O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses,
Dont les reins sont creusés, le torse languissant,
Avec le tambourin, le citron et la rose,
T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?
Je te suis à travers les lumières tremblantes
De la rue et tu mets sur un portail fermé
Le contour imprécis d’une femme charmante
Qui tend en souriant son manchon parfumé.
Je monte un escalier sur tes pas. Tu t’arrêtes,
Oh! l’intime chaleur de cet appartement!
Le coussin à trois fleurs, la lampe violette,
L’éventail cramoisi, la femme au diamant!
Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes.
Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or.
Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe,
Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.
Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses,
La chambre ici sent le tabac et le charbon...
Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses,
Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.
Tu cours les carnavals tenant au bras les masques,
Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins
Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque
A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.
Sur le seuil des villas parfois tu te reposes,
Les grands magnolias t’abritent un instant,
Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose
Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!...
Tu voles un baiser sous un pilier d’église,
Tu mens avec amour au confessionnal...
Vers quel jardin fermé, quelle terre promise
Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?
Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines,
De la chaleur des lits que tu ne connais pas,
Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines,
Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?
Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre,
D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir
Un danseur équivoque, un adolescent ivre
Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.
Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle
Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras,
J’ai négligé les bons, oublié les fidèles,
Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.
J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle,
J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés,
Pour tourner un instant avec ta farandole
Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.
Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse;
J’ai cherché mes amis dans un monde vénal;
Je me suis dépouillé de toute ma richesse;
J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.
J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre;
Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût;
Mes traits se sont creusés des tares du désordre;
Sur la croix du désir on m’a percé de clous.
Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre
Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant;
Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre
Que le reflet du vide et l’ombre du néant.
Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute,
Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug,
Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte,
J’irai derrière toi, même sur les genoux.
J’userai ma puissance et mes dernières fièvres
Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau
Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres,
O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!