Avec des yeux pareils
Que tout est semblable
École de nu.
Tranquillement
Dans un visage délié
Nous avons pris des garanties
Un coup de main aux cheveux rapides
La bouche de voluptueux inférieur joue et tombe
Et nous lançons le menton qui tourne comme une toupie.
Faites mon portrait.
Il se modifiera pour remplir tous les vides.
Faites mon portrait sans bruit, seul le silence
À moins que—s'il—sauf—excepté—
Je ne vous entends pas.
Il s'agit, il ne s'agit plus.
Je voudrais ressembler—
Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.
Sans fatigue, têtes nouées
Aux mains de mon activité.
à André Breton
Tes yeux sont revenus d'un pays arbitraire
Où nul n'a jamais su ce que c'est qu'un regard
Ni connu la beauté des yeux, beauté des pierres,
Celle des gouttes d'eau, des perles en placards,
Des pierres nues et sans squelette, ô ma statue,
Le soleil aveuglant te tient lieu de miroir
Et s'il semble obéir aux puissances du soir
C'est que ta tête est close, ô statue abattue
Par mon amour et par mes ruses de sauvage.
Mon désir immobile est ton dernier soutien
Et je t'emporte sans bataille, ô mon image,
Rompue à ma faiblesse et prise dans mes liens.
Un bel oiseau me montre la lumière
Elle est dans ses yeux, bien en vue.
Il chante sur une boule de gui
Au milieu du soleil.
* * * * *
Les yeux des animaux chanteurs
Et leurs chants de colère ou d'ennui
M'ont interdit de sortir de ce lit.
J'y passerai ma vie.
L'aube dans des pays sans grâce
Prend l'apparence de l'oubli.
Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube,
La tête la première, sa chute l'illumine.
Constellations,
Vous connaissez la forme de sa tête.
Ici, tout s'obscurcit:
Le paysage se complète, sang aux joues,
Les masses diminuent et coulent dans mon cœur
Avec le sommeil.
Et qui donc veut me prendre le cœur?
* * * * *
Je n'ai jamais rêvé d'une si belle nuit.
Les femmes du jardin cherchent à m'embrasser—
Soutiens du ciel, les arbres immobiles
Embrassent bien l'ombre qui les soutient.
Une femme au cœur pâle
Met la nuit dans ses habits.
L'amour a découvert la nuit
Sur ses seins impalpables.
Comment prendre plaisir à tout?
Plutôt tout effacer.
L'homme de tous les mouvements,
De tous les sacrifices et de toutes les conquêtes
Dort. Il dort, il dort, il dort.
Il raye de ses soupirs la nuit minuscule, invisible.
Il n'a ni froid, ni chaud.
Son prisonnier s'est évadé—pour dormir.
Il n'est pas mort, il dort.
Quand il s'est endormi
Tout l'étonnait,
Il jouait avec ardeur,
Il regardait,
Il entendait.
Sa dernière parole:«Si c'était à recommencer, je te rencontrerais sans
te chercher.»
Il dort, il dort, il dort.
L'aube a eu beau lever la tête,
Il dort.
C'est un restaurant comme les autres. Faut-il croire que je ne ressemble
à personne? Une grande femme, à côté de moi, bat des œufs avec ses
doigts. Un voyageur pose ses vêtements sur une table et me tient tête.
Il a tort, je ne connais aucun mystère, je ne sais même pas la
signification du mot: mystère, je n'ai jamais rien cherché, rien
trouvé, il a tort d'insister.
L'orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les
épaules. L'espace a alors des portes et des fenêtres. Le voyageur me
déclare que je ne suis plus le même. Plus le même! Je ramasse les
débris de toutes mes merveilles. C'est la grande femme qui m'a dit que
ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux
ruisseaux vivaces et pleins d'oiseaux. La mer, la calme mer est entre
eux comme le ciel dans la lumière. Les couleurs aussi, si l'on me parle
des couleurs, je ne regarde plus. Parlez-moi des formes, j'ai grand
besoin d'inquiétude.
Grande femme, parle-moi des formes, ou bien je m'endors et je mène la
grande vie, les mains prises dans la tête et la tête dans la bouche,
dans la bouche bien close, langage intérieur.
Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.
Gagnerons-nous la mer avec des cloches
Dans nos poches, avec le bruit de la mer
Dans la mer, ou bien serons-nous les porteurs
D'une eau plus pure et silencieuse?
L'eau se frottant les mains aiguise des couteaux
Les guerriers ont trouvé leurs armes dans les flots
Et le bruit de leurs coups est semblable à celui
Des rochers défonçant dans la nuit les bateaux.
C'est la tempête et le tonnerre. Pourquoi pas le silence
Du déluge, car nous avons en nous tout l'espace rêvé
Pour le plus grand silence et nous respirerons
Comme le vent des mers terribles, comme le vent
Qui rampe lentement sur tous les horizons.
Toutes mes petites amies sont bossues:
Elles aiment leur mère.
Tous mes animaux sont obligatoires,
Ils ont des pieds de meuble
Et des mains de fenêtre.
Le vent se déforme,
Il lui faut un habit sur mesure,
Démesuré.
Voilà pourquoi
Je dis la vérité sans la dire.
Petite table enfantine,
il y a des femmes dont les yeux sont comme des morceaux de sucre,
il y a des femmes graves comme les mouvements de l'amour qu'on ne surprend
pas
il y a des femmes au visage pâle
d'autres comme le ciel à la veille du vent.
Petite table dorée des jours de fête,
il y a des femmes de bois vert et sombre:
celles qui pleurent,
de bois sombre et vert:
celles qui rient.
Petite table trop basse ou trop haute,
il y a des femmes grasses
avec des ombres légères,
il y a des robes creuses,
des robes sèches,
des robes que l'on porte chez soi et que l'amour ne fait jamais sortir.
Petite table,
je n'aime pas les tables sur lesquelles je danse,
je ne m'en doutais pas.
À Raymond Roussel.
L'homme s'enfuit, le cheval tombe,
La porte ne peut pas s'ouvrir,
L'oiseau se tait, creusez sa tombe,
Le silence le fait mourir.
Un papillon sur une branche
Attend patiemment l'hiver,
Son cœur est lourd, la branche penche,
La branche se plie comme un ver.
Pourquoi pleurer la fleur séchée
Et pourquoi pleurer les lilas?
Pourquoi pleurer la rose d'ambre?
Pourquoi pleurer la pensée tendre?
Pourquoi chercher la fleur cachée
Si l'on n'a pas de récompense?
—Mais pour ça, ça et ça.
À l'ombre des arbres
Comme au temps des miracles,
Au milieu des hommes
Comme la plus belle femme
Sans regrets, sans honte,
J'ai quitté le monde.
—Qu'avez-vous vu?
—Une femme jeune, grande et belle
En robe noire très décolletée.
Un mur dénonce un autre mur
Et l'ombre me défend de mon ombre peureuse.
Ô tour de mon amour autour de mon amour,
Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.
Toi, que défendais-tu? Ciel insensible et pur
Tremblant tu m'abritais. La lumière en relief
Sur le ciel qui n'est plus le miroir du soleil,
Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,
Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir,
Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place
Avec des yeux d'amour et des mains trop fidèles
Pour dépeupler un monde dont je suis absent.
Le rire tenait sa bouteille
À la bouche riait la mort
Dans tous les lits où l'on dort
Le ciel sous tous les corps sommeille
Un clair ruban vert à l'oreille
Trois boules une bague en or
Elle porte sans effort
Une ombre aux lumières pareille
Petite étoile des vapeurs
Au soir des mers sans voyageurs
Des mers que le ciel cruel fouille
Délices portées à la main
Plus douce poussière à la fin
Les branches perdues sous la rouille.
Que le monde m'entraîne et j'aurai des souvenirs.
Trente filles au corps opaque, trente filles divinisées par
l'imagination, s'approchent de l'homme qui repose dans la petite vallée
de la folie.
L'homme en question joue avec ferveur. Il joue contre lui-même et
gagne. Les trente filles en ont vite assez. Les caresses du jeu ne sont
pas celles de l'amour et le spectacle n'en est pas aussi charmant,
séduisant et agréable.
Je parle de trente filles au corps opaque et d'un joueur heureux. Il y a
aussi, dans une ville de laine et de plumes, un oiseau sur le dos d'un
mouton. Le mouton, dans les fables, mène l'oiseau en paradis.
Il y a aussi les siècles personnifiés, la grandeur des siècles
présents, le vertige des années défendues et des fruits perdus.
Que les souvenirs m'entraînent et j'aurai des yeux ronds comme le
monde.
Le soir traînait des hirondelles. Les hiboux
Partageaient le soleil et pesaient sur la terre
Comme les pas jamais lassés d'un solitaire
Plus pâle que nature et dormant tout debout.
Le soir traînait des armes blanches sur nos têtes.
Le courage brûlait les femmes parmi nous,
Elles pleuraient, elles criaient comme des bêtes,
Les hommes inquiets s'étaient mis à genoux.
Le soir, un rien, une hirondelle qui dépasse,
Un peu de vent, les feuilles qui ne tombent plus,
Un beau détail, un sortilège sans vertus
Pour un regard qui n'a jamais compris l'espace.
À l'aventure, en barque, au nord.
Dans la trompette des oiseaux
Les poissons dans leur élément.
L'homme qui creuse sa couronne
Allume un brasier dans la cloche,
Un beau brasier-nid-de-fourmis.
Et le guerrier bardé de fer
Que l'on fait rôtir à la broche
Apprend l'amour et la musique.
Un aigle, sur un rocher, contemple l'horizon béat. Un aigle défend le
mouvement des sphères. Couleurs douces de la charité, tristesse,
lueurs sur les arbres décharnés, lyre en étoile d'araignée, les
hommes qui sous tous les cieux se ressemblent sont aussi bêtes sur la
terre qu'au ciel. Et celui qui traîne un couteau dans les herbes
hautes, dans les herbes de mes yeux, de mes cheveux et de mes rêves,
celui qui porte dans ses bras tous les signes de l'ombre, est tombé,
tacheté d'azur, sur les fleurs à quatre couleurs.
Nous dormons avec des anges rouges qui nous montrent le désert sans
minuscules et sans les doux réveils désolés. Nous dormons. Une aile
nous brise, évasion, nous avons des roues plus vieilles que les plumes
envolées, perdues, pour explorer les cimetières de la lenteur, la
seule luxure.
* * * * *
La bouteille que nous entourons des linges de nos blessures ne résiste
à aucune envie. Prenons les cœurs, les cerveaux, les muscles de la
rage, prenons les fleurs invisibles des blêmes jeunes filles et des
enfants noués, prenons la main de la mémoire, fermons les yeux du
souvenir, une théorie d'arbres délivrés par les voleurs nous frappe
et nous divise, tous les morceaux sont bons. Qui les rassemblera: la
terreur, la souffrance ou le dégoût?
* * * * *
Dormons, mes frères. Le chapitre inexplicable est devenu
incompréhensible. Des géants passent en exhalant des plaintes
terribles, des plaintes de géant, des plaintes comme l'aube veut en
pousser, l'aube qui ne peut ne plus se plaindre, depuis le temps, mes
frères, depuis le temps.
Larmes des yeux, les malheurs des malheureux.
Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs.
Il ne demande rien, il n'est pas insensible,
Il est triste en prison et triste s'il est libre.
Il fait un triste temps, il fait une nuit noire
À ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts
Sont assis, les faibles tiennent le pouvoir
Et le roi est debout près de la reine assise.
Sourires et soupirs, des injures pourrissent
Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien: ceci brûle, cela flambe!
Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.
* * * * *
Une ombre...
Toute l'infortune du monde
Et mon amour dessus
Comme une bête nue.
Les feuilles de couleur dans les arbres nocturnes
Et la liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres,
Le vent à la grande figure
Les épargne. Avalanche, à travers sa tête transparente
La lumière, nuée d'insectes, vibre et meurt.
Miracle dévêtu, émiettement, rupture
Pour un seul être.
La plus belle inconnue
Agonise éternellement.
Étoiles de son cœur aux yeux de tout le monde.
«Je le sais bien»
Le désespoir n'a pas d'ailes,
L'amour non plus,
Pas de visage,
Ne parlent pas,
Je ne bouge pas,
Je ne les regarde pas,
Je ne leur parle pas
Mais Je suis bien aussi vivant que mon amour et que mon désespoir.
Un millier de sauvages
S'apprêtent à combattre.
Ils ont des armes,
Ils ont leur cœur, grand cœur,
Et s'alignent avec lenteur
Devant un millier d'arbres verts
Qui, sans en avoir l'air,
Tiennent encore à leur feuillage.
Suis-je autre chose que ta force?
Ta force dans tes bras,
Ta tête dans tes bras,
Ta force dans le ciel décomposé,
Ta tête lamentable,
Ta tête que je porte.
Tu ne joueras plus avec moi,
Héroïne perdue,
Ma force bouge dans tes bras.
L'heure qui tremble au front du temps tout embrouillé
Un bel oiseau léger plus vif qu'une poussière
Traîne sur un miroir un cadavre sans tête
Des boules de soleil adoucissent ses ailes
Et le vent de son vol affole la lumière
Le meilleur a été découvert loin d'ici.
Sur la maison du rire
Un oiseau rit dans ses ailes.
Le monde est si léger
Qu'il n'est plus à sa place
Et si gai
Qu'il ne lui manque rien.
Pourquoi suis-je si belle?
Parce que mon maître me lave.
Avec tes yeux je change comme avec les lunes
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,
Une eau mystérieuse et noire qui t'enserre
Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.
Une couleur madame, une couleur monsieur,
Une aux seins, une aux cheveux,
La bouche des passions
Et si vous voyez rouge
La plus belle est à vos genoux.
À faire rire la certaine,
Était-elle en pierre?
Elle s'effondra.
Le monstre de la fuite hume même les plumes
De cet oiseau roussi par le feu du fusil.
Sa plainte vibre tout le long d'un mur de larmes
Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie
Qui bourgeonnait déjà dans le cœur du chasseur.
La nature s'est prise aux filets de ta vie.
L'arbre, ton ombre, montre sa chair nue: le ciel.
Il a la voix du sable et les gestes du vent
Et tout ce que tu dis bouge derrière toi.
Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre,
Elle rit pour cacher sa terreur d'elle-même.
Elle a toujours marché sous les arches des nuits
Et partout où elle a passé
Elle a laissé
L'empreinte des choses brisées.
Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d'eau douce,
Quel visage viendra, coquillage sonore,
Annoncer que la nuit de l'amour touche au jour,
Bouche ouverte liée à la bouche fermée.
Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide.
Les hommes qui changent et se ressemblent
Ont, au cours de leurs jours, toujours fermé les yeux
Pour dissiper la brume de dérision
Etc...
à G.
Au soir de la folie, nu et clair,
L'espace entre les choses a la forme de mes paroles
La forme des paroles d'un inconnu,
D'un vagabond qui dénoue la ceinture de sa gorge
Et qui prend les échos au lasso.
Entre des arbres et des barrières,
Entre des murs et des mâchoires,
Entre ce grand oiseau tremblant
Et la colline qui l'accable,
L'espace a la forme de mes regards.
Mes yeux sont inutiles,
Le règne de la poussière est fini,
La chevelure de la route a mis son manteau rigide,
Elle ne fuit plus, je ne bouge plus,
Tous les ponts sont coupés, le ciel n'y passera plus
Je peux bien n'y plus voir.
Le monde se détache de mon univers
Et, tout au sommet des batailles,
Quand la saison du sang se fane dans mon cerveau,
Je distingue le jour de cette clarté d'homme
Qui est la mienne,
Je distingue le vertige de la liberté,
La mort de l'ivresse,
Le sommeil du rêve,
Ô reflets sur moi-même! ô mes reflets sanglants!
I
La plate volupté et le pauvre mystère
Que de n'être pas vu.
Je vous connais, couleur des arbres et des villes,
Entre nous est la transparence de coutume
Entre les regards éclatants.
Elle roule sur pierres
Comme l'eau se dandine.
D'un côté de mon cœur des vierges s'obscurcissent,
De l'autre la main douce est au flanc des collines.
La courbe de peu d'eau provoque cette chute,
Ce mélange de miroirs.
Lumières de précision, je ne cligne pas des yeux,
Je ne bouge pas,
Je parle
Et quand je dors
Ma gorge est une bague à l'enseigne de tulle.
II
Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres,
Seul.
La pitié est plus haut et peut bien y rester,
La vertu se fait l'aumône de ses seins
Et la grâce s'est prise dans les filets de ses paupières.
Elle est plus belle que les figures des gradins,
Elle est plus dure,
Elle est en bas avec les pierres et les ombres.
Je l'ai rejointe.
C'est ici que la clarté livre sa dernière bataille.
Si je m'endors, c'est pour ne plus rêver.
Quelles seront alors les armes de mon triomphe?
Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints,
Ô jardin de mes yeux!
Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,
Des fleurs dans la nuit,
Une fenêtre de feuillage
S'ouvre soudain dans son visage.
Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage?
Une femme est plus belle que le monde où je vis
Et je ferme les yeux.
Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres.
Et des ombres m'attendent.
Un bouquet tout défait brûle les coqs des vagues
Et le plumage entier de la perdition
Rayonne dans la nuit et dans la mer du ciel.
Plus d'horizon, plus de ceinture,
Les naufragés, pour la première fois, font des gestes
qui ne les soutiennent pas. Tout se diffuse, rien ne
s'imagine plus.
L'après-midi du même jour. Légère, tu bouges et, légers, le sable
et la mer bougent.
Nous admirons l'ordre des choses, l'ordre des pierres, l'ordre des
clartés, l'ordre des heures. Mais cette ombre qui disparaît et cet
élément douloureux, qui disparaît.
Le soir, la noblesse est partie de ce ciel. Ici, tout se blottit dans un
feu qui s'éteint.
Le soir. La mer n'a plus de lumière et, comme aux temps anciens, tu
pourrais dormir dans la mer.
Les armes du sommeil ont creusé dans la nuit
Les sillons merveilleux qui séparent nos têtes.
À travers le diamant, toute médaille est fausse,
Sous le ciel éclatant, la terre est invisible.
Le visage du cœur a perdu ses couleurs
Et le soleil nous cherche et la neige est aveugle.
Si nous l'abandonnons, l'horizon a des ailes
Et nos regards au loin dissipent les erreurs.
À Pablo Picasso.
Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel:
Il a fermé les yeux pour s'en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.
Devant les roues toutes nouées
Un éventail rit aux éclats.
Dans les traîtres filets de l'herbe
Les routes perdent leur reflet.
Ne peux-tu donc prendre les vagues
Dont les barques sont les amandes
Dans ta paume chaude et câline
Ou dans les boucles de ta tête?
Ne peux-tu prendre les étoiles?
Écartelée, tu leur ressembles,
Dans leur nid de feu tu demeures
Et ton éclat s'en multiplie.
De l'aube baillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l'écorce.
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
Ô douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.
Sous la menace rouge d'une épée, défaisant sa chevelure qui guide des
baisers, qui montre à quel endroit le baiser se repose, elle rit.
L'ennui, sur son épaule, s'est endormi. L'ennui ne s'ennuie qu'avec
elle qui rit, la téméraire, et d'un rire insensé, d'un rire de fin du
jour semant sous tous les ponts des soleils rouges, des lunes bleues,
fleurs fanées d'un bouquet désenchanté. Elle est comme une grande
voiture de blé et ses mains germent et nous tirent la langue. Les
routes qu'elle traîne derrière elle sont ses animaux domestiques et
ses pas majestueux leur ferment les yeux.
Le jardinage est la passion, belle bête de jardinier. Sous les
branches, sa tête semblait couverte de pattes légères d'oiseaux. À
un fils qui voit dans les arbres.
Elle joue comme nul ne joue et je suis seul à la regarder. Ce sont ses
yeux qui la ramènent dans mes songes. Presque immobile, à l'aventure.
Et cet autre qu'elle prend par les ailes de ses oreilles a gardé la
forme de ses auréoles. Dans l'accolade de ses mains, une hirondelle aux
cheveux plats se débat sans espoir. Elle est aveugle.
Ces beaux murs blancs d'apothéose
Me sont d'une grande utilité.
Tout au sérieux, celui qui ne paie pas les dégâts
Jongle avec ton trousseau, reine des lavandes.
Est-il libre? Sa gorge montre d'un doigt impérieux
Des corridors où glissent les sifflets de ses chevilles.
Son teint, de l'aube au soir, démode ses tatouages
Et l'asile de ses yeux a des portes sans nuages.
Ô régicide! ton corset appartient aux mignons
Et aux mignonnes de toutes sortes. Ta chair simple s'y développe,
Tu t'y pourlèches dans la pourpre, ô nouveau médiateur!
Par les fentes de ton sourire s'envole un animal hurleur
Qui ne jouit que dans les hauteurs.
Métal qui nuit, métal de jour, étoile au nid,
Pointe à frayeur, fruit en guenilles, amour rapace,
Porte-couteau, souillure vaine, lampe inondée,
Souhaits d'amour, fruits de dégoût, glaces prostituées.
Bien sûr, bonjour à mon visage!
La lumière y sonne plus clair un grand désir qu'un paysage.
Bien sûr, bonjour à vos harpons,
À vos cris, à vos bonds, à votre ventre qui se cache!
J'ai perdu, j'ai gagné, voyez sur quoi je suis monté.
Les bouches ont suivi le chemin sinueux
Du verre ardent, du verre d'astre
Et dans le puits d'une étincelle
Ont mangé le cœur du silence.
Plus un mélange n'est absurde—
C'est ici que l'on voit le créateur de mots,
Celui qui se détruit dans les fils qu'il engendre
Et qui nomme l'oubli de tous les noms du monde.
Quand le fond du verre est désert,
Quand le fond du verre est fané
Les bouches frappent sur le verre
Comme sur un mort.
La cruauté se noue et la douceur agile se dénoue. L'amant des ailes
prend des visages bien clos, les flammes de la terre s'évadent par les
seins et le jasmin des mains s'ouvre sur une étoile.
Le ciel tout engourdi, le ciel qui se dévoue n'est plus sur nous.
L'oubli, mieux que le soir, l'efface. Privée de sang et de reflets, la
cadence des tempes et des colonnes subsiste.
Les lignes de la main, autant de branches dans le vent tourbillonnant.
Rampe des mois d'hiver, jour pâle d'insomnie, mais aussi, dans les
chambres les plus secrètes de l'ombre, la guirlande d'un corps autour
de sa splendeur.