XXVIII

— « Haine ! mort ! je n’entends que ces mots, et des pleurs !
Père ! je meurs de voir tuer ! »
— « Regarde ailleurs. »
— « Hélas ! vieillard ! devant tant d’horreurs amassées
Toutes, à tout instant, par d’autres dépassées,
Aucun de nos espoirs ne me reste certain,
Je perds le goût de vivre et le sens du destin.
Le monde entier me semble entré dans la démence.
Comme un naufragé, seul, sur une mer immense,
Désespérément nage, et cherche, autour de lui,
Une épave, un débris flottant, un point d’appui,
Et, n’en trouvant aucun, seul dans la grande houle,
Tout seul contre les flots monstrueux, — sent qu’il coule,
Je meurs à ma raison qui sombre avec ma foi.
Si tu vois un vrai point fixe, montre-le-moi,
Mais qui soit bien réel, non plus dans tes chimères.
On égorge l’enfance ! on fusille les mères !
Guillaume a fait cela ! le refera demain !
Et qu’un prince vivant soit ce monstre inhumain,
Sans qu’il tombe honni, dégradé par le nombre,
Devant l’inexpliqué ma raison fuit… je sombre !
Et, mourant sans honneur, vainement irrité,
Ma faiblesse me semble une complicité !
« Oh ! lorsqu’on est l’esprit, la tendresse, la grâce,
La France ! et reine et libre, et guerrière de race,
Riche, enviée, on a des périls à prévoir,
Et se garder au monde est le premier devoir ;
Honneur du monde, on doit, plus belle d’être forte,
Abriter, au milieu d’une invincible escorte,
Ses droits et ses orgueils fièrement défendus,
Sous un dais rayonnant fait de glaives tendus.
« Sous la voûte d’acier n’être pas bien gardée,
C’est offrir aux périls l’avenir de l’idée,
Les noblesses de l’art, les bonheurs de l’amour,
Tout ce qui rend si doux au cœur — l’éclat du jour.
« Maintenant qu’une guerre interminable gronde,
Où rencontrer, dans quel recoin du vaste monde,
Puisqu’il faut qu’on massacre ou qu’on soit massacré,
Un geste évangélique et pur, vraiment sacré,
Le Christ en acte et non en mots gonflés d’emphase ?
L’heure n’est plus à l’art de cadencer la phrase ;
Montre-moi, si tu peux, un héros désarmé
Qui, vrai soldat du Christ, ne veuille qu’être aimé.
« Alors, tout en foulant cette fange sanglante,
Vieillard, je pourrai croire à la victoire lente
Mais sûre, — de ce Dieu qui, mort sur un sommet,
Jamais ne nous revient et toujours se promet ! »
— « Eh bien, regarde, au plein milieu de la tuerie,
Vois, penché sur les grands blessés, dont la chair crie,
L’homme de paix, qui va les guérir par l’acier,
Et dont le saint labeur est de s’apitoyer,
De vaincre la souffrance et d’exalter la vie ;
Par lui, la charité, malgré tout, est servie ;
Ennemi de la mort qu’il attaque en soldat,
Seul il défend l’esprit de paix, en plein combat.
« Vestale des chrétiens, près de lui, l’infirmière
Abrite, de sa main, l’amour — notre lumière.
« Et parmi les effrois, le prêtre, à leur côté,
Héroïque avec eux, sauve la charité.
« Tant que ceux-là, souvent martyrs de l’Allemagne,
Donneront aux horreurs la bonté pour compagne,
Le globe pourra voir, du zénith au nadir,
L’astre de Bethléem marcher et resplendir. »