Les plus hardis se décidèrent peu à peu, et une cinquantaine se réunirent dans le temple, l’oreille basse et tout tremblants.

Jonas emboucha sur-le-champ sa trompette et leur sonna des fanfares cacophoniques ; après quoi Hannon leur fit un beau discours. Son éloquence eut son succès accoutumé. Ils nous laissèrent seuls, et j’entendis qu’ils plaçaient des sentinelles à la porte pour empêcher tout le monde d’entrer. Alors Hannon, après avoir regardé s’il n’y avait plus de danger d’être dérangé, éteignit toutes les lampes et les torches, à l’exception de deux, et nous attira dans le coin le plus obscur du temple. Jonas, lançant ses oripeaux dans toutes les directions, nous y suivit sans qu’on eût besoin de rien lui dire.

XVIII

Jonas devient ambitieux.

La première parole de Jonas fut :

« Et mon vin ?

— Tout à l’heure, lui dis-je ; dans deux ou trois mois ; patiente un peu. »

Le sonneur me regarda d’un air hébété.

Chamaï lui détacha une bourrade amicale dans les côtes.

« Je suis content de te revoir tout de même, ivrogne, lui dit-il.

— Et moi aussi, capitaine, et moi aussi, répondit Jonas. Qu’est-ce que je dois faire à présent ?

— Tu dois faire, lui répondis-je, exactement ce que te dira Hannon, pour nous aider à sortir de ce lieu maudit et à rejoindre nos navires. »

Jonas parut réfléchir profondément. Son front se rida, tellement il fit effort pour rassembler ses pensées, et la couche de vernis rouge qui l’embellissait s’écailla de plus en plus.

« Alors, dit-il enfin, je retournerai, moi aussi ?

— Sans doute, répondis-je ; as-tu l’intention de rester ici avec tes sauvages ?

— Dans ton huile de poisson ? appuya Himilcon.

— Ah ! je vais vous dire : ici, je suis dieu.

— Belle divinité ! dis-je en haussant les épaules.

— Quand je serai sur les navires, continua Jonas, Chamaï me donnera des coups de poing et le seigneur Hannibal des coups de pied ; chacun m’appellera Jonas la bête, Jonas tête de bœuf, Jonas la brute. Ici, c’est moi qui donne des coups aux autres. J’ai rossé tellement le dieu des sauvages du Nord, un dieu qui savait siffler et chasser les nuages, qu’il en est mort une heure après. Les sauvages m’apportent tout ce que je veux, des bœufs, des renns, de la viande plus qu’un homme ne peut manger. A Eltéké, les petits garçons couraient après moi et m’appelaient le simple, le niais, l’idiot ; et les anciens me donnaient les travaux les plus lourds à faire, outre que je tirais toute l’eau du puits. Et quand j’avais porté les gros paniers d’olives sur ma tête et les grands sacs de blé sur mon dos, j’étais bien content quand on me donnait seulement une petite mesure de vin. Ici je n’ai qu’à souffler un peu dans ma trompette, et tout le monde se prosterne, et les vierges du peuple m’apportent un bœuf ou un grand poisson tout au moins. C’est une belle chose d’être dieu. On ne fait rien et on mange son soûl ; voilà ! »

Nous regardâmes tous notre sonneur de trompette avec admiration. Jamais Jonas n’avait tenu un discours aussi long ; jamais il n’avait raisonné avec tant d’intelligence et de lucidité. Sa profession de dieu lui avait évidemment ouvert les idées, et même, d’une certaine manière, donné de l’ambition. Nous étions stupéfaits.

« Alors, lui dis-je, tu ne veux pas venir avec nous ?

— Je ne dis pas cela, capitaine, répondit Jonas avec une vivacité insolite. Je vous aime bien tous, et surtout Hannon. Où ira Hannon, j’irai.

— Tu veux, reprit Himilcon, t’abreuver d’eau puante et d’huile de poisson, et ne plus jamais goûter de ta vie au bon vin d’Helbon ?

— Non, non ! s’écria Jonas.

— Tu veux, dis-je à mon tour, rester sous le ciel brumeux et froid, et ne plus revoir le soleil de Palestine, et les coteaux de Dan, et les bois d’oliviers ?

— Non, non ! gémit le sonneur les larmes aux yeux.

— Tu veux, dit Bicri, ne plus manger de pain, de bon pain de fleur de froment et de bons gâteaux frits dans l’huile d’olives, et ne plus revoir Jaffa et la riante Jérusalem ?

— Non, non ! pleura Jonas, emmenez-moi ; j’irai, j’irai.

— Tu veux, reprit Hannon, ne plus revoir Eltéké, et ne pas triompher en racontant dans ton village les choses extraordinaires que tu as vues, les Béhémoth, les Léviathans, la cuisine de Nergal et comment tu as été dieu toi-même ?

— Ils ne me croiront pas, beugla Jonas, ils me donneront cent coups de bâton ; mais emmenez-moi vite. Allons, retournons, rentrons chez nous, allons vite à Eltéké.

— Sans compter, dit encore Bicri, que nous emmènerons Guébal, et que nous le ferons voir par toute la tribu de Dan, et par celle de Benjamin aussi. »

Cette fois, Jonas n’y tint plus. Il poussa de véritables mugissements et versa un torrent de larmes.

« Oh ! dit-il, emmenez-moi avec Guébal et avec vous. Allons-nous-en de chez ces vilains sauvages. Tuons-les tous ; donnez-moi une canne, un bâton, une trique, une poutre, que je les assomme ! Je me repens d’avoir hésité, et je ne le ferai plus jamais.

— Jonas, observa Hannibal, pleure exactement comme un veau. Je suis heureux de voir rentrer dans ma troupe un si bon sonneur de trompette. Tiens, Jonas, voici deux sicles d’argent pour toi ; ce sera pour te débarbouiller quand nous serons de retour sur nos navires. Les sauvages qui m’ont dépouillé ont oublié de prendre ma bourse.

— Voici, dit Hannon, ce que nous allons faire. J’ai écrit à Amilcar de ne rien brusquer et de parlementer avec les sauvages, jusqu’au moment où il entendra sonner la trompette. Alors, qu’il réponde avec toutes les siennes. Je profiterai de ce moment pour leur expliquer que les dieux nous appellent et nous disent de leur amener les victimes. Une fois de l’autre côté de la chaussée et près des nôtres, nous ne serons pas embarrassés pour nous tirer d’affaire.

— C’est parfait, répondis-je. Mais comment sauras-tu que nos compagnons parlementent avec les sauvages ?

— Oh ! pour cela, ne crains rien. Ils viendront bien vite me le dire. Rien ne se fait ici sans le dieu Jouno et son prêtre.

— Alors patientons, dit Hannibal. Toutefois je dois dire que la patience est pénible ; depuis trente heures mon ventre est vide et je meurs de faim.

— Et moi donc ! s’écria Bicri.

— Et nous ! » dîmes-nous tous.

Hannon se précipita vers la porte et croassa quelque chose.

« Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

— Je leur dis que le dieu a faim ! Ne crains rien : les mâchoires de Jonas leur ont appris à ne pas mesurer les offrandes. »

Un instant après, les sauvages apportaient devant le temple des entassements de viande qu’Hannon nous repassa. Poissons bouillis, venaison rôtie, et même grandes cornes remplies de boisson, rien n’y manquait. Nous tombâmes sur les victuailles en gens affamés ; le dieu prit modestement sa part du repas, un léger poisson moitié gros comme un thon et une simple cuisse de renn.

Hannon mangeait de bon appétit en nous accablant de questions. Puis il prit une des grandes cornes remplies de liquide qu’il avait fichées en terre par le bout pointu, et, la portant à sa bouche, se mit à boire à grands traits. Jonas l’imita.

« Horreur ! s’écria Himilcon en faisant des gestes qui exprimaient l’épouvante ; horreur ! Voilà qu’Hannon et Jonas boivent de l’huile de poisson ! »

Hannibal partagea l’indignation du pilote.

« Quels hommes êtes-vous devenus dans vos pérégrinations ! exclama-t-il. Le gosier humain se peut-il pervertir à ce point ?

— Mais non, mais non, répondit Hannon en riant, ce n’est pas de l’huile de poisson ! Les Celtes de l’ouest, et les Kymris, et les Souomi du nord, et les Goti de l’est, et les Guermani du sud, fabriquent également cette boisson avec de l’orge fermentée et le suc d’une autre plante. Ce n’est pas aussi bon que du vin, sans doute, mais ce n’est pas mauvais ; goûtez-en, et vous verrez que c’est potable. »

Hannibal ouvrait de grands yeux.

« Gisgon m’a parlé d’une boisson de ce genre, s’écria Himilcon, et je me souviens d’en avoir bu moi-même à l’embouchure du Rhône. Voyons donc un peu. »

Il approcha une corne de ses lèvres, non sans méfiance. Chacun de nous l’imita.

« C’est aigre, s’écria Bicri.

— C’est amer, dit Chamaï.

— Je reconnais cette piquette, déclarai-je.

— Et moi aussi, dit le matelot ; c’est fade.

— C’est mauvais, appuya Hannibal en vidant sa corne jusqu’à la dernière goutte. Est-ce que cela enivre ?

— Sans doute, répliqua Hannon.

— C’est exécrable, dit Himilcon le dernier. Tiens, donne-m’en encore un peu. »

Hannon lui passa une corne. Le pilote la vida d’un trait.

« C’est écœurant, conclut-il, mais passe-m’en encore une autre corne. Après tout, cela vaut toujours mieux que de l’eau. »

Himilcon et Hannibal finirent par se réconcilier tout à fait avec la boisson des sauvages. Il me parut même que le pilote se réconciliait un peu trop. Nous finissions de manger quand on appela Hannon du dehors. Le jour commençait à poindre.

« A la trompette, vivement, dit-il en rentrant, et apprêtons-nous ! » Jonas emboucha aussitôt son instrument et en tira des sons formidables, pendant qu’Himilcon achevait de vider les cornes, en protestant que cette boisson était répugnante et qu’il ne l’avalait que par horreur de l’eau.

Un instant après, le son lointain de la trompette phénicienne nous répondit en sonnant joyeusement le ralliement. C’était le signal du départ. Nous sortîmes, Hannon et Jonas en tête. Les sauvages s’écartaient sur notre passage, donnant les marques du plus profond respect. Une demi-heure après, nous étions au milieu de nos compagnons, Hannon dans les bras de Chryséis, Jonas dans les étreintes de Guébal, et Chamaï tellement occupé à embrasser Abigaïl, qu’il ne vit même pas Hannibal, Himilcon et Bicri se donner cette douce satisfaction de rosser les trois sauvages les plus voisins.

Cette manière de leur faire nos adieux les indisposa-t-elle contre nous ? Ou bien, la singularité de notre rencontre avec nos camarades et le départ de Jonas leur apprirent-ils les qualités terrestres et l’imposture de leur dieu ? Toujours est-il qu’ils nous accompagnèrent jusqu’à nos navires à coups de pierres et coups de lance ; mais nous étions en nombre et bien disposés à les recevoir. Nous pûmes nous embarquer heureusement, sans perdre personne, et même sans blessures sérieuses. Parmi ceux qui reçurent des horions, je dois signaler Jonas, dont le nez fut irrévérencieusement entamé par une pierre, que lui lança un de ses anciens et fervents adorateurs.

« Enfin, m’écriai-je, dès que nos navires eurent pris la mer et commencèrent à s’éloigner de cette côte inhospitalière, enfin Hannon, tu vas nous raconter tes aventures. Je ne doute pas qu’elles ne soient des plus intéressantes et des plus accidentées.

— Je le veux, » répondit Hannon.

Nos navires se dirigeaient vers l’ouest pour revenir dans la direction de l’île de Preudayn ; la mer était belle, le vent favorable. Tout le monde se groupa sur l’arrière autour du scribe et de Jonas pour écouter leur récit. Mais avant qu’Hannon commençât, Jonas voulut absolument être débarbouillé et endosser des vêtements phéniciens : ce qui lui fut accordé. Enfin, Hannon ayant pris place au milieu de nous, et Jonas à son côté, avec son singe sur son épaule, le scribe commença en ces termes :

« Vous saurez que quand les sauvages nous capturèrent en Tarsis, il y a maintenant plus d’un an, nous courûmes d’abord un grand danger. Un homme phénicien, qui se trouvait là, nous apprit que Bodmilcar était avec eux, et ils tinrent conseil ensemble pour nous livrer ce traître. Sur ces entrefaites, un des chefs des sauvages, enthousiasmé de la trompette de Jonas, nous réclama, et nous refusa à Bodmilcar, qui, nous dit-on, venait d’être blessé. Sauvé de la méchanceté de ce scélérat, je pus, dès la tombée de la nuit, écrire sur une de mes courroies de sandale, à l’aide d’un bout de bois que je trempai dans mon sang, car j’étais blessé moi-même, un message que je liai à la patte de Guébal ; je comptais que l’instinct du singe et son amitié pour Bicri le pousseraient à vous rejoindre.

— Et tu ne t’es pas trompé, répondis-je. Nous avons, en effet, reçu le message.

— Je le pensais bien, ne voyant pas revenir Guébal, reprit Hannon. Le soir même, nous partions vers le nord, conduits par une troupe d’Ibères qui nous traitèrent assez bien. Après un long et pénible voyage, nous arrivâmes à des montagnes d’une hauteur prodigieuse et couvertes de neige. Elles s’appellent Pyrène et séparent Tarsis du pays des Celtes. Nous y fûmes remis au chef des Guipuzcoa, auquel nous étions destinés. Ces Guipuzcoa ou Bascons sont d’agiles et belliqueux sauvages, qui vivent dans les montagnes au bord de la mer, combattant les Celtes au nord-est, les Aitzcoa ou hommes des rochers au nord-ouest et les Ibères au sud. Nous y passâmes deux mois, guettant une occasion de nous échapper. Enfin elle se présenta : la plupart des sauvages étaient partis en guerre et nous avaient laissés à leur village, qui est bâti sur pilotis à l’embouchure d’une petite rivière. Nous pûmes nous emparer d’une pirogue, y jeter à la hâte quelques provisions et prendre la mer. C’est ainsi que nous arrivâmes chez les Celtes. J’appris d’eux qu’il venait de passer de ce côté des navires, et je reconnus entre leurs mains différents objets vous ayant appartenu. Je ne doutai pas que ces navires ne fussent les vôtres, et les Celtes m’ayant fait comprendre que vous aviez pris la direction du nord, naviguant vers le pays d’Armor, je partis sur une de leurs barques qui allait vers cette contrée. C’est là que j’appris un peu la langue celtique. Les gens d’Armor étaient en ce moment en guerre avec les Kymris de l’île de Preudayn, et refusèrent de m’y conduire. Je séjournai deux mois dans leur archipel, ne sachant comment faire pour vous rejoindre à ces îles du nord, où je savais, de source certaine, que vous aviez abordé. Je finis par trouver une barque de Kymris, d’une tribu qui n’était pas en guerre avec ceux de Preudayn, et qui nous offrit de nous y conduire. Je m’embarquai joyeusement, mais un coup de vent nous poussa vers les régions de l’est.

Illustration : Nous arrivâmes à des montagnes couvertes de neige.
Nous arrivâmes à des montagnes couvertes de neige.

— Oui, s’écria Jonas, il nous faisait tourbillonner comme les feuilles sèches ; et c’est là que je vis des Léviathans, soufflant de l’eau par le nez plus haut que le mât de ce navire ; et c’est là que nous restâmes trois jours sans boire ni manger !

— C’est vrai, reprit Hannon. La tempête était terrible. Elle nous jeta sur la côte, dans la vase et dans les marécages, où nous faillîmes périr. Nos Kymris s’y noyèrent. Pour nous, demi-nus et mourant de faim, nous avons vécu huit jours dans les bois, mangeant des racines et des fruits sauvages.

— Mauvaise nourriture, observa Hannibal.

— Et que buviez vous, dans ces marais croupis ? dit Himilcon.

— L’eau vaseuse et saumâtre.

— Triste boisson, soupira le pilote. Je ne la connais que trop !

— A la fin, continua Hannon, Jonas, qui sonnait à chaque instant de sa trompette pour attirer l’attention des habitants, s’il y en avait, finit par se faire entendre d’une troupe de Souomi qui émigraient vers l’est. Ces sauvages fuyaient devant les Kymris, et aussi devant les Guermani du sud, gens de taille gigantesque, roux de cheveux et très-féroces. Ils détruisent partout les anciens habitants du pays, et s’emparent de leurs territoires. Aux éclats retentissants de la trompette de Jonas, les sauvages nous entourèrent, stupéfaits d’admiration. Tout en nous les surprenait, mais surtout, pour ces peuples imberbes et assez chétifs, la barbe et la taille de Jonas étaient extraordinaires ; trompette et barbe aidant, nous leur inspirions une terreur superstitieuse. Je ne tardai pas à m’en apercevoir, et je l’exploitai à notre profit. C’est ainsi que nous les avons suivis vers leur nouvelle demeure, que nous les avons vus construire ce village où nous étions et que nous y sommes restés, Jonas comme dieu et moi comme son prêtre. Mais, dans toute ma grandeur, je pensais sans cesse à vous, à nos navires, au ciel brillant des rivages de la Grande Mer et à la chère Sidon.

Illustration : Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette.
Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette.

— Où nous retournons cette fois, dis-je aussitôt ; car à présent j’ai été aussi loin qu’un homme peut aller, et l’heure du retour est arrivée.

— Vive le roi ! s’écria Chamaï ; nous allons donc revoir le soleil !

— Et boire du vin ! s’écria Himilcon en jetant son bonnet en l’air en signe d’allégresse.

— Et nous vêtir magnifiquement ! dit Hannibal, car nos habits commencent à s’user, et bientôt nous ressemblerons plutôt à des mendiants qu’à des guerriers. »

Chacun dit son mot, exprimant la joie que lui causait le retour. Le seul Jonas resta silencieux.

« Eh bien ! et toi, Jonas, tu ne dis rien ? lui demandai-je. Tu ne te réjouis pas de revoir Eltéké et le pays de Dan ?

— Est-ce qu’ils me croiront seulement, répondit le sonneur, quand je leur dirai comment j’ai vu des Béhémoth, et des Léviathans à la douzaine, et les cuisines de Nergal ? Et comment les Souomi m’honoraient et m’apportaient, en un jour, plus de viande qu’on n’en mange en une année dans la maison de mon père ? Est-ce qu’ils me croiront ?

— Nous te porterons tous témoignage, s’écria Chamaï, et le roi lui-même te verra et voudra t’entendre, et il saura que tu es un homme bon et fidèle. »

Bouleversé des marques de tendresse que lui donnait Chamaï et de la perspective des honneurs qu’on lui promettait, Jonas fondit en larmes.

« Est-ce que le roi me verra vraiment ? bégaya-t-il. Le roi me verra lui-même, en sa propre personne ? Et il verra Guébal aussi ? Et je sonnerai de la trompette devant lui et devant tous les grands ? Oh ! oh ! oh !

— Ouï, dit Chamaï, il te verra et tu sonneras de la trompette devant lui.

— Et il verra aussi Guébal, s’écria Bicri, qui saura le saluer poliment.

— Et moi-même, dit Hannibal, je demanderai qu’on te retienne à la cour, et qu’on t’y donne la charge de sonneur de trompette, et qu’on t’y habille d’un habit d’écarlate, car tu es le plus fameux homme qui ait jamais soufflé dans un tube de bronze.

— Et moi, terminai-je, je m’engage à te faire obtenir cette charge, et je te ferai présent d’un vêtement complet !

— Oh ! mugit Jonas, oh ! je serai vêtu d’écarlate et je sonnerai de la trompette devant le roi ! Oh ! que diront-ils à Eltéké ? Oh ! que je suis content d’être venu à Tarsis ! Vive le roi ! Et vive le roi ! »

Là-dessus, Jonas s’enfuit à l’avant, pour méditer à son aise sur les grandeurs qu’on lui promettait, et à partir de ce jour il devint un autre homme.

XIX

Encore Bodmilcar.

Notre navigation fut d’abord facile et heureuse. Je retrouvai sans peine le cap oriental de Preudayn, puis le cap occidental, puis les îles de l’Étain. Sortant de là, je reconnus l’archipel d’Armor, la haute terre rocheuse et les îles minées par les flots. Le bon Hannon les reconnut aussi.

« Voilà, s’écria-t-il, où j’ai appris à croasser ; et voici, là-bas, le rocher d’où Jonas et moi nous avons pêché tant de poissons avec des hameçons d’os. Et voilà l’île où sont leurs prêtresses, l’île de leurs mystères, où les femmes se peignent le visage de bleu et de noir, et où ils ont voulu nous raser la barbe avec des rasoirs faits de coquillages tranchants.

— Ils sont donc les ennemis jurés de toutes les barbes phéniciennes ? dit Himilcon. Ceux des îles de l’Étain ont déjà nettoyé les mentons d’Hannibal et de Chamaï.

— Si, dit Hannon, on pouvait leur confier le menton de Bodmilcar....

— Et qu’ils le rasent d’un peu près, interrompit Hannibal, entre les oreilles et les épaules, à hauteur de la gorge, avec une épée bien affilée....

— A ce propos, demanda Hannon, que peut être devenu ce Tyrien de malédiction, après que vous avez eu pendu son Hazaël ?

— Certainement, dit Hannibal, si mon coup d’épée n’avait pas glissé sur une côte, je l’éventrais aussi sûrement que Joab éventra Abner, fils de Ner. Mais voilà, j’ai haussé la main en frappant ; je n’aurais pas dû le faire.

— Qui sait ? observa Chamaï. Nous le rencontrerons peut-être encore ; mon cœur me dit que nous le rencontrerons, et alors....

— Et alors, dit Hannon, il est à moi et à personne d’autre. La vengeance sur lui m’appartient, et je ne me laisserai devancer par personne.

— Excepté par une flèche, grommela Bicri, assis en compagnie de Guébal et de Dionysos, sur la vergue, à dix coudées au-dessus de notre tête.

— Ce Bicri, dit Hannon en riant, à force de vivre avec un singe, il est devenu singe lui-même ! Toujours grimpant, toujours sautant, toujours perché ! Ses pieds ne touchent plus le pont du navire ! Et Dionysos ne l’abandonne guère : il perd son temps à baguenauder avec lui.

— Appelles-tu baguenauder de tirer de l’arc, cria Bicri du haut de son perchoir, et d’exercer la souplesse de ses membres, et d’apprendre la culture de la vigne ?

— Par les dieux Cabires, non ! s’écria Himilcon qui traversait le navire, allant de l’avant à l’arrière. Cultiver la vigne est presque une aussi bonne action que boire le jus de son fruit.

— Or, çà, toi, Dionysos, dit Hannon, profites-tu un peu des leçons de Bicri, et sais-tu au moins lire le phénicien ?

— Comment le lui enseignerais-je, exclama Bicri, ne le sachant pas moi-même ? A-t-on besoin de lire du phénicien pour marcher dans la montagne, attraper les chèvres sauvages à la course, cultiver un coteau et mettre une flèche dans la cible à cent pas ? »

Hannon se mit à rire.

« Tu sauras plus tard, Bicri, que le roseau dont on fait les plumes touche le but aussi droit et de plus loin que le roseau dont on fait les flèches. Mais puisque tu ne sais pas lire, je te l’apprendrai, à Dionysos et à toi, si vous voulez.

— Je le veux, dit l’archer. Puisque tu le dis, cela doit être bon. »

A ces mots, il saisit une corde attachée à la vergue et se laissa glisser sur le pont. Dionysos le suivit par le même chemin, quittant à regret Guébal qui s’enfuit au sommet du mât.

« Or çà, dit Hannon, je ferai un accord avec vous. Je vous enseignerai à lire à tous deux, et Bicri m’enseignera le tir de l’arc.

— Fort bien ! s’écria l’archer enthousiasmé. Je veux qu’en un mois tu piques ta flèche dans un but pas plus grand que ma main, d’un bout à l’autre du navire. »

C’est ainsi que se passaient nos journées. Hannon enseignait les lettres à l’archer et au jeune Phokien. Himilcon dirigeait le navire, en gémissant sur sa sobriété forcée. Chamaï et Hannibal bâillaient ensemble, ou jouaient aux osselets. Les deux femmes bavardaient dans leur cabine et Jonas causait avec Guébal de leurs grandeurs futures.

Nous dépassâmes le cap extrême de Tarsis, et enfin, après un mois et demi de navigation, je reconnaissais les deux colonnes de Melkarth, et nous rentrions dans le port de Gadès. L’amiral, Tsiba, toutes nos connaissances, nous croyaient perdus et noyés. Leur joie fut grande en nous revoyant tous ensemble, et leur admiration ne fut pas moindre quand je leur montrai mon chargement d’étain et d’ambre.

Mon premier soin fut de m’enquérir de Bodmilcar. Il avait disparu, lui et sa troupe, et personne ne put me donner de ses nouvelles.

« Il faut, dis-je à mes compagnons, que ce scélérat ait péri, massacré dans l’intérieur des terres.

— Ou, me dit l’amiral, qu’il ait trouvé des navires par quelque fourberie. Dans tous les cas, on a trouvé les débris de deux des siens à l’embouchure de l’Illiturgis, brisés par la mer ; quant au troisième, au grand gaoul, il est envolé. Personne ne l’a revu. »

Le jour même de notre arrivée à Gadès, en entrant dans le port, je voyais Himilcon, impatient, faire des signes d’intelligence à son ami Gisgon. Je connaissais trop le motif des signaux de l’altéré pilote borgne et du non moins altéré pilote sans oreilles, pour leur infliger le supplice de les retenir longtemps à bord. D’ailleurs dix-huit mois d’un régime aquatique avaient usé la force et la patience d’Himilcon : il dépérissait, faute d’un arrosage substantiel. Je le laissai donc aller avec son fidèle ami. Nous-mêmes, nous n’attendions pas sans impatience une coupe de vin et un repas tolérable, et la première chose dont s’enquit Hannibal, dès qu’il fut à terre, ce fut de quelque marchand vendant du vin de Phénicie. Quant à Jonas, il suivit fidèlement le capitaine, tenant tout prêts dans sa main quelques sicles dont je l’avais gratifié.

« Pourquoi ne mets-tu pas cet argent dans ta bourse ? lui dis-je.

— A quoi bon ? me répondit-il, il aura plus vite fait de passer de ma main dans celle du marchand, et du cellier du marchand dans mon gosier, que si j’avais à le chercher au fond d’une bourse.

— Tu parles bien, trompette ! s’écria Hannibal ; marche derrière moi, et cherchons quelque endroit où nous régaler. Pour moi, je t’achèterai, dès ce soir, une tunique magnifique, pour que tu fasses honneur à ma troupe, maintenant que nous sommes de retour dans des pays policés. »

Hannon, Chamaï, les deux femmes et moi, nous allâmes souper chez Tsiba. Quant à Bicri et Dionysos, ils s’étaient sauvés des premiers, sans attendre ma permission, pour aller vagabonder dans les rues et dans les jardins qui entourent la ville.

Deux jours se passèrent, pour nous, nous restaurer, et à nous divertir. Le soir du deuxième jour, comme je remontais sur l’Astarté, je rencontrai Himilcon et Gisgon l’œil brillant et le teint enluminé. Un matelot phénicien qui m’était inconnu marchait entre eux.

« Bonnes nouvelles, capitaine ! me cria Himilcon du plus loin qu’il me vit. Bonnes nouvelles ! Nous avons des nouvelles de Bodmilcar ! »

Dans mon impatience, je courus au-devant d’eux.

« Parlez vite ! m’écriai-je, que savez-vous ?

— Cet homme que tu vois ici, me répondit Himilcon, vient tout droit des navires de ce scélérat. Voyant à qui il avait affaire, il s’est enfui. Nous l’avons rencontré à la taverne, fort altéré....

— Et comme nous étions fort altérés nous-mêmes, dit Gisgon....

— Et qu’on ne doit pas laisser un honnête marin souffrir de la soif, reprit Himilcon, qui titubait légèrement, nous avons fait venir double ration pour ce garçon. Voilà !

— Mais où est Bodmilcar dans tout ceci ? m’écriai-je, irrité des lenteurs du pilote ivrogne. Parle donc, et laisse là tes coupes et tes rations, et ta soif sempiternelle.

— Laisser ma soif ? dit Himilcon. Par les Cabires ! c’est ma soif qui ne me laisse pas. Mais il faut me donner le temps de dire les choses comme il faut, si tu veux les apprendre en ordre et convenablement.

— Que Khousor Phtah t’écrase ! m’écriai-je exaspéré. Il est entré tant de vin dans ta bouche qu’il n’en sortira rien de sensé. Parle, toi, matelot, et dis-moi d’où tu viens ?

— Il vient du cabaret, de la taverne, comme nous ! » s’écria Himilcon.

Je fermai la bouche du pilote d’un coup de poing. Il prit le parti de se taire.

« Je viens, dit le matelot, d’une baie peu fréquentée qui est entre une île et la côte, cent cinquante stades au sud est.

— La baie de l’Ile-Plate ?

— C’est cela, la baie de l’Ile-Plate.

— Bon. Et les navires de Bodmilcar y étaient ?

— Non ; il n’y avait qu’un seul navire, un gaoul, le Melkarth ; mais à présent il y a en plus trois galères.

— Et comment cela ?

— Bodmilcar a enrôlé, outre son équipage, des sauvages de Tarsis.

— Tu ne m’avais pas dit cela ! s’écria Himilcon.

— Te tairas-tu, malencontreux ivrogne ! tonnai-je.

— Oui, reprit le matelot, il a un équipage de malfaiteurs, de déserteurs et d’Ibères qu’il retient de gré ou de force. Par un gros temps, nos galères avaient relâché dans cette baie, où nous l’avons rencontré. Il s’est fait passer pour un capitaine marchand venant du Rhône et a su gagner la confiance de nos commandants ; voilà que, pendant la nuit, il s’est jeté sur nos équipages sans méfiance, a massacré une partie des nôtres et fait le reste prisonnier. Il nous a ensuite proposé de rester avec lui. Quelques-uns ont accepté ; les autres ont refusé : j’étais de ceux-ci. J’ai pu m’échapper et revenir à pied le long de la côte, et me voilà. J’irai faire ma déposition au suffète amiral.

— Depuis combien de temps t’es-tu séparé de Bodmilcar ? demandai-je, et où se propose-t-il d’aller ?

— Depuis six jours, et il se proposait d’aller chez les Rasennæ d’abord, et en Ionie après.

— C’est bien, dis-je à cet homme. Je t’engage à mon bord. Mon voyage est de retourner à Tyr et à Sidon, et si jamais nous rencontrons ce Bodmilcar....

— Tu peux compter sur moi, s’écria le matelot, et sur mon désir de me venger de lui. »

Trois jours après, nous partions, complétement ravitaillés et impatients de revoir notre patrie. Le quatrième jour, comme l’apercevais déjà Calpé et Abyla, le vent fraîchit, et je dus louvoyer pour entrer dans la passe. A la tombée de la nuit, j’aperçus une grande galère qui venait en sens inverse. Je la hélai, mais il nous était difficile d’approcher à cause du temps. Je détachai alors une des barques, avec six matelots et Himilcon, pour savoir les nouvelles. Ma nouvelle recrue, qui revenait de la cale, fut des premiers à sauter dans la barque et à prendre les rames.

La barque venait à peine de quitter notre bord qu’un homme monta tout effaré et courut à moi.

« Capitaine, me dit-il, nous avons une voie d’eau.

— Une voie d’eau ! répondis-je stupéfait, et comment cela ?

— Je ne sais, capitaine, me dit le matelot, mais il y a de l’eau là en bas. »

Je fis allumer une lampe et je me précipitai dans la cale avec deux maîtres matelots et un timonier. Un spectacle terrible m’y attendait : l’eau faisait irruption ! Je m’y jetai aussitôt ; j’en avais jusqu’aux genoux, et elle montait rapidement. La mer était très-grosse et le navire roulait violemment. Si, dans un quart d’heure, nous ne trouvions pas la voie d’eau, et si nous ne réussissions pas à l’aveugler, nous étions perdus sans ressource. Dans mon angoisse, j’avais saisi un levier, sondant partout et courant de droite et de gauche. La fatale nouvelle s’était répandue et de toutes parts on descendait du pont ; mais je renvoyai tout le monde, ne gardant avec moi que mes trois hommes et le petit Dionysos, qui s’était faufilé par là et clapotait bravement dans l’eau jusqu’aux épaules.

Tout à coup, des cris confus, partant du pont du navire, attirèrent mon attention. Il me sembla distinguer les mots de Melkarth et de Bodmilcar. Le timonier, debout sur l’échelle, la lampe à la main, se jeta vivement de côté pour éviter quelqu’un qui se ruait par le panneau, glissant le long de l’échelle plutôt qu’il ne la descendait. Je regardai l’homme qui se précipitait ainsi, et à la clarté fumeuse de la lampe je reconnus Himilcon, nu-tête, les cheveux en désordre et le coutelas à la main.

Au moment même où Himilcon tombait dans la cale devant moi, j’entendis au-dessus de ma tête le son de la trompette, des trépignements confus et la voix éclatante d’Hannibal qui criait :

« Garnissez les machines ! Les archers aux bordages !

— Par tous les dieux ! m’écriai-je, que se passe-t-il ?

— Il se passe, s’écria Himilcon, que le matelot que nous avions embarqué était un homme de Bodmilcar, que je me suis dégagé de leur bord le coutelas à la main, que la barque est sauve et que le Melkarth et deux autres galères manœuvrent pour nous attaquer. »

Himilcon n’avait pas fini que le bruit du combat commença sur le pont. Nous étions attaqués du dehors, et au dedans nous coulions bas.

« L’homme de Bodmilcar a sabordé le navire ! nous sommes perdus ! » m’écriai-je.

Himilcon ne put retenir un cri. Un autre cri lui répondit. C’était la voix de Dionysos qui le poussait.

« A moi ! exclamait le jeune garçon ; j’ai le pied dans un trou, je coule. »

Au même moment il disparut sous l’eau ; mais au même moment aussi Himilcon, piquant son coutelas dans l’échelle, criait d’une voix de triomphe :

« Nous sommes sauvés ! L’enfant a mis le pied dans la voie d’eau ! »

D’un bond le brave pilote fut à l’endroit où l’enfant venait de disparaître, et plongea. D’un bond aussi je fus à l’échelle et je criai à pleins poumons :

« Quinze matelots et le charpentier en bas ! »

Illustration : D’un bond je fus à l’échelle.
D’un bond je fus à l’échelle.

Himilcon sortit Dionysos de l’eau et le passa à un matelot, qui le mit à l’échelle. Pour nous, à la clarté des lampes, dans le clapotement, sans nous soucier du bruit du combat qui continuait au-dessus de notre tête, nous travaillâmes avec rage, pour aveugler la voie d’eau que le traître émissaire de Bodmilcar avait percée au flanc de notre bon navire.

Par la protection d’Astarté nos efforts furent couronnés de succès et le trou fut bouché d’une manière provisoire. Attendant le moment où le roulis nous penchait sur un flanc et découvrait l’ouverture, nous arrivâmes enfin à la fermer. Nous venions de finir, et je remontais sur le pont quand le bruit du combat cessait. Quelques morts étaient étendus. L’Adonibal et le Cabire nous flanquaient de droite et de gauche. Les vaisseaux de Bodmilcar avaient disparu dans la nuit.

« Les misérables ! s’écria Chamaï, furieux. Ils nous échappent encore cette fois !

— Ces chiens, lâches et méchants, dit Hannibal, n’ont pas osé venir à l’abordage, et se sont enfuis quand nous avons été à eux. Si je les tenais sur terre ferme, je les hacherais en petits morceaux à moi tout seul. »

Hannon, détendant son arc, me dit :

« Dans cette nuit noire, je cherchais Bodmilcar, et si je l’avais aperçu, je ne l’aurais pas manqué.

— Après moi, dit Bicri. Mais on ne distinguait pas un homme de l’autre.

— Eh bien, s’écria Himilcon, moi, j’en ai bien distingué un tout à l’heure à leur bord, et s’ils n’avaient pas été deux ou trois mille sur moi....

— Deux ou trois mille hommes dans un bateau ! dit Hannibal surpris, te moques-tu, Himilcon ?

— Oh ! ils étaient bien une demi-douzaine tout de même, reprit modestement le pilote ; ils étaient bien une demi-douzaine qui se sont jetés ensemble sur moi. Mais il y en a un que je n’oublierai pas.

— Et qui donc ? dis-je à mon tour.

— L’homme de Tarsis qui m’a crevé l’œil il y a douze ans ! s’écria Hirnilcon, éclatant de colère. Oui, lui-même, le vil gueux, il est avec Bodmilcar ; et je n’ai pas pu le prendre à la gorge, et tout à l’heure je mordais mon frein, pendant que je bouchais la voie d’eau creusée par l’abominable coquin que Gisgon et moi avons abreuvé à Gadès ! Un homme auquel j’ai fait boire du vin d’Helbon ! Du vin à un sicle la mesure ! Perfidie humaine ! Qui jamais aurait cru cela ? Ce vin était si bon ! »

Je mis un terme aux doléances du pilote en l’envoyant à son poste. La bourrasque devenait tempête, et par cette mer furieuse nous avions dérivé hors de vue de la passe, et nous étions là au hasard, ballottés dans la nuit, avec un navire avarié qui pouvait refaire de l’eau d’un moment à l’autre, et sans savoir au juste où nous allions.

Toute cette nuit, personne ne dormit. On se relayait dans la cale pour écoper l’eau que nous avions embarquée. Enfin la voie d’eau fut dégagée, et je pus faire consolider et calfater intérieurement les matériaux qui la bouchaient. Au bout de cinq heures de travail, nous étions saufs de ce côté. Au jour, nous ne voyions plus la côte, et la tempête nous chassait devant elle avec une rapidité effrayante. Je fis lâcher des pigeons, mais ils ne purent se maintenir contre le vent, qui dépassait en violence tout ce que j’avais vu jusqu’à ce jour. Je dus renoncer à lutter, et je me laissai chasser par l’ouragan qui me poussait vers l’inconnu.

XX

Le monde renversé.

Huit jours se passèrent dans ces angoisses. Ce n’est que le huitième que le vent se calma, que le ciel s’éclaircit et que j’aperçus la terre tout près de moi, une terre haute, un grand cap derrière lequel la côte fuyait à perte de vue vers le sud. Je continuai ma navigation de ce côté, et au bout de deux jours j’aperçus une île montueuse, toute verdoyante et de l’aspect le plus riant. Le temps était clair et chaud, le soleil rayonnant. Tout, dans ces parages, nous rappelait la Phénicie. Je résolus de débarquer dans cette île d’un aspect si engageant, d’autant plus que je tenais à radouber l’Astarté à fond, car elle faisait toujours un peu d’eau, et après tant de traverses nos navires avaient tous besoin de réparations. Je trouvai dans l’île une jolie baie où je débarquai sans retard. Aussitôt nos navires furent entourés de pirogues montées par des sauvages presque nus.

A ma grande surprise, ces sauvages nous parlèrent en libyen. C’étaient des Libyens rouges, à la tête allongée, au front déprimé, de vrais Libyens Garamantes. Nous étions les premiers hommes de l’Est qu’ils eussent vus dans leur île, mais un de leurs vieillards, qui avait été à Rusadir, se souvenait d’avoir vu des Phéniciens. Les autres nous firent très-bon accueil. Je m’informai d’abord de la situation de leur île. Ils nous apprirent que cette île était située au milieu d’un groupe d’autres et à l’ouest de la terre ferme de la côte de Libye. Mais quand je voulus me renseigner sur les distances, ces sauvages, peu voyageurs, me répondirent d’une façon tellement vague que je n’en pus rien tirer. Tout ce qu’ils me dirent, c’est que la côte de Libye se prolongeait indéfiniment du côté du sud, qu’elle était habitée par des Libyens comme eux, et que loin, bien loin vers le sud, vivaient des hommes tout noirs, monstrueux et semblables à des bêtes.

« Voilà pour moi ! s’écria tout de suite Bicri. Allons voir les hommes noirs ; nous leur ferons la chasse et j’en ramènerai un. »

Pendant que nous parlions, j’observai que plusieurs des Libyens portaient au cou, aux bras, aux oreilles des ornements faits d’un métal que je reconnus être de l’or. Je leur demandai si cet or venait de leurs îles ?

Ils me répondirent que non, qu’ils le tenaient, soit en poudre, soit en petits morceaux, des Garamantes de terre ferme qui le recueillaient dans certaines rivières, à l’aide d’une toison de mouton.

Je leur proposai tout de suite de leur acheter leur or, et je leur offris en échange les plus beaux bijoux de verre, les meilleurs habits et les plus riches étoffes qui me restaient. Ils se trouvèrent très-disposés à mon troc et paraissaient attacher un prix médiocre à leur or. Pour un flacon de verre, j’avais le creux de ma main rempli de poudre d’or ; pour une épée, une pointe de lance, un couteau, ils me donnaient le poids égal en or. Quand mes hommes virent qu’il en était ainsi, leur joie ne connut plus de bornes ; j’eus toutes les peines du monde à les empêcher de vendre leurs armes, et il ne resta pas une bouteille à bord. Hannibal vendit son cimier et son panache, et Jonas sa trompette.

« Je m’en ferai faire une tout en or, pour sonner devant le roi, disait-il. Ah ! le merveilleux pays, et comme je suis content d’être venu ! S’ils veulent me prendre pour dieu, je renonce à tout et je reste. »

Je m’établis pendant quinze jours dans cette île, achetant de l’or et radoubant mes navires. Cette terre admirable produit aussi les plus beaux fruits du monde. On y rencontre un fruit écailleux délicieux à manger ; les vallées sont couvertes d’orangers séculaires, et les montagnes d’arbres magnifiques où voltigent des petits oiseaux au plumage jaune, dont le chant nous ravissait de plaisir. Bicri, assez indifférent à l’or une fois qu’il en eut de quoi garnir son carquois et son baudrier, passait son temps à courir les bois avec Dionysos. Il attrapa plusieurs de ces oiseaux, pour lesquels il fit une cage : mais ils sont tous morts pendant la traversée. Quant à Guébal, il se plaisait tellement dans ce pays, qu’il fallut l’attacher pour l’empêcher de se sauver.