C’est un lieu tragique, un vallon,
Un pays sans grâce et sans gloire,
Trop vert, trop gris, trop roux, trop blond,
Quelque part dans la Forêt-Noire.
Près d’un village des plus laids
Un morne bâtiment s’élève.
Est-ce une usine, est-ce un palais?
C’est la prison de notre rêve.
Un double rang de fils de fer
Nous enclôt du reste du monde.
C’est la borne de notre enfer
Et de notre tombe profonde.
C’est là que nous vivons, parmi
Nos songes que le temps mutile.
L’air qu’on respire est ennemi
Et le ciel lui-même est hostile.
N’importe. Rien n’atteint jamais
Le vol radieux de nos rêves.
Ils trouvent bas tous les sommets
Et toutes les distances brèves.
Ils vont, nos rêves douloureux,
Par-delà les monts et les plaines.
Il n’est pas de prison pour eux:
Qui pourrait leur forger des chaînes?

à R. Christian-Frogé

CHAPITRE XIV

LE SENS DE L’HONNEUR ET QUELQUES AUTRES VERTUS

(15 avril 1916).

Le camp de Vöhrenbach semblait d’abord devoir être une espèce de paradis. Peu à peu, il se transforma, et, moins d’un mois après mon arrivée, devenu camp de représailles, il nous permit de goûter par avance les tristesses du purgatoire. Mais, pour mieux nous montrer quel éden nous avions perdu, la kommandantur nous dosa les vexations successives avec une science tout à fait raffinée, où, d’ailleurs, la caisse du camp s’augmenta de bénéfices sérieux.

Un jour, vers la fin du mois de mars, une grande nouvelle courut de chambre en chambre: les Boches organisaient pour les prisonniers des promenades à la campagne. Aussi vous expliquerai-je d’abord que, pendant la Grande Guerre, les prisonniers n’ont pas connu le régime de 1870. Vous avez la mémoire encore pleine des libertés que Déroulède avait, quand il était captif sur parole aux mains des Prussiens. Pendant la grande guerre, on n’est pas prisonnier sur parole. Même si vous vouliez vous engager sur l’honneur à ne pas vous enfuir, le gouvernement allemand n’accepterait pas: lui-même ne se considère lié par aucun honneur, par aucun traité, par aucun scrupule, et vous ne pensez pas qu’il croira que vous êtes moins sot que lui. D’ailleurs le gouvernement français, qui n’avait pas fait grand’chose pour ses officiers prisonniers, s’était néanmoins ému de leur sort, et leur avait interdit de donner aucune parole d’honneur aux Boches. De cette façon on punissait l’Allemagne du peu de respect qu’elle avait étalé pour les chiffons de papier. En conséquence, tout comme de vulgaires condamnés de droit commun, les prisonniers étaient enfermés dans des camps plus ou moins vastes, et ils n’en sortaient jamais, hormis pour un transfert dans un autre bagne.

Cette sévérité eût été compréhensible, à la rigueur, si la guerre n’avait pas duré plus de six mois. Mais, quand elle menaça de s’éterniser, de bonnes âmes songèrent qu’au jour de la délivrance il ne sortirait peut-être plus des geôles que des loques effrayantes. Alors le gouvernement français autorisa ses officiers prisonniers à prendre part à des promenades collectives, sous réserve qu’ils ne promettraient de ne pas s’évader que pour la durée de chacune d’elles. Et c’est ainsi que la kommandantur fut amenée, à la fin du mois de mars de 1916, à organiser des sorties à l’extérieur.

Les choses ne se passèrent pas sans de longs pourparlers.

Sortirait qui voudrait. Chaque jour, vingt-cinq prisonniers franchiraient la porte du camp, après avoir apposé leur signature au bas d’une feuille de papier. Seraient-ils accompagnés? Les prisonniers prétendaient ne pas l’être, puisqu’ils juraient de revenir. La kommandantur refusait, sous prétexte qu’elle avait charge de les garder et de les défendre contre les insultes de la population civile. Sans doute lui souvenait-il des brutalités de 1914. Elle proposa de désigner un officier allemand qui seul conduirait les promeneurs et les guiderait. On accepta, à condition que l’officier allemand serait sans armes. L’accord était conclu. Il y eut encore des tiraillements parce que la kommandantur exigeait que les Français s’engageassent, non seulement à ne pas s’enfuir, mais aussi à ne pas mettre à profit la promenade pour préparer une évasion: subtilité insidieuse, qui enchaînait à jamais tous les officiers qui auraient une fois signé le papier fatal, puisque le gouvernement allemand pourrait affirmer que les évadés avaient forfait à l’honneur en reconnaissant les abords et les environs du camp. C’est pourquoi les Français se divisèrent en deux groupes: ceux qui renonçaient à courir les risques des fourberies allemandes, et les autres, qui iraient en promenade.

Les autres étaient une centaine. Immédiatement, la kantine, toujours prévoyante, mit en vente un stock de cannes à l’usage des excursionnistes: piolets, bâtons ferrés, joncs à pommeau de luxe, et de vulgaires bouts de bois vernis de treize sous qu’elle n’hésita point à taxer trois marks soixante-quinze. Et elle n’en vendit pas loin d’une centaine.

Vingt-cinq officiers devaient sortir. A une heure de l’après-midi, on les rassembla devant le poste de police, on fit l’appel nominatif pour s’assurer qu’aucune supercherie n’avait été commise, on les compta une fois, deux fois, trois fois, on les rangea par quatre, on les compta de nouveau. L’officier allemand désigné pour ce service et le médecin du camp étaient en tête de la colonne. Le chef de poste et des hommes de garde surveillaient la porte afin que nul officier supplémentaire ne se faufilât parmi les privilégiés, et la caravane s’éloigna lentement. De nos fenêtres, nous la suivîmes longtemps des yeux. Nous étions quelques-uns à penser que nous n’en verrions pas une autre le lendemain.

Ce fut en effet un magnifique scandale, le lendemain matin seulement, lorsque l’officier de jour, en nous comptant lors de l’appel du matin, dans la cour, s’aperçut qu’un officier lui manquait. S’était-il trompé? Il nous compta une seconde fois. Nous étions rassemblés en trois groupes, chaque groupe sur cinq rangs de profondeur, en une sorte de carré sans quatrième côté. L’officier compta posément. Quelques sourires effleuraient des bouches.

Pâle, il demanda:

—Y a-t-il un malade?

Personne ne répondit.

L’autre perdit contenance:

—Il n’y a pas un monzieur qui est resté dans sa chambre? demanda-t-il de nouveau.

Pas un mot ne s’éleva de nos rangs.

Le pauvre leùtnant ne savait plus où se fourrer, il rougissait, il demeurait immobile, il nous regardait. Des murmures couraient. Alors il prit une décision, envoya chercher le contrôle nominatif du trésorier, et l’appel individuel eut lieu, dans l’ordre alphabétique des noms, chaque officier appelé sortant de la foule et se rangeant derrière les autorités du camp accourues à la nouvelle de la catastrophe. On avait prévenu le vieil oberst. Les cuisiniers étaient sur le seuil de la cuisine. Les Boches cachaient mal leur fureur. Nous jubilions. Soudain, le feldwebel nomma:

—Monzieur le lieutenant Grampel!

Nul ne se présenta.

—Monzieur le lieutenant Grampel! répéta le feldwebel.

Aussi vainement que la première fois.

—Il est absent? demanda le leùtnant de service.

—En permission, lança une voix.

Le coupable était trouvé. Le lieutenant Grampel, chasseur à pied de la division Driant, las déjà après quelques jours de captivité, avait pris la clef des champs. La cage était de fer et le gardien attentif, mais l’oiseau s’était envolé.

Sur ces entrefaites, Freiherr von Seckendorff, «commandeur de ce camp», arriva, suivi de son officier d’ordonnance qui s’intitulait lui-même, avec un inimitable accent qui transformait la phrase en une injure candide, «aide de ce camp». Il s’annonça de loin. Gesticulant et vociférant, il gourmandait une sentinelle, Dieu sait pourquoi, comme si elle eût sa part de responsabilité dans la catastrophe. Le vieil oberst était démonté. Sa voix tremblait de rage mal contenue.

—Depuis quand est-il absent? nous cria-t-il.

Il s’imaginait peut-être que nous trahirions notre heureux camarade.

—Depuis quand?

Il insistait en brandissant sa canne.

Comme nous nous contentions de ricaner entre nous, pressés en désordre autour du vieillard exaspéré, il perdit dans sa colère le peu de français dont il disposait, et c’est en allemand qu’il nous couvrit d’invectives, prenant à témoin son bon vieux Gott de la fourberie de ces Français, pour finir par nous jeter cette insulte:

—Vous n’êtes pas des gens d’honneur.

Il croyait, étant de race félonne, que l’évasion s’était produite pendant la promenade, grâce à la complicité d’un officier qui aurait signé son engagement et cédé sa place ensuite au lieutenant Grampel, lequel n’avait rien signé. Il avait tant de confiance dans la discipline de ses hommes et l’organisation de son service de garde, qu’il ne pouvait pas admettre d’abord que le lieutenant Grampel fût sorti en surnombre, au moment du départ de la caravane, au nez et à la barbe de toute l’administration du camp réunie. Et, après nous avoir copieusement et bassement injuriés, il conclut:

—Il n’y aura plus de promenades.

La conclusion était naturelle. Nous l’attendions. Les promenades furent en effet supprimées, mais la kantine ne remboursa point les joncs, piolets et bâtons ferrés désormais sans emploi. C’était autant de gagné pour elle.

Cet incident, par la façon dont il s’acheva, prouve le peu de prix que les Allemands accordent à une parole d’honneur et la facilité avec laquelle ils imposent aux prisonniers des affronts plus cuisants que des gifles. Je citerai un autre exemple de cette lâcheté. Il m’est personnel. Chronologiquement, il n’a pas sa place ici, mais je ne pousserai pas plus loin la publication détaillée de mon journal de captivité. Désormais, je ne veux plus rapporter que les faits saillants d’où j’ai tiré des impressions vives et de précieux enseignements.

Dans le courant du mois de juin, nous étions en régime de représailles. Les douches se trouvaient supprimées. Malade, j’en avais besoin. Mais les ordres du ministère de la Guerre de Berlin étaient formels: l’infirmerie ne devait pas me soigner. Néanmoins, à la suite d’une réclamation que j’avais présentée au délégué de l’ambassade d’Espagne, lors de sa récente visite, la kommandantur avait décidé de m’envoyer, deux fois par semaine, à l’établissement de bains communal de Vöhrenbach. Elle exigeait de moi la promesse écrite et signée, chaque fois renouvelée, que je ne tenterais pas de fuir depuis le moment où je quitterais le camp jusqu’au moment où j’y rentrerais. En échange, elle me ferait accompagner par un soldat sans armes, guide plutôt que gardien. Le colonel B***, prisonnier de Verdun, qui était le plus ancien de nous tous et par conséquent notre seul chef, m’avait accordé l’autorisation de signer la promesse qu’on me demandait. J’acceptais les formalités fixées naguère pour les promenades.

Un soldat sans armes, en effet, me conduisit à l’établissement de bains, qui était situé à l’autre extrémité du village, assez loin du camp. Il y pénétra en même temps que moi, et il s’installa, d’un air tranquille, dans la salle d’attente, où traînaient des journaux, tandis que je m’enfermais dans ma cabine.

Quelle stupeur, quand j’en rouvris la porte! Un soldat, un autre, était là, à deux pas, baïonnette au canon et cartouchières gonflées. Un coup de matraque sur le crâne ne m’eût pas assommé plus efficacement. Je n’avais rien à dire à cet homme, qui exécutait un ordre. Je rentrai au camp, les jambes faibles et le cœur chaviré.

Je rendis compte au colonel B*** de l’offense qu’on nous avait faite à tous en ma personne, puis j’allai protester à la kommandantur. Je n’y trouvai que l’officier censeur. Naturellement il feignit de ne pas comprendre. L’honnête homme! Il n’était au courant de rien. Il ne savait même pas que je devais sortir ce matin-là. Son innocence était si manifeste que ce fut lui pourtant qui me rendit le papier de ma promesse, car il l’avait devant les yeux, sur sa table de travail. Il bafouilla des excuses, accusa le chef de poste qui, n’ayant peut-être pas reçu la consigne nécessaire, avait cru devoir expédier cet autre soldat en armes. Comme si les Allemands avaient l’habitude de prendre si peu de précautions, et comme si le chef de poste n’avait pas refermé lui-même la grille sur mon guide et sur moi! Mais je n’étais pas dupe, et, tout assuré d’autre part que j’étais de la vanité de ma protestation, je dis à l’officier censeur que désormais je ne sortirais plus et que je me plaindrais à l’ambassade d’Espagne. Je ne me dissimule pas qu’il dut rire de mes prétentions, derrière mon dos.

A Verdun, des médecins français avaient été pris dans leur poste de secours avec leur personnel et leurs blessés. On les interna eux aussi au camp de Vöhrenbach, comme de vulgaires combattants, ce qui était une atteinte de plus à la Convention de Genève. Je me rappelle certain docteur assez âgé, aux digestions délicates, qui mangeait en face de moi au réfectoire. Il ne cessait de nous énumérer et de nous réciter les articles de la fameuse Convention que les Allemands violaient sans vergogne en le traitant ainsi qu’un prisonnier ordinaire. Il consentait à loger et à prendre ses repas avec nous, si besoin était; mais il voulait circuler librement dans tout le camp et même, au moins, dans le village, le jour et la nuit, sans gardien et sans rien promettre. Il protestait chaque matin auprès du censeur, auprès de l’officier de service, auprès de «l’aide de ce camp», et auprès du Freiherr von Seckendorff. Il rédigeait réclamations sur réclamations, qu’il portait consciencieusement à la kommandantur; et la kommandantur, qui ne lui cachait même plus combien cette douce obstination l’amusait, jetait au panier non moins consciencieusement les plaintes du médecin. Ses confrères et lui subirent le régime commun jusqu’au jour où il plut au gouvernement impérial et royal de les renvoyer à Lyon, en échange de quelques-uns des siens.

Ces anecdotes minimes, je ne songe pas à les comparer au crime des traités belges déchirés en août 1914. Néanmoins, je ne les juge pas sans intérêt. Il est certain que l’Allemand est fourbe de naissance, traître par tempérament, et vil de toutes les manières. Il faut que ces anecdotes de rien, que tant de prisonniers rapporteront de captivité, soient connues. Ce n’est point par hasard, ce n’est point par un besoin immédiat et temporaire, ce n’est point par nécessité militaire et parce que la fin justifie les moyens, que l’Allemagne a trahi la parole qu’elle avait donnée à la Belgique. C’est parce que chez elle la duplicité, la ruse, le mensonge et l’ignominie vont de pair avec l’appétit et la violence. Avant 1914, cachant son hypocrisie autant que sa brutalité, l’Allemagne était enchaînée. La guerre, tant attendue, l’a libérée de toute contrainte et lui a ôté son masque. Nous l’avons vue telle qu’elle était et telle qu’elle est. Et qu’on ne vienne pas nous chanter que cette Allemagne bestiale et sournoise est l’œuvre d’un kaiser, d’une dynastie ou d’une caste. Nous, prisonniers meurtris par les Allemands à chaque heure de notre captivité, nous savons que le plus modeste des paysans de Saxe, que le plus humble des ouvriers de Bavière et que le plus petit des employés de commerce du Hanovre sont, au même titre que le plus grand des hobereaux prussiens, des hommes méchants et sans honneur, jaloux et sans humanité, et qu’ils ont tous une âme de tortionnaires, s’ils ont une âme. Je m’exprime ici sans passion, je le jure. J’ai longtemps attendu avant de livrer au public mes impressions de captif. Je les ai longuement portées. Depuis plus de sept ans, je suis sorti des prisons allemandes. Mais, aujourd’hui, 15 mars 1924, en relisant les notes que j’écrivais en 1916, je ne trouve pas un mot à y effacer. Les Allemands ont trompé le monde. Ils le trompent encore. Et je le dis à ceux qui m’écoutent: méfiez-vous d’eux toujours, quel que soit le nouveau masque qu’ils se posent sur le visage.

Les Allemands ne croient pas à l’honneur, qui est une religion pour ceux qui n’en ont pas d’autre. Ils n’ont pas le respect des choses religieuses. Le peuple qui a tiré sur la cathédrale de Reims et sur tant d’églises est un peuple sans foi ni Dieu. Cependant, ce crime est si monstrueux, qu’on pourrait supposer qu’ils avaient perdu le sens commun quand ils l’accomplissaient. Et peut-être, dans l’humble vie quotidienne, sont-ils les fidèles agenouillés que l’on sait d’un Dieu qu’ils vénèrent et redoutent? Il n’en est rien. Sans rappeler ici l’attitude saugrenue des gros dignitaires de l’église allemande pendant la guerre, on a le droit d’affirmer que protestants du Nord et catholiques du Sud se rejoignent au même point. Certes, tous font étalage d’une foi solide. Ainsi, par exemple, dans les camps allemands on honore les prêtres français qui sont si mal honorés en France. Quel que soit leur grade ou leur emploi, on les incorpore au milieu des officiers, et, s’ils n’étaient que brancardiers de deuxième classe au front, on leur verse la solde d’un sous-lieutenant. Tellement l’Allemagne veut signifier qu’elle a pour les représentants du culte un zèle que n’ont même pas ses ennemis. Mais là se borne sa charité chrétienne, qui prend la figure d’un opportunisme très politique.

Il y avait à Vöhrenbach plusieurs prêtres français. L’un d’eux était capitaine d’infanterie et l’autre sous-lieutenant; dont les Boches apitoyés enrageaient; car comment peut-on être assez barbare pour forcer des hommes de Dieu à tenir un fusil ou un sabre? Ils ne songeaient pas en effet que leur cause ne devait rien avoir de sacré, en dépit de leurs déclamations tapageuses, pour qu’un prêtre fît œuvre pie en les combattant. Ils acceptaient cependant deux autres ecclésiastiques, qui portaient le brassard des infirmiers. Or, le dimanche, on transformait en chapelle un coin du réfectoire afin que nous eussions notre messe: les Allemands ont de ces soucis déconcertants. Mais aucun de nos quatre prêtres n’était autorisé à la dire pour nous. Le curé de Vöhrenbach se dérangeait, nous bâclait le saint mystère en cinq secs, et nous offusquait les yeux d’une chasuble d’un bleu de Prusse outrageant. Visiblement, la corvée lui déplaisait. Bientôt, il cessa de venir, par bonté d’âme. Il fallut tolérer les services d’un prisonnier. La kommandantur y consentit enfin, mais, de l’Introïbo jusqu’à l’Ite, missa est, un officier allemand, capable de comprendre le sermon du prêtre et nos cantiques militaires, assistait à la cérémonie, et, le plus souvent, cette mission était confiée au médecin du camp, le doktor Rueck, qui était juif.

L’abbé T*** était sous-lieutenant. Belle et grande figure, noble caractère. Un jour, au cours d’une conversation familière avec des camarades, il employa l’adjectif «boche» à propos de je ne sais quoi. Depuis 1914, le mot est passé dans la langue, mais il blessait profondément nos ennemis, et il nous était interdit de le prononcer. Or, le doktor Rueck avait entendu l’abbé T***. Il courut à la kommandantur. Sans aucune considération religieuse ou sentimentale, le Freiherr von Seckendorff, catholique fervent, infligea au coupable six jours d’arrêts de rigueur et lui défendit de dire la messe pendant deux semaines. Qu’on décide après cela de la valeur des grimaces allemandes!


à Pierre Ladoué

CHAPITRE XV

AUTRES TÊTES DE BOCHES

(Avril 1916).

La kantine était le point vital du camp de Vöhrenbach. De là, tout sortait: les matériaux pour nos labeurs personnels, les menus objets dont on a besoin, les livres, le papier, l’encre. Là se déversait ce que les exigences de la kommandantur nous laissaient d’argent disponible sur notre solde et nos revenus particuliers. Car celui qui n’avait que ses mensualités ne pouvait pas se permettre des folies. En effet, un prisonnier perçoit demi-solde. Pour un sous-lieutenant, elle était en 1916 de cent vingt francs. Mais l’Allemagne ne nous donnait pas l’équivalent de ces cent vingt francs au cours du change. Elle s’en tenait à ce que valait le mark avant la guerre, et un sous-lieutenant ne recevait que quatre-vingt-seize marks par mois. Cela, en principe. En pratique, le trésorier lui remettait beaucoup moins. Il lui retenait: cinquante-quatre marks pour la nourriture, et sept marks cinquante pour le loyer. Parfaitement. Enlevez une quinzaine de marks encore au minimum pour les frais de blanchissage, pour les pourboires aux ordonnances, et pour l’entretien de la bibliothèque, et vous verrez que le sous-lieutenant prisonnier ne gardait pas grand’chose pour faire le jeune homme. La kantine s’ouvrait à lui.

Elle comprenait deux rayons bien distincts: le bazar et le bar. Au bazar, où l’on trouvait de tout, comme à Mayence, régnait un grand et gros Boche, à moitié chauve, qui possédait assez de français pour se tirer tout seul de son commerce. Il affectait des manières de bonne franquette tout à fait incompatibles avec l’uniforme gris qu’il portait. Roué, il dirigeait sa boutique avec une habileté d’autant plus aisée qu’il était aidé par la douce kommandantur. C’était un juif de Francfort, et bijoutier avant le 2 août 1914. Malgré son absence, son magasin continuait à rester ouvert. Loin d’être gêné par la guerre, l’homme de Francfort se vantait de s’y être enrichi, en fabriquant des bijoux de deuil, en jais ou en vulgaire bois peint, qu’un intermédiaire suisse écoulait en France, aux mères, aux veuves, et aux orphelines! Je n’insisterai pas davantage: ainsi présenté, notre bonhomme est assez beau. Il ne s’encombrait pas de préjugés. La guerre n’était pour lui qu’un moyen comme un autre de gagner de l’argent. Certes, il espérait bien que l’Allemagne serait victorieuse, mais il ne s’attardait pas à ce sujet. L’issue des batailles l’intéressait moins que la date où la paix serait signée. Il la prévoyait toujours pour le mois suivant, et levait les bras au ciel quand nous lui déclarions qu’il ne la verrait pas avant trois ans. Mais il était gras à lard et pouvait attendre.

La kommandantur avait en lui toute confiance. Il opérait à la kantine comme chez lui. Il vendait à crédit, ce qui engageait les acheteurs à moins d’hésitations. Ses prix n’avaient rien de fixe, il les modifiait comme il l’entendait. Et son grand secret, pour mener rondement ses affaires, consistait à vendre en série. Voici comment.

J’ai déjà parlé des cannes qu’il s’était procurées, comme par hasard, pour nous les offrir le jour même où la kommandantur organisait des promenades à l’extérieur. Les promenades n’eurent pas lieu, mais les cannes étaient écoulées. Le kantinier chercha une autre combinaison. Un matin, il déballa mystérieusement deux ou trois appareils photographiques. On sait que l’Allemagne a la réputation de fabriquer les meilleurs objectifs. Les appareils du kantinier furent enlevés comme des brioches. On lui en commanda d’autres. Il en eut de tous les formats, mais la plupart étaient d’un prix élevé. Une fièvre de photographie passa sur le camp. Elle dura quelques semaines; puis, comme la vente ne rendait plus, la kommandantur interdit la photographie et donna l’ordre de lui délivrer tous les appareils. Il en fut de même pour les instruments de musique, lorsque la kantine en eut soldé assez et qu’elle eut épuisé son stock de partitions et de morceaux détachés. De même encore, les chaises longues et les fauteuils de jardin. Au début, ceux qu’on nous avait cédés étaient d’une qualité très ordinaire et d’un prix abordable. Quand on en réclama d’autres, il en vint de magnifiques, de luxueux et de divins; puis, tout le monde étant servi, la kommandantur nous défendit de sortir dans la cour avec nos chaises longues.

Le plus souvent, la kommandantur interdisait sans commentaires l’emploi de tel ou tel objet. Quelquefois, on daignait nous communiquer les motifs de ces ordres. Ainsi, on joua beaucoup de la corde: nécessité de guerre. Par exemple, en avril 1916, comme nous nous jetions vers les ouvrages manuels que le capitaine B*** de Mayence m’avait prédits, la kantine étala un riche assortiment d’outils de toute sorte, pour travailler le bois, la glaise, le fer, l’étain, le cuivre. Je voulus m’appliquer à l’étain repoussé. Je ramenai dans ma chambre des poinçons et des spatules de toutes les tailles et de toutes les formes, et une plaque d’étain vierge, de dimensions restreintes. Quand j’en demandai au kantinier une nouvelle plaque, il me répondit que le ministère de la Guerre interdisait la vente de l’étain.

Pareille mésaventure nous advint un peu plus tard. L’ordinaire du camp nous obligeait à cuisiner des plats supplémentaires. Rien de plus commode, car la kantine nous fournissait des lampes à alcool et de l’alcool. Pleine de bontés, elle nous procura des réchauds de plus en plus pratiques, jusqu’au jour où on nous apprit que, d’ordre de Berlin, les prisonniers ne pourraient plus acheter de Brennspiritus. Et il en était de même enfin pour toutes les nouveautés que la kantine exhibait, à raison d’une ou deux par mois. C’est ce que j’appelais vendre en série. Le kantinier excellait dans cette branche de l’exploitation intensive et raisonnée des prisonniers de guerre.

Le grand maître du bar était un immense porc. Nul qualificatif ne peindrait plus exactement cet énorme individu aux chairs luisantes et mobiles, qui ne sentait pas le ridicule de montrer à nu sa tête chauve aux narines répugnantes. Il n’avait pas les qualités commerciales de son collègue le bijoutier du bazar. Mercanti, et rien de plus, il ne se souciait pas de contenter sa clientèle. Il savait bien que la clientèle ne lui échapperait pas, et il ne se gênait pas pour nous témoigner sa mauvaise humeur, quand elle le tenait. Or, sa mauvaise humeur nous était précieuse. Cet homme nous servait de baromètre. Le matin, il arrivait au camp avec une gazette régionale qui nous apportait les nouvelles les plus récentes. Quelques officiers adroits se faufilaient au bar, sans dessein suspect. L’attitude de l’adipeux mercanti les renseignait immédiatement sur l’état de l’atmosphère. S’il leur prêtait son journal, c’est que le communiqué allemand chantait victoire. S’il ne le leur offrait pas, s’il avait la mine renfrognée, nos camarades étaient contraints de le manœuvrer pour lui arracher l’aveu qui le contristait et qui nous réjouissait d’autant. Ces jours-là, il était dur à la détente; mais, une fois décliqué, il se soulageait comme après une beuverie et, emporté par l’élan, il lâchait devant des officiers français toutes ses craintes personnelles et tous les bruits fâcheux qui couraient parmi la population civile et militaire de Vöhrenbach. Et l’on se pressait à son comptoir, bien plus pour s’enivrer de ses paroles que pour vider un bock de bière insipide ou un verre de ses vins artificiels.

Où ces scènes de jérémiades devenaient épiques, c’est lorsque s’y mêlait le chef cuisinier de l’établissement. Celui-là, si j’ose employer cette expression, il valait dix. Physiquement, il ressemblait au patron du bar, comme le censeur de Mayence ressemblait au censeur de Vöhrenbach. Gros et gras et large d’épaules, la figure épanouie et confite en satisfaction de soi-même, il était toutefois plus rose de chair que son comparse, et sa tenue, moins débraillée, prétendait à une élégance indéniable, quoique malheureuse.

Le chef cuisinier, qui ne se contentait pas de sa ration quotidienne, avait l’obsession de la guerre. Il ne parlait que d’elle. Tous ses soucis ne venaient que d’elle et toutes ses pensées n’étaient pleines que d’elle. Il n’était pas encore allé au front et il ne voulait pas y aller. Il avait peur, ce gaillard, et il ne s’en cachait pas. On racontait qu’une nuit, alors qu’il était désigné pour faire partie d’un détachement de renfort, qui se mettrait en route le lendemain matin, il avait organisé une bagarre entre soldats et civils après boire et, dans le désordre des passions déchaînées, s’était porté un coup de couteau au bras. Il n’était point parti. Voilà ce que l’on colportait sur son compte. Le certain, c’est que nos ordonnances s’amusaient de lui comme d’un pantin. Cuisiné par eux, le cuisinier était décidé à se rendre aux troupes françaises, dès qu’il serait en leur présence, si on l’y envoyait. Et l’on assistait à ce spectacle d’un feldwebel allemand s’entraînant, sous les quolibets et les bravos de prisonniers français, à «faire kamarad». Je doute que des prisonniers boches aient vu en France des tableaux aussi joyeux.

Le front français était le cauchemar des soldats allemands. Il faut reconnaître qu’il n’avait rien d’une salle de bal. Mais les troupiers de la Grande Germanie ne marquaient que peu d’enthousiasme pour ses dangers. Tous lui préféraient le front oriental. Vivre dans la tranchée en face des Russes, tel était le désir et le regret de tous. Souvent nos sentinelles nous le déclaraient, malgré le règlement qui leur prescrivait de fuir notre conversation. Mais il n’est pas de règlement qu’on ne tourne, même en Allemagne.

La garde du camp était confiée à des hommes de la landsturm. Territoriaux, ils avaient tous fait un séjour plus ou moins long sur le front russe. Revenus à l’intérieur, ils n’éprouvaient aucun désir d’aller défendre, sur quelque front que ce fût, cette patrie qu’en vain les journaux officiels représentaient comme lâchement attaquée par les Français et les Anglais. Ils avaient tous une femme et une ribambelle d’enfants. La vie devenait de plus en plus dure. Ils étaient fatigués de la guerre. Ils n’en voulaient plus. Leur lassitude se traduisait par une espèce de sympathie toute passive pour ces officiers dont ils avaient le devoir d’empêcher l’évasion. La plupart nous regardaient avec des yeux vides. Ils n’étaient pas fiers. Souvent, on les surprenait, qui ramassaient, sur les tas d’ordures, les boîtes de conserve vides et les morceaux de pain moisi que nous jetions. Le pain pouvait encore être trempé dans la soupe, et il reste toujours un peu de graisse au fond d’une boîte de pâté, même quand la boîte a été déjà nettoyée par un prisonnier. Il est patent que nos gardiens manquaient d’abondance. Pour tomber à ce geste furtif du vagabond qui inspecte les poubelles, il faut avoir faim. Cette certitude avait pour nous de l’importance.

Il n’était pas impossible d’acheter une sentinelle. L’opération réussit plusieurs fois. On constatait alors à quel point le respect de l’ordre militaire était ancré dans l’esprit de tous les Allemands. Quand on parlait durement à un soldat, on était assuré de le figer au garde-à-vous. L’Allemand pousse si loin la vénération de l’officier, qu’il finissait par ne plus distinguer entre un officier allemand et un officier français. On en profitait. Avec de la patience et de la ruse, on arrivait à les démuseler. Certains prisonniers ont réussi à s’évader grâce à la connivence d’une sentinelle: ils lui donnaient une cinquantaine de marks, une miche de pain, deux boîtes de bœuf salé, et promettaient de lui envoyer, s’ils franchissaient la frontière, une somme convenue. La sentinelle acceptait le marché, et elle ne redoutait pas que l’officier ne tînt pas sa promesse. Si extraordinaires qu’ils paraissent, ces prodiges furent réalisés; néanmoins, je m’empresse de l’ajouter, assez rarement.

Les hommes de garde, dont la kommandantur n’avait pas tort de suspecter le zèle, étaient surveillés de près. Parmi eux se trouvaient des soldats, généralement plus jeunes, agents de police déguisés, qui les épiaient tout en nous espionnant nous-mêmes. On les rencontrait partout, et leur activité rendait difficiles ces tentatives de corruption qui n’échouaient guère dès qu’elles étaient entamées. Les prisonniers ne couraient que le risque d’un certain nombre de jours d’arrêts de rigueur, les sentinelles jouaient leur séjour à Vöhrenbach ou leur départ pour le front. On comprendra leur réserve habituelle, d’où ne les tirait qu’une circonstance fortuite et saisie au vol.

Freiherr von Seckendorff, «commandeur de ce camp», n’avait sans doute pas d’illusions sur la solidité de son service de garde. Il poursuivait les sentinelles de criailleries continuelles.

A chaque instant, on le voyait, arrêté devant une guérite. Il brandissait sa canne, et les éclats de sa colère s’entendaient de loin. Les sentinelles le détestaient. Il était leur bête noire. Souvent, il les réveillait, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, par un exercice d’alerte. Le premier homme qu’il prévenait, hurlait:

Posten!

Ce qui est l’équivalent de notre appel aux armes. Les autres sentinelles répétaient le mot d’appel de proche en proche. Le poste de police sortait de sa baraque et lançait immédiatement des patrouilles dans toutes les directions. Et j’ai remarqué, à plusieurs reprises, que les alertes provoquées par le vieil oberst tatillon excitaient l’ardeur du poste plus qu’une évasion réelle. L’oberst était d’ailleurs imité dans ses craintes par tous ses officiers et par deux feldwebels: Balai Hygiénique et Makoko.

Le Balai Hygiénique tirait son nom de la forme de sa barbe, qui singeait les raides plumeaux dont on ne se sert pas pour épousseter les meubles d’un salon. Ce sinistre individu n’avait aucun rapport avec les prisonniers proprement dits. Fonctionnaire adjudant, il ne s’occupait que de la discipline de nos ordonnances et des consignes des hommes de garde. Les uns et les autres lui durent d’innombrables punitions. Il nous haïssait à tous crins. Sa voix tremblait quand il parlait de nous. Je donnerai la mesure de ses sentiments en transcrivant ici une phrase, qu’il prononça un jour devant le chef cuisinier et que plusieurs officiers entendirent. Il disait:

—Ils se plaignent de la nourriture? Si j’étais le commandant du camp, il y a beau temps que je les aurais tous empoisonnés.

Le feldwebel de l’infirmerie ne valait pas mieux. Nous l’appelions Makoko, à cause de son teint chocolat et de ses cheveux noirs et crépus. Son origine posait un point d’interrogation. Il nous plaisait d’imaginer en lui l’arrière-produit d’une fille du Rhin et d’un de ces mameluks puissants que Napoléon traînait derrière lui. Si nous nous trompions, le Makoko devenait un mystère ethnographique. Son emploi d’infirmier lui laissait des loisirs, car l’infirmerie ne disposait d’aucun médicament et, en outre, elle nous fut fermée dès le premier jour des représailles. Aussi Makoko se rendait-il indispensable en remplissant le noble office d’espion. Il s’en acquittait à merveille et méritait de la sorte de ne pas être envoyé aux armées.

Se rendre indispensable pour rester à l’intérieur, c’était l’ambition évidente de tous nos geôliers. On conçoit qu’ils ne s’endormaient pas à la tâche. Leur intérêt immédiat les poussait à ne nous épargner aucune turpitude: par là, ils gagnaient l’estime de leurs chefs, et leur haine native de tout ce qui est français s’accroissait, tout naturellement, du besoin d’aboyer et de mordre, que leur veulerie nécessitait.


à Adolphe Boschot

CHAPITRE XVI

LE RÉGIME DES REPRÉSAILLES

L’Allemagne ne pouvait pas ne pas se rendre compte de l’état lamentable de prostration où la captivité réduisait les prisonniers qu’elle détenait. Néanmoins, il n’est pas surprenant qu’elle n’ait rien tenté pour adoucir leur sort. Son intérêt trouvait son compte à notre décrépitude. Mais son intérêt aussi, éveillé par le spectacle de nos misères, voulait qu’elle s’inquiétât du sort de ses propres prisonniers. S’il lui était indifférent que nous dussions rentrer chez nous comme des loques humaines, il ne lui convenait pas que ses enfants lui fissent retour dans les mêmes tristes conditions après la guerre. Pour éviter ce danger, elle n’hésita pas à employer un moyen infaillible: ce que nous appelons «chantage», elle le qualifia «représailles».

La méthode est simple. Qu’un prisonnier écrive à ses parents qu’il n’est pas heureux en France, il n’en faut pas davantage. Les parents transmettent la plainte au Gouvernement Impérial et Royal. Berlin ordonne que tout un camp de prisonniers français subisse telles et telles mesures vexatoires, informe Paris de sa décision, et ajoute que l’ordre sera rapporté quand tel camp de France aura reçu telle et telle amélioration. J’ai eu sous les yeux la lettre qu’un officier boche envoyait à son père. Il disait: «En un mot, on ne se fait aucune idée en Allemagne du traitement indigne auquel nous sommes soumis ici. Les autorités responsables devraient prendre des mesures de représailles[E]». Les citoyens allemands n’avaient peut-être pas beaucoup de droits, mais l’Empire les défendait. Nous, nous sommes accablés de droits, mais on nous laisse le soin de les défendre nous-mêmes. J’admire cette petite phrase de rien: «Les autorités responsables devraient prendre des mesures de représailles.» Les autorités étaient responsables, en Allemagne. Mais les autorités françaises, comment agissaient-elles? Elles capitulaient. L’Allemagne obtenait les satisfactions qu’elle réclamait. Par contre-coup, les représailles imposées aux prisonniers français étaient levées.

—Que demandez-vous de plus? dira-t-on.

Les prisonniers français ne demandaient pas la fin des représailles. Qu’ils fussent en représailles ou non, leur situation n’était ni meilleure ni pire. Et ils se réjouissaient d’être un peu plus maltraités, quand ils apprenaient qu’ils l’étaient parce que les prisonniers allemands gémissaient en France. Nous savions tellement que les bandits de 1914 ne gémiraient jamais assez! En outre, il nous répugnait que la France, toujours et toujours, capitulât: nous sentions que quelque chose d’anormal se tramait chez nous. Il nous sautait aux yeux qu’un désaccord existait entre le peuple français qui avait la volonté de vaincre, et les hommes du gouvernement, ministres, députés et sénateurs, qui avaient une âme craintive. 1914 avait ouvert les portes toutes grandes à l’enthousiasme français. A la France, qui se retrouvait jeune, il fallait un gouvernement jeune. Elle conserva, l’imprudente, la kyrielle de vieux politiciens, barbons de la défaite de 1871, ou héritiers podagres des vaincus. Depuis sa naissance, la Troisième République avait refusé le fer à l’Allemagne. L’heure n’est plus d’examiner ses torts ou ses raisons. L’histoire enregistre simplement. Mais en 1914, quand il n’y eut plus moyen de se dérober à l’attaque des Barbares, la nécessité s’imposait de jeter, avec les anciennes terreurs, tous ceux qui avaient eu peur officiellement pour la France. Ainsi des vaincus ou des fils de vaincus ne pouvaient nous mener à la victoire que par des chemins détournés. Nous avions inventé la diplomatie, ce bridge où la France était toujours «le mort». La faillite de la diplomatie en 1914 aurait dû entraîner la faillite des diplomates. Il n’en fut rien. Et, parmi tant d’errements qui ont marqué la conduite de la guerre, il nous est apparu, à nous prisonniers, que le gouvernement de Paris était impuissant à nous sauver de la ruine.

Pendant que la France faisait la guerre à la va-comme-je-te-pousse, l’Allemagne faisait la guerre totale. Elle la faisait aux soldats du front et aux civils de l’intérieur. C’est un point acquis, qu’elle manœuvrait autant dans nos usines et dans nos champs par les écrits louches et les paroles suspectes que dans les tranchées par les canons et les gaz empoisonnés. Elle travaillait à détruire le moral des hommes et des femmes de l’arrière dans le temps où elle tuait et blessait les guerriers de l’avant. Terrible entreprise. Les prisonniers eux-mêmes servirent à l’Allemagne. En effet, pour ces questions de représailles, elle ne s’en tenait pas à des échanges directs de notes avec Paris. Elle faisait intervenir les victimes. Quand un camp était mis en représailles, tous les prisonniers avaient le droit d’écrire en France une lettre, souvent deux, et quelquefois trois, pour annoncer les tourments qu’on leur préparait et les motifs de ces punitions. En sorte que l’Allemagne atteignait un double but: elle obtenait des douceurs pour ses Fritz, et elle décourageait les familles françaises. Les familles tremblaient pour leurs prisonniers: chaque mois leur apportait de nouvelles transes. Le désir de la paix se glissait dans les esprits avec une insistance croissante. Rien de plus dangereux pour la France. Rien de plus précieux pour l’Allemagne. Et vous voyez que le régime des représailles, arme de guerre, sort des limites de nos camps, où nous supportions tout, pour prendre une importance qui dépasse nos ennuis personnels de prisonniers.

La Russie n’y allait pas par quatre chemins, et elle observait en face des menaces allemandes la seule attitude raisonnable. Elle ne s’occupait guère de ses prisonniers, je l’ai dit, mais, quand elle s’en occupait, elle s’en occupait bien. Un jour, l’Allemagne voulut inaugurer contre elle le système qui réussissait avec la France. Elle mit en représailles mille officiers russes et envoya la nouvelle à Pétrograd. Pétrograd répondit:

—Faites comme il vous plaira. De mon côté, à partir d’aujourd’hui, je modifie mes habitudes. Dorénavant, TOUS les officiers allemands que je détiens seront traités comme de simples soldats prisonniers. Je les logerai au milieu d’eux, dans les mêmes baraques. Ils seront astreints aux mêmes corvées. Je leur supprime toute la correspondance. Ils n’écriront plus, et ne recevront plus ni lettres, ni colis de victuailles. J’ai dit.

Trois jours plus tard, l’Allemagne renonçait à ses tracasseries et les représailles des Russes furent levées.

Pourquoi la France montrait-elle moins de fermeté que la Russie? Point d’interrogation que nous nous posions souvent. A l’heure actuelle, au moment où je mets de l’ordre dans mes souvenirs de captivité, le problème me semble simplifié. Ces effroyables affaires de trahison, qui ont marqué chez nous l’issue de la lutte, nous donnent la clef du mystère. Tant que l’Action Française a prêché dans le vide, tant que ce magnifique vieillard de Clémenceau qui lui, seul de toute la politicaille, s’est rajeuni quand la France entière se rajeunissait, ne s’est pas dressé pour réagir, la guerre ne finissait pas. Août 1917 est une date historique, comme septembre 1914. La Marne et Clémenceau ont sauvé la France et gagné la victoire. De l’une à l’autre de ces deux dates, la France a pataugé. On sait désormais pourquoi. Mais, en 1916, au plus beau du gâchis, nous ignorions, nous prisonniers en Allemagne, pourquoi nous étions des pantins entre les mains des hommes du kaiser. Peu importe, d’ailleurs, que le capitaine Bouchardon ait étudié ou non les agissements criminels de tant de jolis personnages par rapport aux prisonniers français. Notre conviction a trouvé enfin les coupables qui nous valurent un supplément de misère, et leur châtiment a balayé nos peines.

Je crois qu’il n’y a pas un seul officier français prisonnier qui n’ait connu le régime des représailles. Les uns après les autres, tous les camps d’Allemagne l’ont pratiqué. Seulement, le régime n’était pas le même partout. L’Allemagne dosait les représailles. Elle en jouait comme de son artillerie aux calibres divers. Il y eut des camps terribles, en Pologne par exemple, où des officiers, sans distinction de grade, d’âge ou de santé, furent livrés à eux-mêmes au milieu des bois et des marécages; où ils devaient tout faire sans aucun secours; où ils devaient se construire un refuge contre les intempéries; où ils ne recevaient plus de nouvelles de France; où ils étaient séparés du reste des vivants. Le camp de Vöhrenbach fut moins affreux. Les seules tortures qu’on nous y infligea étaient d’ordre moral. Désunis, nous aurions pu sombrer dans le découragement. Mais nous nous tenions par la main, je l’ai déjà dit, et toutes les mesures que l’on prit contre nous ne nous tirèrent que des éclats de rire et des chansons. C’est une réponse que les Allemands n’attendaient pas, et elle les exaspérait, parce qu’ils ne la comprenaient point.

Le 14 avril 1916, vers huit heures du soir, le chef de bataillon L*** réunit les officiers du premier étage dans la salle de gymnastique, et leur communiqua les ordres de la kommandantur. Les officiers allemands du camp de Saint-Angeau s’étaient plaints de n’avoir pas trouvé en France les marques de déférence et de sympathie qu’ils préjugeaient mériter. En conséquence, le gouvernement de Berlin décidait que le camp de Vöhrenbach serait brimé jusqu’au jour où les officiers allemands daigneraient reconnaître que le camp de Saint-Angeau était devenu tolérable. Berlin nous autorisait à écrire trois lettres en France pour signaler la situation qui nous était faite. C’était le chantage sans scrupule. Suivait l’énumération des mesures prescrites.

Des murmures couraient autour du commandant L***, qui n’arrivait plus à dominer le tumulte. Personne n’écoutait la longue liste des vexations qui nous menaçaient. Une espèce de fièvre s’emparait de nous. Enfin! l’Allemagne offrait une distraction à notre oisiveté; car nous ne doutions pas que les représailles ne dussent nous apporter un peu de mouvement.

La joie nous tenait.

—Où est ce Saint-Angeau?

—En Auvergne.

—Dans le Cantal.

—Vive Saint-Angeau!

—Ah! ils ne sont pas contents, messieurs les Boches?

—Chacun son tour.

—On les aura.

Ce fut dans un brouhaha inaccoutumé de voix, de cris, de conversations, qu’on se rassembla pour l’appel. Des mots fusaient de la foule.

—Saint-Angeau!

Le Lièvre effrayé, qui était de service, avait l’air plus effrayé que jamais. Derrière lui des plaisanteries s’étouffaient.

—On les aura!

L’annonce des représailles avait réveillé le camp. Tant qu’elles durèrent, l’agitation ne se relâcha pas. Loin de nous attrister, les ordres de la kommandantur nous égayaient. Chaque semaine nous donnait une nouvelle raison de nous réjouir. En effet, le régime du camp ne changea pas du jour au lendemain. Pour agir plus efficacement sur nous, à la manière d’un acide lent, les mesures se succédaient sans hâte. On espérait ainsi nous agacer de plus en plus. Mauvaise psychologie.

Nous étions huit ou dix officiers par chambre. On nous y entassa jusqu’à une vingtaine. Nous fûmes serrés comme des sardines dans une boîte. Mais plus on est de fous, plus on rit. Et nous menions un agréable tapage. On nous avait enlevé les châlits. On nous laissa provisoirement les petits sommiers carrés, qu’on remplacerait plus tard par des paillasses, comme à Saint-Angeau. On ne toucha pas d’abord à nos deux couvertures; mais, bientôt, on nous en retira une, comme à Saint-Angeau. A Saint-Angeau, les officiers allemands n’étaient éclairés que par une lampe à pétrole. Nous, nous avions deux lampes électriques; on nous supprima une ampoule. On nous supprima les petites armoires militaires où nous rangions nos vêtements, et l’on posa des planches à bagages le long des murs, comme à Saint-Angeau. Vous pensez bien que tous ces déménagements ne s’effectuèrent pas dans un silence passif. Une chanson circulait déjà à travers le camp, et, quand une porte s’entrebâillait, on entendait ce refrain narquois, imité de l’A Ménilmontant d’Aristide Bruant: