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1720. LES MOUSQUETAIRES A LA GRANDE CHAMBRE

Le Parlement dans cette affaire essaya plus d’une fois de faire entendre la voix de la raison, mais les «sages avis et remontrances» sollicités par le duc d’Orléans, le jour de l’institution de la Régence, furent très mal reçus. La lutte s’engagea. Aux édits de la Régence, le Parlement répondait par des arrêts, en décrétant même de prise de corps le sieur Law; mais dans la nuit du 28 au 29 août 1718, le régent fit enlever de leurs logis un président et deux conseillers parmi les plus récalcitrants, et le banquier écossais triomphant put continuer ses opérations.

Deux ans après ce fut autre chose, en pleine décadence du Système, le Palais refusant d’enregistrer des édits favorables aux combinaisons de la Compagnie des Indes aux abois, le régent, par un coup d’autorité, exila le Parlement entier à Pontoise. Le 10 juillet 1720, chaque membre du Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant de partir pour cette ville. Pour couper court à toute tentative de résistance des magistrats et les empêcher de siéger, le Palais fut occupé militairement. Les mousquetaires s’installèrent dans la Grande Chambre et pour occuper leurs loisirs s’amusèrent à contrefaire une séance de la Cour: «installés sur les fleurs de lys», ils firent le procès d’un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à mort.

Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade pour réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en consentant à enregistrer la bulle Unigenitus, autre sujet de troubles et de querelles alors, entre les jésuites et les ultramontains d’un côté, les jansénistes et les gallicans de l’autre.

Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l’affaire des convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles ecclésiastiques. Le Parlement qui menait la lutte contre les prétentions ultramontaines, brava et subit de nombreux désagréments, comme de nouveaux exils à Pontoise, des embastillements de conseillers envoyés quelques-uns au mont Saint-Michel, au château de Caen, au château de Ham, et même aux îles Sainte-Marguerite.

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LA CHAPELLE SAINT-MICHEL DU PALAIS, XVIIIe SIÈCLE

A un moment, en 1754, dans l’affaire des billets de confession et des refus de sacrements, la lutte devint telle qu’après un lit de justice tenu par le roi à peu près tout le Parlement démissionna, sauf une quinzaine de membres.

L’attentat de Damiens fut une conséquence de ces querelles religieuses qui deux siècles auparavant auraient mis la France en feu. L’effervescence qui pendant toute cette période de lutte entre la magistrature et le clergé régnait au Palais dans la Grande salle pleine de disputes, jeta le trouble dans le cerveau du malheureux exalté; après le coup de canif donné à Louis XV, non pour le tuer, mais seulement pour lui montrer ce qu’il avait à craindre de l’indignation publique, Damiens transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la tour dite de Montgommery, le gros donjon du Palais où jadis l’avait précédé Ravaillac.

La Grande Chambre, incomplète d’une grande partie de ses membres, réunie aux ducs et pairs et à une commission nommée par la cour, instruisit le procès qui se termina par le plus horrible des supplices pour le malheureux fou. Dans le public il y avait deux partis: les uns accusaient le Parlement d’avoir provoqué le crime par son attitude dans la querelle religieuse, les autres rejetaient l’accusation sur les Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques membres du Parlement dans l’affaire, et les interrogatoires de Damiens à la question s’efforcèrent, mais en vain, d’arriver à compromettre quelques parlementaires.

Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d’autres affaires et d’intrigues de cour, reprenaient plus vives après les périodes d’accalmie. Elles devaient durer jusqu’à la fin définitive du Parlement, jusqu’au grand naufrage de la monarchie. Elles faisaient naître peu à peu un besoin de réformes, un désir de refonte gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux, réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont l’organisme social se sentait atteint.

En 1737, l’incendie avait fait perdre à l’ensemble de l’édifice formé par le Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du 27 octobre, à deux heures du matin, la cour de la Sainte-Chapelle fut tout à coup éclairée par les flammes jaillissant des fenêtres de la Chambre des comptes. Le magnifique bâtiment construit par Louis XII aux premières années du XVIe siècle brûlait. Les secours furent très lents à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieutenant de police pût rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvellement formée et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et les capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.

Lorsque pompiers, moines et soldats purent commencer l’attaque de l’incendie, le feu avait déjà fait d’énormes progrès. Les superbes bâtiments à grands combles d’ardoises brûlaient du haut en bas, les hautes lucarnes de pierre sculptée s’écroulaient dans le brasier, la flamme activée par un vent violent gagnait les bâtiments annexes et menaçait de dévorer tout le Palais.

Pour comble de malheur, le Parlement était en vacances, tout était fermé, les présidents se trouvaient dispersés à la campagne. Ils ne purent donc se trouver là pour diriger le sauvetage des archives, des innombrables et très importants registres et dossiers des comptes. Il était impossible de songer à sauver le bâtiment principal embrasé jusqu’aux combles, c’était la part du feu. Tous les efforts furent dirigés sur les bâtiments de droite et de gauche pour empêcher les flammes de gagner à gauche l’hôtel du premier président et à droite les édifices touchant à la galerie Mercière.

«Messieurs de la Chambre des comptes, dit le journal de Barbier, se plaignent de M. Hérault (le lieutenant de police) qui le premier jour employait les deux tiers des pompes à empêcher la communication du feu chez M. le premier président où il n’était question que de murs et de bâtiments, au lieu de songer entièrement aux bâtiments de la chambre à cause des papiers et pour donner le temps de les faire sortir, au lieu que ç’a été une confusion épouvantable. Indépendamment de tous les titres qui ont été brûlés entièrement ou à moitié, la grande chaleur du feu a fait retirer si fortement les registres de parchemin qu’il ne sera plus possible d’en faire usage.»

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LE TRÉSOR DES CHARTES, XVIIIe SIÈCLE

La confusion était donc extrême devant l’effrayant brasier, parmi ceux qui luttaient pour l’éteindre et ceux qui essayaient d’enlever aux flammes les registres non atteints encore. A six heures du matin la plus grande partie des titres et des papiers étaient brûlés avec le bâtiment; il pleuvait des liasses de papiers en feu ou à moitié brûlés dans la Seine, aux alentours, et jusque rue Montmartre et dans le jardin du Palais-Royal. Les murailles de l’édifice s’écroulaient sur les sauveteurs, il y eut nombre d’ouvriers, de soldats et de moines blessés et quelques-uns périrent écrasés sous les décombres.

Il fallut trois jours pour étouffer les dernières flammes. Les registres et papiers tirés du feu avaient été portés place Royale sous des tentes que les échevins avaient fait installer. Deux maîtres des comptes, deux auditeurs et deux procureurs, relevés toutes les heures, fouillant dans le formidable tas de papiers, de liasses et registres mouillés, salis ou à moitié brûlés, travaillaient à en tirer ce qui pouvait être conservé et classé. Les papiers ainsi sauvés plus ou moins endommagés furent transportés aux Jacobins de la rue Saint-Jacques et aux Grands-Augustins, où s’installa la Chambre des comptes en attendant la reconstruction de son édifice.

Cette reconstruction fut achevée en peu d’années et la Chambre des comptes revint habiter sous la Sainte-Chapelle où elle resta jusqu’en 1842. A cette époque elle émigra dans le grand édifice du quai d’Orsay incendié par la Commune de 1871, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui et par leurs ouvertures béantes laissent déborder les ronces et les verdures d’une petite forêt sauvage en plein Paris, poussée sur les décombres calcinés. Des archives, ce qui fut encore une fois sauvé alors alla s’entasser dans les caves du Palais-Royal où tout se trouve encore.

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DÉMOLITION DE LA TOUR MONTGOMMERY, 1780

Quant aux bâtiments de la Chambre des comptes reconstruits en 1740, ils furent affectés à la préfecture de police, avec l’hôtel du premier président, édifice du XVIe siècle qu’habitèrent Achille de Harlay, Mathieu Molé, Lamoignon. Dans la cour de cet hôtel se voyaient des médaillons peints représentant des magistrats et des personnages illustres des siècles précédents. Tous les bâtiments de l’ancienne préfecture ont disparu, démolis pour la grande reconstruction entreprise, ou incendiés par la Commune. Des bâtiments ajoutés à l’ancien Palais vers la fin du XVIe siècle il ne subsiste qu’un corps de logis à grandes fenêtres, à hauts combles, surmontés d’une forêt de cheminées, derrière la galerie marchande, sur le côté gauche du portail de la Sainte-Chapelle.

En 1776, dans la nuit du 10 au 11 mai, l’incendie encore une fois ravagea le Palais, le feu prit dans la galerie des prisonniers, dans la partie centrale du parloir, entre la Conciergerie et la galerie marchande; quand on s’en aperçut tout brûlait déjà aux alentours de cette galerie des prisonniers, sous la tour Montgommery et la Conciergerie. Les secours cette fois arrivèrent avec promptitude; les soldats, les pompiers, les moines des ordres mendiants qui continuaient encore à cette époque leur service de pompiers, parvinrent à force de travail à concentrer le feu dans la partie si rapidement embrasée et à sauver le reste du Palais que, encore une fois, on avait cru perdu.

Cette double cour, dont la Sainte-Chapelle formait le milieu, perdit alors ce qui lui restait des belles façades de l’ancien Palais. L’incendie de 1730 avait fait tomber l’édifice de la Cour des comptes, les élégants pavillons du fond de la cour de gauche ou de la Sainte-Chapelle; l’incendie de 1776 et les démolitions qui suivirent firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou du May; c’était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la galerie marchande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le fameux perron qui avait vu se dérouler tant de dramatiques événements depuis le temps d’Enguerrand de Marigny. Tout cela fut remplacé par le lourd bâtiment à dôme central porté par quatre colonnes doriques; pour compléter l’œuvre on abattit la sacristie de la Sainte-Chapelle, le charmant petit édifice du trésor des Chartes, et l’on masqua la Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la grande salle. De ce côté tout était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaidi. La tour de Montgommery survivait encore, mais pas pour longtemps.

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LES DEGRÉS DE LA ST. CHAPELLE, XVIIe SIÈCLE

Dans les dernières années de son règne, Louis XV avait, pour en finir avec l’opposition du Parlement, supprimé complètement ce Parlement. Dans la nuit du 19 janvier 1771, 169 magistrats avaient été réveillés chacun par deux mousquetaires leur apportant des injonctions royales auxquelles il fallait répondre par un oui ou un non signés. Les mousquetaires ne recueillirent à peu près que des non. Immédiatement le roi fit signifier la confiscation des charges et envoya les magistrats en exil, pendant que le chancelier Maupeou organisait un parlement nouveau et plus docile.

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1737. INCENDIE DE LA CHAMBRE DES COMPTES

On sait comment l’opinion publique accueillit ce Parlement Maupeou, raillé, chansonné et vilipendé.

Un des premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des ministres de Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L’ancien Parlement était rétabli, mais comme on craignait l’esprit d’opposition de la vieille magistrature, ses attributions furent quelque peu limitées.

Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la chute du Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence sur ses vieux jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à la justice de Sainte-Geneviève deux mannequins costumés et emperruqués portant chacun au cou, afin que nul n’en ignorât, un écriteau à son nom: Maupeou chancelier, et l’abbé Terray, contrôleur des finances, abhorré de tous pour ses mesures financières, les augmentations de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des désordres, des bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le Pont-Neuf et autour du Palais.

Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations du peuple qui se faisait la main ainsi avec quelques «émeutes de satisfaction», vint réinstaller les magistrats de l’ancien Parlement. Il entendit la messe à la Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit de justice en la Grande Chambre avec les ducs et pairs. Le soir le Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le père du peuple, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des membres du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance accompagné de danses et de chants.

Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps, après les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des difficultés croissantes compliquées de maladresses et de lamentables intrigues allaient peu à peu conduire à la crise si difficile, que l’on crut dénouer par la convocation des Notables d’abord, puis par celle des Etats généraux.

Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement amena quelques arrestations de parlementaires. Il y eut notamment l’arrestation en pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert et d’Eprémesnil, une scène semblable à l’expulsion de Manuel sous la Restauration. C’était en mai 1788, le Parlement siégeait en séance de nuit; le marquis d’Agoult, major des gardes françaises, envahit le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant les deux conseillers.

«La cour va en délibérer, dit le président.—Il n’y a pas à délibérer, les ordres du roi veulent être exécutés sans délai!» Et le marquis d’Agoult somma les magistrats de lui désigner les deux conseillers: «Nous sommes tous d’Eprémesnil et Montsabert,» lui répondit-on.

Au petit jour cependant, après force discussions, pendant que d’Agoult fort embarrassé attendait, d’Eprémesnil lui demanda si, en cas de résistance, il avait ordre d’employer la force. Sur la réponse affirmative du major, d’Eprémesnil et Montsabert se nommèrent, déclarant qu’ils cédaient à la violence pour ne pas exposer le sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit sur-le-champ en voiture et ils furent expédiés l’un à Pierre-Encise près de Lyon, l’autre aux îles Sainte-Marguerite.

Le mécontentement, la désaffection augmentaient avec les difficultés aggravées par les souffrances du terrible hiver. Le mot fatidique: convocation des Etats généraux fut enfin prononcé, on ne voyait plus d’autre remède à la crise menaçante, aux embarras financiers, aux troubles commencés.

L’an 89 allait s’ouvrir.

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LE COUVENT DES GRANDS AUGUSTINS ENTRE LE PONT-NEUF ET LE PONT SAINT-MICHEL
 

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LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE


CHAPITRE IX

LA RÉVOLUTION

Le dernier jour du Parlement.—Le Palais sous la Terreur.—Massacres de septembre.—La Conciergerie encombrée.—La rue de Paris.—Le tribunal révolutionnaire dans la salle de la Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans la salle de l’Egalité, ancienne Tournelle.—Fouquier-Tinville et ses jurés.—Les grands procès.—Charlotte Corday, Danton, Marie-Antoinette, les Girondins.—Le cachot de la reine.—La prison des Girondins.—Fin de Robespierre.—Transformations après la Révolution.—Les conspirateurs sous l’Empire.—Les prisonniers de la Restauration.—Le palais incendié.

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LA REINE ALLANT A L’ÉCHAFAUD

Voici l’heure des grandes convulsions, du naufrage corps et biens de l’ancienne société. Avec l’ère nouvelle qui commence par l’immense drame de la Révolution destiné à promener l’incendie dans l’édifice du passé, par toute la France d’abord, à prendre ensuite pour terrain l’Europe entière, des jours terribles vont venir pour le vieux Palais d’où les premières étincelles étaient parties, des jours plus terribles que tous ceux qu’il a traversés dans les commotions sanglantes d’autrefois.

Comme toutes les institutions du passé attaquées l’une après l’autre, l’organisation judiciaire, antique décor majestueux mais vermoulu, va tomber aussi; le vieux Parlement aux attributions confuses et indéterminées, corps judiciaire prétendant aussi être législatif et régenter à la fois peuple et monarque, va s’écrouler et mourir définitivement, tué précisément par l’enfant qu’il avait mis au monde. Il avait résisté à bien des assauts jadis, lutté contre les rois, triomphé d’eux par la force ou la souplesse, pliant sous les rois forts pour se redresser plus haut ensuite avec les autres; il s’écroule d’un seul coup, brisé par un simple décret de l’Assemblée nationale. Il avait tué la monarchie en déchaînant la Révolution, la Révolution l’écrasait sous les premiers débris de l’édifice royal.

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1790. FERMETURE DU PARLEMENT

Le 13 novembre 1790, le maire de Paris, à la tête de quelques bataillons de gardes nationaux, se présenta au Palais, rangea ses hommes dans la cour du May et le long de la rue de la Barillerie, et monta mettre les scellés sur les papiers et archives parlementaires. Tout était fini. La vieille organisation si compliquée, la Grande Chambre, les trois Chambres des enquêtes, la Chambre des requêtes et nombre de juridictions accessoires, tout sombrait en même temps d’un seul coup, presque sans bruit ni protestations, pendant que l’Assemblée nationale procédait à l’élaboration d’une nouvelle organisation judiciaire.

La Révolution suit son cours. Tout se passe en dehors du Palais, à Versailles, aux Tuileries, à l’Hôtel de Ville. Le vieux Palais qui ne joue plus aucun rôle actif ne va cependant pas s’endormir. Dans le grand bouleversement, les prisons anciennes ou nouvelles, vieilles chartres ou cachots provisoires, se remplissent de tout ce qui faisait ou semblait faire obstacle à la marche du char révolutionnaire. La Conciergerie se trouve bientôt bondée de détenus comme jamais en aucun temps elle ne l’a été.

En 92, la guillotine n’avait pas encore pris son fonctionnement régulier, ce roulement par fournées au lieu où le citoyen Sanson opérait, faisant de la place chaque matin pour de nouveaux prisonniers. Au moment de la grande surexcitation causée par l’entrée des Prussiens en France, par la prise de Verdun, les fureurs calculées de Danton, la frénésie de Marat réclamant chaque matin dans l’Ami du Peuple du sang d’aristocrate, lancèrent les sans-culottes exaltés et enragés sur les malheureux enfermés dans les prisons de Paris, comme jadis les Cabochiens fanatiques sur les Armagnacs emprisonnés.

La vieille Conciergerie avait déjà vu en 1413, elle revit le 2 septembre 1792 les bandes affamées de carnage, qui avaient commencé la tuerie au carrefour Buci et dans la cour de l’abbaye de Saint-Germain et la continuaient à la prison de l’abbaye, au couvent des Carmes. Une bande de massacreurs arriva le soir du 2 septembre au Châtelet, expédia deux cent cinquante prisonniers à coups de sabre, à coups de fusil, puis se jeta sur la Conciergerie où elle eut bientôt fait d’égorger une centaine de prisonniers, parmi lesquels quelques officiers des Suisses, dont l’un, le major Berchman, étant condamné à mort, fut excepté du massacre et réservé pour l’échafaud.

Le tribunal révolutionnaire, institué le 18 août, était entré en fonctions le 19, et dès le 21 août la guillotine, transportée par le peuple lui-même de la Grève à la place Louis XV devant les Tuileries, avait commencé à en exécuter les arrêts. Le jour du massacre, dans la Grande Chambre, au-dessus même des préaux où travaillaient les massacreurs, le tribunal siégeait et jugeait au bruit des clameurs de l’égorgement. Il allait continuer pendant des mois, dirigé dans son effrayante et régulière besogne par l’accusateur public Fouquier-Tinville.

Le tribunal, dit extraordinaire d’abord puis révolutionnaire, comptait aux jours de son grand fonctionnement seize juges, un accusateur public et cinq substituts, soixante jurés; il était divisé en quatre sections, deux sections s’occupaient de l’instruction des procès pendant que les deux autres jugeaient. Ces deux sections siégeaient dans deux salles du Palais, l’une dans la salle de la Liberté, l’ancienne Grande Chambre du ci-devant Parlement, l’autre dans la salle de l’Egalité, jadis chambre de Saint-Louis ou Tournelle criminelle, dans le grand bâtiment qui suivait la tour Bon-Bec, bâtiment démoli depuis. Dans cette salle disparue ont été jugés Charlotte Corday, Danton, et aussi un jour Marat, lequel par exemple fut trouvé bon citoyen par le sanglant jury, sortit en triomphateur du Palais et fut aussitôt entouré par une foule d’énergumènes à bonnets rouges et de tricoteuses, accablé de palmes civiques et porté sur les épaules jusqu’à l’Assemblée.

«Les fenêtres de cette salle, dit M. Dauban, donnaient sur le quai de l’Horloge; c’est là que Danton, défendant sa vie, fit éclater le tonnerre de sa voix qu’entendit la foule entassée sur le quai jusqu’au Pont-Neuf.»

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BOUTIQUE DE LIBRAIRE DANS LA GRANDE SALLE. XVIIIe SIÈCLE

La salle dite de la Liberté subsiste, c’était l’ancienne Grande Chambre, la belle salle gothique refaite par Louis XII, dont les magnifiques plafonds à caissons et pendentifs, les sculptures peintes et dorées avaient été impitoyablement supprimés. Cette salle où siégeait le Parlement en chambres assemblées, où tant de fois, au temps des splendeurs de la monarchie, les ducs et pairs s’étaient réunis, où les rois venaient tenir leur lit de justice, était alors divisée en deux parties, la plus petite pour le public entassé jusque dans les embrasures des fenêtres; le reste, séparé par un couloir de service également bondé, pour jurés, gendarmes et accusés. Sur ces murailles jadis d’une décoration si magnifique, alors nettes comme l’acier, aucun ornement que de froides moulures avec les bustes espacés de Brutus, Lepeletier et Marat, et les Tables de la loi au-dessus du président. C’était assez pour l’antichambre de la guillotine, simple lieu de passage entre la prison et la charrette du bourreau.

Dans cette salle restaurée aujourd’hui et devenue première chambre du tribunal civil, furent condamnés Marie-Antoinette, les Girondins et plus tard, après Thermidor, Fouquier-Tinville lui-même, avec un certain nombre de ses juges et jurés. L’implacable Fouquier-Tinville, un parent de Camille Desmoulins à qui celui-ci avait, par Robespierre, procuré la place, venait chaque matin, sinistre employé fidèle à son bureau, avec la régularité d’un rouage donnant le premier déclenchement au couteau de la guillotine, sans passion comme sans pitié, insensible à tout, sans, ne disons pas remords, mais seulement souci—sans souci ni souvenir des condamnations de la veille, qui lui laissaient seulement la satisfaction de la besogne faite et déjà oubliée, se remettre à son siège d’accusateur public avec une provision de dossiers et demander tranquillement à ses jurés, ardents robespierristes, horribles et réguliers dispensateurs de la mort, plus monstrueux que les massacreurs des prisons, ses trente ou quarante têtes quotidiennes.

Les malheureux, destinés à passer bientôt devant le tribunal révolutionnaire, étaient transférés des diverses prisons à la Conciergerie, où on les entassait dans le grand guichet, dans la rue de Paris, travée de la grande salle inférieure dite salle Saint-Louis, séparée du reste par des grilles. Deux rangs de cachots avaient pu être aménagés pour recevoir cette provision du tribunal révolutionnaire, les prisonniers logeant sous leurs juges.

Chaque matin, au jour levant, l’huissier du tribunal descendait avec sa liste et faisait l’appel des malheureux destinés à la fournée du jour; gendarmes et geôliers lui réunissaient son gibier, conduit ensuite par unités ou par groupes pour la rapide formalité du jugement, devant ces juges qui prononçaient si peu d’acquittements. Que de noms célèbres dans le martyrologe de la Conciergerie, que de victimes ont vécu leurs derniers jours sous ces voûtes sombres. Le maire de Paris Bailly, les Girondins, Camille Desmoulins, Danton; Malesherbes, le défenseur de Louis XVI; André Chénier, Fabre d’Églantine, Charlotte Corday, la reine, Mme Du Barry, Mme Roland, etc...

Charlotte Corday avait tué Marat le 13 juillet 1793; elle fut transférée le 16 de l’Abbaye à la Conciergerie et condamnée le 19 au matin. Une heure et demie après, elle partait pour le supplice, revêtue de la chemise rouge des parricides.

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LE CACHOT DE LA REINE

Marie-Antoinette demeura soixante-seize jours à la Conciergerie. Amenée du Temple où l’on craignait qu’elle ne fût enlevée,—des royalistes se dévouant courageusement et organisant complot sur complot pour son évasion—elle habita d’abord une chambre précédemment occupée par le général Custine, mais, après une tentative d’évasion qui faillit réussir, tentative dite affaire de l’œillet, organisée par le chevalier de Rougeville, on transféra la reine dans la pharmacie, petite pièce sombre et basse, que l’on transforma hâtivement en cachot en bouchant les jours et en établissant une double et solide porte munie de fortes serrures.

Le cachot, pavé en briques posées en arêtes de poisson, divisé en deux parties éclairées chacune par une petite fenêtre, avait pour tout mobilier un lit de sangle garni de deux matelas et un ou deux sièges. Une partie du cachot était occupée par les deux gendarmes, séparés de la prisonnière par un vieux paravent tout percé. Dans ce funèbre réduit, sous cette si étroite surveillance, la malheureuse reine passa donc plus de deux mois en proie à toutes les angoisses, avec tous les bruits sinistres de la prison pour accompagnement à ses pensées, à deux pas des juges qui l’attendaient. Elle se levait à 7 heures et se couchait à 10. Elle ne voyait, outre ses gendarmes, que deux personnes pour le service du cachot, une femme de ménage et un voleur nommé Barassin, condamné à quatorze ans de fer. La Commune lui avait interdit le travail, sauf le raccommodage de ses vêtements, qui en avaient grand besoin, mais elle put lire quelques livres mis à sa disposition: le Voyage du jeune Anacharsis et les Révolutions d’Angleterre.

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LA DERNIÈRE NUIT DES GIRONDINS

Le 14 octobre, «la veuve Capet» comparut devant le tribunal révolutionnaire, présidé par Herman. Pendant deux longues et mortelles séances, le premier jour de 9 heures du matin à 11 heures du soir, le second jour de 9 heures du matin au lendemain 4 heures du matin, la reine lutta; ses courageux défenseurs, Chauveau-Lagarde et Tronson-Ducoudray, essayèrent en vain d’arracher sa proie à Fouquier-Tinville. A l’aube de la deuxième nuit de ce dramatique procès, tout était fini.

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LA REINE ALLANT AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

A 4 heures et demie du matin, la condamnation prononcée, la reine fut conduite dans la chambre des condamnés, pratiquée dans le Grand guichet, où les victimes du tribunal révolutionnaire passaient les quelques heures séparant la condamnation de l’exécution.

Quoique à demi morte de fatigue, elle put écrire une longue lettre à Mme Elisabeth, lettre qui fut confisquée par Fouquier, et se jeta tout habillée sur un lit de sangle pour prendre quelques heures de repos avant le moment fatal. Elle dormit un instant et prit, vers 7 heures, quelque nourriture. Un peu avant 11 heures arriva le bourreau pour la suprême toilette. Elle fut bientôt prête; ses cheveux tombèrent, il ne lui resta que des cheveux courts tout blancs sur le sommet de la tête. Vêtue d’une jupe blanche sur un jupon noir et d’une longue camisole blanche, coiffée d’un affreux bonnet, comme nous le montre un croquis d’un réalisme cruel, tracé par David d’une fenêtre sur le passage de la charrette, elle sortit de la Conciergerie, les mains attachées derrière le dos, et monta dans la charrette qui allait accomplir le long voyage de la place de la Révolution, en passant par le Pont-au-Change et la rue Saint-Honoré.

Le cachot de la reine existe encore, mais la Restauration, au lieu de lui laisser son aspect, l’a, par un vandalisme pieux, transformé en chapelle, en changeant même les dispositions. Dans l’angle a été élevé un monument en forme d’autel avec inscriptions tirées du testament de la reine.

A côté de la grille séparant le Grand guichet de la galerie appelée rue de Paris, se voit la porte étroite et basse donnant sur l’étroit escalier que devait suivre la reine pour monter au tribunal révolutionnaire. C’était par là que passaient les malheureux conduits au farouche tribunal; ils avaient peu de chemin à faire et ne pouvaient être vus des autres détenus.

Tout à côté du cachot de la reine, et séparé seulement par un mur, se trouve le local où furent enfermés les Girondins. C’était la chapelle, une salle assez vaste à voûtes surbaissées, sur laquelle, au fond, donnent des ouvertures garnies par des espèces de cages grillées.

Les Girondins étaient depuis de longs jours emprisonnés dans les greniers des Carmes; ils furent amenés en octobre à la Conciergerie et livrés au tribunal révolutionnaire. Sept jours durant, ils se défendirent pied à pied, sans que l’on pût rien trouver d’à peu près alléguable pour motiver la condamnation voulue d’avance.

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LE DÉPART DES GIRONDINS POUR L’ÉCHAFAUD. 1793

Pour en finir, il fallut faire venir à la rescousse les Jacobins, qui coururent demander à l’Assemblée le terrible décret portant «qu’après trois jours de débat, le jury pouvait se dire éclairé». Aussitôt le décret obtenu, le président arrêta les débats au milieu des cris de fureur des condamnés. Tout est fini, le jury se déclare éclairé et il envoie les vingt et un de la Gironde à la guillotine.

Le soir, après les séances du procès, les Girondins, surexcités par la lutte, s’amusaient dans leur prison à des parodies funèbres et terribles du tribunal révolutionnaire, chacun d’eux jouant son rôle dans l’affaire et passant à son tour devant ses amis transformés en jurés. L’accusé s’avançait avec son défenseur; il essayait, sous les interruptions violentes du tribunal, de balbutier quelques paroles, puis l’accusateur l’écrasait sous une argumentation féroce; le défenseur, à son tour, tentait de se faire entendre, le tribunal se disait éclairé et prononçait la peine de mort. On passait alors à la parodie de l’exécution dans tous ses détails: une planche de lit sur une chaise représentant la guillotine avec la bascule. Les condamnés exécutés, venait enfin le tour de l’accusateur, jugé et condamné comme il avait condamné les autres. Après avoir passé à la guillotine, son spectre arrivait, couvert d’un drap de lit, poussant des cris lamentables et dépeignant à ses jurés les horreurs de l’enfer où il était plongé et où ils devaient venir le rejoindre...

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AUTEL DANS LE CACHOT DE MARIE-ANTOINETTE

Le soir de leur vraie condamnation, après les débats étouffés, il y eut un moment d’émotion terrible. Valazé se perça le cœur quand il entendit la sentence, et la stupeur des gendarmes fut si grande que les condamnés auraient pu se précipiter sur leurs juges. Il allait être minuit. Après que le tribunal révolutionnaire eut décidé que le cadavre de Valazé serait mené à la guillotine sur la même charrette que les autres, les Girondins furent reconduits à leur chapelle. «Les morts et les vivants, dit Michelet, redescendirent dans les ténèbres de la Conciergerie. Pour faire connaître leur condamnation aux autres détenus de la prison qui veillaient et attendaient, ils chantaient sous les sombres voûtes:

«Contre nous de la tyrannie,
Le couteau sanglant est levé!...»

La légende du banquet envoyé par un ami proscrit n’est pas certaine; quelques-uns des Girondins passèrent leur dernière nuit à boire du punch, à causer tristement. Les autres se jetèrent sur leurs grabats pour prendre des forces dans un dernier sommeil.

Au matin d’un jour triste et pluvieux, le 30 octobre, ils quittèrent la Conciergerie. Les charrettes, tous les jours, venaient dans l’angle de droite de la cour du May sous le perron, à l’arcade basse qu’on voit encore, recevoir la fournée quotidienne destinée à la guillotine. Cinq charrettes attendaient les hommes de la Gironde, des gendarmes avaient peine à maintenir la foule des sans-culottes, des sanguinaires habitués du tribunal révolutionnaire, groupés pour jouir de leur triomphe devant la grille de l’arcade ou sur les marches du grand perron.

Les condamnés, tête nue, les cheveux coupés, le col découvert et les mains attachées derrière le dos, montèrent dans les charrettes en chantant:

«Allons, enfants de la patrie...»

De temps en temps, pendant le trajet, ils reprenaient le funèbre chant que, sur la place de la Révolution, les derniers à passer sous le couteau entonnaient encore, le chœur diminuant au fur et à mesure que le fer tranchait une tête. L’un d’eux, dit-on, Ducos, l’ami de Fonfrède, jeune, vaillant, spirituel, eut la force de rire au dernier moment. Il cria, la tête dans la lunette: «Il est temps que la Convention décrète l’inviolabilité des têtes!»

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LA SAINTE-CHAPELLE. 1793

Les victimes se suivent rapidement. En quelques jours, après les Girondins, la Conciergerie voit passer Mme Roland, Philippe-Égalité, Barnave, Mme Dubarry; puis c’est le tour d’Hébert le père Duchène, de Danton et de Camille Desmoulins, ouvriers de la Révolution, dévorés par le Moloch révolutionnaire. Autre victime, pure celle-ci de toute participation aux holocaustes précédents, André Chénier vient de Saint-Lazare pour être jugé et condamné, pour s’en aller à la guillotine avec les dernières charrettes de la Terreur, deux jours avant le 9 thermidor, la révolution non de la clémence, mais du haut-le-corps de Paris revenant de l’épouvantable soûlerie de sang.

La Terreur dans ses derniers mois, en six semaines, avait envoyé 1.400 personnes à la guillotine. On avait usé avec l’échafaud le sol de plusieurs places qui ne pouvait plus absorber le sang. Paris, comme la terre, en avait assez. Un cri général s’élève contre ces horreurs, contre celui qui semble incarner le système, c’est la lutte entre la Convention, dont chaque membre voit le couteau suspendu sur sa tête, et la Commune de Paris.

La Convention décrète d’accusation l’homme terrible; Robespierre est arrêté à la Convention même et avec lui Lebas, Couthon et Saint-Just. On croit que c’en est fini de l’échafaud, le bourreau lui-même pensait s’arrêter, et cependant, ce matin même du 9 thermidor, la machine à condamnations du tribunal révolutionnaire marche encore, elle fonctionne, elle livre à la guillotine sa fournée quotidienne, et quelle fournée, quarante-cinq têtes à couper! Quarante-cinq condamnés sortent de l’arcade terrible de la cour du May, ils montent en charrette pour gagner la place du Trône où l’échafaud avait émigré.

Des cris de grâce accueillent les charrettes sur tout le parcours du faubourg Saint-Antoine, les condamnés espèrent, des hommes sautent même à la tête des chevaux, mais Henriot arrive avec ses gendarmes, sabre la foule, et les quarante-cinq têtes tombent.

Robespierre était gardé à l’administration de la police, la préfecture, c’est-à-dire au Palais, mais la Commune le soir l’a délivré et l’a amené à l’Hôtel de Ville, quartier général du parti terroriste qui va tenter un suprême effort. Le tocsin sonne pour soulever les sections sans-culottes.

La Convention, sentant le danger de la situation, brusque les événements; les sectionnaires anti-robespierristes des Gravilliers envahissent à 2 heures du matin l’Hôtel de Ville, et tout se décide par le coup de pistolet du gendarme Méda. Robespierre est blessé, Lebas se brûle la cervelle, Robespierre jeune se jette par une fenêtre et se brise sur le pavé de la Grève. Les cadavres, les blessés, sont traînés de la Grève au comité de Salut public, de là à l’Hôtel-Dieu, et enfin à la Conciergerie où le général Hoche, prisonnier, attendant son tour de comparaître devant Fouquier, les voit apparaître et comprend que la roue a tourné.

Cette machine à tuer du tribunal révolutionnaire fonctionne encore si bien pourtant, que c’est à elle, à Fouquier et à ses jurés pourvoyeurs infatigables de la guillotine, que l’on donne à juger Robespierre. Et la machine condamne. En l’honneur de Robespierre, on a reporté l’échafaud place de la Révolution. Robespierre, Saint-Just, Couthon, les morts et les blessés, sanglants, hagards, assis et attachés pour ne pas tomber aux barreaux des charrettes, font le long trajet de la Conciergerie à la guillotine, par les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et la rue Saint-Honoré, sous le poids de la malédiction universelle, sous les cris de la foule attendant les charrettes, et les huées des gens aux fenêtres, ouvertes ce jour-là et louées comme pour un défilé joyeux.

Ce ne fut que dix mois après, en mai 1795, que Fouquier-Tinville à son tour passa devant le tribunal réorganisé, sur le banc où tant de victimes l’avaient précédé; après six semaines de débats où il eut tout le temps de se défendre et d’ergoter sur tous les points, il fut condamné avec quinze de ses anciens jurés, une petite fournée de son temps.

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LA TOUR DE L’HORLOGE. 1830

En ces jours de la Révolution où le sombre Palais prend cette physionomie sinistre d’antichambre de la mort, il a encore extérieurement quelques-uns des traits de sa physionomie pittoresque. Les maisons accrochées à son enceinte sur la rue de la Barillerie, les deux portes et la chapelle Saint-Michel ont disparu peu auparavant, pour être remplacées en partie par la grande grille monumentale de la cour du May, posée en 1787, mais il reste encore des échoppes sur le quai de l’Horloge. Toute la façade de ce côté, entre la tour de l’Horloge et celle de la Conciergerie, présente encore une ligne de bâtiments de haute taille avec un avant-corps d’échoppes que domine le toit de la grande salle.

La tour de l’Horloge a bien souffert. Depuis l’incendie du Pont au Change en 1621, son comble a été modifié, l’étage de créneaux a disparu. Plus bas, des fenêtres ont été percées pour des étages intermédiaires pratiqués à l’intérieur, enfin le rez-de-chaussée est loué en boutique. Au commencement du siècle, jusque vers 1840, cette boutique fut occupée par l’ingénieur opticien Chevalier, qui avait installé en haut de la tour, dans le petit campanile, un observatoire où l’on montait admirer le panorama de Paris.

Au retour des Bourbons, des travaux importants furent entrepris tant au Palais qu’à la Conciergerie. La Grande salle de Jacques de Brosse donnait des inquiétudes, les piliers de la Grande salle supérieure reconstruite au XVIIe siècle ne correspondaient qu’imparfaitement avec ceux de la salle gothique inférieure, de sorte qu’en plusieurs endroits les voûtes menaçaient de s’effondrer. En 1812, une de ces voûtes s’était crevée sous les pas d’un magistrat qui ne dut son salut qu’à la résistance du carrelage. Il fallut donc reprendre les voûtes en sous-œuvre. En consolidant le dernier pilier de la salle Saint-Louis, quelques squelettes furent mis à découvert: on supposa alors que c’étaient les restes de quelques Templiers, mis à mort au temps du grand procès.

A la Conciergerie on fit disparaître les dernières échoppes, on modifia ou démolit tous les bâtiments entre les tours circulaires et la tour carrée de l’Horloge et l’on établit, pour peu de temps heureusement, un bâtiment assez laid, qui englobait dans ses maçonneries les cuisines dites de Saint-Louis. De vieux cachots gothiques disparurent dans ces remaniements, ainsi que ceux que l’on avait pratiqués sous la Révolution.