V
SHORT MEMOIR by A. R. C. de St. ALBIN

This memoir was published for the first time as an article in the Critique Française of the 15th of March 1864. It was so published by the author himself, and, though appearing seventy years after Danton’s death, is not without importance. De St. Albin, who is better known by his first name of Rousselin, had some personal acquaintance with Danton (though he was but a boy at the time) and he lived to a great age. He had, moreover, an acquaintance with the family after the Revolutionary period. These circumstances make his testimony decisive on all non-controversial points and valuable on many others.

The criticisms to be made against his account are obvious. It is too florid; it errs also in giving an amiable and somewhat mediocre character to the statesman himself and to all his relatives and surroundings. We have in it but a poor expression of the energy that was Danton’s chief character, and which the writer’s own mind cannot reflect. It was, moreover, written so very long after the events which it describes that in more than one place an error of date or number has been committed; especially in the incident of Barentin at the close of the memoir, with which M. Aulard finds so much fault, and in the amount of his wife’s dowry, which was not 40,000 but only 20,000 livres. On the other hand, it is fresh, full of personal recollections, written by a trustworthy man, and gives many interesting details on the earlier and less known part of Danton’s life.

“La famille de Danton n’a point à se prévaloir d’une antique noblesse. Le nom de Danton est commun dans la contrée d’Arcis-sur-Aube, il est apparu avec un certain bruit, en 1740, dans les querelles du jansénisme. Parmi les pièces de théâtre destinées à populariser ces discussions théologiques, il en est une intitulée La Banqueroute des marchands de miracles, qui est signée du P. Danton. On a supposé, non sans raison, qui cet ecclésiastique était un grand-oncle du conventionnel.

“Georges-Jacques Danton naquit à Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Il était fils de Jacques Danton, procureur au bailliage d’Arcis, qui avait épousé, en 1754, Jeanne-Madeleine Camut. Le père mourut le 24 février 1762, âgé d’environ quarante ans, laissant sa femme enceinte et quatre enfants en bas âge, deux filles et deux garçons, Georges-Jacques Danton resta sous la tutelle de sa mère, femme douée de toutes les qualités qui commandent l’estime. C’est par la sensibilité et la douceur du caractère que la mère de Danton élevait et gouvernait sa jeune famille. Georges, celui de ses enfants dont l’extérieur indiquait le plus de force et de volonté, était le plus docile envers elle. Se jeune indépendance était bien vite soumise quand sa mère parlait à son cœur. La tendresse obtenait ce que la crainte aurait vainement tenté d’arracher. Madame veuve Danton eut un heureux auxiliaire pour le soutien de sa maison dans son père, entrepreneur des ponts et chaussées de la province de Champagne. Celui-ci donna les premières leçons à son petit-fils: il voyait avec joie ses mâles dispositions.

“Il est intéressant de noter quel fut le milieu dans lequel Danton passa ainsi ses premières années, et nous avons trouvé, dans un auteur contemporain, le passage suivant qui nous semble curieux:

“‘La ville d’Arcis-sur-Aube est composée d’hommes indépendants; l’air y est vif, les hommes sont robustes; la rivière de l’Aube, qui traverse le pays, est navigable en tout temps, le commerce maritime occupe les natifs; quand les marins ne sont pas occupés à l’eau, ils font des bas; ils sont laborieux, industrieux. Arcis n’est comparable à aucune partie de la Champagne; les lois y sont observées comme si elles n’existaient pas, par le seul sentiment de l’ordre; les seigneurs de l’ancien régime avaient toujours rencontré des opposants dans des hommes chez qui l’amour de la liberté est inné.’

“L’enfance de Danton n’eut rien de remarquable; il fut élevé, suivant l’usage du pays, à peu près comme un enfant de la nature.

“Il avait été nourri par une vache, ce qui est usité en Champagne, quand les mères ne sont pas assez fortes pour allaiter leurs enfants. La vache nourrice de Danton fut un jour aperçue par un taureau échappé, qui se précipita sur elle et donna au pauvre enfant un coup de corne qui lui arracha la lèvre. C’est à cette cicatrice que tenait la difformité de sa lèvre supérieure.

“En grandissant, Danton, comme tous les êtres doués d’une force extraordinaire, éprouvait le besoin de l’exercer. Il voulut un jour faire preuve de vigueur, prendre sa revanche et lutter contre un taureau. Il était difficile qu’il sortit vainqueur de la lutte. Un coup de corne lui écrasa le nez.

“Ces accidents auraient dû le rendre prudent, mais il n’y a guère de prudence là où il y a grande surabondance de vie. Un jour le robuste enfant croit pouvoir faire marcher devant lui les porcs de la ferme qui obstruaient l’entrée de la maison. Il les attaque à coups de fouet; mais son pied glisse, il tombe, et les porcs devenus furieux, se ruent sur lui et lui font une terrible blessure, assez semblable à celle dont Boileau fut victime dans son enfance, au dire d’Helvétius, qui attribuait à cette blessure la disette de sentiment qu’il prétendait remarquer dans les ouvrages du poète. Quel que soit le mérite de cette appréciation, elle ne serait pas applicable à Danton. Sa virilité avait été compromise, non perdue, et il conserva toute son énergie et toute sa hardiesse. Rien ne l’arrêtait: chaque jour il donnait de nouvelles preuves de témérité. A peine fut-il rétabli de ce malheureux accident, qu’entraîné par sa passion pour la natation, il faillit se noyer et fut atteint d’une fièvre maligne, à laquelle vint se joindre une petite vérole très grave, accompagnée du pourpre. Tout semblait ainsi se réunir pour le défigurer.

“Pour faire contracter à son enfant quelques habitudes de discipline, la mère de Danton le remit d’abord à la surveillance d’une maîtresse d’école; celle-ci n’avait pas le temps ou la volonté d’user avec lui d’indulgence. Danton trouva quelque différence dans la comparaison de ce nouveau régime avec les tendresses de sa mère et de son aïeul: non moins sévère que la demoiselle Lambercier de J.-J. Rousseau, la maîtresse d’école croyait ne pouvoir se passer de verges pour diriger les enfants, et Danton lui avait paru avoir les premiers droits à ses corrections. Tous ses contemporains se souvenaient de l’avoir vu faire trop souvent l’école buissonnière et employer les heures de classe à barboter dans l’Aube. Il préférait la liberté de vivre à l’ennui de répéter les caractères de l’alphabet. Il avait cependant d’heureuses aptitudes et apprenait rapidement; mais toute habitude réglée était antipathique à sa nature.

“A huit ans, il fut débarrassé de la rigoureuse maîtresse, et transvasé, comme il le dit lui-même, dans une institution supérieure. Le chef de cette institution croyait savoir assez de latin pour en enseigner les éléments. Quand les premiers principes de la grammaire ne sont pas montrés avec une habile méthode aux jeunes intelligences, elle leur offre peu d’attrait.

“Danton en avait peu-être un peu moins pour Lhomond que pour le jeu de cartes. A peine le devoir terminé, en hâte il courait avec quelques camarades dans un coin pour faire sa partie. Des billes ou des gâteaux étaient le bénéfice du gagnant. Souvent vainqueur, il partageait toujours avec le vaincu. Quand il se trouvait seul, il lisait ou allait se promener ans les bois ou dans les champs.

“Pour modifier cette humeur un peu sauvage, les parents de Danton crurent devoir le mettre dans une maison religieuse.

“Quoiqu’il ne fût point destiné à l’état ecclésiastique, on le plaça d’abord au petit séminaire de Troyes; mais la monotonie de cette maison lui devint bientôt pénible. Pendant tout le temps qu’il y resta, il observa la règle, mais il ne pouvait souffrir que sa récréation fût subitement interrompue par un coup de cloche. Cette cloche, disait-il, si je suis encore forcé de l’entendre longtemps, finira par sonner mon enterrement.

“Un reproche mal fondé et reçu publiquement du supérieur décida Danton à solliciter sa sortie du séminaire.

“Le fait suivant peut être raconté comme trait de caractère: La pension, dans cette maison, était modique. Les élèves n’avaient de vin qu’en le payant séparément à la fin de chaque année. Tous les dimanches on distribuait des cartes, qui étaient une espèce de billet au porteur. En présentant cette carte au distributeur, on recevait une mesure de vin appelée roquille. Danton était généreux, et un de ses grands plaisirs alors était de régaler ses camarades en leur passant des cartes de roquilles, surtout à ceux qu’il savait n’avoir pas la bourse bien garnie. Sa générosité alla si loin, que, lorsqu’on fit le compté général et la proclamation publique de tous ceux qui avaient bu du vin, il se trouva être celui qui avait fait une plus grande consommation de roquilles. La veille du départ pour les vacances, le supérieur du petit séminaire adressa ces paroles à Danton: Mon ami, vous pouvez vous flatter d’être le plus grand buveur de la communauté. A ces mots, tous les rires d’éclater sur lui; il ne répondit pas, mais il se promit bien de ne plus boire de roquilles au petit séminaire. Malgré une véritable bonté, Danton était peu endurant, et on l’avait surnommé l’anti-supérieur, et même le républicain.

“A peine revenu à Arcis-sur-Aube, il déclara à sa mère qu’il ne rentrerait plus au petit séminaire: “Il y a là, dit-il, des habitudes qui ne me vont pas, et que je ne pourrai jamais comprendre.” L’année suivante, on le mit dans une pension laïque. Ses études n’y perdirent rien, car il eut depuis des succès qu’il n’avait pas obtenus auparavant. Il fit ainsi sa seconde, et y remporta la presque totalité des prix....

“Nous arrivons au mois de juin 1775. On apprend que le sacre de Louis XVI. va s’accomplir à Reims. Danton avait déjà plus d’une fois entendu les imprécations dont toute la France couvrait la mémoire de Louis XV. A l’âge de seize ans il en savait assez pour abhorrer l’emploi des lettres de cachet, qui étaient si prodiguées sous ce règne scandaleux. Le professeur avait annoncé qu’il donnerait l’événement du sacre du nouveau monarque comme texte d’amplification: Pour bien se pénétrer de son sujet, dit Danton d’un ton décidé, il faut se servir de ses yeux. Je suis curieux de voir comment se fait un roi.

“Son projet n’est confié qu’à quelques fidèles camarades qui lui prêtent de l’argent pour sa route. Il part sans prévenir son maître; il traverse son pays d’Arcis sans voir ses parents, dans la crainte de les trouver opposés à son pèlerinage. Après avoir franchi vingt-huit lieues sans encombre, il arrive à Reims, se glisse partout; il suit attentivement toutes les cérémonies du sacre, et il entend le jeune monarque, la main sur l’Évangile, prononcer le serment de régner par les lois et pour le bonheur de la nation. Que des réflexions fait naître un pareil spectacle dans un cerveau ardent, déjà prompt à concevoir de rapprochements!

“A son retour de Reims, les amis de Danton étaient impatients de l’entendre raconter tout ce qu’il avait vu. Cet appareil ne l’avait pas émerveillé, la richesse des décors de la cathédrale ne l’avait pas séduit. Il raisonnait assez déjà pour sentir que ce n’était guère plus qu’une pompe vaine, encore dispendieuse pour la France déjà si obérée. Le jeune voyageur s’égayait en parlant de ce nombreux essaim d’oiseaux de toute espèce auxquels on avait donné la volée dans l’église: “Plaisante liberté, disait-il, que de voltiger entre quatre murs, sans avoir de quoi manger ni poser son nid!” Il comparait aussi les oiseaux babillards aux courtisans qui entouraient déjà le nouveau roi, par continuation de leur dévouement pour le défunt. A l’entendre débiter avec autant de simplicité que de malice ses réflexions sur le luxe, on peut entrevoir que l’écolier moraliste, devenu grand, ne sera pas sans quelque exigence envers la royauté, et sans quelque sévérité envers les agents qui vivent des abus.

“Danton, revenu à Troyes, éprouva des difficultés pour rentrer à sa pension. Sa sortie, à l’insu du maître, avait indisposé celui-ci. Le voyageur, soumis et repentant, proteste qu’il na été à Reims que pour se mettre en mesure de faire en connaissance de cause son devoir d’amplification sur le sacre. Il produit effectivement un morceau des plus brillants, mais où il se défend d’introduire les observations hardies échappées dans la familiarité de conversation, qui ne peuvent se présenter dans une narration écrite, dont les convenances sont la première règle. Le maître, satisfait et surpris du mérite de l’œuvre, en fait lecture à ses élèves. Il dit qu’il aurait donné la première place à l’auteur s’il n’avait fait l’école buissonnière. Les camarades de Danton s’unissent avec enthousiasme à l’appréciation du maître; ils admirent comment l’enfant prodigue, leur ayant fait un récit aussi piquant, aussi jovial de son voyage, avait pu en même temps mettre dans son style autant de réserve et de noblesse. C’est ainsi que Danton fait admettre ses excuses, et sa grâce est devenue une espèce de triomphe. Il reprend sa classe, dont les travaux allaient bientôt se terminer. L’époque des compositions pour les prix annuels approchait; se fiant à sa facilité, Danton ne semble pas se préparer au concours. Mais dès que les sujets de composition sont donnés, il rassemble tous les efforts de son intelligence et obtient toutes les couronnes. Il déploie d’admirables moyens dans le discours français, la narration latine et la poésie. Imagination, jugement, exactitude, saillie dans la pensée, force, élégance, originalité dans l’expression, rien ne lui manque, et le 18 août 1775 fut peut-être le plus beau jour de sa vie. Le nom de Danton-Camut (qui était celui de sa mère pour le distinguer d’un homonyme son condisciple) fut répété au bruit des fanfares. Si le lauréat fut heureux, ce fut surtout en apportant ses lauriers à sa mère, objet de son culte et de son amour; cette piété filiale, dès lors le plus vif de ses sentiments, demeurera la même dans son cœur pendant tout le cours de sa vie, quelles qu’en soient les violences ou les distractions; plus tard, il la montra mieux encore, et l’homme auquel il voua la haine la plus tenace fut un misérable soupçonné d’avoir manqué de respect à Madame Danton.

“Lorsqu’un écolier se distinguait au collège, on songeait à la carrière que lui ouvriraient ses talents. Il faut en faire un prêtre ou un procureur. Le curé de Barberey, près Troyes, désignait déjà Danton pour qu’il lui succédât dans son presbytère; mais le moment de séjour que Danton avait fait au séminaire ne lui avait pas inspiré la vocation ecclésiastique. Il avait besoin de liberté, il lui fallait les franches allures, l’indépendance. Il demandait une profession libérale, il désirait être avocat.... Démosthènes et Cicéron, qu’il venait de commencer à connaître n’étaient-ils pas des avocats? La famille réunie ayant déféré au vœu de Danton, il fut décidé qu’il irait à Paris et qu’il travaillerait chez un procureur pour y apprendre la procédure en même temps qu’il ferait ses études de droit, pour se préparer au barreau.

“Ici vient se placer une circonstance intéressante qui fait honneur à Danton et qui fournit une nouvelle preuve de sa tendresse pour ses parents. Madame veuve Danton, demeurée seule avec sa nombreuse famille, s’était remariée pour lui donner un soutien. Elle avait épousé M. Recordin, estimable négociant, dont la bonté est restée proverbiale dans le pays: bon et brave comme Recordin. Par suite de sa facilité dans ses relations, les affaires de la maison Recordin se trouvèrent embarrassées. Danton, loin d’exiger les comptes qu’il avait droit de demander de la fortune qui lui revenait de son père, fut le premier à offrir des secours à son beau-père; il mit à sa disposition tout ce qui lui appartenait; il alla jusqu’à engager la portion du bien de ses tantes qui devait lui échoir un jour, ne craignant pas d’aliéner son présent en son avenir. Il faut mettre ses affaires en règle, disait-il, quand on fait un grand voyage.

“Tels furent les préparatifs du départ.

“Tous les témoignages de ses camarades, parents et amis, déposent de la délicatesse de Danton sous tous les rapports; à l’exception du prêt de quelques écus qui lui furent offerts par ses camarades pour le voyage de Reims, il n’a jamais demandé d’argent à qui que ce soit, dans les moments où, soit comme écolier, soit comme clerc de procureur, il a pu éprouver de ces gênes de jeune homme qui rendent hardi aux emprunts.

“Danton arrive à Paris en 1780 dans la voiture du messager d’Arcis-sur-Aube, qui était l’ami de sa famille, et qui voulut lui faire la conduite gratuitement. Il se logea à l’auberge du Cheval noir, tenue rue Geoffroy-Lasnier par un nommé Layron, qui était l’hôte le plus fréquenté par les Champenois. Danton avait très peu de fonds, et il dut se mettre immédiatement au travail: il entra chez un procureur appelé Vinot. Ce procureur commença par lui demander un modèle de son écriture, qu’il ne trouva pas belle. Les procureurs de ce temps-là voulaient de ces écritures promptes et faciles, propres à produire de larges grosses, de longues requêtes. Le jeune Champenois déclara franchement qu’il n’était pas venu pour être copiste. Ce ton d’assurance imposa au procureur Vinot. Il dit: J’aime l’aplomb, il en faut dans notre état.

“Danton fut admis comme clerc, avec la nourriture et le logement. Il étudia la procédure non sans quelque dégoût; il fut chargé, comme on dit dans le métier, de faire le palais. C’est la première initiation des jeunes clercs aux affaires. Elle commence à les mettre en relation avec les choses et les personnes du monde judiciaire, et leur donne les éléments de la pratique par de petits plaidoyers sommaires et des explications contradictoires qui leur ouvrent les idées et leur apprennent à se conduire dans le labyrinthe où ils sont destinés à vivre.

“Danton remplissait sa fonction de clerc avec intelligence et exactitude; ses récréations les plus habituelles étaient toujours l’escrime, la paume et la natation, sa passion favorite! dont il usait fréquemment; c’était le besoin même de son tempérament. Il était assez habile à cet exercice pour être cité au premier rang; il y trouva un encouragement digne de son émulation. Il sauva plusieurs fois de la mort des camarades qui auraient péri s’il n’était venu au secours de leur imprudence et de leur faiblesse. Quelques-uns d’entre eux ont raconté les tours de force véritables que Danton exécutait dans les courants les plus difficiles de la rivière. De l’endroit même où ils prenaient leurs ébats, on voyait les tours de la Bastille, et plus d’une fois les baigneurs ont entendu Danton, dressant sa tête comme un triton, jeter une menace du côté de la prison d’État et s’écrier de sa voix vibrante: Ce chateau fort suspendu sur notre tête m’offusque et me gêne. Quand le verrons-nous abattu? Pour moi, ca jour là, j’y donnerais un fier coup de pioche!

“Les constitutions les plus robustes sont souvent les plus exposées, parce que cette exubérance de force donne plus de sécurité. Danton, à la suite d’une double partie de natation et d’escrime, fut encore atteint d’une grave maladie. Longtemps retenu au lit, alors que son corps était réduit à l’inaction, il ne pouvait se livrer à ses exercices habituels, mais son imagination ne restait point inactive. Avec son infatigable ardeur de lecture, il s’obstina à lire l’Encyclopédie tout entière, et il avait achevé ce labeur si considérable avant que la convalescence fût terminée. Il trouvait encore le temps de lire les grands publicistes dont les principes et la morale politique commençaient à devenir les guides du siècle. Montesquieu qu’il devait souvent citer, fut de sa part l’objet d’une étude tout particulière, et, après avoir lu l’Esprit des lois, il disait: Quel horizon nouveau s’ouvre devant moi! Je n’ai qu’un regret, c’est de retrouver dans l’écrivain qui vous porte si loin et si haut, le président d’un parlement. De Montesquieu, Danton passa bientôt à Voltaire, à J.-J. Rousseau, puis à Beccaria, qui apparaissait alors. Danton ne tarda pas à savoir par cœur l’admirable petit ouvrage de cet auteur, le traité Des délits et des peines, qui allait réformer la législation criminelle du monde; afin de se préparer des couleurs de style pour le jour où il aurait à parler aux foules, afin d’apprendre, à revêtir les questions sociales des belles images de la nature, Danton étudia particulièrement l’Histoire naturelle de Buffon: au moyen de sa puissante mémoire il en retenait et récitait des pages entières. Voilà d’amples provisions d’instruction qui pourront trouver un jour un utile emploi dans la carrière de l’homme public! Tout en dédaignant la littérature frivole et n’ayant jamais lu de romans que les chefs-d’œuvre consacrés qui sont des peintures de mœurs, Danton apprit en même temps la langue italienne assez pour lire le Tasse, l’Arioste et même le Dante. Il faisait aussi des vers avec facilité, quelques-uns même adressés, en tout bien et tout honneur, à une personne qui n’était pas indigne de les lui inspirer, à la femme de son procureur.

“Mais tous ces délassements littéraires étaient en dehors de la profession qu’il voulait exercer. Ils ne lui firent point négliger l’apprentissage de la procedure et du droit.

“Il lui restait maintenant à devenir de licencié avocat, et comme il avait gardé un bon souvenir de la ville de Reims, il alla se faire recevoir avocat dans cette ville. Champenois de cœur, il était heureux de contribuer de tous ses moyens à l’honneur de son pays natal. Il avait toujours de bonnes saillies à son service, et ne manquait pas une occasion de citer des hommes distingués dans les lettres et les arts de diverses époques qui appartenaient à la province de Champagne. Parmi les contemporains, Danton pouvait du reste trouver plus d’un exemple à l’appui de son patriotique enthousiasme: c’est ainsi qu’il parlait souvent de quelques notabilités qu’il connaissait, tels que le savant Grosley, l’avocat Linguet.

“De retour de Reims à Paris, Danton, après avoir achevé son stage, s’essaya au barreau de la capitale pendant quelque temps. Chargé d’une affaire, entre autres, pour un berger contre le seigneur de son village, il eut l’occasion de produire, en cette circonstance, quelques-uns des sentiments qu’il devait plus tard développer davantage sur un grand théâtre. Il réclama avec autant de vigueur que d’adresse les principes de l’égalité devant la loi. Il gagna sa cause devant la cour de parlement qui, comme on se le rappelle, n’était alors composée que de nobles et de privilégiés. Nous ne sommes encore qu’en 1785. Le factum de Danton fut imprimé: il était concis, substantiel, énergique—nous n’avons pu en retrouver la trace.—Cette première lutte soutenue par Danton fit sensation au palais et valut au jeune avocat des témoignages d’estime de Gerbier, Debonnière, Hardouin et toutes les sommités du barreau de cette époque. Linguet, qui se connaissait en style, et qui, nous l’avons vu, était de Reims, lui adressa à ce sujet de vifs encouragements.

“Mais les témoignages de ces hommes éminents, qui assuraient à Danton un succès d’honneur, ne le menaient point à la fortune; il s’en éloignait même à mesure que son talent aurait dû l’en rapprocher davantage, car il recherchait la clientèle du pauvre autant que d’autres recherchaient la clientèle du riche. Il pensait qu’en thèse générale le pauvre est le plus souvent l’opprimé, qu’ainsi il a le droit de priorité à la défense. D’après ce principe de conduite, ceux qui ont dit que Danton n’avait point fait fortune au barreau, pouvaient ajouter qu’il ne l’y aurait jamais faite....

“S’ennuyant peut-être un peu, comme on a pu l’entrevoir, dans sa profession d’avocat, Danton ne demandait point de distraction à des plaisirs qui auraient pu prendre sur les ressources nécessaires à son existence. Gagnant fort peu dans ses travaux de palais, il n’aurait pas voulu ajouter à la gêne de sa position en contractant des dettes; il était fort rangé, toujours avec une petite réserve d’économies qui lui permettait de rendre des services sans en demander lui-même. Après son frugal repas chez un traiteur, dont la maison était nommée l’Hôtel de la Modestie, il prenait une demi-tasse de café et jouait quelques parties de dominos. Ajoutez, de temps en temps, le spectacle d’une tragédie classique au Théâtre-Français, voilà toute la defense et tous les amusements du jeune avocat.

“Un café où se rendait le plus habituellement Danton s’appelait Café de l’École, parce qu’il était situé sur ce quai, presque au coin de la place qui a conservé ce nom. C’était un rendez-vous très fréquenté par les hommes de loi qui se trouvaient rapprochés du Châtelet et du Palais de Justice. La rigueur du costume et de la coiffure, espèce de signalement perpétuel, avait cet avantage qu’on n’était pas tenté de se commettre.

“Les maîtres des cafés, alors peu nombreux dans Paris, étaient eux-mêmes des bourgeois d’honnête allure. Ils maintenaient le bon ton de leur maison par leur civilité. Ils faisaient rarement fortune, à l’exception de deux ou trois qui étaient de premier rang. Le Café de l’École n’était pas précisément à ce niveau; mais il était l’un de ceux qui avaient la meilleure réputation. Nous croyons voir encore le maître de la maison avec sa petite perruque ronde, son habit gris et sa serviette sous le bras. Il était rempli de prévenances pour ses clients, et il en était traité avec une considération cordiale. Une femme des plus recommandables et fille de la maison, aussi douce que gracieuse, tenait le comptoir. Parmi les habitués, qui paraissaient s’arrêter avec un intérêt particulier à ce comptoir, on put remarquer un jeune avocat qui, d’abord fort gai et jovial, parut quelque temps après plus sérieux. Ce jeune avocat était Danton; il avait cru d’abord ne causer que généralement et sans conséquence avec les dames du comptoir; son cœur s’y était pris, et Danton était amoureux. Mademoiselle Gabrielle Charpentier n’avait pas songé à se défier des assiduités de Danton; elle se trouva bientôt, à son insu, préoccupée du même sentiment. Sans être dans le secret de cette inclination, le père et la mère Charpentier ne furent pas très surpris quand la main de leur fille leur fut demandée par le jeune avocat. La vivacité de son caractère leur fit craindre un moment de consentir à cette union; mais il avait su toucher le cœur de Gabrielle. Lorsqu’on disait: Qu’il est laid! elle répétait, presque comme l’avait dit une femme au sujet de Lekain: Qu’il est beau! Elle admirait son esprit, que l’on trouvait trop piquant; son âme, que l’on trouvait trop ardente; sa voix, que l’on trouvait forte et terrible, et qu’elle trouvait douce.

“Il fallait cependant prendre des renseignements sur ce prétendant. M. Charpentier visita particulièrement les procureurs chez qui Danton avait travaillé, et les avocats avec lesquels il avait été en rapport au barreau. Il n’y eut qu’une voix en sa faveur. D’après des renseignements aussi satisfaisants, les bons parents ne s’informèrent point de sa fortune; ils y tenaient peu, quoique en ayant eux-mêmes une assez modeste. Pourtant, ils donnaient en mariage à leur fille une somme de 40,000 francs, ce qui était pour l’époque une dot considérable. Ils imposaient à leur gendre une seule condition, c’est qu’il exerçât un état; c’est qu’il fût occupé. La profession d’avocat au parlement était sans doute une profession honorable et libre, mais trop libre peut-être, et qui ne commandait pas un travail assez assidu. Danton promit de remplir les vœux de son beau-père; il s’exprima dans des termes si chaleureux, que le père et la mère Charpentier se mirent à aimer Danton presque autant que leur fille.

“Des amis de Danton lui conseillèrent d’acheter une charge d’avocat aux conseils. M. et Madame Charpentier offrirent généreusement la dot de leur fille; mais ce n’était que 40,000 francs, et il en fallait 80,000! Des Champenois dévoués proposèrent de compléter ce qui manquait pour le payement de la charge.

“Ils s’en rapportaient tous à la délicatesse et à la probité de Danton; sa bonne conduite était sa caution. Le mariage n’ayant plus de cause de retard, les bans publiés, le consentement de sa mère arrivé d’Arcis-sur-Aube, Georges-Jacques Danton et Gabrielle Charpentier furent unis, et le même jour il entra, comme il le disait gaiement, en puissance de femme et en charge d’officier ministériel; le même jour, mari et avocat aux conseils.

“Les avocats aux conseils réunissaient les doubles fonctions d’avocats et de procureurs; ayant peu de procédure à faire, ils avaient l’avantage de rester maîtres de leurs affaires et de ne pas subir, comme les avocats des autres cours, la loi d’un procureur préoccupé du désir d’attirer à lui tous les bénéfices. Les fonctions des avocats aux conseils avaient aussi quelque chose d’éminemment propre à élever l’âme des jeunes gens; leur mission consistait souvent à redresser les torts du parlement et des cours supérieures. Ils communiquaient journellement avec les maîtres des requêtes, avec les conseillers d’État, avec les hommes du plus haut rang, qui étaient obligés de recourir à leur ministère pour lutter contre les usurpations dont ils avaient à se plaindre.

“Les avocats aux conseils avaient ainsi l’occasion, en discutant avec les ministres eux-mêmes, soit pour les attaquer, soit pour les défendre, d’apprendre à connaître les rapports des autorités entre elles, la vraie distinction des pouvoirs, l’organisation civile dans toute son étendue, l’ordre social dans son ensemble: c’était une excellente école pour créer des économistes, des politiques, des législateurs.

“En exposant le rôle et la mission des avocats aux conseils, nous aurions peut-être dû expliquer que tels étaient au moins la pensée et le droit de l’institution. Faut-il constater maintenant ce qu’était en fait l’institution? Sur le nombre de soixante membres composant l’honorable confrérie, on voyait plusieurs hommes distingués qui sentaient la dignité de leurs fonctions, traitaient leurs clients avec générosité et délicatesse, les affaires avec science, application et courage. Mais tous, il faut bien le dire, n’avaient pas un sentiment aussi élevé de leurs devoirs, et il en était quelques-uns dont l’émulation consistait à faire beaucoup de grosses.

“Au moment où Danton fut reçu avocat aux conseils, c’était en 1787; il avait vingt-huit ans, sa femme en avait vingt-cinq. Dans ce moment, l’Ordre était divisé en trois partis plus ou moins actifs.

“Les anciens voulaient créer un syndicat, à la tête duquel ils auraient été tout naturellement placés.

“Les jeunes arrivants appartenaient aux idées nouvelles, et ne voulaient être ni conduits ni éconduits.

“Un troisième parti se composait des hommes modérés et pacifiques qui, aimant le repos avant tout, et, comme on a dit depuis, la paix partout et toujours, ne voulaient se mêler à aucune action et préféraient laisser faire le mal à leur détriment plutôt que de se mouvoir en aucun sens et se laisser déranger même par un progrès qui leur eût été utile, mais qui aurait pu les désheurer.

“On a déjà pressenti à quel parti Danton avait dû se rallier. Il ne méconnaissait pas la discipline qui doit présider à la bonne organisation d’une compagnie judiciaire; mais il croyait que la force et la puissance réelles des compagnies sont dans leur indépendance, comme le talent même des membres de ces corporations ne peut se passer de la dignité du caractère.

“L’homme qui, en entrant dans une compagnie, dessine ses opinions avec une énergique rudesse, peut s’attendre à rencontrer bien des luttes et bien des hostilités.

“Voulant juger la valeur du nouvel arrivant, les avocats, sous prétexte de bienvenue, et sans l’avoir averti à l’avance, lui firent subir une épreuve en latin. On lui imposa pour sujet l’exposé de la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la justice. C’était, comme Danton l’a dit depuis, lui proposer de marcher sur des rasoirs.... Il ne recula point. Saisissant même comme une bonne fortune la difficulté inattendue dans laquelle on croyait l’enlacer, il s’en tira avec éclat, et laissa ses auditeurs dans l’étonnement de sa présence d’esprit et de la décision de son caractère. Il ne craignit point d’aborder la politique qui commençait a pénétrer en toute affaire, et qui était peut-être ici une cause secrète du piège qui lui était tendu. On espérait surprendre en défaut un jeune avocat qui levait la tête et annonçait des principes d’indépendance. Danton, en homme de talent habile à triompher des plus grandes difficultés, osa parler des choses les plus actuelles; il dit que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d’une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés de son autorité; qu’en présence des besoins impérieux du pays, il fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui étaient en possession des richesses de la France, devaient donner l’exemple; que, quant a lui, il ne pouvait voir dans la lutte du parlement, qui éclatait alors, que l’intérêt de quelques particuliers puissants qui combattaient les ministres, mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu’à ses yeux l’horizon apparaissait sinistre, et qu’il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se ferait amiablement par la force des choses et le progrès des lumières. Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de Cassandre: Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font!

“Plusieurs fois les vieux avocats qui avaient tendu ce piège à Danton voulurent interrompre son improvisation. Ils avaient cru entendre des mots qui les effrayaient, tels que motus populorum, ira gentium, salus populi suprema lex.... Les jeunes gens qui, récemment sortis des collèges, avaient le droit de comprendre le latin mieux que les anciens, qui l’avaient oublié ou ne l’avaient jamais su, répondaient à leurs vieux confrères qu’ils avaient mal entendu, que le récipiendaire était resté dans une mesure parfaite, irréprochable.

“Espérant constater plus facilement dans le texte d’une rédaction écrite les pensées imprudentes qu’ils avaient cru saisir en écoutant ses paroles, les anciens demandèrent que Danton déposât son discours de réception sur la table de la chambre du conseil. Danton répondit qu’il n’avait rien écrit. Il avait déjà pour système d’écrire le moins possible. Ainsi qu’il l’a dit depuis, on n’écrit point en révolution. Il ajouta d’ailleurs que si l’on désirait porter un jugement sur les paroles qu’il avait prononcées, il ne prétendait pas s’y opposer. Il était assez certain de sa pensée et de sa mémoire pour répéter avec fidélité toute son improvisation.... Le reméde eût été pire que le mal. L’aréopage trouva que c’était déjà bien assez de ce qu’on avait entendu, et la majorité s’opposa avec vivacité à la récidive.

“Le cabinet acheté par Danton était loin, au moment où il en devint titulaire, de posséder une clientèle nombreuse. Il n’en fut pas moins toujours d’un grand désintéressement vis-à-vis de ses clients.

“Il se montrait peu exigeant dans la question des honoraires, même lorsqu’il avait gagné sa cause. Lorsque son client venait s’acquitter envers lui, il lui arrivait souvent de dire: c’est trop, et de rendre ce qu’il appelait le trop. Dans certaines affaires perdues, il refusait toute rémunération. ‘Je n’ai point de déboursés, disait-il, puisque je n’ai point fait d’écritures, et que j’ai laissé à la régie son papier timbré.’ Il lui arrivait, bien qu’il ne fût pas riche, de donner lui-même des secours d’argent à des clients malheureux.

“Une pareille conduite ne mène pas rapidement à la fortune. Cependant le cabinet de Danton s’améliora en très peu de temps. En dirigeant dignement ses affaires, il gagnait de vingt à vingt-cinq mille francs par an; son sort de père de famille était assuré.

“Dans ce temps où la France était encore divisée en provinces, les classes inférieures pouvaient se réclamer des grands seigneurs de leur pays, et ceux-ci aimaient souvent par vanité autant que par humanité à protéger leurs vassaux. La maison de Brienne était de Champagne, près Arcis-sur-Aube. Danton était connu du comte de Brienne, ancien ministre de la guerre, et de l’archevêque de Sens, alors premier ministre. Il comptait parmi ses clients M. de Barentin. Il avait des conférences avec lui pour ses affaires particulières, et plusieurs fois, après les avoir traitées, M. de Barentin s’entretenait avec son avocat des affaires publiques. La manière supérieure dont Danton voyait les choses avait frappé M. de Barentin et lui avait laissé une vive impression de sa capacité.

“Devenu garde des sceaux, M. de Barentin se souvint aussitôt de son avocat et lui fit demander s’il voulait être secrétaire de la chancellerie? Danton, dans un long entretien qu’il eut avec ce ministre, lui exposa avec détails un plan qu’il croyait pouvoir éloigner les déchirements que l’opposition des parlements allait enfanter. Quelques-uns de ces parlements venaient d’être exilés: Danton pensait que leur rappel n’était pas une chose de la plus grande urgence. Il fallait avant tout les enlacer dans la participation aux réformes; ils en étaient autant les adversaires que la noblesse et le clergé, dont ils faisaient en quelque sorte partie et dont ils avaient les privilèges. Tous les privilégiés enfin, quels que fussent leurs costumes, qu’ils eussent un manteau de noblesse, une soutane de prêtre ou une robe de palais, tous, selon l’opinion de Danton, devaient contribuer aux charges qui ne pesaient que sur le tiers État, c’est-à-dire sur l’immense majorité; la nation attendait l’allégement du fardeau intolérable qu’elle ne pouvait plus supporter, la résignation était épuisée....

“Si ces idées étaient acceptées, le roi, étant à leur tête, se trouverait conquérir dans l’intérêt de tous une puissance supérieure à tous les intérêts particuliers. Il pourrait réaliser les demandes de la raison et donner, par un progrès réel, toute satisfaction aux lumières du siècle et à la philosophie, interprète des vrais besoins de l’humanité.

“En résumé, le plan conçu par Danton tendait à faire accomplir par le roi une réforme progressive qui, laissant en place les pouvoirs établis, les rendit, à leur insu ou malgré eux, les instruments de cette équité pratique qui aurait fortifié à la fois tous les organes du mécanisme social. M. de Barentin parla du projet de Danton à l’archevêque de Sens. On parut l’approuver. Dans l’intervalle, la cour répudia ce système trop net et trop décisif pour ses allures. Le parlement fut rappelé. Brienne croyait en avoir gagné les principaux membres.

“Mais trois mois après—novembre 1787—lorsque le roi fut obligé de venir à Paris tenir un lit de justice à ce même parlement pour obtenir l’enregistrement d’un édit portant création de divers emprunts jusqu’à concurrence de 450 millions, Louis XVI rencontra la plus violente opposition dans cette cour qu’on croyait réduite. Il voulut vaincre l’opposition en exilant les plus récalcitrants, les conseillers Fréteau, Sabatier, de Cabre et le duc d’Orléans.... Au mois de mai suivant, 1788, le même parlement rendit un arrêt qui réclama avec véhémence ‘les lois fondamentales de l’État; le droit de la nation d’accorder des subsides, le droit des cours du royaume de vérifier les édits, de vérifier dans chaque province les volontés du roi, et de n’en accorder l’enregistrement qu’autant qu’elles seraient conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu’aux fondamentales de l’État; l’immovabilité et l’indépendance des magistrats, le droit pour chaque citoyen de n’être jamais traduit en aucune manière devant d’autres juges que ses juges naturels désignés par la loi; le droit, sans lequel tous les autres sont inutiles, de n’être arrêté, par quelque ordre que ce soit, que pour être remis sans délai entre les mains des juges compétents; protestant la cour du parlement contre toute atteinte qui serait portée aux principes exprimés.’

“M. de Barentin proposa de nouveau a Danton d’être secrétaire du sceau. Celui-ci remercia en disant que l’état de la question politique était changé. ‘Nous n’en sommes plus aux réformes modestes; ceux qui les ont refusées ont refusé leur propre salut; nous sommes, dit-il plus nettement que jamais, à la veille d’une révolution. Eh quoi! ne voyez-vous pas venir l’avalanche?...

A. R. C. de Saint-Albin.