Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais
Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères,
Derrière des remparts sculptés, de bronze épais,
Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Chacun devait porter un masque devant eux...
Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses.
Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux
Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu
Et des barbes de sang sous la boucle des casques.
Des figures de cire étaient presque sans yeux
Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.
Et le palais couleur de rubis ruisselait
Des trésors amassés par les guerres des hommes,
Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits
Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.
Car il ne fallait pas que le prince enfantin
Sous son corselet d’or et son masque de soie
Dans les blancs escaliers croise un visage humain,
Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.
En vain il épiait les joueurs d’instruments
Et les nègres avec leurs cimeterres courbes,
Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant...
Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.
Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux,
Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure
Et le prince un instant vit de loin de grands yeux,
L’ovale délicat d’une chose très pure.
Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour.
La jeune fille fut par sept fois flagellée.
On scella sur son crâne un masque de plomb lourd
Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
Depuis le petit prince entendit, certains soirs,
Courir des pas muets dans le palais splendide.
Il fut souvent suivi de couloir en couloir
Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Était-ce la laideur, était-ce le remords
Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?...
Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or
Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Mais une nuit, hanté par l’espoir et l’effroi,
Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes,
Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois,
Lui le prince malade alla tâter les portes.
Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir.
Les sept rois reposaient entre les murs de pierre,
Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir...
Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Il se pencha sur eux, écartant doucement
Le métal qui cachait la face de ses pères.
Il vit sous chaque masque, immobile et dormant
Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
Alors, il s’en alla sur la pointe des pieds,
Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse,
Leva ses petits bras ainsi que pour prier
Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?
«Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants,
Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes,
Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants...
Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»
Du palais dont les murs n’avaient pas de miroir
Il franchit les remparts de bronze. A son passage
Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir
La laque affreusement luisante des visages.
La ville des mendiants grouillait non loin de là
Avec ses toits tassés et ses balcons difformes,
Et l’aurore en naissant baignait d’un vague éclat
La petite cité sous le palais énorme.
Il arracha la soie attachée à son front
Et se pencha sur l’eau verdâtre d’une mare.
Alors il vit très loin dans la vase et les joncs
Une triste momie, une larve bizarre.
Quand le soleil parut et que sur le chemin
Des enfants en haillons, des femmes apparurent,
Il connut les cheveux, les lèvres de carmin,
Le riche mouvement du sang des créatures.
Mais il ne comprit pas la couleur de la chair,
Le charme rayonnant émané des figures...
«Quoi! la terre, dit-il, produit ces êtres clairs...
Les masques sont plus beaux que ces caricatures.
«Les sept rois effrayants ont des têtes de morts
Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes.
Je suis l’enfant déjà séché, marqué du sort,
Le squelette futur des royautés sanglantes.»
Il revint à pas lents au palais sans miroir...
Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes.
Les sept rois l’attendaient avec leur masque noir
Et de leurs sept mains d’os il sentit les étreintes.
Les salles rayonnaient sous les lampes de safran,
Les danseuses tournaient dans des robes splendides
Et les bouffons avaient un rire déchirant...
Seul un masque de plomb pleurait de ses yeux vides...