On a crucifié le page au maillot noir
Qui chanta les couplets défendus, au boudoir,
Le beau page insolent aux cheveux bleus et fauves.
On a planté les clous à travers ses gants mauves,
Et remis sur son front la toque au plumet long.
Il entend ricaner son ami, le félon
Qui l’a dénoncé, puis c’est l’abbé qui l’exhorte.
Le maître satisfait passe avec son escorte,
Oublieux qu’une fois le souper finissant
Il conduisit, l’ayant grisé, l’adolescent
Vers sa chambre secrète en velours de Byzance.
Des femmes, à la nuit, viennent mettre en silence
Des fleurs devant sa croix, car elles ont aimé
Le jeune homme et dormi dans ses bras parfumés.
Lui, des lèvres tout bas demande quelque chose.
Mais nulle ne comprend. Elles posent des roses
Et s’en vont... Celle dont il refusa l’amour
La petite comtesse espiègle aux cheveux courts,
Vint la dernière avec l’aiguière et le peigne.
Et c’est elle qui nettoya le front qui saigne,
Mit la toque plus droite, arrangea le pourpoint
Et quand il fut coiffé, maquillé avec soin
Et que le sang des gants fut couvert par les bagues,
Elle perça son cœur d’une petite dague.

LA TRISTESSE DU NAIN CHINOIS

Pour faire un boniment près des manèges ivres,
Dans le faste de pains d’épice et d’oripeaux
Des quatorze juillet vibrant du chant des cuivres,
Un soir, il débarqua chez les Occidentaux.
Les trafiquants comptaient sur son épaule torse,
Sur sa face huileuse avec des yeux bénins,
Sur sa natte tressée et cette grande force
De comique que cache une forme de nain.
Car dans le bruit que fait la foire et sa folie,
Il entend retomber les rames des sampans,
Sous les palétuviers il compte les coolies,
Dans les sentiers de joncs où dorment les serpents.
Il voit les abris bas pour les âmes en peine,
Le village en bambous auprès du champ de riz.
Le petit temple bleu qui domine la plaine
Et l’ombre tamisée où le Bouddha sourit.
«Je ne danserai pas dans le bruit des cymbales,
Devant ce peuple abject grotesquement vêtu,
Pour la race innommable avec des faces pâles,
Des yeux striés de sang et des mentons velus.
«Vous êtes plus affreux que les dragons de bronze
Que Confucius place au seuil de son enfer,
Que les esprits du mal que conjurent les bonzes,
Avec des bâtonnets en aréquier vert.
«Vous êtes plus mauvais que les Tatars antiques
Qui vinrent ravager l’empire du Milieu
Car ils se contentaient pour trophée, à leur pique,
D’une tête dont ils avaient ôté les yeux.
«Mais vous, dès que vos fils sont sortis de leur mère,
Ils apprennent la mort et ses arts raffinés.
Vous les faites pourrir dans le charnier des guerres,
Vivants, vous les sciez et vous les dépecez.
«Je préfère, voyant vos mufles, vos babines,
Où sont inscrits vos sanguinaires appétits
Les peuplades sans front de l’île Sakhaline,
Les déterreurs de morts du désert de Gobi.
«Votre soleil a l’air d’une lune et me navre.
Vous marchez en mangeant vos enfants dans vos bras
Et c’est ce qui vous fait cette odeur de cadavre
Qui sort de vos habits comme un nuage gras...»
—Le fouet tourbillonna sur le nain impassible.
Les mirlitons criaient et claquaient les drapeaux.
Dans sa face immobile ainsi qu’en une cible
La patronne planta son épingle à chapeau.
Et le lutteur vint lui donner la bastonnade,
Et la foire chanta son plaisir, ses amours...
Toujours le nain voyait parmi le bleu des jades
Un Bouddha souriant au fond du demi-jour...

LE PARC MASQUÉ

Un orchestre étouffé s’échappe du château.
Le soleil jaune et bas fait pâmer les roseaux
De l’étang, et le bal que je vois de l’allée
A l’air bizarre et lent par les portes vitrées
Comme si l’air humide endormait les danseurs...
Il flotte à ras de terre une épaisse chaleur...
Le jet d’eau fatigué s’accroupit sur la vasque.
Dans les arbustes gras je vois passer des masques...
Leurs pieds plongent parmi les feuilles pourrissant
Et l’air semble rouiller leurs manteaux languissants.
Deux pierrettes s’en vont tendrement enlacées.
Leur culotte et leur collerette sont froissées.
Et sous les loups de soie émeraude, je vois
Leurs deux bouches de sang qui s’étreignent parfois.

Elles viennent s’asseoir sur mon banc et m’entraînent,
En riant, en dansant, vers les voûtes lointaines
Que font les sureaux blancs de leurs branches de lait.
Le soir met sa buée en leurs yeux violets.
Leur rire sonne bas et leur danse est très lente.
Elles mêlent encor leurs deux bouches sanglantes
Mais longuement contre mes lèvres et je sens
Le goût des deux baisers fade comme du sang.
Et puis devant une statue elles me laissent.
En étendant les mains je tâte des mollesses
De pétales... L’orchestre au loin berce le parc...
Je vais, par la moiteur brûlante du brouillard
Dans l’allée un peu plus obscure, entre deux files
De dominos fluets, argentés, immobiles.
Je vois les dominos des acacias tremblants,
Les masques gris des pins, les lis aux masques blancs,
Un bal mystérieux s’éveille dans les choses
Et frôlé des sureaux, caressé par les roses,
Je cherche le château, les masques du vrai bal,
Sous l’œil malade et bleu du soleil automnal...

LES GLADIATEURS AVEUGLES

Poussés à coups de pieux hors des grands vomitoires,
Sous les casques fermés et sans trous pour les yeux,
Les Andabates tâtonnant vont vers la gloire
Et l’âme des buccins éclate dans les cieux.
Sur les gradins du cirque où le peuple s’étage
Le vent met des fraîcheurs dans le lin des peplum,
Les yeux sont agrandis d’un rêve de carnage,
Au flamboiement du soleil bleu sur les velum.
Le César languissant et le front ceint de roses
Presse parfois la main d’un mignon favori,
Et ses yeux verts sous les paupières demi-closes
Ont les stagnations d’une eau d’étang pourri.
Et les gladiateurs se cherchent de leur glaive,
Ils fendent l’air, frappent le sable éblouissant,
Leur bras vers l’ennemi chimérique se lève
Jusqu’à ce que les coups fassent jaillir le sang.
Pour mieux voir le combat des aveugles, des hommes
Qui sans croiser leurs yeux vont se percer le cœur,
La foule en s’écrasant et par grappes énormes
Hors des balcons cintrés déborde avec fureur.
Elle pousse des hurlements, elle stimule
Le combat et se pâme à chaque corps à corps,
Et les chrétiens captifs au fond des cunicules
Se pressent en tremblant au souffle de la mort...
On entend le métal qui sonne sur les casques
Et les corps partagés s’écroulent sous les chocs.
Les muscles du héros soudain deviennent flasques,
Un esclave le traîne au loin avec un croc.
Il meurt tout seul dans l’ombre au cri des populaces,
Etouffé par la nuit dans le cirque vermeil.
Nul ne saura jamais ce que ses mains embrassent,
Son immense désir de revoir le soleil.
Mais le dernier vainqueur tient la dernière gorge.
Le glaive est suspendu sur le gladiateur.
Les deux thorax en feu brûlent comme des forges
Et le casque sans yeux questionne l’empereur.
Alors une folie étrange prend la foule,
Un beuglement de mort jaillit sinistrement.
Son cercle immense ondule, elle tourne, elle roule...
Des millions de fous dansent en écumant.
«Il faut crever encor cette poitrine humaine,
Jamais assez de sang ne repaîtra nos yeux!»
Une onde d’hystérie emplit la plèbe obscène,
On voit les Augustans s’égratigner entre eux...
Une femme va s’écraser contre la piste...
Une autre en gémissant mâche et mord son miroir...
Une vierge arrachant sa tunique améthyste
Se donne dans un coin à des esclaves noirs...
L’empereur accoudé près des porteurs de lyres
Incline entre ses mains peintes son front frisé,
Il ordonne la mort du coin de son sourire,
Du clignement de ses yeux verts décomposés...
Le vainqueur ébloui voit enfin la bataille
Et les vaincus masqués qu’il ne haïssait point
Et portant ses lauriers, soutenant ses entrailles,
Plein d’orgueil, il trébuche et va mourir plus loin...

LES VOLUPTUEUX

Les laquais ont servi les sorbets à la rose
Et les voluptueux ont pris de tendres poses
Pour écouter l’orchestre invisible à travers
Les tentures de soie étrange aux tons de chair.
On voit le parc charmant par les portes vitrées
Et l’air tiède est rempli d’une ambre évaporée
Mêlée artistement aux aromes des fleurs...
Avec son voile vert dépouillant ses pudeurs
La jeune fille au corps parfait s’est mise nue
Pour que les jeunes gens et les femmes venues
Pour la beauté, parmi les bouquets et les ors,
Jouissent par l’esprit des lignes de son corps.
Ils n’ont pas entendu les pas dans les arbustes.
Ils n’ont pas vu surgir les faces et les bustes

Du peuple, des affreux escaladant les murs
Pour profaner le parc où fleurit l’art impur.
La foule est là, obèse, extravagante, énorme...
Et le dégénéré à tête un peu difforme,
Au cou trop long, aux yeux rougis d’avoir trop lu,
Qui sait des joueurs grecs les secrets disparus,
Prend la lyre et, chétif, devant l’horrible horde,
Fait merveilleusement résonner les sept cordes.
Le peuple grimaçant grogne, grince des dents
Et n’ayant pas compris s’éloigne cependant.
Mais les voluptueux à peine une seconde
Dérangés par le bruit qu’a fait la vie immonde,
Se recouchent dans l’épaisseur des coussins d’or,
Savourant les sorbets, les vers et les beaux corps.

LE DERNIER SPASME

Comme ils avaient compris le sens de la comète,
De l’épaisseur de l’air et du trouble des eaux
Les jeunes gens, hantés de luxures secrètes,
Entrèrent en courant dans le parc du château.
Déjà des craquements sortaient du creux des arbres,
Les lévriers pâmés hurlaient sur les gazons...
La chaleur partageait les vasques et les marbres
Et la mort répandait sa forte exhalaison...
L’horreur embellissait les trois nobles visages,
La lutte dessinait la ligne des corps purs.
Sur les portes, des gens criaient à leur passage...
Mais déjà des éclairs zébraient d’or les azurs...
La cavalcade alla jusqu’aux forêts prochaines.
Là, les déshabillant, leur broyant les genoux,
Les hommes en fureur sous les ombres des chênes
Prirent les trois enfants aux corps minces et doux.
Car ils ne voulaient pas entrer dans le silence
Sans percer de leur cri de plaisir les cieux lourds.
Ils désiraient connaître en mourant la puissance
De la vie, éclater de jeunesse et d’amour.
Mais déjà les oiseaux tombaient comme des pierres,
Les chevaux étaient morts debout, tous les tocsins
Hurlaient dans la soirée aux verdâtres lumières...
Eux, pensaient seulement à la forme des seins...
Ils apprenaient le rythme essentiel du monde.
Le plaisir à présent devenait mutuel
Et la terre en cassant ses vertèbres profondes
Leur donnait un nouvel aliment sexuel.
Les jeunes filles par l’étreinte ravagées
Gémissaient et serraient les hommes sur leurs flancs.
Les dents marquaient les cous et les lèvres mangées
Entre elles se buvaient intarissablement.
La mer se souleva, les montagnes flambèrent
Le ventre de la terre eut des bruits de canon...
Sortis des profondeurs des monstres émergèrent
Les peuples affolés devinrent des charbons...
De hauts vaisseaux lancés par des ras de marée
Allèrent s’enfoncer au milieu des labours...
Le fleuve fou roula sur la ville égarée...
Les amants demeuraient l’un sur l’autre toujours...
La lune se fendit dans le ciel de désastre...
Des geysers de feu par milliers jaillissaient...
Mais sous la lave en flamme et sous les morceaux d’astre,
Les amants enlacés toujours se possédaient...
Et plus haut que le jet des volcans gigantesques,
Dans le chaos et les éthers carbonisés,
Arrêtant les soleils dans leur folle arabesque
Monta le dernier spasme et le dernier baiser...

LA MESSE DE L’ANE A CORNES

L’âne à cornes se peint, se maquille avec soin.
Ses mignons près de lui se tiennent les pieds joints,
Prêts à lui présenter un corps qu’il aime à mordre.
Ses femmes sont sur des divans, guettant ses ordres.
Mais quand il a vêtu l’étole de brocart
Et la mitre, il les quitte en faisant des écarts,
Il sort de son palais et s’en va vers les bouges.
Il cogne les judas avec sa patte rouge
Et pelée, et fait voir son mufle monstrueux.
A son cri, le rebut de tous les mauvais lieux,
Les matrones, les procureurs et les ribaudes
Viennent vers lui, dansant de joie, chantant des laudes,
Et l’un porte un ciboire et l’autre un ostensoir,
L’autre lève en riant deux cierges dans le soir.

Alors, sur un autel formé d’un dos de femme,
Des nains chauves servant d’enfants de chœur infâmes,
Et sous la cathédrale immense du ciel bas,
L’âne bénit, étend son étole grenat
Et semble célébrer une messe grotesque.
Et quand avec sa patte il trace une arabesque,
Frappant la femme-autel du sabot à grands coups,
Le peuple agenouillé roule sur les cailloux
Parmi les détritus et les choses impures.
L’un étreint le ruisseau, l’autre baise l’ordure,
Un autre mord au cierge et mange avidement,
Et tous, les yeux soudain grandis stupidement,
T’adorent dans la nuit de plus en plus profonde,
Ane à cornes galeux qui règnes sur le monde!...

 

 

LES RENCONTRES DANS LE PORT VIEUX

LE LONG DU PORT VIEUX

Le long du port vieux on fait des rencontres,
Un bateau pourrit auprès d’un fanal.
Près du parapet, un noyé se montre,
Et dans la ruelle, au bord du canal
La misère est là comme un vaste étal.
Le long du port vieux on voit des fenêtres
Qui semblent pleurer les morts qu’on aimait.
Le long du port vieux on croise des êtres
Comme nulle part on n’en vit jamais,
Et les uns sont bons, les autres mauvais.
Le long du port vieux, l’on boit et l’on chante,
Et la chair est faible et le lit affreux.

Là, des égarés et des repentantes
Parfois voudraient fuir le long du port vieux.
Mais le couteau luit, la vie est méchante.
Est-ce ici, seigneur, que trinquent des frères?
Pourrais-je m’asseoir, je viens de si loin!
Et m’aimera-t-on, j’en ai tant besoin!
A tous les carreaux meurent les lumières.
C’est un peu plus loin... C’est toujours plus loin...
Le long du port vieux, la boue est fétide.
Parmi les filets je fais des détours,
Heurtant des anneaux, des barriques vides,
Sans trouver jamais une ombre d’amour,
Le long du port vieux, je marche toujours.
Le long du port vieux, que de formes bougent,
Que de chants d’ivrogne et de cris de faim!
Le long du port vieux où je vais en vain
Avec ton seuil noir et tes carreaux rouges,
Maison de pitié, te verrai-je enfin?

L’ENFANT MORT

Auprès du lupanar repose un enfant mort.
En peignoir rose, en peignoir mauve, dans la rue
Avec des cris elles sont toutes accourues.
Le gros numéro tremble au vent qui vient du port...
L’être est dans le ruisseau sous des linges immondes,
Il a les yeux vitreux, il est jaune et gonflé.
L’absence de pitié, la tristesse du monde,
Monte sinistrement du port ensorcelé.
Et lorsqu’elle baisa sur le front l’être jaune,
Son visage carré de marchande de chair
Devint plus beau que le visage des madones
Et la lune en montant lui fit un nimbe clair.
L’épicière du coin apporta quatre cierges,
Les quatre adieux du mal et de la pauvreté.
Les filles de maison pareilles à des vierges
Levaient ces feux sur les ordures des cités.
Pierreuses et voyous formèrent un cortège,
Car l’enfant du ruisseau était bien de leur sang.
Un marin ivre ainsi qu’un prêtre sacrilège
Promenait sur ce peuple un ostensoir absent.
Ils allèrent ainsi, méditant dans leur âme
Et ceux qu’ils rencontraient, suivaient, ayant compris.
Et près de l’enfant mort les pitiés porte-flamme
Par les peignoirs ouverts montraient leurs seins flétris...
Les bouges, gorges d’ombres, exhalaient leurs haleines,
Le peuple sentait mieux le malheur éternel.
Au loin se dessinaient comme des bras de haine,
Des mâtures de rêve au fantastique ciel.
Ils allèrent ainsi de ruelle en ruelle,
Vers le bassin qui sert de dépotoir au port,
Où se déversent les égouts où s’amoncellent
Les coques pourrissant auprès des pontons morts.
Il semblait que c’était la faute originelle
Qui courbait tous les dos en arc de désespoir
Et la patronne alors de ses mains solennelles
Leva l’enfant et le jeta dans le flot noir.
«Seigneur, accueille au fond des clémentes ordures,
Loin du soleil injuste et des hommes mauvais,
Dans cette tombe affreuse et pour nous la plus pure
Ce pauvre paria, pour qu’il dorme à jamais.
«Et puisque tu n’as pu lui donner en partage
Que le coin de la rue et le lit du ruisseau,
Qu’au moins notre pitié plus profonde et plus sage
Le couche malgré toi dans le meilleur berceau.»

L’ARBRE DE CHAIR

Je suis l’arbre de chair qui pourrit dans la nuit,
Je cache des poisons dans le suc de mes fruits
Et sous le rougeoiment de feu des soirs de paie,
Comme une bête en rut l’homme boit à mes plaies.
Il ne me parle pas, il n’a pas de pitié,
Il déchire mes draps des clous de ses souliers,
Il se vautre à loisir, il me possède, il crie
Et retourne aussitôt à l’ombre de sa vie.
Ainsi que les forçats je porte un numéro.
Le malheur dans mon lit comme dans un terreau
Malsain s’épanouit sur ceux qui me besognent,
Sur des sommeils de pauvre et des réveils d’ivrogne.
Mes amours sont toujours précédés d’un débat
Sur le prix, pour adieux je reçois des crachats.

Je vois se refléter dans ma glace ternie
L’image de l’horreur et de l’ignominie
Et pourtant comme un mort dressé hors du cercueil,
Je me tiens droite sur ma porte avec orgueil.
Si, de ses bons travaux il faut faire la somme,
Mon apport vaudra bien celui des autres hommes.
J’offrirai comme un feu d’amour, comme une fleur,
Mon sexe fatigué d’innombrables labeurs.
Parmi les êtres purs j’élèverai ma face,
Où l’alcool et la maladie ont mis leurs traces,
Mon front chauve où l’on voit le crâne blanchissant
Sous la peau et branlant ma mâchoire sans dents
Je montrerai mon mal, ses trous, ses boursouflures,
Disant: je l’ai transmis à mille créatures!
S’il est un châtiment, je l’ai connu déjà.
Et s’il est un pardon, qui me le donnera?

L’ORGIE PAUVRE

Le garni fastueux se farde et se parfume
Comme une courtisane avide de plaisir.
Par les pores fanés des vieux rideaux il hume
L’odeur des corps humains d’où montent les désirs.
Il s’étale sous le crépuscule des lampes
Qui pare ses fauteuils d’une vague splendeur.
Dans le miroir malade aux reflets faussés rampe
L’encens qu’on a brûlé dans une assiette à fleurs.
La tête renversée, une jambe pendante,
Une femme se pâme hors des draps rejetés,
Une autre la caresse et de sa main tremblante
Peuple ce ciel de chair d’éclairs de volupté.
Une autre, fauve et lourde, en gémissant s’affale,
Se crucifie et meurt sur le divan crevé.
Plus loin, les yeux brillants et la face animale,
L’homme est comme un forçat à son spasme rivé.
Le champagne et l’éther coulent et se mélangent.
Près d’une tache d’huile un genou trop épais
Prend dans le demi-jour une importance étrange,
Le tapis est usé, les sièges contrefaits...
Mais soudain, au milieu de ces caricatures
De la magnificence absente de l’amour,
Un souffle délicat descend des moisissures
Du plafond, sort des trous des draps et des velours.
Et malgré l’espoir vain, la détresse profonde,
Malgré l’odeur humaine et les relents du mal,
Un frisson de beauté circule une seconde
Dans ce rez-de-chaussée où vomit l’idéal...

JE VOUDRAIS BIEN ENTRER...

LA JEUNE FILLE AU LUPANAR

Au judas, apparaît un visage de plâtre.
Devant la maison louche, aux clartés du fanal,
Luisent les diamants et les bagues bleuâtres
De la femme mi-nue en sa robe de bal.
Un coin de son hermine est pendant dans la boue.
La ruelle s’éclaire et fait ressortir mieux
Le blé de ses cheveux, la rose de sa joue,
L’ivoire de ses seins, le métal de ses yeux.
Elle embrase en passant le corridor sinistre
De la flamme en satin qui double son manteau.
Sa prunelle aux tons mats que ne cercle aucun bistre
Écorche les miroirs comme un feu de couteau.
Le troupeau, comme une eau malade se déverse
Dans le salon, timide, hébété, paresseux...
Elle, dans les sofas se pâme et se renverse,
Montrant sa jambe fine et son torse nerveux.
L’aspect des corps lassés attise sa luxure,
Elle écrase les seins tombant entre ses doigts,
Se moque insolemment des pauvres chevelures,
De la rape des peaux et du graillon des voix.
Elle les fait danser, se coucher sur son ordre,
Ainsi qu’une dompteuse exquise aux yeux d’acier,
Domptant des animaux qui voudraient bien la mordre,
Mais courbent leur échine et lui lèchent les pieds.
Le piano faussé résonne et le vin coule...
Parfois elle égratigne avec son ongle peint
Le dos vaincu d’une des femmes qui s’écroule,
Ou la cingle du coup de fouet de son dédain.
Sous l’électricité les visages se creusent.
L’alcool est plus puissant, les tapis plus profonds,
Un halo de splendeur baigne la visiteuse,
L’envie et le malheur descendent du plafond...
Et soudain, sans un mot, tout le bétail se dresse
Avec un goût de sang, des regards d’assassin.
Elles se penchent, haletantes de l’ivresse
De broyer à la fois ses bijoux et ses seins.
Elles voudraient casser cette main frêle et rude,
Crever cette peau fine avec ses diamants,
Ce corps trop ferme insulte à leur décrépitude,
Et vaincre ce cynisme orgueilleux de vingt ans...
Or, debout, l’autre s’est campée au milieu d’elles
Et se grise du voisinage de la mort,
L’air de crime la fait plus perverse et plus belle,
Hors la robe, elle tend exprès son jeune corps.
Et le couteau pâlit devant l’éclair bleuâtre
Des bijoux, toutes les tigresses en fureur
Ne sont plus qu’un troupeau de chiennes qu’il faut battre,
Pour leur air malheureux de femelles en pleurs...
Mais la petite reine, avec une allumette
Qu’elle frotte sur son soulier de satin blanc,
Rallume alors indolemment sa cigarette
Pour leur souffler au nez sa fumée en riant...

LE SECRET PERDU

LES DIEUX SUR LES QUAIS

Le jeune Grec sauta de la barque, léger.
Le vent du port souffla dans sa tunique orange,
Ses cheveux blonds étaient sur le front partagés,
Il avait des yeux verts d’une lumière étrange.
La jeune fille au corps couleur de bronze éteint
Le suivit et durant qu’il attachait l’amarre,
Sur son cou long et pur et dans ses cheveux fins
Elle ajusta ses bijoux bleus et sa tiare.
Quand sur le seuil fumeux ils se tinrent debout,
On cessa de cogner les tables et les verres.
Il fit de la beauté d’un mouvement de cou,
Elle versa l’amour en baissant les paupières.
«Qui donc es-tu, forme d’Éros au buste étroit?
Dans quel temple es-tu née, Aphrodite d’Asie?
Nul n’avait jamais vu tes seins sombres et droits...
Et l’âme devant toi, jeune homme, s’extasie...
«Jusqu’ici les vaisseaux venus de l’Orient
Ne rapportaient ici que des Arabes hâves,
Des juives en haillons avec des yeux brillants,
Les rebuts des harems et des marchés d’esclaves...
«Quels sont ces talismans autour de vos poignets,
Ces étranges bijoux et ces pierres coniques?
Pourquoi ces ongles peints et ces longs doigts soignés?
De quel tissu tressé sont faites vos tuniques?»
Un marin attirait la jeune fille à lui
Et ses doigts noirs de vin lui maculaient l’épaule.
Vers la bouche du Grec ainsi que vers un fruit
Se penchaient goulûment Carmen et la Créole.
L’accordéon boiteux se remit à bercer
Le rougeâtre minuit de sa musique fausse,
Les ivrognes recommencèrent à crier
Et l’alcool ralluma le bleu des yeux féroces.
Un obscène danseur au visage épilé
Qui pour rire agitait une grande mâchoire
Et qui tournait parmi les buveurs attablés
Saisit d’un bras velu le jeune homme d’ivoire.
La femme aux seins géants, jalouse, se dressa
Et la maigre en hurlant lui lança la bouteille,
Un couteau luit. Un air de bagarre passa
Sur les cols bleus et blancs et les trognes vermeilles.
Le Grec dans une odeur de rut et de sueur
Se sentit pris par sa chevelure frisée.
Et les hommes changés en bêtes en fureur,
Par terre écartelaient la vierge à peau bronzée.
On se les partagea comme un butin charnel,
Comme un trésor qu’on pille après une bataille.
Le bouge où se mêlaient marins et criminels
Vit une sexuelle et splendide ripaille.
Puis, comme la laideur et le mal sont puissants,
Les deux êtres parfaits sourirent dans l’orgie,
Le plaisir et le vin remuèrent leurs sens,
De la nuit animale ils surent la magie.
Lui rendait à présent l’étreinte et le baiser.
Elle s’offrait pâmée, impudique aux lumières...
Ils tendaient le désir de leurs bras épuisés.
Leur visage bouffit, leurs traits se déformèrent.
Quand l’aurore parut sur les pavés glissants
Vidant dans un hoquet le port et sa racaille.
L’Aphrodite à peau mate et l’Éros vomissant
Titubaient dans la boue et cognaient les murailles.
C’est depuis lors qu’on voit dans la tourbe des quais
Au milieu des calfats et des marchands d’oranges
Errer à demi nus, provocants, efflanqués,
Exsangues et lascifs les voyageurs étranges.
Ils rient stupidement, mais parfois le soleil
Dans le miroir cassé qu’ils regardent encore
Dessine indulgemment un beau pays vermeil
Et le fantôme d’or d’un temple callichore.

LA TREIZIÈME ANNÉE