né de Catherine de France, la sœur du Dauphin, mariée en exécution du traité de Troyes, et par conséquent presque un fils de France. On pouvait aussi l’opposer au Dauphin, qui donnait alors peu d’espérance, prince léger, peu aimé et surtout très calomnié.

Puis la vie si longtemps comprimée, redevenue plus facile, reprit son cours; avec la tranquillité relative dans la France coupée en deux, pendant la période de presque inaction du Dauphin, le travail reprend, le commerce renaît. On fait au régent, quand il revient de ses voyages dans les provinces du Nord, des réceptions solennelles comme jadis aux sires des fleurs de lis; ce sont mêmes tapisseries aux rues jusqu’à Notre-Dame, mêmes harangues des échevins, mêmes divertissements sur le parcours des cortèges, mêmes représentations de mystères au Châtelet.

Le duc de Bedford, régent de France, s’établissait à l’hôtel des Tournelles en face de l’hôtel Saint-Paul. Il avait d’abord occupé le Palais de la Cité, puis considérant l’état de choses comme définitif, comptant bien garder Paris, il achetait des terrains autour des Tournelles, faisait bâtir, et agrandissait considérablement l’hôtel destiné à devenir plus tard la demeure de Charles VII.

La reine Isabeau s’était figuré qu’elle allait continuer pendant la minorité du jeune prince cette existence d’intrigues si longtemps menée pour le malheur de tous; mais le régent Bedford, très courtoisement, mais très nettement, mit bien vite l’ancienne amie de côté et la laissa dans son hôtel essayer d’oublier les jours de sa puissance. L’âge était venu, avec l’obésité qui empâte la taille et gâte les attraits de jadis; Isabeau restait galante et continuait, imperturbable au milieu des événements, à inventer des modes nouvelles, des robes merveilleuses et des coiffures extravagantes.

Cependant, tout à coup, ce dauphin Charles qu’on méprisait avait secoué son inertie; il avait réuni des armées qui s’avançaient, conduites par de rudes capitaines, entraînées par la vaillante bergère de Lorraine, la sainte guerrière, archange féminin que l’excès des malheurs de la France avait suscité, et qui relevait l’oriflamme abaissée.

Ce Paris anglais de Bedford et d’Henri VI apprit tout à coup les défaites des Anglais sous Orléans, l’étonnante succession de victoires de Jeanne d’Arc et la marche sur Reims, où Charles VII dans tout l’appareil de sa puissance nouvelle, entouré de son armée victorieuse, se faisait sacrer et oindre de la sainte ampoule dans les formes traditionnelles, au milieu de l’enthousiasme général des peuples réveillés.

De Reims, Jeanne d’Arc et Charles VII marchaient sur Paris, enlevant toutes les places. Les Parisiens surpris par cette marche triomphale, ébranlés peut-être par ces miraculeux coups de fortune, virent à la fin d’août 1429 se déployer dans la plaine, sous Montmartre et Saint-Denis, l’armée de Charles VII. On ne sait trop quel revirement le succès d’un brusque assaut aurait pu produire dans la grande ville, où pourtant l’Université, le Parlement, le corps de ville et les vieux partisans de Bourgogne restaient fidèles au roi anglais.

L’échec de l’attaque des Français à la porte Saint-Honoré, la blessure de Jeanne d’Arc firent renoncer Charles VII et les capitaines à l’entreprise jugée pour le moment trop grosse et trop difficile, et l’armée se retira.

Peu après, la fortune étant revenue aux Anglais, avec la prise et le martyre de Jeanne d’Arc, le duc de Bedford amena le jeune roi anglais à Paris pour répondre au sacre de Charles VII par le couronnement solennel du roi Henri VI, qui était alors un enfant de neuf ans.

L’entrée se fit le 2 décembre 1431 dans les formes accoutumées, par la porte Saint-Denis décorée selon l’usage et couverte presque entièrement par un immense écu aux armes de la ville. Le prévôt des marchands et les échevins vêtus de rouge reçurent le jeune roi, et portèrent le dais au-dessus de lui quand, les discours entendus, il se mit en marche le long de la rue Saint-Denis splendidement parée.

En tête du cortège le populaire admirait neuf chevaliers et neuf dames figurant les neuf preux et les neuf preuses; après eux venaient des hérauts d’armes et des trompettes; quatre évêques entourant le petit roi et enfin quantité de seigneurs. A la fontaine de la Trinité: «syrènes s’esbattant sous un lys qui jetait du vin et du lait par ses fleurs et ses boutons, combat d’hommes sauvages, ensuite échafauds sur lesquels les confrères de la Trinité représentèrent le mystère de la nativité du Christ, avec la fuite en Égypte et le massacre par le cruel roy Hérode de sept vingt quatre milliers d’enfants mâles». Autre spectacle au Châtelet, spectacle allégorique où l’on voyait un enfant de la taille du jeune roi, avec deux couronnes sur la tête, entouré d’un côté par princes et seigneurs de France et de l’autre par seigneurs d’Angleterre.

Tout le long de la route les porteurs du dais changeaient, les échevins le laissaient aux drapiers, il passait ensuite aux épiciers, aux changeurs, aux orfèvres, aux merciers, aux pelletiers, aux bouchers, etc...

Quinze jours après, le petit roi vint processionnellement du Palais à Notre-Dame où il fut sacré par son oncle le cardinal de Winchester. Après le sacre il y eut festin en la Grande salle. Jamais festin ne fut plus mal ordonné, même celui donné par Charles VI en la même salle pour l’entrée d’Isabeau, où la cohue finit en bousculade.