[3] Ils n’en donnaient pas à la date de ces lettres. Depuis, il paraît qu’on leur a forcé la main.

Je t’embrasse un peu, beaucoup, passionnément.

Ta sœur Jeanne.


Papa nous a fidèlement rapporté la recette de ton Frère cuisinier pour le gâteau de macaroni. Nous l’étudions, maman et moi, avec la vieille Fanchon, en vue des prochaines vacances. Ça ne paraît pas bien extraordinaire, quoi que tu en dises merveille.

20. A mon père.

10 janvier.

Mon cher papa,

Avez-vous fait bon voyage ? N’avez-vous pas pris de rhume en route ? Je vous reste bien reconnaissant d’avoir bravé l’hiver pour venir de si loin procurer à votre fils quelques bonnes heures — je n’ose pas dire de vie de famille, puisque maman et Jeanne y manquaient — mais de tête à tête et de cœur à cœur filial. Le beau temps est parti avec vous : je l’ai senti le lendemain. Autrefois, je n’aurais pas supporté le vide poignant que laisse après elle une visite comme la vôtre ; aujourd’hui, j’accepte tout, parce que c’est le devoir.

Mais que n’avez-vous pu prolonger votre séjour à H. jusqu’à mon avènement au trône !

— « Quel trône ? »

Dame ! j’y suis monté si inopinément et j’en suis descendu si vite que j’ai eu à peine le temps de m’apercevoir qu’il avait des pieds et des bras dorés et qu’on y est fortement secoué par les porteurs. Quant à mon royaume, je ne l’ai jamais vu et n’en sais même pas le nom : c’était très loin, du côté de l’Orient, patrie des Rois Mages. Voici comment, sans le savoir, vous êtes devenu l’illustre père d’un illustre potentat.

Au dîner de l’Épiphanie, chaque table a tiré son roi : le dixième et dernier morceau de brioche, qui me revenait comme chef de ma section, contenait la fève enviée. Il n’y a pas eu de triche : j’avais fait les parts avec une précision géométrique et surveillé rigoureusement la distribution. Je pris pour reine un garçon qui me déteste et que je n’aime guère, pour figurer les ménages qui ne ressemblent pas au vôtre. Je bus, on but, on cria : Vive le roi ! et Vive la reine ! Puis, les trente monarques furent convoqués autour d’une autre brioche, immense, mystérieusement recouverte d’une serviette, sous laquelle, tour à tour, nos mains tremblantes et fiévreuses plongèrent. Un génie bienfaisant guida la mienne : je ramenai la fève des fèves et je fus le roi des rois.

Les roitelets évincés absorbèrent avec résignation un nouveau petit verre en l’honneur de Sa Majesté Ker Ier. Après quoi, on me mit au front un diadème, tout flamboyant de pierres précieuses et de papier d’or ; sur les épaules un manteau de pourpre qui, jusque-là, couvrait prosaïquement un lit de dortoir ; dans la dextre, un sceptre, redoutable aux méchants, clément aux bons. Puis, on apporta mon trône à brancards ; j’y pris place avec la solennité convenable ; quatre vigoureux gaillards, costumés à la dernière mode du moyen âge, m’enlevèrent comme une plume, et précédé d’un long cortège d’hommes d’armes et de pages, qui blancs, qui noirs, qui bronzés, guidé par l’étoile de Jacob au sommet d’une bonne perche, traînant à ma suite mes trente vassaux princiers, fièrement drapé dans ma grandeur, le poing gauche sur la hanche, l’œil haut, je parus sur le grand perron. Mon nom avait déjà circulé avec la rapidité d’une traînée de poudre ; je fus acclamé comme aurait pu l’être Charlemagne, Napoléon ou tout autre.

Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite : « Sire, me disais-je tout bas, prenez garde ! Le peuple est comme l’Océan, mobile et perfide : méfiez-vous de sa faveur et soyez maître de vous comme de l’univers ! » Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors, entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y était), dont je recueillais les hommages avec une aimable condescendance.

Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air protecteur qui convenait à ma dignité.

Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé extraordinaire.

Le Père Recteur, tout confus de l’honneur que lui faisait un si grand prince, offrit à Ma Majesté ses plus humbles actions de grâces et se déclara charmé de pouvoir m’être agréable en accordant ce que je souhaitais. Je le remerciai d’un sourire bienveillant de mes augustes lèvres, tandis que le peuple donnait carrière à un enthousiasme délirant pour son royal bienfaiteur.

Un quart d’heure après, dépouillé de ma couronne, de mon manteau et de mon sceptre, je rentrais dans ma plus simple expression, et feu Joannès-Pacha me disait avec mélancolie :

« Hein ! mon gros sultan de carton, c’est dommage que ça s’arrête là ! A nous deux, nous ferions peut-être le bonheur d’une grande nation.

— Pourquoi pas ?… Mais ce brancard sur ces quatre chameaux du désert a failli me donner le mal de mer ! Non, j’en ai assez de la royauté. »

Le profit le plus clair de ma splendeur d’un jour, ç’a été une bonne demi-journée de patinage dans les fossés de la citadelle, mis gracieusement à la disposition du collège par le commandant de place, qui a son fils en Humanités. Pour glace un miroir, devant nous un espace magnifique, point de faiseurs d’embarras, et, comme bouquet, une conférence pratique, sur le terrain même, par le P. L…, auteur estimé d’un Art de patiner et patineur sans rival. Aussi, on s’en est donné à cœur joie. Mais les jambes au retour ! Aïe !… Des morceaux de bois rhumatisés !

Le lendemain, reprise générale des affaires sérieuses. En rhéto, où l’on n’a pas l’habitude de lambiner, ç’a été vite fait : en un instant, la machine est visitée, graissée, chauffée, le personnel au poste, le coup de sifflet donné et le train en route… vers les vacances de Pâques ! Quelle charmante perspective au bout de ce voyage !

Mais, auparavant, il faudra trimer. Aux élections d’hier pour l’Académie, mon grand vizir a été nommé président à l’unanimité. Je lui sers de vice : il n’en a pas d’autre ! Au travail ordinaire du cours, nous allons joindre la préparation d’une séance littéraire. Y viendrez-vous ? Je le voudrais bien, si la saison le permettait, et, en attendant, je vous embrasse tous trois comme si vous étiez trente-six.

Votre fils Paul,
ancien sultan, vice-président d’Académie.

21. A Louis.

16 janvier.

Mon cher ami,

Tu me fais dire par ma sœur que les Jésuites sont des esprits chagrins ! Pour le coup, mon bon, je ne reconnais plus ta subtilité ordinaire de jugement : car tu t’es mis, non pas à côté, mais aux antipodes de la vérité.

Si les jésuites ne donnent pas de vacances au nouvel an, c’est, m’a-t-on dit, parce que, dans leur système d’études, le premier semestre est sacré : il représente le grand effort de l’année scolaire et n’admet pas d’interruption notable. Le programme de chaque classe doit être parcouru une première fois tout entier avant Pâques : alors seulement on a mérité quelques jours de repos complet. Après Pâques, on n’a plus qu’à revoir, à parfaire l’œuvre.

Cette méthode semble avoir du bon, et, quoiqu’il soit très doux (je le sais par expérience) de retrouver pour un peu de temps, après ces trois premiers mois d’absence, le nid de famille, je comprends qu’on sacrifie ce plaisir à un intérêt plus sérieux.

D’ailleurs, le sacrifice a eu ses compensations. Donner aux élèves la clef des champs, c’est une excellente recette pour s’épargner la peine de les amuser intra muros ; mais quand on réduit les plaisirs des élèves à sortir, on les habitue à ne voir dans leur collège qu’une cage ou une prison. Les Jésuites ne traitent pas leurs oiseaux ou leurs captifs en condamnés : ils dorent volontiers les barreaux, les agrémentent de quelques verdures et de fleurs, y laissent pénétrer le soleil, la musique et les francs éclats de rires. Je constate qu’ils se donnent presque autant de mal pour nous délasser, à certains jours, qu’aux autres jours pour nous instruire. Et de la sorte ils arrivent à faire, non pas seulement supporter, mais aimer le collège. Tout y gagne : les esprits sont plus libres, les cœurs plus ouverts, par conséquent le travail et le bon ordre mieux garantis, tout l’homme mieux formé.

Preuve :

Dans les lycées, il y a aussi des jeux qui exercent et assouplissent le corps, des leçons d’agrément qui développent les goûts artistiques et constituent de véritables divertissements ; mais je n’ai pas souvenance d’y avoir jamais vu donner par les élèves une séance littéraire ou dramatique. La grande raison de cette absence, je la conçois très bien depuis un mois : c’est que la préparation, avec la bonne volonté des acteurs, réclame une somme extraordinaire de dévouement, de savoir-faire et d’autorité chez le professeur. Or, mon bon, il est certain que ces qualités-là ne courent pas les rues — ni les établissements d’instruction où les maîtres jouissent d’un traitement pour faire leur devoir, sans plus. Tu as compris.

Je sais bien que vous êtes libres d’aller au théâtre, parfois même avec des billets de faveur : j’y suis allé, malheureusement. Mais qu’est-ce qu’on en rapporte pour son perfectionnement intellectuel ou moral ? Dans nos petites soirées dramatiques, on s’amuse peut-être moins, on s’instruit davantage et l’âme n’y perd rien.

Un théâtre de collège, évidemment, ne peut offrir qu’un très modeste reflet des merveilles que savent opérer sur les grandes scènes les machinistes, les costumiers et les décorateurs ; les jeunes artistes qui assument la charge d’intéresser un auditoire plus difficile parfois qu’on ne pense ne songent point à se comparer, même de fort loin, à un Coquelin ; enfin les productions qu’ils ont à interpréter ne constituent pas toujours des chefs-d’œuvre d’art littéraire ou dramatique, et même quand elles sont empruntées aux grands auteurs, d’impitoyables ciseaux leur enlèvent plus d’un élément d’intérêt piquant ou croustillant.

Mais le but n’est pas de fournir aux collégiens ou à leurs familles un équivalent du théâtre où ils ne vont pas. Il s’agit de leur donner, pour une circonstance exceptionnelle, une petite fête joyeuse, honnête, distinguée, qui puisse, selon le précepte antique, les divertir en les instruisant.

Je soupçonne les Pères de ne pas faire grand fond sur l’efficacité de la comédie pour la réforme des défauts de leurs élèves ; ils ont d’autres moyens plus sûrs. Que les pièces n’aient rien d’immoral : cela peut suffire. Si, en outre, elles sont spirituelles et bien interprétées, elles rendront toujours deux services précieux : aux jeunes spectateurs, celui d’affiner leur esprit ; aux acteurs, celui de développer leur talent d’expression.

Mon père t’a certainement parlé de la comédie à laquelle il a assisté, le jour de l’an. Je garde une vive reconnaissance au professeur qui m’a appris là, non sans peine et fatigue, à me présenter correctement devant le public, à dominer le trac, à parler au naturel — toutes choses que j’ignorais et que je suis enchanté de savoir un peu mieux qu’avant. Après la représentation, mon père a bien voulu me dire que mon avenir ne l’inquiétait plus, attendu que sûrement je gagnerais ma vie comme avocat, député ou comédien. Député, je veux bien ; avocat, peut-être encore, si tu ne me fais pas une trop rude concurrence ; mais comédien, merci ! C’est bon au collège, un jour de l’an ou de carnaval. Dulce est desipere in loco, pour mieux travailler après.

La semaine prochaine, grand branle-bas pour la préparation d’une séance solennelle, dont le sujet est encore un mystère impénétré. Elle aura lieu le 29 janvier, fête de saint François de Sales, ancien élève des Jésuites et patron de toutes les Académies des classes supérieures. Nous serons une douzaine de rhétoriciens. Il paraît que les traditions nous obligent à faire très bien : on s’y emploiera de son mieux. La comédie m’a mis en appétit — quoique la future séance ait une bien autre signification. Nous en reparlerons avant ou après, si tu veux.

Adieu.

Ton ami,

Paul.

22. Au même.

30 janvier.

Mon cher ami,

Ainsi donc, flafla et temps perdu ! Voilà comme tu as entendu qualifier les séances littéraires des Jésuites. Tu ne dis point par qui : il serait pourtant intéressant de savoir si c’est par des gens qui parlent d’expérience. Ils l’ont peut-être entendu dire à d’autres qui n’en avaient pas vu plus qu’eux !

Du flafla ! C’est un mot d’épicier : on pourrait l’appliquer à tout ce qui ne rapporte pas des écus ou des sous. Mais, mon ami, tout le monde, plus ou moins, dans les grandes circonstances, fait du flafla ! Les banquets, les punchs, les cavalcades et les revues, la musique et les lampions, et les ronflants discours des quarante Immortels, des candidats en tournée, des inaugurateurs de statues ou de chemins de fer, des présidents de sociétés utiles ou inutiles, de congrès savants ou ignorants, de comices agricoles ou de distributions de prix quelconques : tout cela, n’est-ce pas du flafla ? On le trouve bon quand même. Pourquoi ? Parce que ça chauffe l’enthousiasme.

Eh bien, la jeunesse est le bel âge de l’enthousiasme : elle a besoin d’enthousiasme pour élever son âme encore neuve au-dessus des vulgarités de la vie, jusqu’à la région sereine des grandes pensées, des saintes causes et des nobles ambitions. Si dans ces ardeurs juvéniles un peu d’illusion vient se mêler, où est le mal ? Les beaux rêves ne font pas toujours tort à la réalité : je viens d’en avoir la preuve personnelle.

Quand on s’est appliqué pendant trois semaines à entrer dans la peau d’un personnage intéressant, qu’on s’en est approprié les sentiments généreux et qu’on est arrivé enfin à les exprimer dans toute leur énergie ou leur délicatesse, tu ne saurais croire comme on est empoigné ! Je me suis ému pour tout de bon, dans mon rôle, et je garde, après plusieurs jours, la très vive impression des belles choses que j’ai dites. Les mots mêmes reviennent parfois, tout naturellement, dans mes conversations et mes compositions. Chose plus étonnante encore : je m’inspire à moi-même le respect et je ne voudrais pas faire une chose indigne de ce que j’ai été au théâtre, un soldat loyal et chrétien.

Jean, notre président, a été superbe dans le rôle du gouverneur de province : à certains moments, il a enlevé toute la salle. Il était visible, d’ailleurs, que les applaudissements ne s’adressaient pas seulement à la perfection du jeu de l’acteur, mais aussi et surtout à l’élévation des idées et à la noble franchise des sentiments qu’il exprimait. D’où il faut conclure, mon ami, qu’une académie de rhétorique peut devenir une leçon de haute morale et un sérieux moyen d’éducation. C’est déjà quelque chose ; mais il y a plus, je crois.

Je t’ai envoyé notre programme. Un esprit fin comme le tien n’aura pas eu beaucoup de peine à y discerner deux éléments, la littérature et le drame, et à comprendre le but de l’un et de l’autre.

Il paraît qu’ailleurs la partie dramatique est quelquefois absente ou empruntée à un auteur quelconque et sans rapport bien intime avec le sujet, qui souvent même ne comporte pas de mise en scène : elle vient là pour faire passer le reste. Notre professeur n’aime pas ces séances exclusivement littéraires ou critiques : il les appelle une concession fâcheuse à l’esprit d’érudition germanique, qui envahit l’enseignement français, et leur reproche d’ennuyer l’auditoire, jeune et vieux, sans grand profit pour les orateurs.

D’après lui, une séance académique doit être, dans le sens primitif du mot, le chef-d’œuvre, la pièce de maîtrise, où une classe, représentée par l’élite de ses élèves, déploie tout ce qu’elle a de meilleur dans la cervelle et dans le cœur, pour sa propre instruction, pour l’instruction et le plaisir des autres, pour l’honneur des Bonnes Lettres. Donc, avant tout, il faut un sujet capable d’intéresser acteurs et spectateurs, assez riche aussi pour fournir matière à tous les talents. C’est la tâche du professeur de le découvrir, de le distribuer, puis de coordonner, de revoir et de parfaire le travail des élèves.

On s’accorde à dire que notre séance Honneur et Patrie réunissait toutes les conditions de succès. Elle roulait sur l’un des épisodes les plus émouvants que renferme l’histoire de notre vaillante province. Toutes les formes que peuvent revêtir les exercices littéraires dans un cours de rhétorique, y ont trouvé leur place naturelle : la prose française dans le tableau historique, dans les discours du conseil de guerre, dans la lettre en vieux françois, dans le récit poétique de la bataille ; la prose latine, d’ordinaire peu goûtée des dames et des queues de classe, dans les portraits et dans le dialogue nocturne ; la poésie des deux langues dans le chant du barde, dans l’hymne triomphal et l’épilogue à la France. Les lettrés de l’assistance ont pu être satisfaits ; les autres, chez qui l’amour du beau parler ne va pas jusqu’à la passion, n’ont pas dû être trop mécontents : car, sauf peu d’exceptions, nos exercices littéraires n’étaient pas lus, mais parlés, et formaient autant d’épisodes naturels entre les trois actes déclamés que comportait l’action.

Le plan général et les principaux détails de cette séance avaient été préalablement discutés en conseil académique. Les trois plus gros bonnets (j’ai la toque de vice-président) furent invités à fournir, d’après un canevas donné par le professeur, chacun un acte, travaillé à fond : il s’en inspira comme il put et comme il voulut pour la rédaction définitive. Nous eûmes le plaisir d’y retrouver nos idées sous une forme sensiblement perfectionnée, parfois toute nouvelle, et la comparaison avec notre ébauche nous profita. Les devoirs littéraires sont davantage notre œuvre personnelle, quoique plus d’une fois remaniée sur les indications du maître.

En somme, durant ces trois semaines, le travail de la composition et celui de la déclamation nous ont fait remuer bon nombre d’idées que nous ne perdrons plus, et cette gymnastique de l’esprit nous a donné à tous un nouvel entrain pour l’étude. La contagion s’est étendue à toute la classe, fière des compliments que lui a valus son académie, et a gagné les classes de littérature voisines, désireuses de nous imiter ou de nous surpasser. Preuve que nous n’avons pas perdu notre temps.

Tu me demandes à ce propos, non sans malice, je crois, ce que devenait la rhéto, pendant que le professeur avec sa tête de classe préparait cette belle académie. Mais rien n’est plus simple, mon ami : le professeur continuait à faire sa rhéto, et les élèves aussi, tous sans exception. Jamais, en classe, il n’a été question de la séance. Le professeur travaillait double, les académiciens travaillaient double : il a probablement pris un certain nombre d’heures sur le repos de ses nuits, nous en avons pris quelques-unes sur nos récréations et nos congés. Voilà tout le secret : propose-le à ton professeur et dis-moi des nouvelles de l’accueil qu’il y fera !

Non, vois-tu, mon ami Louis — il faut que je te l’avoue — je finirai par devenir féroce pour l’Alma Mater. Ce ne sera pas la faute des Jésuites ; car depuis que je suis à leur école, je n’ai jamais entendu de leur bouche un mot injurieux à l’adresse de cette Université qui les déteste. Et c’est leur faute pourtant, d’une autre manière : car entre leurs procédés d’instruction ou d’éducation et les siens, je découvre tous les jours des contrastes plus violents, qui irritent mon regret de les avoir connus si tard.

Que veux-tu ? Je suis franc.

Ton ami,

Paul.

23. Au même.

12 février.

Mon cher ami,

Merci pour tes multiples compliments : je transmettrai à Jean la part qui lui en revient et je suis sûr qu’il t’en sera reconnaissant. Quel bon type et quel brave cœur ! Je voudrais bien qu’il fût ton ami aussi.

Maintenant je m’empresse de répondre compendieusement aux deux aimables questions, par lesquelles tu me prouves ta sollicitude pour mon avenir et pour mon présent. L’avenir, c’est le baccalauréat ; le présent, c’est l’ennui. Procédons par ordre.

1o Tu veux savoir si je ne crains pas que tous ces exercices « extra-classiques » m’empêchent de conquérir à la fin de l’année le parchemin officiel ?

Ta préoccupation, mon ami,

Part d’un bon naturel : mais quitte ce souci.

Je suis tellement sûr de me doubler, dans six mois, de cette bienheureuse peau d’âne que… je n’y pense même pas. Dès le premier jour de classe, notre professeur nous a dit : « Mes amis, vos parents tiennent à ce que vous soyez bacheliers ; vous y tenez également, moi de même. Mais, écoutez bien ceci : la meilleure manière, la plus sûre et la plus courte, de préparer son baccalauréat, c’est de ne pas y songer et de songer beaucoup à faire une bonne rhétorique. C’est à moi, selon la direction des supérieurs, de régler votre travail et mon enseignement de façon à concilier tous vos intérêts. Je l’ai fait pour vos devanciers, qui n’ont pas eu à s’en plaindre : je le ferai pour vous. Mais je vous défends formellement à tous, tant que vous êtes, de jamais prononcer devant moi le mot de baccalauréat, pas plus que je ne le prononcerai devant vous, d’ici à Pâques. »

Il a tenu parole et nous aussi. Nous faisons du latin et du grec à loisir et à plaisir ; de la littérature ancienne et moderne, de l’histoire et de la géographie, avec intérêt ; de l’allemand, sans trop rechigner ; des sciences, autant qu’il faut ; tout cela d’après un plan parfaitement ordonné et ponctuellement suivi, sans fatigue et sans inquiétude, sûrs d’arriver, comme si nous voyagions dans un de ces trains d’Angleterre, qui partent, s’arrêtent, repartent, sans un instant de retard et sans un cri. Notre conducteur veille : cela nous suffit, et cette absence de préoccupation favorise bien autrement le bon travail que la sotte fièvre dont on se laisse parfois tourmenter, sans autre profit que des pertes de temps.

Mais, pour te rassurer plus complètement, je dois ajouter que notre professeur a fait ses preuves. L’an dernier, tous ses élèves, moins un, ont été reçus au baccalauréat — et ils avaient fait des thèmes grecs et des vers latins jusqu’à l’avant-veille des examens !

2o Tu désires savoir combien de fois par semaine je m’ennuie en classe ?

Le compte est facile : je ne m’ennuie jamais. Il y a des matières qui me plaisent moins que d’autres : à celles-là je m’intéresse par devoir. Mais l’étude des auteurs classiques, qui t’assomme, est précisément ce que je préfère à tout le reste. Il est vrai qu’elle ne se réduit pas, comme trop souvent chez vous, à une sèche traduction faite par l’élève, maintes fois préparée à l’aide d’un corrigé juxtalinéaire, agrémentée de quelques rares explications du professeur et se traînant ainsi au milieu de l’indifférence générale jusqu’au moment où l’heure sonne. Cela fait songer au macaroni des mendiants napolitains. Tu ne sais pas ? La marchande tire délicatement de sa marmite un de ces succulents petits tuyaux et en met l’extrémité dans la bouche du client, avec défense aux mains d’intervenir ; le client avale, avale à même, les yeux fermés. Quand il en a pour ses deux sous, la bonne femme coupe au ras des lèvres ; le suivant rattrape le bout disponible, et le macaroni continue à se développer uniformément.

Nous avons plus de variété. Le professeur nous explique ou nous fait expliquer par nous, en traduction courante, les auteurs secondaires, historiens et petits poètes : c’est la lecture. Aux grands classiques, orateurs et poètes, qui offrent l’application plus parfaite des règles qu’on étudie en rhétorique, on réserve l’honneur de la prélection. Tu vas saisir par un exemple.

Le programme de rhétorique comprend, pour le premier trimestre, les principes généraux de l’art oratoire et les règles du discours ; pour le second trimestre, les genres d’éloquence. Concurremment avec la théorie, nous étudions la pratique dans Cicéron, Démosthène et Bossuet. Voici comment notre professeur applique la méthode au plaidoyer pro Milone, que tu connais bien.

Il ne commence point par perdre son temps à nous débiter une savante dissertation sur ce chef d’œuvre qui… que… dont… Qu’est-ce que nous en retiendrions à ce moment ? Il vaut bien mieux nous faire assister au procès.

Il ouvre donc son livre et nous lit avec intelligence (ce n’est pas rien !) la première page de l’exorde. Qui est l’orateur ? Qui est le prévenu ? Qui sont les juges ? Où se passe la scène et avec quel appareil ? Dans quel état d’esprit sont les assistants ? La réponse à ces diverses questions fournit déjà une somme considérable de notions utiles sur l’histoire et les institutions romaines, en même temps qu’elle pique la curiosité. Que va dire Cicéron — non pas le vrai Cicéron, dont la peur valut à son client le plaisir d’aller manger de si bon poisson à Marseille — mais le Cicéron de cabinet, en pleine possession de son sang-froid et de son talent ?

Le professeur attaque alors le texte, phrase par phrase, et le fouille à fond, au point de vue du sens et de la valeur de l’expression. Puis il y montre, sous le trouble apparent des idées et l’embarras voulu de la structure, un art profond pour tourner en faveur de la cause tout ce qui semble contre elle et pour faire partager aux juges intimidés l’assurance qu’affecte l’orateur. Tu vois qu’il ne s’agit plus d’une traduction plus ou moins littérale ou d’une simple étude de langue : l’auteur devient le modèle, et la prélection vient à l’appui des principes oratoires. Quant à la sauvegarde nécessaire du principe moral, le professeur aura soin de noter comme il convient les entorses que l’avocat de Milon donne à la vérité des faits.

Une seconde et peut-être une troisième et une quatrième prélection semblables seront consacrées à étudier le reste de l’exorde. Ce ne sera pas trop : car il est l’œuf d’où sortira tout le discours, et il fournira matière à bien d’autres observations intéressantes.

De la réfutation qui suit l’exorde, on extraira un beau modèle de discussion oratoire, à propos du droit de légitime défense en cas d’agression.

La narration de la rencontre de Milon avec Clodius, y compris les antécédents et les suites, amènera une foule de détails sur les mœurs politiques et autres des Romains et mettra de nouveau en lumière l’habileté consommée de ce roi des avocats sans scrupule.

Dans le corps du discours, on choisira quelques modèles d’argumentation et de développement oratoire, auxquels on joindra les endroits les plus pathétiques de la péroraison, et ainsi l’on aura sur l’auteur et sur son œuvre des idées claires, complètes, solides, qu’on pourra désormais formuler en connaissance de cause.

Mais comment retenir une pareille quantité de notions en tout genre ? — On y a pourvu, mon ami. D’abord, il n’est pas défendu de prendre des notes, au moins pour les questions plus difficiles. Puis, après chaque prélection, quelques élèves sont interrogés sur les choses principales qu’ils viennent d’entendre. Le lendemain, avant la prélection du jour, la précédente est répétée tout entière, rapidement, mais à fond, souvent avec addition de nouvelles remarques. Enfin, chaque samedi, il y a revue générale de tout ce qui a été expliqué ainsi pendant la semaine. Il faut bien que l’essentiel finisse par vous rester.

Parallèlement au chef-d’œuvre de l’orateur romain, nous étudions le modèle de l’éloquence grecque, cet immortel discours de la Couronne, moins régulier et moins châtié que la Milonienne, mais la dominant, à mon humble avis, de toute la distance qui sépare la raison de la phrase, l’émotion naturelle de la passion savante, le torrent impétueux du fleuve canalisé, et, somme toute, le génie du talent. Les deux orateurs déploient dans la bataille une habileté merveilleuse ; mais on sent que Démosthène défend son honneur et la patrie, tandis que Cicéron a plutôt l’air de lutter pour un parti politique et pour sa clientèle. Quand le grave consulaire, pour épouvanter les juges, fait sortir des enfers l’ombre de Clodius, on sourit, et cet artifice quelque peu puéril diminue ensuite l’effet grandiose de l’auguste Jupiter qui, du haut des montagnes latines, ouvre enfin les yeux pour voir et punir les crimes du tribun révolutionnaire. Mais lorsque, pour se justifier d’avoir organisé contre l’envahisseur Philippe une résistance impossible et voulu, au défaut de la victoire, sauver du moins l’honneur de la patrie, Démosthène en appelle solennellement aux héros tombés à Marathon, que l’assurance de mourir n’a pas empêchés de faire leur devoir de soldat, je dois avouer qu’il me donne la chair de poule, comme si je voyais passer dans un éclair la charge de Reichshoffen. — « Ah ! les braves gens ! » s’écriait Guillaume ; moi aussi j’ai l’envie de dire : « Ah ! l’éloquent patriote ! »

De Marathon à Rocroi et à « cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés ressemblaient » à ce que tu sais, il n’y a pas loin. Notre professeur ne nous sature pas non plus de belles critiques générales sur Bossuet : il le lit avec nous en classe, nous le fait saisir sur le vif et nous promène à loisir dans les mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs.

Nous ne sortons pas de ces splendeurs intellectuelles, quand ensuite nous entrons dans l’étude du Cid, des Horaces, de Polyeucte : Corneille et Bossuet sont de la même famille de grands esprits. Après Corneille vient l’émouvant et séduisant Racine, qui fait mieux comprendre et parfois admirer à ses propres dépens ses modèles grecs, Euripide et Sophocle.

Ne ris pas, mon ami, de cet enthousiasme un peu nouveau chez moi pour les Grecs ! Depuis que je les entends expliquer par un homme qui les connaît et qui, à travers leurs formes encore ingrates pour des élèves, nous fait apprécier cet art à la fois simple et profond qui cherche le beau, non pas dans les effets d’à côté, mais dans la pure expression de la nature idéalisée, comme Phidias dans ses marbres immortels, je suis tenté de mésestime pour les Latins. Mais je ne veux pas être injuste envers eux : ils ont bien profité des Grecs. Virgile se lit après Homère, avec le même plaisir que Racine après les tragiques athéniens. Néanmoins je comprends qu’après avoir lu Virgile une fois, on relise trois fois le bon Homère.

Il y a pourtant un Latin qui me plaît, et beaucoup : mais c’est encore parce qu’il a éminemment l’esprit grec et (passe-moi l’énormité de l’anachronisme) l’esprit français. C’est ce païen d’Horace : non point assurément dans ses gaillardises, mais dans les nobles envolées de ses odes patriotiques ou morales, dans les gracieuses ou touchantes échappées de son imagination de poète et de son brave cœur d’ami, dans ces épîtres et ces satires où le bon sens le plus naturel fait assaut avec la plus franche gaîté, mélange de sel attique et de sel gaulois. Je ne sais pas, mon cher, combien tu admires Nicolas Despréaux : il versifie avec une correction que ne devait guère dépasser sa perruque Louis XIV, et je trouve même qu’il accommode fort proprement les reliefs d’Horace ; mais quand je voudrai faire bien dîner mon esprit, c’est à la table d’Horace que je le mènerai, avec l’espoir secret d’y rencontrer La Fontaine et Molière, ses deux cousins du grand siècle : la fête alors sera complète.

Je ne me doutais pas autrefois de cette parenté si étroite qui relie nos classiques les plus véritablement français à l’antiquité grecque et latine ; je répétais sottement avec mes camarades :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Je blasphémais ce que j’ignorais. Mais j’en suis revenu depuis six mois, et à présent, ignorant un peu moins, j’apprécie mieux et j’admire sincèrement.

Je ne t’ai parlé que des grands classiques : nous ne négligeons pas ceux du second rang. Ils servent à reposer l’esprit, durant les derniers quarts d’heure d’une classe déjà bien remplie. Mais, même pour ceux-là, on ne prend pas le macaroni à la défilade : on choisit le meilleur. Le professeur a d’ailleurs soin de maintenir toujours, par des résumés ou des lectures courantes, les liaisons et les vues d’ensemble.

Et comme il met en cela et dans le reste autant de science et d’esprit que d’entrain, tu comprendras que la classe devienne pour nous un véritable plaisir, un régal intellectuel, et qu’on désire, par ce commerce intime avec les grands écrivains, arriver avec le temps à se façonner sur eux, à les imiter sans les copier, à devenir soi-même quelqu’un : ce qui est le but final des études — et le plus court chemin pour conquérir un baccalauréat honorable.

Si tu trouves cette lettre trop technique, tant pis pour toi ! Tu l’as voulu. D’ailleurs, ma moustache commence à rivaliser de sérieux avec la tienne : c’est dire que j’acquiers le droit de parler gravement de choses graves.

Bien à toi,

Paul.

24. A ma sœur Jeanne.

22 février.

Ma petite sœur grande,

Que c’est vilain à toi d’être tombée malade au moment précis où je t’attendais ! L’as-tu fait exprès ? Si je le savais, je… je garderais le lot que tu as gagné et par-dessus le marché celui de maman, qui, au lieu de venir s’amuser ici avec toi et moi, a préféré faire son carnaval auprès de ton lit, en compagnie sans doute de plusieurs pots de tisane. Comme ça devait être gai pour toutes deux ! Vous n’avez pas de remords ? Il y aurait de quoi, pourtant, car notre carnaval a fort bien réussi. Pour ton châtiment, je vais t’en faire venir l’eau à la bouche. Écoute un peu.

Le premier jour, grandissime représentation d’une comédie de Labiche, les Gobe-mouches. Il ne faudrait pas demander à tes Ursulines de chercher ce titre dans leur répertoire de l’Opéra-Comique ou du Théâtre des Variétés : car, d’abord, elles ne savent peut-être pas ce que c’est qu’un répertoire de théâtre, et puis ce titre n’y est pas. La pièce est de Labiche tout de même, un peu rarrangée, avec suppression de la trop aimable moitié du genre humain à laquelle tu appartiens. Je t’en fais mes excuses ; mais il paraît que ces dames ne se présentent pas convenablement !… Elle a été interprétée par les Anciens Élèves, dont cinq ou six jeunes de vingt à vingt-cinq ans et deux déjà pères de famille, tous acteurs émérites depuis leur temps de rhétorique. Pièce et jeu fort spirituels, quelquefois absolument pouffants. Si tu avais été là, tu serais repartie bossue, à force de rire — et j’étais condamné à n’avoir plus tard qu’un bossu pour beau-frère ! Tu as donc bien fait de rester à Z… avec tes pots de tisane.

Le lendemain, nouveau plaisir, très long, trop long pour certaines personnes, qui sont venues employer trois heures à espérer qu’enfin leur nom sortirait de l’urne et à voir passer devant leur nez des lots superbes.

Hélas ! je suis de ceux-là. En fait de chance aux loteries, je n’ai jamais eu que du guignon ! Tu as un lot, maman en a un, moi rien. Je convoitais pourtant bien — tu ne devinerais jamais quoi, je puis te le donner en mille — un charmant petit ânon vivant : robe grise avec croix noire dans le dos, des yeux doux et clairs, une paire d’oreilles à faire jaunir d’envie notre cousin Ernest, bref, un amour d’ânon, qui représentait la classe de sixième. Il faut savoir que chaque classe se cotise pour fournir son lot. La rhéto a donné la belle édition savante des Œuvres complètes de Corneille et de Racine, un cadeau de grand prix : mais qu’était-ce en comparaison de Brocoli ?

On l’avait amené dans la salle, bien brossé, parfumé, enrubanné. On l’invita poliment à monter les six marches qui le séparaient de la scène : il refusa, par modestie. On le pressa, on le poussa même un peu : mais les honnêtes gens de son espèce, si jeunes qu’ils soient encore, n’aiment pas qu’on violente leur liberté de conscience. Plus ses conducteurs insistaient, plus il résistait. On a du caractère ou on n’en a pas : Brocoli en avait, na ! Mis ainsi par lui au pied du mur, les âniers délibérèrent et parlaient déjà d’enlever le rebelle à force de bras ; mais

Le plus âne parfois n’est pas celui qu’on pense :

Brocoli devina le complot et, profitant du désarroi, soudain, d’un seul bond, il franchit les six marches et se présenta de lui-même, libre et fier, au public. Il eût certainement chanté sa victoire, si les applaudissements ne l’avaient intimidé. On le rattrapa et on le contraignit d’écouter immobile une chanson dont l’air ne lui plut pas : il n’y répondit pas un mot. Il fut néanmoins tiré au sort et échut (admire l’intelligence du hasard !) à un de nos professeurs de musique. Tu devines comme les deux confrères furent applaudis. Mais il faut croire que le pauvre Brocoli avait eu peur de tomber plus mal : car il redescendit l’escalier sans faire de cabriole et sortit les oreilles droites.

A notre grande joie, il n’est pas tout à fait perdu pour nous. Aussitôt après la loterie, nous nous sommes concertés pour le racheter à l’heureux gagnant : on le mettra au vert à la campagne du collège, où il partagera nos ébats, les jours de congé, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour traîner la carriole des Petites-Sœurs qui viennent chercher les restes de nos repas. Ce sera pour lui une position sociale très honorable et il pourra y gagner tout doucement sa part de… j’allais dire de paradis : mais ce n’est tout de même qu’un baudet ! L’herbe fraîche lui suffira.

Maman a gagné un christ en ivoire, très expressif, monté sur branches d’olivier naturel, un des lots que j’ai vu le plus apprécier durant l’exposition au parloir (j’ai eu l’honneur de compter parmi les collecteurs). Je l’avais désiré pour elle. Il me console de n’avoir pas eu Brocoli, quoique pourtant j’eusse été bien aise de t’offrir le bourriquet en souvenir de ton petit frère !

Toi, tu as gagné une caisse de mandarines : il doit y en avoir pour ton année, à une par jour. Est-ce que tu aimes les mandarines ? Cela m’étonnerait. C’est fade, c’est odorant, c’est… Crois bien, au moins, que je dis cela sans arrière-pensée égoïste.

Aujourd’hui, nous avons été porter aux bons vieux et aux bonnes vieilles de nos Petites-Sœurs leur part du produit de la loterie. Ils nous ont fait une réception de gala. A peine avions-nous franchi la porte cochère que, sous la véranda en face, nous apercevons, rangés sur un seul front, une trentaine de braves gens endimanchés et, à quatre pas en avant, un vénérable tambour, qui salua notre arrivée d’un roulement ému. Quand nous fûmes plus près, il tourna par le flanc gauche et s’engouffra dans la maison, toujours battant ; les trente hommes, défilant derrière lui deux à deux, au pas relatif, nous menèrent à la porte du réfectoire, où ils firent la haie, pendant que nous entrions.

Toute l’antiquité du lieu, dans ses plus beaux atours, nous attendait, debout et souriante, pour lui servir notre dîner : car c’est nous qui l’offrions.

La prière faite, on s’assit. Nous nous disputâmes les tabliers blancs et nous servîmes chaud, sans trop de maladresses, sous la direction des bonnes Sœurs. D’autres coupèrent le pain, la viande, versèrent à boire. Quelques-uns durent s’occuper de remplacer les mains qui avaient trop de peine à atteindre la bouche sans accident. Ce fut très joyeux. Des mercis et des compliments et des tendresses, nous en eûmes à foison. Quelques rares grognons grognèrent bien un peu, sur la quantité ou la qualité des services ; mais les voisins nous disaient : « faites pas attention, monsieur ; c’est une vieille habitude qu’il a : il est plus bête que méchant. » Et l’on riait. A mesure que les estomacs étaient plus satisfaits, les visages le paraissaient aussi et, au dessert, un petit verre aidant, la joie fut parfaite.

Parfaite, non : le dessert me sembla maigre et j’en eus du chagrin pour ces pauvres vieux et vieilles du bon Dieu. Il manquait une caisse de mandarines. Et je me disais : « Ah ! si ma sœur Jeanne était là avec la sienne ! Elle n’en garderait guère pour elle : je la connais. Quel plaisir elle se ferait de faire plaisir à ces braves gens ! Il y en a peut-être parmi eux qui n’ont jamais vu de mandarine et qui n’en verront jamais, tandis qu’elle, qu’est-ce que ça peut lui faire, de manger tous les jours une mandarine pendant un an ? Du mal. Surtout qu’elle est déjà malade !… Et puis ce n’est qu’un lot, un pur don du hasard : elle aurait pu fort bien, comme moi, ne rien gagner du tout… Ah ! si j’avais avec moi la caisse de ma bonne sœur Jeanne ! »

Heureusement, par prudence, je l’avais prise avec moi, pour le cas où tu me donnerais, sur place, la permission tacite de la distribuer en ton nom. Et je l’ai distribuée. Il y en avait trois cents ; ils étaient trois cents vieux : donc trois cents bénédictions, que je t’envoie. Ça te guérira, mignonne !

Si pourtant tu tenais à être dédommagée, je m’engage à te les rembourser en trois cents baisers, échelonnés sur un espace de quarante ans — est-ce assez long ? — afin qu’il t’en reste quelques-uns, quand tu seras vieille aussi. Donne tes pauvres joues pâlies et maigries, pour que j’y mette les deux premiers, et compte bien.

Vous, maman, guérissez-la vite. Je vous embrasse aussi, avec papa. Ne craignez rien pour votre christ : vous l’aurez.

Votre Popol.

25. A ma mère.

28 février.

Chère maman,

Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ! Parole d’Évangile. J’ai eu tort de l’oublier, en me moquant des pots de tisane de ma petite sœur, et le ciel m’en a châtié. C’est de l’infirmerie que je vous écris. J’ai eu quelques jours de toux et de fièvre, sans danger aucun. A présent, je suis en pleine convalescence, avec des jambes qui flageolent encore et une tête un peu plus vide qu’avant. Le cœur étant resté intact, je cède au besoin de venir vous donner de mes nouvelles.

J’habite une jolie chambre au premier étage : parquet ciré, bon fauteuil Voltaire (c’est peut-être tout ce que je devrai jamais de bon à ce gredin-là, s’il en est l’inventeur !), lit mollet, rideaux blancs, vue très récréative sur les cours où les élèves jouent. La hauteur et l’éloignement amortissent le bruit, mais ne m’empêchent pas de faire sur eux derrière mes rideaux quelques études de mœurs fort intéressantes.

Pour me soigner, j’ai un frère infirmier qui vaut trois honnêtes gens, un saint homme et une Sœur de charité. Après m’avoir consciencieusement exténué par la diète, les purges et la quinine, tout en m’exhortant à la résignation chrétienne, le voilà maintenant qui, pour me rendre des forces, me gave comme s’il voulait convertir ma personne en une terrine de foie gras, selon une progression savante qui aurait de quoi alarmer tout autre estomac que le mien. Entre temps, il me régale de ses meilleurs tours de gobelet et de cartes. Il est très fort dans la partie. Il m’a avoué qu’étant au 1er régiment de cuirassiers, il en savait près de cinq cents et donnait souvent aux chambrées des séances de deux heures consécutives, toujours gratuites, pour empêcher les camarades d’aller boire et jurer dehors. Le prestige que lui donnait son talent lui servit même à en faire confesser plus d’un, et, en effet, il ne devait pas mal placer ses bouts de sermon, si j’en juge par ceux qu’il m’a insinués.

L’autre jour, à la salle de récréation des infirmes, il nous a fait la surprise d’une scène de ventriloquie, un petit dialogue entre deux personnages, dont l’un est au grenier, l’autre à la cave. Vous ne vous figurez pas la stupéfaction comique des gosses, qui cherchaient les voix tantôt au plafond, tantôt sous le plancher : ils étaient ahuris et le saint homme ravi de les amuser. Il y a ici du plaisir à être malade, presque autant que si j’étais soigné par maman.

Je n’ai pas été en classe depuis huit jours, et mon professeur, qui vient me voir fréquemment, ne veut pas encore que je travaille. Vous écrire, ce n’est pas travailler ; mais je suis sûr que vous ne seriez pas contente, si je prolongeais cette première lettre. A bientôt une autre plus longue ! Soyez sans inquiétude.

Je vous embrasse tous.

Votre Paul.

26. A Louis.

8 mars.

Mon cher ami.

Ne pouvant encore suivre la classe, on m’a permis, au titre exceptionnel de convalescent, d’assister au duel que se sont livré en public, à la grande salle, les deux sections de quatrième, vingt élèves contre vingt, sur la grammaire latine et grecque. Cela s’appelle une concertation. Il y avait longtemps que je désirais en voir une. Je ne regrette point l’heure que j’y ai passée. Voici ce que c’est.

Au lever du rideau, on voit les deux armées rangées en bataille, l’une en face de l’autre, sur deux lignes : dix et dix d’un côté, dix et dix de l’autre. César commande les Romains, Vercingétorix les Gaulois. Au bas de la cantonade, sur la droite le professeur de la première section, sur la gauche celui de la seconde, chacun avec deux petits secrétaires chargés de marquer les points.

Les deux porte-enseigne inclinent devant le P. Recteur l’aigle et le coq, puis vont les planter au fond, dominant le champ clos. On échange un dernier regard de provocation et la bataille commence.

D’abord, ce n’est qu’une escarmouche. Le général romain récite, dans le ton naturel, un passage de ses Commentaires, sans broncher ; le chef gaulois lui donne la réplique en autant de lignes et sans broncher davantage. Beau début et bel exemple. Les deux seconds en font autant. Le troisième Romain hésite un quart de seconde sur un mot : son émule gaulois, prompt comme l’éclair, lui lance le mot à la face et le secrétaire du camp triomphant proclame une victoire aux Gaulois. C’est la première blessure. D’autres suivent, de-ci et de-là, toujours foudroyantes, quelquefois bravement rendues. Quand le premier rang a fini, il passe en demi-tour derrière le second, qui entre en lutte avec le second rang opposé, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les diverses leçons, auteurs et grammaires, soient épuisées et que le P. Préfet, juge du tournoi, ait donné le signal du combat suivant : l’explication latine.

Comme pour les leçons, les deux sections ont préparé les mêmes passages d’auteur. Un Gaulois, désigné par son professeur, lit une phrase indiquée, la dissèque grammaticalement et la traduit ; si l’émule y trouve à reprendre, il corrige et gagne une ou plusieurs victoires. Le Romain est ensuite soumis à la même épreuve, et ainsi des autres. L’épreuve ne se borne d’ailleurs pas au sens du texte : chaque combattant répond en outre à des questions très variées de grammaire, d’étymologie, d’histoire, d’érudition en tout genre. Puis encore vient l’application du texte à des pensées analogues, petits exercices oraux de thème et de version, où le professeur met en œuvre toute son ingéniosité professionnelle pour faire valoir tout ce que l’élève a de forces vives, portées à leur plus haute puissance par le stimulant toujours harcelant de l’émulation.

Je t’assure, mon ami, que c’est un spectacle saisissant. Quand on voit ces gamins de douze ou treize ans, dont pas un n’a envie de rire, s’attaquer, se défendre, s’ingénier à rendre coup pour coup, se prendre parfois corps à corps, s’arracher la victoire pièce à pièce, on oublie qu’il ne s’agit que de grammaire et l’on se passionne avec eux. Il y avait là un pauvre Gaulois, pas grand, pas sot, qui, repris à faux par son émule et condamné à faux par le professeur un peu distrait, se débattit comme un beau petit diable contre tous les deux et, se voyant impuissant à faire triompher la vérité, se mit à fondre en larmes en s’écriant : « Mon Père, vous l’avez dit en classe ». On applaudit : la victime eut permission de s’expliquer et obtint double victoire, ce qui ramena instantanément la sérénité sur son visage.

Après une déclamation française, qui permit aux troupes de reprendre haleine, la lutte reprit sur l’explication grecque. Même méthode, même ardeur, même connaissance très sérieuse de cette belle langue, qui parfois semble si ardue à ceux qui ne l’ont jamais approfondie.

On se demandait avec une curiosité de plus en plus tendue à qui appartiendrait finalement la victoire, jusque-là disputée avec des chances à peu près égales. La fortune allait dire son dernier mot. Le héraut d’armes annonça : Combat à mort… Je frémis jusqu’à la moelle des os ; allaient-ils s’entre-massacrer ? Si jeunes encore !… Il ajouta : sur les verbes irréguliers grecs. Je respirai.

Ces verbes irréguliers grecs sont, de tradition immémoriale, le cauchemar des écoliers. Est-ce à tort ou à raison ? Je ne le discute pas ; mais j’ai constaté que les élèves de quatrième n’ont pas plus peur de cet épouvantail que les moineaux ne redoutent le pacifique mannequin, destiné à les éloigner et devenu leur perchoir. Pourtant, il faut bien admettre que ces malheureux irréguliers présentent quelque difficulté, puisque, dans cette lutte suprême, tant de braves guerriers ont mordu la poussière.

Il est vrai qu’on ne faisait plus de quartier. A peine l’adversaire avait-il bronché qu’on entendait résonner, strident comme une lame d’acier qui fend un casque, le fatal cri : Mort ! Et le vaincu tombait inerte sur sa chaise. De quarante, bientôt il n’en resta sur pied que dix et la grande faucheuse continuait à passer impitoyable.

Ils ne sont plus que quatre, deux de chaque nation. Les questions volent pour surprendre l’adversaire : mais l’adversaire sent qu’un instant de trouble, c’est sa perte, et il fait des efforts héroïques pour garder son sang-froid. A ce moment, le Gaulois numéro deux hésite. On lui a demandé la deuxième personne du singulier de l’optatif aoriste premier passif du verbe δράω; il donne par distraction la première : Mort ! La distraction n’est pas admise sur le champ du carnage.

Vercingétorix reste seul en face de César et de Labiénus ; il serre ses deux poings sous ses bras croisés, et lentement, martelant chaque syllabe, il répond, puis interroge, pâle, mais résolu. César est cramoisi, mais tient bon. Au second tour, son lieutenant tombe. L’auditoire devient haletant. Qui vaincra, Rome ou la Gaule ? L’histoire voudrait que ce fût Rome ; mais l’histoire se corrige avec le temps.

A la troisième reprise, Jules César, qui pourtant jadis mourut en parlant grec, ne trouva pas assez vite je ne sais plus quel impératif : Vercingétorix le lui décocha comme une flèche : Mort !

Et le vainqueur respira profondément, s’essuya le front et faillit fléchir sous le poids de son triomphe : les bravos le soutinrent et, par-dessus les têtes, il envoya dans la salle un léger sourire à sa mère, qui s’était levée comme un ressort, toute radieuse de bonheur.

Un joyeux dialogue donna aux secrétaires le temps de faire le compte des victoires obtenues de part et d’autre. Puis les deux armées reprirent leur position de combat et, au milieu du battement de tous les cœurs, le P. Préfet proclama : « Camp des Romains, 150 victoires ; camp des Gaulois, 165. La victoire finale est aux Gaulois. »

Alors, grave et un peu triste, César prit des mains de son porte-enseigne l’aigle romaine et la remit à Vercingétorix, en disant : « Gloire aux vainqueurs ! » Le Gaulois la reçut avec dignité et, tendant la droite au Romain, il s’écria : « Honneur aux vaincus ! »

Qu’en penses-tu, mon ami ? Est-ce encore du flafla et du temps perdu ? Et si, d’un bout de l’année à l’autre, du haut en bas de l’échelle des classes, chacune vient à son tour subir cette épreuve solennelle, ne crois-tu pas qu’il en reste quelque chose pour l’avancement des études ? Pour ma part, je suis sorti convaincu que, si j’avais eu dans mon jeune temps la chance de servir sous Vercingétorix ou même sous César, je saurais mes verbes irréguliers grecs mieux que je ne les sais — et peut-être toi aussi, n’est-ce pas ?

Dieu ! que je suis bavard pour un convalescent !

Ton ami,

Paul.

27. Au même.

15 mars.

Mon cher Louis,

Je reviens de la campagne avec mon professeur : c’est ma première promenade depuis mon malaise. Elle a été délicieuse. L’air était de velours, le soleil assez chaud pour attiédir les poumons sans alourdir la tête ; dans les prés scintillaient des milliers de primevères, dans les arbres les oiseaux chantaient en préparant leur nid, et partout la vue se reposait avec ravissement sur le feuillage encore tendre qui annonce le printemps. Comme Dieu est bon !

Mon professeur l’est aussi : il est venu me chercher à l’infirmerie pour me faire jouir de ces belles choses et pour causer. Nous avons parlé de omni re scibili et de quibusdam aliis,