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RESTES DE L’ANCIEN PALAIS (ÉTAT ACTUEL)

Toutes ces persécutions et ces supplices n’empêchaient point la Réforme de faire de grands progrès. Peu à peu les réformés constituèrent un parti puissant et nombreux, serré autour de quelques princes, comme les catholiques se serraient autour des princes de la maison de Lorraine, et bientôt d’échauffourée en échauffourée, les guerres civiles commencèrent.

Paris depuis longtemps voyait sans cesse les querelles éclater entre protestants et catholiques, des bagarres et des désordres se produire, et le sang couler dans des petits égorgements qui pouvaient faire présager les terribles excès prochains. Les politiques qui s’efforçaient de tenir la balance entre les deux partis, les modérés qu’indignaient tant de supplices, de bûchers et de bannissements, devaient fatalement se trouver débordés par le parti de la violence.

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LES CORPS DU PRÉSIDENT BRISSON ET DES CONSEILLERS TARDIF ET LARCHER PORTÉS EN GRÈVE
Imp. Draeger & Lesieur Paris
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MONTGOMMERY EMPRISONNÉ AU DONJON DU PALAIS

La nuit de la Saint-Barthélemy, quand on en vint au massacre général depuis longtemps rêvé, prédit, prêché, le signal devait partir du Palais. C’était la cloche de la tour de l’Horloge qui devait lancer sur la ville endormie tous les massacreurs réunis par les soins de Guise, de la reine Catherine et des échevins de la ville. Mais dans l’impatience que donnaient aux meneurs les irrésolutions de Charles IX, Catherine de Médicis fit hâter le moment et envoya au plus près, à Saint-Germain l’Auxerrois, mettre en branle le tocsin. Celui du Palais lui répondit aussitôt, pendant que le massacre commençait dans le Louvre même. Les égorgeurs recrutés se mirent à la besogne, bientôt rejoints par la populace fanatisée, et par les misérables qu’à toutes les commotions on trouve toujours disposés pour les sanglantes boucheries, comme pour les pillages qui s’ensuivent.

Le troisième jour de ce massacre qui dura toute une semaine, quand la terreur dominait la ville parcourue par les tueurs cherchant leur proie, le roi accompagné de la reine-mère, de ses frères et de toute la cour, se rendit au Palais et vint déclarer au Parlement réuni qu’une grande conspiration de l’amiral Coligny et d’autres scélérats huguenots avait été découverte, dont le but était de le tuer, avec la reine sa mère, ses frères et même le roi de Navarre, pour donner la couronne au prince de Condé, et qu’en ce péril imminent il n’avait pas trouvé d’autre remède que de «prévenir l’attaque des huguenots et d’en finir avec ceux qui troublaient l’État depuis si longtemps, et qu’ainsi la chose s’était faite par son ordre».

On fit semblant de trouver le prétexte plausible; le premier président «loua en public la sagesse du roi qui avait pu cacher un si grand dessein; mais en particulier, il remontra fortement au roi que si cette conspiration était véritable il fallait commencer par en faire convaincre les auteurs, pour ensuite les punir dans les formes, et non pas mettre les armes entre les mains des furieux ni faire un si grand carnage dans lequel se trouvaient enveloppés indifféremment les innocents et les coupables».

Le roi commanda alors qu’on fît cesser le massacre, mais il ne fut pas possible d’arrêter si vite les égorgeurs qu’on avait lancés, et la tuerie, les violences et le pillage continuèrent encore quelques jours.

Le mois suivant Coligny que l’on s’acharnait à transformer en conspirateur fut, quoique mort depuis plusieurs semaines, condamné à être traîné sur la claie et accroché aux fourches de Montfaucon.

En 1574 Catherine de Médicis put enfin assouvir la haine qu’elle avait vouée au meurtrier involontaire de son mari Henri II, au fatal tournoi des Tournelles. Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, depuis le commencement des guerres civiles, était devenu un redoutable chef de bandes huguenotes, courant les campagnes de Normandie, enlevant villes et châteaux, battu parfois, se réfugiant en Angleterre, reparaissant toujours, rendant tuerie pour tuerie, saccage pour saccage, du mont Saint-Michel à Cherbourg. Finalement cerné avec les débris de ses bandes dans la petite forteresse de Domfront, il fut après maints assauts acculé au donjon et forcé par le manque de vivres et de munitions de se rendre aux troupes royales. Livré, malgré la capitulation, à la haine de Catherine de Médicis, on l’amena à Paris pour l’enfermer à la Conciergerie, dans le gros donjon qui garda ensuite son nom et s’appela la tour Montgommery.

Catherine ne le fit pas languir. Un arrêt du Parlement condamna Montgommery atteint et convaincu du crime de lèse-majesté à avoir la tête tranchée, confisquant ses biens, le dégradant de sa noblesse, déclarant vilains intestables et non capables d’offices les neuf garçons et les deux filles du condamné.

Après avoir souffert la question extraordinaire, Montgommery fut, le 26 Juin, tiré de la Conciergerie, mis en un tombereau, les mains attachées derrière le dos et conduit à la Grève. Il n’avait pas voulu se confesser à l’archevêque de Narbonne qui s’était présenté à lui en son cachot; il ne voulut pas davantage entendre le prêtre, qui le suivit, malgré lui, jusque sur l’échafaud. Avant de poser la tête sur le billot, Montgommery, d’après d’Aubigné, dit aux assistants: «Je requiers deux choses de vous: l’une de faire savoir à mes enfants qui ont été déclarés roturiers, que s’ils n’ont la vertu des nobles pour s’en relever, je consens à l’arrêt; l’autre point plus important, dont je vous conjure sur la révérence qu’on doit aux mourants, c’est que, quand on vous demandera pourquoi on a tranché la tête à Montgommery, vous n’alléguiez ni ses guerres ni ses armes, ni tant d’enseignes arborées, mentionnées en mon arrêt, qui seraient louanges frivoles aux hommes de vanité; mais faites-moi compagnon en cause et en mort de tant de simples personnes selon le monde, vieux et jeunes, et pauvres femmelettes qui, en cette même place, ont enduré les feux et les couteaux.»

Il récita ensuite le symbole des apôtres, fit sa prière, dit adieu à l’un de ses amis, Fervacques, qu’il aperçut dans la foule, et se remit au bourreau sans vouloir qu’on lui bandât les yeux.

Sa tête resta suspendue, pour quelques jours, à un poteau de la place, «par le commandement de la reine, qui assista à l’exécution, dit l’Estoile, et fut à la fin vengée comme dès longtemps elle le désirait, de la mort du roy Henry son mary, encore que le pauvre comte n’en pût mais».

De secousse en secousse, de guerre civile en guerre civile, après de courtes pacifications, les grandes journées de la Ligue arrivent, l’entrée du duc de Guise à Paris, la journée des Barricades, la fuite du roi, puis le coup de vengeance d’Henri III à Blois.

Dès que se répand à Paris la nouvelle du meurtre d’Henri de Guise et de son frère le cardinal, c’en est fini du peu qui restait encore de respect apparent pour l’autorité royale. Paris est en pleine révolution. On emprisonne les royaux et les politiques. Le Parlement est saisi d’une requête de la mère des Guises contre les assassins.

Le 1er janvier 1589, le curé Lincestre, dans l’église Saint-Barthélemy, en face du Palais, monta en chaire et réclama de ses paroissiens le serment d’employer jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour venger la mort des princes lorrains. Le président de Harlay, suspect aux Seize et à la populace, était assis au banc d’œuvre, le curé Lincestre l’interpella particulièrement: «Levez la main, monsieur le président, levez-la bien haut; encore plus haut, s’il vous plaît, afin que le peuple vous voie!»

A la journée des Barricades, le président avait tenu tête au duc de Guise, qui essayait de le gagner ou de l’intimider, et lui avait dit: «C’est grand pitié quand le valet chasse le maître; au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est au roi et mon corps entre les mains des méchants.» Mais là, au milieu de ce peuple forcené, il dut céder et jurer comme les autres.

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LE PETIT PONT ET LA VOUTE DU PETIT CHATELET

Il y avait encore au Parlement, outre le président de Harlay, un certain nombre de membres douteux, politiques modérés; le parti violent allait procéder à l’épuration. Le 16 janvier au matin, comme le Parlement, toutes chambres assemblées, délibérait, la grande chambre fut envahie par Jean le Clerc, dit Bussy le Clerc, ex-procureur de la cour du Parlement, enragé ligueur, devenu capitaine de son quartier et gouverneur de la Bastille pour les Seize.

Bussy le Clerc marchait à la tête d’une trentaine d’hommes cuirassés, le pistolet en main. Il interpella le premier président de Harlay, les présidents de Thou et Pothier et leur ordonna de se lever: «Suivez-moi à l’Hôtel de Ville, on y a quelque chose à vous dire!» Comme le président de Harlay lui demandait «de par qui il faisoit cet exploit», Bussy lui répondit de se hâter d’obéir sans le contraindre à user de la force, dont il pourrait se mal trouver.

Les trois présidents, avec cinquante ou soixante conseillers suspects, furent ainsi enlevés. A la sortie du Palais, ils prirent par le pont au Change, enfermés entre deux haies de hallebardes par les hommes de Bussy le Clerc. Il était six heures du matin. Bussy mena ses prisonniers, en robes rouges et faisant bonne contenance, à travers des rues aux boutiques fermées, ayant l’aspect des mauvais jours, remplies de peuple en armes, qui invectivait les parlementaires et «les lardait de mille brocards et villenies».

Les prisonniers voulurent s’arrêter à l’Hôtel de Ville, mais Bussy les força à passer outre et les conduisit à la Bastille. Après les avoir écroués, il repartit encore chercher dans leurs maisons les membres du Parlement qu’il n’avait pas trouvés au Palais.

Ce Bussy le Clerc, qui était devenu une puissance, s’entendait à tirer de l’argent de ses prisonniers à la Bastille dont il était gouverneur, et il avait ce goût des perquisitions fructueuses, qu’ont eu bien des personnages de sa sorte dans toutes les révolutions. Il aimait, nous dit l’Estoile en son journal, à fourrager les meilleures maisons de la ville, principalement celles où il savait qu’il y avait des écus, «tous de bonne prise, parce qu’ils étaient royaux».

Le Parlement comptait alors environ cent quatre-vingts membres. Sur ce nombre il y en eut cent vingt-six qui prêtèrent serment à la Ligue et jurèrent de poursuivre la vengeance de la mort des Guises. Le même serment fut exigé des greffiers, avocats, procureurs et notaires au nombre de trois cent vingt-six.

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LE PETIT PONT ET LE PETIT CHATELET AU XVe SIÈCLE

Ainsi épuré, le Parlement continua l’exercice de la justice. Le président Barnabé Brisson fut contraint de remplir les fonctions de premier président. Pour se couvrir en cas de triomphe des royaux, il fit dresser par deux notaires une protestation secrète contre tout ce qu’il pourrait faire ou dire contre les intérêts du roi. Et le 30 janvier, de concert avec l’Université, aussi violemment ligueuse que lui, le Parlement prononçait la déchéance d’Henri III et relevait le peuple du royaume du serment de fidélité et obéissance.

Les passions étaient si montées alors, que nombre de ligueurs frénétiques se tiraient du sang pour en signer le serment de poursuivre implacablement la vengeance de la mort des Guises; un conseiller du Parlement nommé Baston demeura estropié de la main qu’il avait saignée pour cela.

Toute l’année 1589 se passa dans les troubles, on poursuivait, on emprisonnait, on pendait les gens soupçonnés d’être du parti royal. Les Seize trouvèrent bientôt le Parlement trop tiède, trop modéré.

Le président Brisson, qui essayait de tenir la balance entre les deux partis et de se prémunir pour le cas où la cause royale reprendrait le dessus, devint bientôt suspect. Une affaire où il refusa de condamner le procureur Brigard, accusé de correspondre avec les troupes royales courant alors les environs de Paris, décida sa perte.

C’était pendant une absence du duc de Mayenne; les tendances démagogiques des Seize se dessinaient. Poussés par les assemblées réunies chez les curés, ou même dans les églises, qui furent les clubs de cette Révolution, comme les processions faites à tout propos, et même la nuit, furent les manifestations, les meneurs venaient de créer une sorte de comité de salut public chargé des mesures violentes, en tête duquel se trouvait un Sainct-Yon, de la famille de ces bouchers fameux dans les troubles des siècles précédents.

Le 15 novembre, ce conseil vota la mort du président Brisson et de deux conseillers modérés: Tardif et Larcher. Immédiatement, Bussy le Clerc et Hamilton, curé de Saint-Côme, se partagèrent la besogne. Bussy le Clerc arrêta Brisson sur le pont Saint-Michel comme il s’en allait au Parlement; le curé de Saint-Cosme, à la tête d’une troupe armée, s’en alla saisir dans son lit le conseiller Tardif, alors malade et qui venait d’être saigné.

Brisson fut conduit au Petit Châtelet, que gardaient des affidés du parti violent, et aussitôt arrivèrent quelques-uns des Seize, tous armés et cuirassés. Ces gens aux façons expéditives forcèrent le président à se mettre à genoux et lui lurent, sans autre forme de procès, la sentence qui le condamnait à mort.

Le légiste se réveilla dans le président épouvanté; il voulut batailler, protestant contre cette condamnation sans formes, demandant à discuter les accusations et à être confronté avec ses accusateurs, mais on ne lui répondit que par un grand éclat de rire. Alors, renonçant à discuter, il implora longuement ses assassins, suppliant que l’on différât l’exécution, consentant à ce qu’on le mît entre quatre murs, au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’au moins il eût terminé un ouvrage de jurisprudence qu’il avait commencé. Les Seize rirent davantage, et pour toute réponse, firent entrer le bourreau mis en réquisition.

Comme celui-ci ne voulait rien faire sans ordonnance de justice, on le menaça de le pendre lui-même. Pour s’échapper, le bourreau prétexta alors qu’il n’avait pas de corde; on en envoya acheter. Le pauvre Brisson se lamentait pendant ces discussions; quand enfin l’exécuteur lui eut attaché les mains, sa dernière pensée fut pour son livre; il pria que l’on fît dire à un avocat, son secrétaire, d’avoir soin de ne pas brouiller son œuvre, puis la corde lui fut passée au cou, et son cadavre se balança à une poutre du plafond.

A ce moment arrivait le conseiller Larcher, vieillard septuagénaire que l’on avait arrêté au Palais même. Quand il aperçut le corps de Brisson accroché à la poutre, il vint de lui-même, sans lamentations inutiles avec ces scélérats, se placer au-dessous, et fut aussitôt pendu à côté. Le curé de Saint-Cosme amenait, ou plutôt traînait le conseiller Tardif malade; sans plus de formalités, un troisième cadavre alla bientôt rejoindre les deux autres à la même poutre.

Le lendemain, les trois victimes dépendues furent portées en place de Grève. Ce fut une scène macabre. A quatre heures du matin, deux cents hommes des bataillons organisés par les Seize s’en vinrent au Châtelet. Ils avaient avec eux trois crocheteurs avec leurs crochets; on attacha debout, sur ces crochets, les cadavres des suppliciés, en chemise, chacun avec un écriteau au col, et le funèbre cortège se mit en marche.

En avant venaient plusieurs centaines d’hommes armés d’arquebuses et de hallebardes, le nez enfoncé dans leurs manteaux et portant des lanternes. A quinze pas derrière ceux-ci marchaient les crocheteurs avec leur fardeau sinistre, ces trois corps blancs et raides qui se balançaient au-dessus de la foule. Venaient ensuite l’exécuteur et ses valets, et à quinze pas encore en arrière, une seconde troupe des milices parisiennes, avec des lanternes qui faisaient briller dans le noir des rues l’acier des hallebardes et des arquebuses. Des postes gardaient tous les carrefours du Petit Châtelet à la Grève; le peuple, réveillé par le bruit, se mettait aux fenêtres ou descendait troublé, mais ne disait mot, effrayé ou désapprouvant. Et, devant l’hôtel de ville, l’exécuteur rependit les trois cadavres aux potences plantées à demeure sur la Grève, où ils restèrent suspendus deux jours.

Bien d’autres exécutions devaient suivre, le conseil des Seize avait dressé ses listes de suspects, où les noms étaient marqués d’un C, d’un D ou d’un P, ce qui signifiait: chassé, dagué, pendu. Heureusement, les chefs de la garnison étrangère, des troupes du roi d’Espagne alliées de la très sainte Ligue, s’opposèrent au massacre et Mayenne prévenu revint à Paris.

Il se hâta de prendre ses mesures pour empêcher cette révolution d’aller plus loin qu’il ne l’entendait. Rapidement, il cassa le conseil des Seize et enleva le gouvernement de la Bastille à ce misérable Bussy le Clerc, qui put se mettre à l’abri ou qu’on laissa échapper de Paris. Ensuite Mayenne envoya saisir chez eux quatre des plus enragés parmi les Seize, de ceux qui avaient trempé dans l’assassinat du président Brisson. Amenés au Louvre, ces hommes furent traités comme ils avaient traité Brisson et immédiatement pendus par le bourreau même qu’ils avaient forcé d’exécuter les trois conseillers; en outre un certain nombre de leurs complices, recherchés aussi, étaient dépêchés sans plus de cérémonie et quand tout fut fini, quand le bourreau eut cessé d’opérer, on le pendit lui-même à son tour.

Si la Ligue avait son Parlement, dont ces exécutions assuraient la docilité, le parti royaliste avait aussi le sien qui rendait arrêts et décrets opposés à ceux du Parlement de la Ligue. Chacun de ces Parlements faisait brûler par la main du bourreau les arrêts de l’autre. Ainsi fut-il fait à Paris au bas du perron de la cour du May pour certains actes des Parlementaires de Tours.

Pendant le siège, quand les Parisiens affamés n’avaient pour se nourrir que les chaudières de mauvaise bouillie que l’ambassadeur d’Espagne mettait au coin des rues, que des herbes recueillies où il en pouvait pousser, ou bien le pain de madame de Montpensier fait de poussière d’os et de son, alors que les sermons, dit l’Estoile, étaient la seule chose qui fût à bon marché dans Paris, il y eut quelques émeutes de misère devant le palais. On y venait réclamer la paix et du pain.

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LA SOUPE DE L’AMBASSADEUR D’ESPAGNE

L’une de ces émeutes occasionna un tumulte plus grave. Comme les milices du quartier cherchaient à dissoudre le rassemblement, le quartenier Le Gois qui les commandait, reçut une blessure mortelle. Aussitôt, comme on craignait que la sédition ne cachât une entreprise des royalistes, des forces arrivèrent, on ferma les portes du Palais et l’on saisit tous ceux que l’on trouva en armes, sur lesquels quelques-uns pour l’exemple furent pendus le lendemain.

Les États généraux, convoqués en 1593 par la Ligue ne se tinrent pas au Palais, mais dans une salle du Louvre. Le Parlement avait émis la prétention d’y paraître et d’opiner avec les trois ordres, mais sa prétention fut repoussée. Les Etats siégèrent pendant six mois, cherchant un roi au milieu de mille intrigues, de pourparlers et de négociations de toutes sortes. Ils étaient, pour en finir, sur le point de donner la couronne à l’un des princes lorrains, sous l’obligation pour celui-ci d’épouser une infante d’Espagne, ce qui donna lieu à un arrêt de protestation du Parlement, déclarant de nul effet et sans valeur toute élection de princesse ou prince étrangers.

Henri IV agissait et négociait aussi de son côté. Ayant retiré par son abjuration tout prétexte à l’opposition des catholiques, son triomphe définitif ne fut plus qu’une affaire de temps et l’an 1594 vit enfin le terme de cette longue et sanglante période des guerres religieuses.

Henri IV, maître de Paris, assis enfin sur ce trône qu’il avait mis quatre années à conquérir, ayant au jour de son triomphe proclamé une amnistie générale et voyant venir à lui, gagnés, résignés ou achetés, les grands seigneurs de la Ligue, reçut la soumission de cette Université qui avait tant travaillé contre lui, et celle du Parlement qui maintenant révoquait, cassait, annulait tous les édits, tous les arrêts rendus pendant les mauvais jours pour la très sainte Ligue.

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ARCATURES DE LA SAINTE-CHAPELLE
A DROITE PLACE DU ROI, A GAUCHE PORTE DONNANT DANS L’ORATOIRE DE LOUIS XI

Le roi réorganisait ce corps désorganisé et amputé, il fit rentrer au vieux Palais de Paris les membres du Parlement royaliste de Tours, que les présidents et un grand nombre de conseillers de Paris allèrent recevoir à la porte Saint-Jacques.

Après tant d’années, Paris respirait enfin, tandis que le roi travaillait à l’achèvement de son œuvre, la pacification du reste du royaume et l’expulsion des Espagnols.

Peu de mois après l’entrée de Henri IV, le 27 décembre 1594, eut lieu l’attentat de Jean Chatel qui put approcher le roi au Louvre même, parmi la foule des gens de la cour, et le frappa d’un coup de couteau.

Jean Chatel était fils d’un marchand drapier de la Cité, dont la maison était située à l’angle des rues de la Vieille-Draperie et de la Barillerie, juste devant la porte du Palais, donnant sur la cour du May.

L’émotion fut considérable; les jésuites, chez qui l’assassin avait étudié, furent impliqués dans l’affaire ainsi que quelques vieux ligueurs endurcis. Par arrêt du Parlement, empressé de montrer son zèle, les jésuites furent expulsés; on pendit l’un d’eux parce que, parmi ses papiers saisis, dans un ouvrage écrit par lui aux jours les plus furieux de la Ligue, il se trouva quelques maximes autorisant le régicide, et Chatel périt écartelé en Grève.

L’arrêt ordonnait en outre que la maison du père de Chatel serait rasée; sur son emplacement on érigea, en 1597, un monument expiatoire composé d’un soubassement carré supportant une pyramide flanquée de statues allégoriques aux quatre coins. Sur chaque face de redondantes inscriptions latines et françaises reproduisaient l’arrêt du Parlement et expliquaient longuement la raison de ce monument érigé par «le sénat et le peuple parisien, très dévoués à Sa Majesté, à l’extermination de la faction pestiférée d’Espagne, à l’heureuse conservation des jours du roi, à la punition du parricide...».

«Passant, étranger ou habitant de Paris, écoute-moi, sur le lieu où tu me vois élevée en forme de pyramide, fut la maison de Chatel, maison dont le Parlement, vengeur du crime, ordonna la démolition, etc..... Passant, retire-toi, je ne puis, pour l’honneur de notre ville, t’en apprendre davantage...»

«La pyramide dont le nom signifie pur feu décorait jadis les villes des nations antiques. Elle sert ici non de décoration, mais d’autel expiatoire du crime. Tout se purifie par l’eau ou par le feu, mais le Parlement a voulu élever cet insigne monument de sa piété en mémoire de la conservation de la vie du roi,... etc...»

Le monument ne demeura là que peu d’années; en 1605, dans un but d’apaisement, le roi le fit démolir et sa place resta vide.

Le Parlement eut à instruire en 1602 le procès en trahison du maréchal duc de Biron, vieux serviteur de Henri IV, compagnon de ses chevauchées aux temps difficiles, mais brouillon déterminé, orgueilleux et bouillant, qui se retournait par ambition personnelle contre le roi et avait lié partie avec le duc de Savoie et l’Espagne.

Arrêté à Fontainebleau, après avoir été presque supplié par le roi de tout avouer à l’ancien ami qui lui eût fait grâce comme il l’avait fait une fois déjà, le maréchal s’obstina par orgueil à ne rien dire. Envoyé à la Bastille, il comparut devant le Parlement toutes chambres assemblées, et fut convaincu de conspiration; les membres présents, au nombre de cent vingt-sept, prononcèrent à l’unanimité la peine de la décapitation, que le maréchal subit dans la cour de la Bastille le 31 juillet 1602.

En 1604, Henri IV, pressé par les besoins d’argent, établit l’hérédité des offices du Parlement et de la Chambre des Comptes, moyennant une taxe qu’on appela la Paulette, du nom du financier Paulet qui avait suggéré l’idée à Sully. Cette taxe payée annuellement donnait aux magistrats le droit de transmettre leurs charges à leurs héritiers pour en disposer à leur volonté.

Ce que Chatel avait manqué réussit avec un autre criminel, et le couteau de Ravaillac arrêta brusquement le règne réparateur de Henri IV, mettant à néant les grands projets du Béarnais. Ravaillac fut jugé par le Parlement.

Enfermé dans la grosse tour de Montgommery, il subit toutes les gehennes que put inventer l’imagination des juges, des bourreaux, et même des particuliers qui dans l’horreur de son crime venaient proposer pour lui des tourments inconnus. Les criminels, détenus en même temps que lui à la Conciergerie, eux-mêmes, le voulaient déchirer quand il quitta sa prison pour s’en aller en Grève mourir dans les horreurs d’un supplice épouvantable. On voulait absolument lui trouver des complices, il jura jusqu’à la fin qu’il n’en n’avait point. Dans l’opinion des contemporains cependant, il en avait, il devait en avoir, c’était le cri public; d’étranges rumeurs couraient, et l’on disait que le Parlement avait tout fait pour ne point trouver ces complices, refusant de regarder assez haut pour cela.

A ce moment le Parlement ne siégeait pas au Palais en raison des préparatifs que l’on y faisait pour la réception de Marie de Médicis, qui venait d’être sacrée à Saint-Denis. Paris pavoisé, enguirlandé, avait arboré ses atours des journées joyeuses, quand l’événement terrible vint jeter sur tous ces préparatifs un voile de deuil. Sur tout le parcours habituel des entrées solennelles, de la rue Saint-Denis à Notre-Dame et au Palais, des arcs triomphaux, des décorations, des tribunes, des théâtres avaient été préparés.

Le Parlement avait été demander l’hospitalité aux Augustins, une partie de ses membres jugeait une affaire civile lorsque arriva la nouvelle de l’assassinat. Le président de Harlay quoique malade se fit, aussitôt informé, porter aux Augustins et presque en même temps arriva le duc d’Epernon, qui s’était trouvé dans le carrosse du roi si peu d’instants auparavant. Le duc pénétra dans la salle, laissant des soldats aux portes pour intimider le Parlement, et il imposa avec des menaces peu déguisées la nomination de Marie de Médicis comme Régente, pour le petit roi Louis XIII qui n’avait pas neuf ans. Ainsi moins de deux heures après que le roi eut été frappé rue de la Ferronnerie, tout était réglé, le Parlement rendait un arrêt proclamant Marie de Médicis «Régente de France, pour avoir l’administration des affaires pendant le bas âge du roi son fils, avec toute puissance et autorité».

Le lendemain, 15 mai, fut tenu dans la grande salle des Augustins un lit de justice destiné à solenniser l’établissement de la Régence. A dix heures du matin le petit roi monté sur une haquenée blanche, la reine dans son carrosse arrivèrent, suivis des princes, ducs et grands officiers de la couronne. Une délégation du Parlement les reçut dans la rue, gênée par la multitude du peuple, que la cour eut grand’peine à traverser.

Après les harangues et la déclaration officielle de la régence, le jeune roi s’en fut à Notre-Dame entouré de ses gentilshommes au milieu des flots de populaire, bien des gens criant: Vive le roi, les larmes aux yeux.

Le duc d’Epernon, figure du XVIe siècle, cet ancien mignon de Henri III devenu un puissant et orgueilleux seigneur menant train de prince, redouté et détesté, habile intrigant ayant avec un insolent bonheur trempé depuis la Ligue dans toutes les trames politiques, sans y laisser de son sang comme les autres, en tirant au contraire à chaque occasion quelque avantage personnel, quelque bonne seigneurie, quelque gouvernement à ajouter à tous ceux qu’il tenait déjà, eut au moment des états généraux de 1614 maille à partir avec le Parlement.

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LA PYRAMIDE DE JEAN CHATEL

Voici quelle fut l’occasion de la querelle: deux soldats du régiment des gardes s’étaient battus en duel sur le territoire de l’abbaye de Saint-Germain. L’un d’eux resta sur le carreau, l’autre arrêté aussitôt fut incarcéré dans la geôle abbatiale, tandis que le bailli de Saint-Germain commençait l’instruction de l’affaire. A cette nouvelle le duc d’Epernon, colonel général de l’infanterie française, courroucé de cette prétention des moines de maintenir leur droit de justice sur leur territoire pour une querelle de soldats, envoya sur l’heure réclamer le prisonnier et le cadavre du garde tué. Le bailli de Saint-Germain refusa de les rendre. Sans balancer, d’Epernon fit marcher deux compagnies du régiment des gardes, qui brisèrent les portes de la prison de l’abbaye et enlevèrent le soldat prisonnier.

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LE GRAND PERRON AU XVIIe SIÈCLE. A DROITE LE MAY.

Le Parlement saisi d’une plainte du bailli cita aussitôt à sa barre d’Epernon en personne pour répondre de cet attentat au droit de justice de l’abbaye.

D’Epernon ne déclina pas la citation. Au jour dit, le 19 novembre, il arriva au Palais furieux et arrogant, à la tête de cinq ou six cents de ses gentilshommes bottés et armés, la mine aussi menaçante que le duc lui-même. Ce fut un envahissement du Palais, on crut un instant que d’Epernon allait tout y massacrer.

Le Parlement devant l’attitude des survenants leva la séance en protestant contre cette nouvelle violence. Comme les juges un peu effarés quittaient en hâte le Palais, les compagnons du duc de plus en plus arrogants ajoutèrent l’insulte à la violence; ils obligèrent les magistrats à défiler au milieu de leurs groupes serrés, et s’amusèrent, avec des sarcasmes et des menaces, à les presser et bousculer, déchirant les robes avec leurs éperons et faisant choir quelques-uns de ces vieux parlementaires les uns par-dessus les autres.

Cette insulte faite à la justice en son prétoire eut un retentissement énorme et le Parlement refusa de reprendre ses séances avant d’avoir obtenu une réparation éclatante.

La régente se trouvait fort embarrassée entre le Parlement dont elle avait besoin et le duc qu’elle était obligée de ménager, aussi chercha-t-elle un moyen d’arranger l’affaire. Une lettre royale ordonna au Parlement de surseoir à l’information contre le duc d’Epernon, et à d’Epernon de présenter ses excuses au Parlement pour le malentendu regrettable.

Huit jours après son algarade, le duc d’Epernon retourna donc au Palais aussi bien accompagné que la première fois. Il prononça son amende honorable avec une ironie de Gascon presque insolente encore. «Messieurs, dit-il pour tout discours, je vous prie d’excuser un pauvre capitaine d’infanterie qui s’est plus appliqué à bien faire qu’à bien dire!» Et sur ce le Parlement dut se déclarer satisfait.

D’ailleurs les affaires se gâtaient et l’édifice royal rebâti par Henri IV allait se lézardant chaque jour sous les coups de sape des grands seigneurs qui se disputaient la régente et la régence, mettaient le trésor à sac, et rallumaient les vieilles guerres civiles éteintes avec tant de peine vingt ans auparavant.

La France, pendant cette régence tiraillée entre les prétentions des grands seigneurs et les intrigues des divers favoris de la régente ou du jeune roi, prenait tout doucement le chemin de retourner à l’anarchie d’où le Béarnais l’avait tirée avec si grande peine. Le duc d’Epernon, le prince de Condé, le maréchal d’Ancre, Luynes s’arrachaient successivement le pouvoir.

A la suite du coup de théâtre de l’assassinat de Concini, la Chambre criminelle du Parlement eut à juger sa veuve Léonora Galigaï, la favorite de Marie de Médicis, cruellement poursuivie par les ennemis de son mari, traitée en criminelle, condamnée comme sorcière, sur des imputations ridicules, à être décapitée puis brûlée en place de Grève.

Une terrible catastrophe allait frapper le Palais. Dans la nuit du 5 au 6 mars 1618 éclata l’incendie qui détruisit la fameuse Grande salle du Palais et faillit entraîner la perte du vieux Palais tout entier.

Le feu prit vers trois heures du matin à la Grande salle, voûtée comme on sait en carène de navire, de magnifiques lambris de chêne peints, dorés et vernis; de l’autre côté de la rivière une sentinelle du Louvre aperçut la flamme et donna l’alarme. En peu d’instants toute cette charpente bien sèche flamba comme un bûcher, les flammes sortirent par toutes les ouvertures; poutres et solives embrasées tombèrent sur les boutiques des marchands et les bancs des procureurs.

Dans tout le Palais, depuis longtemps, ces marchands s’étaient introduits, garnissant les galeries, les passages, les cours de leurs échoppes et boutiques, amenant avec eux la foule empressée. Les clients en quête de tous les colifichets de la mode ou des livres nouveaux, les flâneurs venus aux nouvelles, se mêlaient partout dans ce Palais bruyant et grouillant de vie, aux gens de justice et aux plaideurs.

La catastrophe provint-elle d’une imprudence d’un de ces marchands, ayant laissé du feu dans sa boutique, l’incendie fut-il allumé criminellement, on ne sait. On parla d’une boule de feu, d’un bolide aperçu au-dessus de Paris et tombé sur la Grande salle, mais on se raconta aussi tout bas que l’incendie du Palais était l’œuvre de gens intéressés à faire disparaître les pièces du procès de Ravaillac, les preuves cachées de la complicité de hauts et puissants seigneurs—on accusait d’Epernon et la reine elle-même—preuves qui dormaient depuis huit ans dans le greffe, mais qui pourraient sortir un jour et apporter une terrible lumière sur les trames et complots ayant abouti à l’assassinat du grand Henry.

Cependant les marchands étaient accourus et tentaient de sauver leurs marchandises sous la pluie de feu qui tombait des voûtes. Le prévôt Defunctis organisait les secours avec ses archers, deux mille travailleurs puisaient à la rivière et apportaient l’eau dans des seaux, des chaudrons et tous les récipients possibles. Faibles moyens! L’embrasement devenait général, favorisé par le vent qui soufflait les flammes dans les galeries, les faisait s’engouffrer dans les couloirs avec un grondement de volcan et gagner par l’intérieur ou par les toits la partie du Palais donnant sur la rivière.

Bientôt les greffes furent atteints, tous les registres, tous les sacs de procédure brûlèrent sauf quelques-uns sauvés à grand’peine. Le comble de la Grande chambre flamba, le vent du sud porta des ardoises jusqu’à l’église Saint-Eustache. Quand le comble s’effondra il y eut comme une éruption de brandons et de flammèches qui s’en allèrent mettre le feu au clocheton de la Tour de l’Horloge, mais on put heureusement préserver cette tour en démolissant sa couverture.

Dans une sorte de canal bordé de fumier très épais, l’eau puisée à la Seine était envoyée jusque dans la cour du Palais, transformée bientôt en un lac, ce qui permit d’inonder plus facilement les locaux menacés par les flammes. L’immense brasier de la Grande salle élevait à une telle hauteur les tourbillons flamboyants que les villageois des environs apportant leurs denrées aux Halles, surpris par cette aube inattendue, pensaient que le soleil «s’était levé plus tôt que de coutume».

La Grande chambre elle-même put être sauvée ainsi que la galerie aux Merciers, mais pour la Grande salle le désastre était complet, irréparable, les piliers brisés, calcinés, s’écaillaient et s’écroulaient, les statues des rois qui décoraient ce majestueux double vaisseau gisaient dans les décombres, en débris informes rongés par le feu. Enfin la grande table de marbre si fameuse dans les annales du Palais, siège de la juridiction des maréchaux de France, de l’amirauté, de la maîtrise des eaux et forêts, la table des grands festins royaux était détruite, brisée, émiettée parmi les tas de pierres calcinées. Les flammes étaient arrivées jusqu’à la Conciergerie, une tourelle brûlait, une fumée noire sortait du greffe envahissant tout; les prisonniers effrayés, craignant d’être brûlés vifs dans leurs cachots, poussaient des clameurs violentes et tentaient de briser leurs portes; on voulut devant le péril imminent les transférer au Châtelet, quelques-uns profitèrent de l’occasion et, dans le tumulte de ce transfèrement, réussirent à se perdre dans la foule.

Le lendemain fut publié à son de trompe et lu au prône des paroisses, un arrêt du Parlement concernant les liasses de papiers, les sacs de procédure, les registres ou autres pièces sauvés du feu, transportés çà et là ou restés entre les mains des sauveteurs; l’arrêt ordonnait expressément de tout remettre au greffier de la cour et défendait aux épiciers, merciers ou apothicaires d’acheter aucun papier sous peine de punition et amende.

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INCENDIE DE LA GRANDE SALLE (6 MARS 1618)

Un quatrain du poète Théophile courut la ville au lendemain de ce malheureux incendie de l’illustre et à jamais regrettable Grande salle:

Certes ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice,
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit le Palais tout en feu.

Les épices c’étaient les cadeaux de confitures, vins fins ou épiceries, offerts aux juges par les plaideurs selon la vieille coutume. Après Charles VII les épices furent converties en bel et bon argent mais le nom resta; ces épices étaient parfois bien considérables dans les causes importantes, et nonobstant la vieille et générale réputation d’intégrité des magistrats du Parlement, on les accusait de peser parfois sur la conscience de certains d’entre eux. Elles pesaient dans tous les cas sur le cœur des plaideurs et donnaient lieu à mille quolibets contre les gens du Palais.

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PLANTATION DU MAY DANS LA COUR DU PALAIS (XVIe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris

Dès que les ruines de la Grande salle eurent été déblayées, l’architecte Jacques de Brosse fut chargé de sa reconstruction. C’était l’architecte du portail de Saint-Gervais, ce placage d’ordres antiques superposés, alors tant admiré et qui influença désastreusement l’architecture des deux derniers siècles. A la même époque de Brosse construisait aussi le Palais du Luxembourg pour Marie de Médicis.

La nouvelle Grande salle fut reconstruite sur les substructions et dans les dispositions de l’ancienne, en deux nefs partagées par une rangée de fort piliers carrés à pilastres, réunis par un entablement. A la place des voûtes de bois Jacques de Brosse établit deux berceaux de pierre en plein cintre comme toutes les arcades.

Aux deux pignons plus de beaux fenestrages découpés, mais de grands demi-cercles tout nus. Hélas! le temps n’est plus des belles architectures gothiques si splendidement ouvragées, des lignes grasses et pleines, puissantes et légères, des aspects grandioses et gracieux à la fois, enrichis de mille détails d’une si exubérante fantaisie, architectures chaudes et vivantes, que vont remplacer, dès que les premiers artistes de la Renaissance encore imbus des traditions du vieil art français auront disparu, les imitations froides de l’antique, les glaciales bâtisses classiques. On fait encore du grandiose ici, à la Grande salle du Palais de Justice, mais du grandiose sévère et bien lourd.

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LE VERGER ROYAL EN AVANT DU PALAIS, AU FOND LA MAISON DES ÉTUVES
 

[Pas d'image disponible.] L’ILE DE LA CITÉ AU XVIIe SIÈCLE


CHAPITRE VII

LA BASOCHE DU PALAIS

Droits et privilèges du royaume de la Basoche.—Montres générales de la Basoche au pré aux Clercs.—Expédition des basochiens en Guyenne sous Henri II.—La plantation du mai.—Les jeux dramatiques sur la Table de Marbre.—La basoche du Châtelet.—Le plaidoyer de la Cause grasse.—Le haut et souverain empire de Galilée.—Les échoppes autour du Palais et dans le Palais.—Boutiques et marchands.—Les libraires de la Grande salle.—Le perron de la Sainte-Chapelle.—La galerie marchande.—Procureurs et clercs.—La vieille magistrature.

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LE PILIER DES CONSULTATIONS

Ce noble palais du moyen âge va se modifier profondément à partir de l’incendie de la Grande salle, et continuer, dans le cours des siècles suivants, à dépouiller l’un après l’autre les traits essentiels de sa vieille physionomie gothique,—nombre de ses plus belles parties vont tomber peu à peu, en même temps que disparaîtront les antiques coutumes de ses habitants. Il convient, avant d’en arriver au Palais moderne, de parler un peu de ces us et coutumes du vieux Palais des rois devenu le palais de Dame Thémis.

Lorsque s’établit régulièrement, sous Philippe le Bel, le Parlement de Paris, cohabitant pour quelque temps au Palais avec les rois, les clercs de ce Parlement, les nombreux scribes employés dans les greffes des diverses chambres, se constituèrent en communauté, officiellement reconnue en l’an 1302, suivant la tradition, par Philippe le Bel. La corporation, pourvue de nombreux privilèges, prit la qualification de Royaume de la Basoche et son chef le titre de Roi.

Ces rois de la Basoche avaient constitué l’administration de leur royaume à l’imitation de l’administration des rois de France, leurs voisins dans le Palais. Ils avaient, comme leurs voisins, chancelier et vice-chancelier, maître des requêtes, grand aumônier, procureur général, sans compter les greffiers et les huissiers. Leur tribunal, connaissant souverainement de tous les différents litiges entre les clercs et de toutes les actions contre eux intentées, tenait, deux fois par semaine, ses assises dans la Grande Chambre. La Basoche de Paris était suzeraine des basoches de province, et dans les grandes villes, les prévôts ou princes de la Basoche devaient foi et hommage au roi de la Basoche du Palais de Paris, absolument comme les possesseurs des grands fiefs au roi de France.

Et même, suivant la tradition, le roi de la Basoche battait monnaie comme un monarque sérieux, une monnaie particulière qui n’avait cours que parmi les clercs ou chez les marchands leurs fournisseurs, c’est-à-dire qui ne devait être qu’une médaille représentative à échanger en vraies espèces sonnantes.

Le royaume possédait naturellement des armoiries, trois écritoires d’or sur champ d’azur, écusson parlant, ayant pour supports deux figures de femmes nues, et fièrement surmonté d’un heaume. Pour alimenter ses finances, la Basoche tirait quelques bribes des amendes prononcées par les chambres du Parlement et percevait des contributions de bienvenue sur les béjaunes, les nouveaux clercs entrant au Palais.

Toujours comme un véritable monarque, le roi de la Basoche, à certains jours, convoquait ses sujets en armes pour une revue ou montre générale. C’était à la fois une revue, une cavalcade un peu carnavalesque, et une fête à divertissements variés. Elle avait lieu généralement à la fin de juin de chaque année, mais les préparatifs occupaient les clercs longtemps auparavant. Primitivement les Basochiens, organisés par compagnies de cent hommes qui nommaient leurs capitaines, lieutenants et porte-enseignes, se contentaient d’aller aux montres dans leurs costumes ordinaires plus ou moins militarisés. Plus tard, quand la montre prit surtout le caractère d’une cavalcade joyeuse, les basochiens adoptèrent des costumes différents par chaque compagnie, tous aux couleurs de la corporation, bleu et jaune, plus la couleur du capitaine de la compagnie. Grosse affaire alors pour les officiers, de choisir le titre de la compagnie et l’accoutrement que leurs hommes devaient revêtir sous peine d’une forte amende.

Le jour venu, tous les basochiens s’assemblaient en un lieu désigné, proche du Palais, et se rangeaient sous la bannière de leurs compagnies, les uns à cheval, les autres à pied. Au bruit des tambours et buccines, des fifres et hautbois, les cohortes basochiennes s’ébranlaient et marchaient sur le Palais où elles faisaient leur entrée par la cour du Mai, défilant devant le roi de la Basoche et ses suppôts.

Après quelques aubades de politesse au président de la Grand’Chambre, au procureur général du Parlement, les basochiens à travers les flots de peuple accourus pour la fête se dirigeaient vers le pré aux Clercs, le roi marchant en tête en grand costume, suivi des hauts dignitaires de sa cour et de l’étendard aux trois écritoires sur champ d’azur. «Oh! dit Mercier qui vit les derniers jours de la Basoche, expirant en 89 avec le Parlement et bien d’autres choses, oh! quel fleuve dévorant, semblable aux noires eaux du Styx, sort de ces armes parlantes pour tout brûler et consumer sur son passage!» Oui, quel fleuve d’encre est sorti de ces écritoires, depuis des siècles, fleuve jamais tari et qui coulera toujours. Quand l’institution se fut bien développée on pouvait, à ces revues de la Basoche, compter de six à huit mille hommes sur lesquels sept ou huit cents à cheval.

Et il faut dire pour expliquer ce chiffre qu’aux montres générales prenaient part les clercs de la Basoche du Châtelet. Cette petite confrérie constituée sur le modèle de la grande, ayant ses solennités et ses montres particulières, était comme la vassale du royaume de la Basoche du Palais, mais n’entretenait pas toujours de bons rapports avec celle-ci. Jalousie de métiers, jalousie de privilèges, donnant lieu parfois à des procès ou à des collisions violentes. Malgré cette rivalité et cette hostilité, la Basoche du Châtelet figurait aux montres générales et peut-être aussi les milices de l’empire de Galilée dont nous aurons à parler également.

Au XVIe siècle ces montres générales, grand sujet d’esbaudissement parmi les Parisiens, étaient devenues un spectacle si curieux, que par deux fois en 1528 et en 1540, François Ier s’en offrit le divertissement. A la montre de 1528, l’un des capitaines de la Basoche avait composé sa compagnie de femmes et de jeunes clercs habillés en femmes; cette compagnie carnavalesque marchant avec les autres obtint un succès considérable, mais l’official de Paris se scandalisa de cette fantaisie et poursuivit le capitaine. Le roi de la Basoche intervint alors au nom de ses privilèges et prérogatives, et non seulement déchargea le capitaine de ces poursuites, mais encore il fit comparaître devant son tribunal particulier un clerc qui avait contrevenu à l’ordre de son capitaine et refusé de prendre le costume féminin pour marcher avec sa compagnie, et le clerc fut condamné à faire amende honorable sans préjudice de la peine pécuniaire.

Au pré aux Clercs, le jour de la montre, on avait représentation d’un mystère, d’une farce ou d’une sottie, pièce satirique se rapportant souvent à quelque aventure du Palais, puis les Basochiens achevaient joyeusement la fête par des danses.

Il arriva une fois que cette armée pour rire se transforma en armée sérieuse, et s’en alla guerroyer pour de bon, autrement que sur le papier timbré des plaideurs, et fort loin du Palais.