Il a pu se glisser malgré les portes closes
Et son souffle a soufflé la lampe doucement.
Il a flétri la robe et ravagé les roses...
Le malheur est venu dans les appartements.
Aussi long et muet que l’attente des lettres,
Dans la chambre est assis ce terrible témoin.
Il a fallu, le soir, dormir avec ce traître
Et le voir se tapir comme un chien dans les coins.
Nul coussin ne gardait l’ovale de la tête
Et les portraits avaient un visage lointain.
Il a sali la couverture violette
Où naguère chantait le baiser du matin.
Nulle main ne prenait le soleil des persiennes
Et ne l’éparpillait sur les peignoirs d’été,
Seul, il a ricané comme font les hyènes,
Riant des jours perdus et des bonheurs gâtés.
Sur chaque souvenir il a mis une tache.
L’angoisse vient avec l’approche de la nuit.
Et comme il sait, hélas! combien le cœur est lâche,
Il mêle savamment la peur avec l’ennui.
L’ombre s’emplit soudain de formes et d’images.
Une goutte de sang coule sur le plafond
Et la porte entr’ouverte est un obscur passage
Par où, dans un couloir, des civières s’en vont.
On entrevoit là-bas une blancheur de salle...
L’ombre d’un prêtre passe avec les sacrements...
Au loin, emmaillotée, une figure pâle...
L’éclair des bistouris... Des déclics d’instruments...
L’iode et l’éther... L’odeur fade du chloroforme...
C’est un musée de cire entre des murs ouatés...
Comme dans un tombeau les malades s’endorment
Et tout d’un coup les hurlements d’un amputé...
Le malheur tourne et danse à présent dans la chambre,
Il vient de faire entrer des êtres singuliers.
L’un a les reins cassés et cependant se cambre
Grotesquement, tendant une jambe sans pied.
L’autre a l’air d’éclater d’un rire diabolique,
Mais il pleure: les lèvres manquent sur ses dents.
L’autre veut vous saisir de sa main mécanique...
Une mâchoire d’or fait un bruit obsédant...
Le manchot fait pirouetter l’unijambiste...
De ses deux yeux de verre, un autre obstinément
Vous fixe... On ne sait quel orchestre étrange et triste
S’élève on ne sait d’où pour ce bal d’impotents...
—«Seigneur, je reconnais l’homme sans chevelure,
Le scalpé, le manchot, le boiteux, l’estropié.
Tous ceux que j’ai chéris sont des caricatures,
Des morts qui, du tombeau, n’ont pu fuir qu’à moitié.
«Vous qui marchez, tremblants de précoce vieillesse,
Dont des ressorts cachés articulent les bras,
Avez-vous oublié l’odeur de mes caresses
Et le creux de mes reins dans la chaleur des draps...
«Je veux baiser la chair à vif de vos gencives.
Me presser sur vos seins ouverts par le scalpel
Et voir flamber sous vos paupières maladives
La flamme des vieux soirs amoureux et cruels...
«O cortège des éclopés, des invalides!
Je vous reconnais tous, vous êtes mes amants...
Mon corps était si seul dans les longues nuits vides...
Venez, le lit est prêt, j’ouvre mes vêtements...»
—C’est ainsi que le soir, les femmes hystériques,
Mangeant leurs voluptés et dévorant leurs pleurs,
Se tordent, faibles proies de leurs songes lubriques,
Dans les appartements que tu hantes, malheur!