De tous côtés aujourd’hui, une même préoccupation a envahi les cerveaux et les consciences lucides: celle de l’éducation!
Dans l’appréhension des désordres qui menacent le monde, une terrible question s’est posée à l’esprit de tous. L’école, avec son apathie, son manque d’air, de soleil, d’espace et de spiritualité, ne serait-elle pas la principale responsable de l’effrayante folie collective qui bouleverse en ce moment l’âme des peuples? La réponse n’a pas été rassurante, et pour peu qu’on prête l’oreille, l’on entend de toutes parts un cri d’angoisse qui traverse l’espace.
La crise a éclaté dans tous les pays, et la nécessité de réformes scolaires s’impose partout, ce qui est une preuve évidente qu’aucun des systèmes suivis jusqu’ici n’a été jugé satisfaisant ni pour l’heure passée, ni pour l’heure présente!
Avant la guerre, chez les nations où la plaie de l’analphabétisme s’étendait encore dans certaines provinces, on avait l’habitude de croire, au point de vue éducatif, à l’incontestable supériorité des méthodes anglo-saxonnes, et on avait raison en partie. Mais aujourd’hui la crise s’est généralisée, le mal va jusqu’à la racine, et l’on comprend clairement que les anciens systèmes, déjà insuffisants dans le passé, ne répondent plus nulle part aux besoins de l’heure présente.
*
* *
Deux immenses armées couvrent l’étendue du monde civilisé: les maîtres et les écoliers! Elles ont chacune leurs droits et leurs besoins, qui, malheureusement, ne s’accordent pas toujours. Jusqu’ici les éducateurs élevaient seuls la voix, les élèves se taisaient et supportaient. Ces derniers étaient les plus injustement sacrifiés, car ils n’avaient pas demandé à naître, ni à quitter leurs jeux pour s’instruire, tandis que les maîtres embrassaient par un libre choix la carrière de l’enseignement.
Les enfants avaient, il est vrai, des défenseurs naturels en la personne de leurs parents; mais ceux-ci ne protestaient pas contre les méthodes en vigueur, dans la crainte de retarder, par de trop justes réclamations, la future carrière de leurs enfants.
Plus encore que par peur, c’était par légèreté que tant de pères et de mères restaient silencieux; ils ne pensaient pas à l’avenir moral, ni à la formation de la conscience ou au développement intérieur de la plante «homme». Ceux mêmes qui, sur d’autres points, défendaient avec acharnement les intérêts de leurs enfants, ne se préoccupaient que médiocrement (symptôme singulier d’amoralité et d’aveuglement) de leur croissance intérieure, c’est-à-dire de leur éducation.
Parmi les maîtres éclairés qui se rendaient compte depuis longtemps du mal, sans pouvoir y porter remède, il y en avait de vaillants et d’énergiques. Malheureusement, le formalisme et le pédantisme avaient modelé si fortement une bonne partie du monde scolaire (sauf peut-être l’anglo-saxon), que les plus hardis novateurs hésitaient à abattre les portes de la prison où ils se sentaient enfermés; ils pensaient que la prison s’améliorerait, qu’on ouvrirait les portes et les fenêtres; mais elle était cachot, et cachot elle restait.
*
* *
C’est le principe erroné de l’égalité—elle n’existe que dans le fait de la naissance et de la mort—qui, durant les trente dernières années, a empêché la pleine floraison de la pensée humaine et coupé les ailes à la liberté. Ce mirage trompeur, puisque la nature le contredit dans toutes ses manifestations, a obscurci les cerveaux en leur faisant admettre que, pour faire brèche dans la vie et y construire un nid, pour entrer dans la grande lice des combattants et y marquer sa place, il fallait savoir les mêmes choses, les apprendre de la même manière, courber la tête sous le même joug, comme les Romains du célèbre tableau de Gleyre.
*
* *
Il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte des difficultés qui auraient surgi si l’on avait brusquement détruit les anciens moules scolaires, et pour comprendre à quel saut dans le vide et dans l’ignorance, l’humanité aurait été exposée! Les hésitations des réformateurs étaient donc parfaitement légitimes. Rompre les rangs sans précaution aurait fait courir des risques immenses à la cause même pour laquelle ils avaient combattu si longtemps en silence. Le monde de l’avant-guerre était encore prisonnier des idées, des théories et des méthodes que le temps avait sanctionnées. Les novateurs et les esprits avancés, tout en déplorant cet esclavage, comprenaient que, pour obtenir quelques réformes utiles, il ne fallait pas déserter la maison, ni en démolir précipitamment les bases. Ils s’efforçaient donc de respecter les anciens moules, et c’est pour cela que ces combattants avaient presque tous le visage triste.
A ces nobles et patients lutteurs et aux écoliers qui ont perdu l’amour de l’école, il faut redonner le courage et l’espérance: inspirer aux premiers la fierté de leur mission grandiose, et faire comprendre aux seconds vers quelles hauteurs peut les conduire le développement de leur personnalité morale.
*
* *
En ce monde de transformations continuelles, dans lequel nous voyons chaque jour une forme dynamique nouvelle remplacer celle qui l’a précédée, les gouvernements devraient avoir le courage de renoncer, tous les premiers, à quelques-unes des vieilles formules qui alourdissent les programmes scolaires. Il y en a évidemment d’excellentes qu’on doit respecter, mais c’est de l’ensemble du système qu’il faut secouer le joug, pour faire passer un souffle d’air pur et libre dans les rangs serrés de l’école et défendre la haute culture contre les entraves de l’ignorance et du matérialisme qui, de tous côtés, lui dressent des embûches et essayent d’arrêter son essor.
Chaque méthode a son heure favorable: l’exclusivisme de l’école d’État a pu être indispensable à certains moments de l’histoire, et il serait absurde de ne pas reconnaître les services qu’elle a rendus. Même si l’on adoptait le système d’une plus large liberté de l’enseignement, la surveillance et peut-être même l’ingérence de l’État demeureraient, en quelques cas, indispensables.
*
* *
En Angleterre et en Amérique, la double fonction de l’État et de l’initiative privée se combinent avec des résultats favorables à la formation du caractère et au respect de la discipline dans la liberté. Les résultats n’ont pas été aussi brillants en ce qui concerne la haute culture; mais ce fait ne dépend en rien du système en lui-même, mais plutôt des tendances de l’esprit national chez les uns et du manque d’une tradition de culture chez les autres.
Ce serait une expérience utile et intéressante que d’introduire la méthode de la double fonction dans des pays comme la France et l’Italie, où les écoles d’État ont été seules chargées jusqu’ici de résoudre l’angoissant problème de l’éducation.
Ces deux pays latins ont, pour des raisons à peu près analogues, quoique à des périodes différentes, défendu jalousement les prérogatives de l’État au point de vue scolaire et, pour les maintenir, ils ont agité le même épouvantail: la crainte de l’influence cléricale, accusée de vouloir compromettre les conquêtes de la liberté. Mais de grandes évolutions se sont dernièrement accomplies et des périls bien plus graves se dressent, auxquels il faut faire face en s’élevant à des visions plus hautes et plus larges.
Pour sauver l’âme de la jeunesse et, à travers celle-ci, la civilisation du monde, la pensée humaine doit faire un suprême effort; et maintenant que le canon a achevé son œuvre, celle des éducateurs doit commencer.
*
* *
Il convient avant tout de faire une distinction essentielle entre l’éducation et l’instruction. Dans le langage courant, on confond volontiers les deux termes et c’est pourquoi nous avons vu si souvent des maîtres qui n’étaient en rien des éducateurs!
Être un éducateur sous-entend une culture morale qu’aucun examen d’État ne peut conférer. On répondra que la pédagogie est enseignée dans toutes les écoles: mais, en général, ce qu’on entend par ce mot ne représente aucune pénétration d’âme entre l’élève et le professeur.
Sauf en des cas assez rares, où l’intelligence vive et claire d’un maître le libérait des formules et l’élevait au-dessus des systèmes, l’enseignement d’État était aride, froid, souvent pédantesque, et ne tenait pas compte des consciences embryonnaires auxquelles il s’adressait. Les leçons étaient débitées avec indifférence et écoutées avec une insouciance analogue.
L’ensemble des doctrines pédagogiques,—dont quelques-unes peuvent être excellentes en elles-mêmes—a été, du reste, presque toujours mal présenté et plus mal digéré encore, tandis qu’il devrait être, au contraire, le principal et le plus essentiel des enseignements. Il mériterait même une place à part dans la hiérarchie des études, parce que modeler des caractères est beaucoup plus profitable à la félicité humaine que de former des savants.
Que ces paroles ne donnent lieu à aucun malentendu! La nécessité de la haute culture est d’une telle importance que si la liberté de l’enseignement, accompagnée d’un indispensable contrôle, paraît désirable aujourd’hui à tant d’esprits sagaces, c’est justement parce que, délivrant l’école des vaines formules, elle provoquera de fécondes émulations, contrebalançant ainsi l’inconvénient qu’il peut y avoir à confier l’école à des professeurs inamovibles, qui n’ont rien à craindre ni à espérer; cette liberté permettrait, dans tous les pays, la constitution de fortes équipes d’éducateurs moralement solides et capables d’exercer un prestige sur les esprits qu’ils sont appelés à modeler. Quand on considère l’immense responsabilité qu’ont encourue les maîtres en ne comprenant pas suffisamment leur mission, on tremble à la fois pour leur conscience et pour les victimes de leurs fausses théories.
*
* *
L’anarchie générale de la pensée qui menace de nous ramener à la barbarie et le bouleversement mental qui en dérive, dépendent en grande partie de l’enseignement erroné et incomplet, au point de vue éducatif, qu’ont reçu les enfants. Les parents ont aussi, en ce sens, de graves fautes à se reprocher: les mères surtout, dans l’esprit desquelles la notion de la nécessité du plaisir pour leurs enfants a pris des proportions singulières; mais l’école est encore la plus coupable, car elle embrasse tout le développement des êtres humains. A côté d’instituteurs admirables, éclairés et patients, combien d’autres, avec leur mécontentement perpétuel, leurs doctrines subversives, leurs attitudes violentes et amères, ont semé dans les jeunes cœurs les germes d’une brutalité inféconde et dominatrice, devant lesquelles aujourd’hui le monde recule épouvanté.
*
* *
La réforme s’affirme donc indispensable et urgente. Pour étudier à fond cette question, pour essayer du moins d’apporter quelque remède au mal, ou d’en arrêter l’essor et d’en empêcher le renouvellement, il faut obtenir le concours unanime de tous les bons esprits assoiffés de fraternité et de spiritualité, capables d’élucider, par leurs consciencieux et sages conseils, le problème ardu qui se pose aujourd’hui, menaçant, à tous les esprits de bonne foi, à toutes les consciences droites et à toutes les âmes de bonne volonté.
La Société des Nations
La question de l’éducation devrait préoccuper l’opinion publique et les chefs d’État beaucoup plus encore que celle de l’enseignement. La Société des Nations aurait là une tâche admirable à accomplir, supérieure à toutes celles qui remplissent déjà son programme. Elle devrait nommer une commission mondiale chargée d’étudier cette question d’une si vitale importance que l’on peut dire que l’avenir de l’humanité en dépend! Un drapeau devrait flotter par son ordre sur la place publique de toutes les communes du monde portant cette brève inscription: L’éducation est obligatoire pour les citoyens des nations civilisées.
L’instruction est chose fort diverse; elle reste un problème national parce que, en la répandant, il faut tenir compte de la différence des races, des besoins particuliers des peuples et de leurs traditions. Mais en ce qui concerne l’éducation, comme la même menace est suspendue, bien que d’une façon plus ou moins imminente, au-dessus de toutes les nations, celles-ci pourraient et devraient chercher ensemble les solutions et les appliquer solidairement.
Le but de l’éducation devrait être de former des hommes. Les Saintes Écritures disent que, quand une femme a mis un enfant au monde, elle oublie ses souffrances dans l’orgueil d’avoir enfanté un homme... Devant la folie destructrice de certaines mentalités actuelles, combien de mères doivent, dans le secret de leur cœur endolori, déplorer d’avoir conçu des monstres: monstres de violence brutale, monstres de honteuse apathie!
*
* *
Assainir les cerveaux déjà empoisonnés et empêcher le renouvellement de périlleuses intoxications, telle est la synthèse de la réforme éducative qui s’impose aujourd’hui.
Le problème ne pourra être résolu que par un énorme effort international qui élève un temple idéal aux forces civilisatrices et condamne solennellement les principes contraires à la liberté et à une saine discipline morale.
La défense de la civilisation doit devenir le premier devoir des citoyens du monde entier; celui des États, des corps constitués, des académies, des universités, des écoles et de tout enseignement familial... Pour rétablir l’équilibre de l’esprit humain, la coopération de toutes les nations civilisées est indispensable, et il faut que le sentiment de la désapprobation générale arrive à peser sur les consciences troubles comme un insupportable fardeau, qui dépouillera pour elles la vie de toute saveur.
Cette désapprobation solennelle du tribunal suprême de l’opinion publique me paraît être l’unique effort que l’humanité puisse tenter, pour ramener les troupeaux égarés à une vue plus juste et plus vraie des choses humaines.
Quant à la nécessité absolue d’imposer à l’école, à côté de l’instruction et bien au-dessus d’elle, une éducation saine et forte, la difficulté consistera dans la formation des éducateurs eux-mêmes.
*
* *
Pour former un corps enseignant digne d’élever les générations futures, une première chose est nécessaire[B], qui est de relever, non seulement économiquement, mais encore socialement et moralement la classe des instituteurs. Celle-ci doit acquérir une importance majeure aux yeux de l’opinion publique, car elle est appelée à sauver le monde.
Il faut que ceux mêmes qui n’ont pas besoin d’y chercher un gagne-pain considèrent comme un honneur d’y appartenir.
J’ai cité à ce propos, dans Chercheurs de Sources, d’illustres exemples. La Ligue des Nations, ou à son défaut une Commission permanente pour l’éducation, pourrait consacrer définitivement l’importance de la classe des éducateurs, et leur assurer une position morale si considérable qu’ils seraient forcés de s’en montrer dignes.
Pour faire triompher des réformes, il est nécessaire de trouver, avant toutes choses, les personnalités capables de les imposer. C’est ainsi que l’on doit d’abord chercher des éducatrices. Mais où les trouver? C’est évidemment parmi les âmes anxieuses qui, ayant constaté depuis longtemps le mal, en souffrent et travaillent en silence à l’éliminer.
On rencontre partout de ces âmes, aujourd’hui: mères angoissées se demandant quelle est leur part de responsabilité dans la tourmente qui menace d’engloutir la Société humaine, ou instituteurs éclairés qui voient se réaliser les craintes qui, depuis tant d’années, troublaient leur sommeil.
Les esprits de ceux qui ont, ou ont eu charge d’âme, traversent, en ces jours de crises, des états de conscience douloureux, tandis qu’ils sentent leurs entrailles frémir... Ces meneurs d’hommes qui répandent dans le monde l’anarchie et le malheur sont leurs fils et leurs élèves!... Ces doctrines de violences où les ont-ils puisées? Qui a tenté de les mettre en garde contre les entraînements de la haine et de la brutalité? Quels sont les hommes courageux qui ont osé crier assez fort pour soulever l’opinion publique et l’émouvoir?
Du reste, comme nous sommes tous solidaires les uns des autres, ceux qui n’ont ni vu, ni compris, ni deviné ce qui se préparait, ou qui, le discernant, n’ont pas mis obstacle à la marée montante, doivent se frapper la poitrine et ne pas se consoler trop vite, en croyant la victoire prochaine! Elle n’est pas assurée, hélas! Cette opinion publique, qui commence à comprendre la nécessité d’une réforme, doit rester en éveil, parler à voix haute, se prononcer nettement en faveur des réformateurs, les encourager, renverser les obstacles qui se dressent encore contre eux, proclamer leurs victoires quand ils les auront obtenues, et se déclarer favorable à la théorie qu’avant d’enseigner tant de choses superflues à des gens qui ne pourront en faire usage, l’important est de former des hommes capables de guider les peuples vers les fécondes initiatives, les réformes justes et la discipline dans la liberté.
*
* *
La grande question du siècle sera celle de l’éducation. Elle primera même celle du travail, qui a pourtant une importance considérable, et les bons esprits de tempérament apostolique s’efforceront d’établir dans tous les pays, sous des formes diverses pour ce qui concerne l’instruction, mais identiques sur les points essentiels, des principes éducatifs tendant à la formation morale des individus et des caractères.
Ces points essentiels sont la responsabilité encourue par l’école et par la famille dans l’anarchie de la pensée actuelle; la nécessité de la liberté pour stimuler l’émulation dans l’enseignement; l’éducation rendue obligatoire, et, enfin, l’intervention morale et puissante de tous ceux qui comprennent la nécessité du développement de la vie spirituelle et individuelle en chaque être humain.
Il faut espérer, disait M. Guizot; le monde appartient aux optimistes; les pessimistes n’ont jamais été que des spectateurs.
Or, le défaut des Latins est d’être des critiques sans pitié vis-à-vis d’eux-mêmes, des autocritiques, des hypercritiques et d’appartenir trop volontiers à la catégorie des spectateurs.
Les tendances infécondes doivent désormais être fièrement combattues par l’opinion publique, si l’on veut gagner la suprême bataille morale que tous les peuples s’apprêtent à livrer. Il appartient à la Société des Nations[C] d’établir les bases de cette éducation et de l’imposer à tous les pays. Il faudra l’avoir reçue et acceptée pour être admis à participer à la discussion des graves questions qui intéressent l’humanité et qui concernent la dignité morale des peuples et des individus. Ceux qui refuseront de la recevoir seront considérés comme étant en dehors de la grande famille des nations civilisées.
Pour la culture de cet immense vignoble, il faudra beaucoup d’ouvriers: nous devons tous essayer d’en susciter autour de nous et tenter d’enflammer les cœurs pour la victoire finale, qui ne pourra être obtenue que par la solution du problème éducatif.
Si la Société des Nations réussit dans cette tâche, ce sera pour elle une grande gloire, et tous ceux qui ont combattu sa constitution devront, sur ce point du moins, s’incliner devant l’œuvre de suprême autorité morale qu’elle aura accomplie.
Parmi les problèmes de l’heure, en ce moment de désarroi général, où l’aube de la société nouvelle n’a pas encore commencé à rougir le ciel, celui de l’influence de la femme présente une extrême gravité, non seulement en lui-même, mais parce qu’il se rattache étroitement à ceux de la famille et de l’éducation.
A toutes époques on a dit beaucoup de mal des femmes. Ceux qui les connaissaient trop, et ceux qui les connaissaient trop peu ont été également sévères dans leurs jugements sur elles. Les Anciens, certes, ne se sont pas montrés indulgents pour le sexe féminin: «Qu’y a-t-il de plus léger que la plume?» demandent-ils dans leurs satires; «La poussière!»—«Et de plus léger que la poussière?»—«Le vent!»—«Et de plus léger que le vent?»—«La femme!»—«Et de plus léger que la femme?»—«Rien!».
Nous nous rappelons tous en quels termes les théologiens et les docteurs du moyen âge ont, à leur exemple, stigmatisé ce sexe contre lequel ils mettaient violemment l’humanité en garde. Au cours des siècles, l’idée chrétienne finit par dominer les préjugés théologiques, et la situation morale des filles d’Ève s’améliora. Les femmes de la Renaissance montèrent de plusieurs degrés dans l’estime intellectuelle des hommes et gagnèrent même celle des savants et des philosophes.
Au XVIIᵉ siècle, en France surtout, la femme commença à exercer une influence directe sur les événements et les individus. Le XVIIIᵉ marque l’apogée de son règne mondain et intellectuel. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les portraits de l’époque, ces visages spirituels, fins, aiguisés, ces regards avertis qui semblent prendre un peu ironiquement la mesure des hommes, indiquent chez les femmes l’habitude de la domination par l’esprit, la frivolité, la coquetterie, et, parfois, la perversité.
Au XIXᵉ siècle, un autre type de femme devait surgir, inégal dans son ensemble, car il n’y a aucun rapport entre la femme romantique de 1830, fière de cœur, noble d’attitude, exaltée, sensible, et la femme sociale des dernières années du siècle. Ce fut l’époque, peut-être, où elle a été le plus respectée par l’opinion publique moyenne et où elle s’est le mieux rapprochée, en certains cas et sous certains aspects, du type de la bourgeoise sage, de la mère sérieuse, de la citoyenne bienfaisante et éclairée, qui mérite parfois d’être comparée à la femme forte des Écritures, si respectée de tous qu’elle attire l’honneur sur son mari.
*
* *
Quant à la femme du XXᵉ siècle, elle est tellement multiple dans ses manifestations, qu’il est extrêmement difficile de la définir. Pour essayer de donner un trait à peu près général de son caractère, il faut procéder par une négation: «La femme n’a jamais été mystique comme trait essentiel, elle l’est moins que jamais actuellement.» Un poète français, Alfred de Vigny, peut-être le plus noble et le plus fier de tous, l’a stigmatisée dans un vers cruel:
Ce premier vers suffit à jeter un doute terrible sur les sources de la vie morale dont la femme dispose, justement parce que le sens du mysticisme lui manque totalement.
*
* *
Dans un article sensationnel: Oxford, Woman and God, une Revue américaine prétendait récemment que l’admission des femmes dans la vieille université en avait chassé Dieu!—Si les anciens bâtiments ont conservé extérieurement, dit-elle, leur aspect traditionnel de recueillement et de gravité, le souffle qui les animait n’est plus le même, et ni Newmann ni Pusey ne reconnaîtraient les vieilles cours et les longues galeries silencieuses où ils avaient promené leurs doutes, leurs mélancolies et les ardeurs inquiètes de leur foi.
Les pierres sont restées les mêmes, mais l’esprit qui les imprégnait s’est transformé. C’est qu’Oxford était autrefois une cité de jeunes hommes où dominait la spéculation pure, tandis qu’elle est aujourd’hui envahie par l’esprit positiviste que la femme apporte partout où elle passe, et qui, à tous égards, assure l’équilibre, le bien-être et l’enjouement de la vie quotidienne. Il est donc naturel que la présence des femmes ait modifié les habitudes morales et mentales d’Oxford.
Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément impur ait pénétré dans la forteresse de la Mens umana, à la suite de celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct, l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants, des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.
*
* *
Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension vers l’absolu?»
A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception. En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop les choses en elles-mêmes, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi que ses devoirs journaliers l’y obligent.
De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des personnes.
*
* *
Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: Éteigneuses de Phares, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique, incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot idéal, et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier: sursum corda!
*
* *
En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus spirituelle...
A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.
Quand un appel est fait à leur pitié et à leurs entrailles en faveur des faibles, des souffrants, des petits, un élan généreux les emporte encore, et elles accourent sans hésiter; mais en même temps elles étouffent par des regards, des gestes et des paroles cruelles, toutes les initiatives de l’esprit.
Juvénal a dit quelque part: «A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent?» Sauver les corps et éteindre les flammes de l’âme évoque l’«à quoi bon» du poète latin.
C’est toujours un flambeau allumé en main que je m’étais représenté la femme dans son devenir; c’est ainsi qu’en imagination je la voyais remplir la mission à laquelle je la croyais appelée. Mais jamais aucune vision intérieure ne me l’avait montrée, le verbe haut, jouant des coudes, le visage péremptoire et l’air important, renonçant, par son attitude même, à ses meilleures armes de combat.
Certes, elle est apparemment l’une des triomphatrices de la guerre; elle a aujourd’hui ses entrées partout et ses droits sont admis sur plusieurs points. Pourquoi donc s’attendrir sur elle et la plaindre? Il me semble pourtant naturel de faire l’un et l’autre, car, bien que ses regards soient devenus étrangement glacés, on devine que les sources de la souffrance ne sont pas taries dans son cœur, et que, le long de la route sur laquelle ses pieds se sont si légèrement engagés, elle va rencontrer des difficultés nouvelles qu’elle n’est pas préparée à affronter, et qui, en certains cas, risquent de rendre son enfance aride, sa jeunesse solitaire et sa vieillesse désolée.
Malgré ses allures de victorieuse, elle se rend compte, j’en suis sûre, qu’elle marche sur le bord d’un précipice, où le pied pourrait lui manquer tout à coup, sans qu’elle puisse s’accrocher à rien. Elle se trouve entre la paroi lisse de la haute montagne dont elle a voulu descendre, et les étangs fangeux des plaines humides où elle risque de s’embourber, tandis qu’à ses côtés, des forêts profondes, aux détours ignorés, s’étendent à perte de vue.
*
* *
Les nobles pionnières de l’égalité des droits des femmes ont eu le tort d’habituer leur sexe à considérer l’homme comme un adversaire à combattre ou à exploiter. Il l’a été, en effet, dans quelques cas et sur quelques points; mais au demeurant, on est forcé de reconnaître que, de tout temps, il s’est montré en somme, pour sa compagne de route, un protecteur efficace, même quand il abusait de la faiblesse et de la complaisance de celle-ci! Ce sentiment de protection accordée et reçue nouait entre les deux sexes une sorte de chaîne spéciale, qui mettait de la douceur dans leurs relations mutuelles.
Si, par suite de l’affirmation un peu tapageuse des droits féminins et de l’agacement que les hommes en ressentent, cette chaîne devait se rompre, je crois que la situation de la femme dans le monde se modifierait assez désagréablement pour elle, et qu’entre les deux parties qui jadis formaient un seul tout, l’heure du combat ne tarderait pas à sonner. L’homme, considérant désormais la femme comme une égale, continuerait-il d’épargner à sa compagne, devenue sa concurrente, ces accès de violence, dont il a coutume d’user pour résoudre les problèmes trop difficiles? Même dans l’ordre moral, la partie engagée serait inégale, et il est probable que, malgré son adresse, son astuce et les façons impérieuses dont elle a pris l’habitude, la femme serait vaincue et que l’avantage resterait au plus fort, à celui qui est traditionnellement le mieux armé. Et si le contraire arrivait, vers quelles aventures le monde ne marcherait-il pas?
*
* *
Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a laissée en héritage.
Il est impossible de prévoir dès aujourd’hui ce que l’avenir peut réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.
Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs, perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices, douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance morale.
*
* *
Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige augmenter au lieu de décroître.
*
* *
Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain, comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière, elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire, que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie est faite de concessions, de complications, de complexités...
Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent, elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et représentait, pour son mari, une cause de répudiation.
La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux parents mâles du défunt, parce qu’ une femme ne doit jamais se gouverner elle même!...
Il est naturel qu’après cette évocation du passé, les pauvres esclaves de jadis soient fières du terrain qu’elles ont conquis! Mais à qui doivent-elles leur libération? Au christianisme, uniquement au christianisme, dont aujourd’hui beaucoup d’entre elles répudient les doctrines idéalistes qu’elles accusent d’entraver leur développement complet et d’assombrir leurs plaisirs!
Quelle folie d’ingratitude brouille donc le cerveau de ces femmes pour qu’elles puissent ainsi renier et amoindrir les grandes figures féminines qui furent la gloire de leur sexe, et dont quelques-unes se rattachent uniquement au christianisme par la solennité de leur repentir!
*
* *
Presque immédiatement après la résurrection du Fils du charpentier, on voit les femmes aller à Dieu. Ce sont les descendantes des Gracques et des Scipions qui suivent saint Jérôme dans le désert, abandonnant leurs privilèges. Ils étaient immenses cependant.
disait Jules César, à son débarquement en Égypte, parlant de Cornélie, veuve de Pompée.
Puis ce furent les grandes abbesses du moyen âge qui dirigeaient leur communauté comme un empire, et même, au besoin, levaient des hommes d’armes. Et les Saintes, qui se répandirent sur le monde comme une pléiade lumineuse! A côté de Catherine de Sienne, la plus grande, la plus rayonnante et la plus géniale personnalité féminine que la terre ait produite, combien d’autres femmes charmantes ont illuminé le monde par leur auréole de sainteté!
Si celles-ci gravirent avec le christianisme les plus hauts degrés de l’échelle de Jacob, d’autres se firent païennes de mœurs, croyant ainsi se grandir, et suivant en cela une tendance que l’on retrouve à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Nous ne suivrons pas la femme dans les différents avatars de son évolution, mais une constatation morale incontestable ressort de tant de manifestations diverses: l’arrogance, le manque de douceur, l’absence de tendresse n’ont jamais rehaussé le prestige de la femme, elles en ont au contraire toujours obscurci l’éclat.
*
* *
Dans l’organisation actuelle de la société, il n’est plus possible, malgré les maladresses et certaines inaptitudes de la nature féminine, de traiter la femme en quantité négligeable; nous avons tous trop besoin d’elle dans la famille et à l’école. En lui indiquant les portes du temple de l’idéal, il faut en même temps la ramener au culte du bon sens, c’est-à-dire à l’habitude mentale de la logique. Or, celle-ci lui a été presque toujours si aridement enseignée qu’il y a peu de temps encore les femmes d’esprit haussaient les épaules quand on leur en parlait. En quoi elles avaient tort, car la logique est la source de cet équilibre souriant, de cette indulgence sereine qui font l’agrément de la vie, la sûreté des rapports et les foyers chauds et consolants...
*
* *
On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte, jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se couche et se lève jour après jour!
Si l’on regarde autour de soi, on ne voit de flammes nulle part! Le ciel est couleur de grisaille et tous les flambeaux semblent éteints. Une atmosphère lourde, malsaine, tout imprégnée de pourriture, empêche les cierges de brûler. La violence des instincts ne s’est pas atténuée cependant, car on se tue un peu partout et il est rare qu’on entende des protestations indignées s’élever des cœurs, des consciences, des entrailles...
«Il ne faut pas s’en faire», disaient les poilus dans les tranchées, pour garder leur beau courage et chasser les impressions déprimantes. En ce moment, après deux ans de paix, le mot court le monde plus qu’avant; mais on a dénaturé le sens qu’il avait primitivement. «Ne pas s’en faire» veut dire aujourd’hui se vautrer dans le plus plat égoïsme et s’interdire rigoureusement tout élan généreux ou simplement altruiste.
Avant la guerre, un saint François d’Assise, un saint Vincent de Paul ne se rencontraient pas souvent dans la société contemporaine; mais si, dans une heure de petite ou de grande détresse, on élevait la voix ou l’on tendait la main, d’autres voix et d’autres mains répondaient à l’appel. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Chacun s’est fait aveugle et sourd, et a enfermé soigneusement son cœur dans une forteresse inexpugnable.
Une sorte de faux orgueil se mêle à cette attitude: on a presque honte, en 1923, de tout acte qui ne rapporte pas un profit matériel immédiat; et cela est vrai dans les ordres d’idées les plus divers. Ces offres de services, qui abondaient aimablement autrefois, entre gens de même culture et de même éducation, sont devenues rares et ont presque cessé. On se réserve, on se soustrait, on se cache dans sa coquille ou dans sa carapace.
L’obligeance spontanée passera bientôt à l’état de légende, car pour obtenir aujourd’hui le plus léger service, il faut insister avec obstination. On se heurte sous ce rapport à une si formidable candeur d’égoïsme, qu’on en reste saisi et désorienté.
Semblable à ces plantes parasitaires, qui étendant partout leurs racines au-dessus et au-dessous du sol, finissent par envahir des étendues immenses de terrain, le personnalisme d’après guerre a pris de telles proportions dans les âmes, qu’au rebours du mot de Térence, tout ce qui est humain semble leur être devenu étranger!
*
* *
Je ne parle point ici de cet égoïsme effronté et cynique qui a pris pour devise ces deux mots suprêmement antipathiques: «Donnant, donnant!» et qui, à l’heure actuelle, enlaidit et abaisse toutes les relations des hommes entre eux, pousse ceux-ci à la violence, à la dureté, à une avidité mesquine et abjecte—qu’ils ne se donnent même plus la peine de dissimuler.—Non, je fais allusion à quelque chose de plus grave, parce qu’il pénètre même les cœurs qu’on croyait généreux, les consciences qu’on estimait droites. Dans cette période d’abaissement de la pensée humaine, le désintéressement est presque considéré comme une preuve de faiblesse mentale. On peut observer à ce propos un singulier phénomène chez les natures originairement honnêtes: autrefois, les plus avides d’argent essayaient de couvrir leur rapacité naturelle du manteau du désintéressement; aujourd’hui, on rejette ce manteau comme une loque honteuse, il est même devenu distingué de sembler âpre au gain.
Il y a toujours eu des avares, et, depuis Harpagon, leur race ne s’est pas éteinte, mais ils ne se vantaient pas de leur parcimonie, tandis qu’ils mettent maintenant de l’ostentation à savoir défendre leur moindre petit sou.
Il y aurait, en ce genre, des exemples assez divertissants à citer. Jadis on se targuait volontiers d’un beau geste: on gonflait les services rendus, les sommes données... «J’ai fait ceci, j’ai donné cela, et puis cela encore!» Aujourd’hui, c’est tout le contraire! Les gens déclarent avec une satisfaction visible: «Oh! moi, je n’ai lâché que cela!» Et des chiffres dérisoires sortent des lèvres. S’agit-il de services, et non d’argent: «Me déranger, dit-on, et pourquoi? Chacun a ses propres affaires! Ah! je leur ai parlé de façon à leur enlever toute envie de revenir!»
Si les femmes montrent souvent sans vergogne des jambes très contestables, elles ont la même impudeur pour les laideurs de leur caractère. Ces manifestations d’avidité se produisent, il faut l’avouer, à peu près également chez les deux sexes. Mais elles font un effet plus discordant encore chez celui qui avait eu jusqu’ici la prétention de faire du sentiment un monopole féminin.
*
* *
Tout cela serait assez drôle, si ce n’était pas infiniment triste! En cette heure suprême de la vie sociale des peuples, alors que tant de souffrances se sont accumulées dans les cœurs, on ne peut voir les êtres humains mesurer si parcimonieusement leur sympathie et leurs services, sans se sentir le cœur serré d’une étreinte si douloureuse qu’elle semble presque en arrêter les battements.
Les vers où Edmond Rostand raconte l’histoire des deux Rois Mages blonds qui avaient perdu l’étoile, et ne la retrouvaient plus, rendent aux âmes l’espérance et la foi. Pour retrouver l’astre disparu, ces savants de Chaldée: