Enfin, je quittai ce délicieux archipel, bien restauré et bien ravitaillé. Je le nommai « les Iles Fortunées ».
Dès que nous eûmes repris la mer, je n’eus pas besoin de demander à nos compagnons où nous devions aller.
« Allons au sud, au sud, me cria tout le monde, au pays de l’or et des merveilles !
— Au pays des hommes noirs, insista Bicri.
— Et quand nous y serons, grommela l’incorrigible Himilcon, que boirons-nous ? Boirons-nous de l’or potable ? Retournons donc plutôt au pays du bon vin »
Pendant trois semaines notre navigation se poursuivit vers le sud. Je ne m’étonnais pas de voir, plus je m’avançais, le soleil s’élever au-dessus de ma tête, et la nuit les Cabires s’approcher de l’horizon. Himilcon se plaignait bien un peu, disant que nous quittions la protection de ses dieux préférés, mais je n’y faisais pas attention. La côte finit par tourner à l’est, puis elle retourna au sud ; puis, à ma grande surprise, le soleil, après avoir été perpendiculaire au-dessus de ma tête, parut se déplacer. Je n’en pouvais croire mes yeux, mais il le fallait bien, puisque je le voyais : j’avais le soleil à ma gauche au lieu de l’avoir ma droite, et, la nuit, des constellations inconnues paraissaient au ciel. Tout le monde fut consterné de ce prodige, et je crus devoir réunir mes capitaines, mes pilotes et mes plus anciens matelots.
« Il faut, dit Amilcar, que les dieux aient changé la voûte du ciel.
— Ou bien, dit Asdrubal, que nous soyons dans un autre monde. Personne n’y comprend rien.
— Si rien d’extraordinaire ne s’est passé là-haut, dit enfin Himilcon, il faut que la terre soit une boule, et que nous ayons passé dans l’hémisphère opposé au nôtre. »
La réflexion du pilote me frappa, malgré ce qu’elle avait de déraisonnable et d’absurde.
« Mais, dis-je, après avoir médité longuement ce que venait de dire Himilcon, s’il en était ainsi, il faudrait que le soleil et les astres fussent immobiles, et que ce soit la terre elle-même qui tourne ?
— Ah ! s’écria le pilote, nous apprenons des choses étranges. Croyons plutôt à un prodige qu’à de pareilles absurdités.
— Enfin, dit Asdrubal, que devons-nous faire ?
— Écoutez, dis-je finalement, nous allons continuer à pousser au sud. Si la côte tourne franchement à ce qui me paraît être l’ouest, puisque tout est bouleversé ici, nous retournerons en arrière vers les Iles Fortunées. Mais si elle tourne à l’est, nous continuerons à la suivre et nous reviendrons vers le nord.
— Et nous aurons fait le tour de la Libye* ! s’écrièrent ensemble nos capitaines et nos pilotes. Nous arriverons indubitablement à la mer des Roseaux et à l’Égypte ! Allons, c’est décidé. »
Hannibal, Chamaï et les autres écoutaient nos raisonnements avec une anxiété d’autant plus grande qu’ils n’y comprenaient absolument rien.
« Eh bien, dit Hannibal haletant, quand nous eûmes fini, eh bien, qu’y a-t-il à présent ?
— Il y a que nous retournons en Égypte, lui répondis-je, par le chemin le plus court. »
Le capitaine me regarda d’un air hébété.
« Mais puisque nous nous éloignons du détroit de Gadès et de la Grande Mer ? me dit-il avec effort.
— Justement, c’est que nous sommes sur la bonne route.
— Ces choses de la mer sont prodigieuses, s’écria Hannibal, je ne les comprendrai jamais.
— Tout s’y fait à rebours, dit Hannon. Ce sont des mystères insondables. J’ai beau être de Sidon et me creuser la tête, je ne devine plus.
— C’est que tu n’as pas encore assez navigué, jeune homme, dit gravement Himilcon, et que tu ne connais pas le cours des astres.
— Vraiment, s’écria Hannon, si tu trouves que nous n’avons pas assez navigué, je ne suis pas de ton avis. La promenade me paraît assez longue comme cela.
— Enfin, conclut Chamaï, si Magon et Himilcon le disent, il faut les croire. Notre affaire à nous est de les écouter, la leur étant de connaître les choses de la mer et des astres. Voilà ce que je pense. »
Vingt fois déjà nous avions essayé de communiquer avec la terre. Mais nous avions trouvé ou une côte déserte ou des habitants noirs et horribles, dont les hurlements et l’attitude nous avaient fait comprendre qu’il n’y avait que des coups à recevoir. Une fois, en passant devant un cap élevé que j’appelai Chariot des Dieux, je vis, la nuit, des flammes étranges, et j’entendis des bruits effrayants qui nous épouvantèrent tous et nous dégoûtèrent de l’envie de débarquer. Pourtant les vivres commençaient à nous manquer.
« Mangerons-nous toujours des murènes salées ? disait le patient Bicri lui-même. Ne descendrons-nous jamais à terre pour tirer quelque pièce de venaison ?
— Aussi bien, les fruits commencent à manquer à Guébal, appuyait Jonas, et le grain à nous-mêmes.
— Et peut-être trouverons-nous de l’or. » dit Hannibal.
Je me décidai à débarquer dans l’estuaire d’une rivière comparable au Nil d’Égypte. D’immenses forêts couvraient ses rives. Des crocodiles et des hippopotames bondissaient dans ses eaux. Des nuées d’oiseaux tourbillonnaient au-dessus, en poussant des cris aigus, mais nulle trace d’habitants ne se montrait.
Quatre jours durant nous fouillâmes les bois. Nous y recueillîmes bonne quantité de fruits sauvages. Nos flèches abattirent aussi des buffles et des antilopes, dont la chair fut salée. Le quatrième jour, Bicri vint à moi sur la plage, en donnant des marques de la plus vive agitation. A côté de lui, Dionysos pleurait et Jonas faisait de grands gestes.
« Qu’y a-t-il ? dis-je à l’archer ; que se passe-t-il ?
— Guébal a disparu, s’écria Bicri, enlevé par une troupe de singes alliés de Bodmilcar. »
Je ne pus retenir un grand éclat de rire.
« Oui, reprit l’archer irrité, des singes à grande queue ! Certainement Guébal ne les a pas suivis de son gré, et il faut qu’il y ait du Bodmilcar là-dessous. »
J’essayai de calmer l’archer, mais rien n’y fit. Il voulait absolument partir à la recherche de son singe. Je lui donnai quelques hommes pour l’escorter. A la nuit, ils revinrent épuisés de fatigue, sans avoir vu Guébal ; il avait dû rejoindre très-volontiers les nombreux singes qui gambadaient dans les arbres. En revanche, et ce qui consolait Bicri, il rapportait un être étrange, un géant noir et tout velu qu’il avait percé de ses flèches et achevé à coups de pique et d’épée, après une défense désespérée. Je fis écorcher ce monstre, dont on peut voir la peau empaillée dans le temple d’Astarté, à Sidon. Il était vraiment épouvantable.
« Il avait six flèches dans le corps, me dit Bicri, et était étendu par terre quand je saisis une pique pour l’achever, mais il l’empoigna et la rompit aussi aisément qu’un roseau.
— Une pique à hampe en chêne de Basan ! s’écria Hannibal. Voilà une force prodigieuse ! »
Nous repartîmes de ce lieu, sans avoir retrouvé Guébal. Au bout de douze jours de navigation, le grain commençait à manquer : nous nous regardions consternés et ne sachant que dire, quand Himilcon s’écria :
« Un gaoul à l’avant ! »
Tout le monde se précipita de ce côté. En effet, un gaoul, évidemment phénicien, flottait sur la mer. Il était démâté et ballottait sur les eaux s’en allant au hasard.
« Quelque ruse de Bodmilcar, dit Himilcon. Attention à nous ! »
Nous nous approchâmes du navire avec toutes sortes de précautions : il ne donna pas signe de vie. Nous montâmes à bord, il n’y avait personne !
« Je me souviens, dit Gisgon, qu’aux îles Pityuses, dans une tempête, nous avons abandonné notre navire. Sans doute les marins qui montaient celui-ci ont fait de même. Mais d’où venaient-ils ? Où allaient-ils ? Quel courant les a poussés vers ces pays nouveaux où le soleil luit à rebours ?
— Qu’importe ? répondis-je. L’épave est de bonne prise.
— Il est chargé de grains ! s’écria Hannibal, remontant joyeusement du fond de la cale. Victoire ! Nous aurons à manger !
— Il est rempli de vin ! s’écria Himilcon, qui montait derrière lui, portant une outre à la main. Honneur aux Cabires ! Nous aurons à boire ! »
Le soir même, je fis faire une oblation et des prières à Astarté, pour la remercier de cette rencontre inespérée et de sa protection manifeste. On transborda sur nos navires tout ce qu’on trouva de bon à prendre sur le gaoul, et sa coque vide et désemparée fut abandonnée à la merci des flots.
Le lendemain, comme nous arrivions en vue d’un cap sur lequel se trouve une montagne élevée et plate comme une table, une tempête épouvantable se déchaîna.
« Vive l’ouragan ! s’écria Jonas. Je n’ai plus peur de lui à présent. J’ai de l’or plein ma bourse, et nous avons à manger et à boire plein la cale, et j’aurai un habit d’écarlate ! Nargue la tempête et vive le roi ! »
Huit jours de coups de vent furieux nous poussèrent devant eux, sans que nous pussions nous gouverner. Le huitième, par une mer calme, je vis la terre à ma gauche. Je la rangeai et je me dirigeai le long de la côte, allant au nord. Il me semblait que le soleil remontait sur l’horizon.
Douze jours après, par une belle nuit, Himilcon vint à moi et me saisit le bras avec une animation extraordinaire.
« Regarde, me dit le pilote d’une voix sourde ; regarde là-bas, au nord : regarde les Cabires !
— Les Cabires ! m’écriai-je. Je les vois ! Nous avons fait ce qu’aucun homme n’a fait encore ! Nous avons tourné la Libye !
— Oui, s’écria Himilcon, et demain le soleil luira à notre droite. Nos proues sont en route vers la mer des Roseaux !
— Vers Sidon, vers Sidon la glorieuse, vers la ville des marins sans pareils ! » m’écriai-je.
Saisis d’émotion, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre et nous pleurâmes de joie à notre cou. Tout le monde dormait, sauf les matelots de quart. Seuls debout à l’arrière, Himilcon et moi nous nous embrassions à la lumière d’Astarté et des Cabires retrouvés.
Un mois après cet événement, comme je descendais à l’embouchure d’une rivière pour faire de l’eau, je rencontrai des noirs tout à fait pareils aux Éthiopiens qu’on voit en Égypte. L’un de ces hommes comprenait même l’égyptien, et me dit l’avoir appris en Éthiopie, qui appartient, comme on sait, au Pharaon ; il m’expliqua que la frontière méridionale d’Éthiopie était à plus de six mois de marche de son pays ; mais il ne put me donner aucun renseignement sur les distances du côté de la mer. Il ne connaissait même pas les Phéniciens, et nous confondit d’abord avec les Égyptiens. Quand nous eûmes appris à ces noirs, qui s’appellent Kouch, que nous n’étions pas sujets du Pharaon, mais ennemis des Misraïm, ils nous firent bon accueil, car ils paraissent détester les Égyptiens, qui ont grandement ravagé les pays au nord du leur. Nous passâmes trois mois chez les Kouch, attendant un vent favorable et trafiquant avec eux : ils nous vendirent de la poudre d’or, de l’ivoire, des perles, des peaux de lion et de panthère. Tout ce pays est rempli d’éléphants, de rhinocéros, de girafes et de bêtes féroces. La chasse y fut des plus fructueuses, et Bicri tua un lion de la peau duquel il se fit un manteau. Dionysos abattit une panthère. Chacun de nous y fit quelque beau coup. Enfin nous partîmes, chargés d’immenses richesses. Maintenant j’étais sûr d’arriver à la mer des Roseaux.
Le dixième jour après notre départ, par un vent debout très-violent qui soufflait des régions du nord-est, je vis en avant de nous un grand gaoul phénicien, qui paraissait avoir des avaries et chasser devant la bourrasque. Je manœuvrai aussitôt dans sa direction et je le hélai. Il me répondit qu’il avait perdu une partie de ses avirons, qu’il avait sa vergue brisée et que je m’approchasse moi-même, parce qu’il était en détresse. Craignant quelque fourberie, je fis prendre les armes, garnir les machines, et je l’approchai par un côté, tandis que l’Adonibal l’approchait par l’autre et le Cabire par derrière.
A un demi-trait d’arc, je vis le capitaine, debout à l’arrière, lever les bras au ciel, et je l’entendis s’écrier :
« Baal Chamaïm ! N’est-ce pas Magon que je vois ? »
Je jetai les yeux sur le capitaine et je ne pus retenir une exclamation.
« Par Astarté ! m’écriai-je, c’est mon cousin Ettbal ; les dieux soient loués de cette rencontre ! »
En un instant nous fûmes sur le gaoul désemparé et nous passâmes une remorque à nos compatriotes. Un moment après, Ettbal était à bord et dans mes bras.
« Magon, mon cher Magon, mon bon frère ! s’écriait-il sans cesse. Te voilà donc, et voilà le bon Himilcon ! Tout le monde en Phénicie te croyait mort et perdu ! Par tous les dieux, c’est un miracle manifeste d’Astarté ! et il faut que ce soit vous qui me sauviez du péril ! »
Là-dessus, Ettbal m’embrassait encore, puis mettait ses deux mains sur mes épaules pour bien me regarder.
« Est-ce bien toi ? s’écriait-il. Et par quelles prodigieuses aventures te trouves-tu en ces parages ?
— Tout d’abord, lui dis-je, informe-moi en quels parages je suis, car je l’ignore moi-même. »
Ettbal me regarda, de l’air le plus surpris du monde.
« Tu ignores où tu es ! s’écria-t-il. Te ris-tu de moi ?
— Aussi vrai que nous ne buvons que de l’eau depuis deux mois, dit Himilcon, aussi vrai que nous avons bu de l’huile de poisson, et tenu le soleil à notre gauche, et perdu les Cabires de vue, nous ignorons absolument où nous sommes !
— Tout ce que dit Himilcon est scrupuleusement vrai, » ajoutai-je.
Ettbal hocha la tête. Il pensait certainement avoir affaire à des fous.
« Vous avez tenu le soleil à votre gauche ! dit-il d’un air stupéfait. Et vous avez perdu les Cabires de vue ?
— Oui, oui, reprit Himilcon, et nous avons bu de l’huile de poisson, et bien autre chose, et voici deux mois que nous ne connaissons plus le vin que de réputation.
— Oui, répétai-je ; mais par tous les dieux ! informe-nous dans quels parages nous sommes et d’où tu viens !
— Voilà qui est merveilleux, balbutia Ettbal, de trouver Magon à deux jours de navigation des bouches de la mer des Roseaux, à six jours d’Ophir, venant du sud quatre ans après qu’il est parti à l’ouest pour Tarsis, et de l’entendre dire qu’il ne sait pas où il est ! »
Je poussai un cri de joie.
« Ah ! m’écriai-je en battant des mains, j’avais donc raison ! Asdrubal, Amilcar, Himilcon, Gisgon, avais-je raison ? Et toi Hannon, et toi Hannibal, et toi Chamaï, me croyez-vous à présent ? Et quand nous partîmes des Iles Fortunées n’étais-je pas sur la bonne route de l’Égypte ? »
Cette fois, Ettbal me crut complétement fou.
« Qu’est-ce que les Iles Fortunées ? murmura-t-il.
— Et qu’est-ce que l’île Preudayn, et les îles de l’Étain, et le fleuve des Souomi, et le Chariot des Dieux ? s’écria Himilcon, triomphant. Ah ! vous autres caboteurs, vous autres côtiers, vous croyez connaître les choses ? Mais vous n’êtes que des navigateurs de rivière montés sur des coquilles de noix ! Il faut laisser la connaissance de la mer à des hauturiers comme nous ! »
Cette fois, Ettbal se fâcha tout rouge. C’était un bon marin, un vrai Sidonien, et les poissons de mer de Sidon n’aiment pas qu’on se moque de leur navigation.
« Que dis-tu, pilote de malheur, borgne détestable ? s’écria-t-il. Appelles-tu caboteur un homme qui fait le voyage d’Ophir ? Nommes-tu coquilles de noix des navires comme ce mien gaoul ici ? Qui appelles-tu donc un hauturier, si ce n’est moi ?
— Ha, ha, ha ! fit Himilcon en éclatant de rire. Il se croit un hauturier et il ne connaît même pas l’archipel d’Armor !
— Cesseras-tu de dire des mots en grimoire ? s’écria Ettbal ; es-tu déjà ivre aujourd’hui, ivrogne au regard louche ?
— Hélas ! dit Himilcon, rappelé cette fois à la triste réalité ; hélas ! bon Ettbal, si tu as quelque peu de vin à ton bord, tu ferais mieux de m’en donner ou de m’en vendre que de m’injurier ; car je veux que la première gorgée que je boirai m’étouffe, si j’ai bu autre chose que de l’eau depuis deux longs mois ! »
Je mis un terme à la discussion d’Ettbal et du pilote.
« Crois-moi, mon cher cousin, lui dis-je, nos aventures sont si extraordinaires que tout ce que nous te disons peut te paraître bizarre ; mais nous ne sommes pas fous. Et pardonne aussi Himilcon : après ce que nous avons enduré, nous avons bien le droit de nous vanter un peu. »
Aussitôt le bon Ettbal, oubliant sa colère, embrassa cordialement Himilcon, et pour lui prouver qu’il ne lui gardait pas rancune, il fit tirer de son vaisseau une outre du meilleur vin. Himilcon la saisit dans ses bras, et l’élevant vers le ciel :
« Dieux cabires, dit-il d’un ton pénétré, je vous la consacre. Je vais la répandre en libations à votre honneur ! Seulement je verserai les libations dans l’intérieur de mon gosier. »
A ces mots, il porta l’outre à sa bouche et en tira une si longue gorgée, qu’il semblait à Hannibal, à Gisgon, à Jonas et autres amis du bon vin qu’elle ne finirait pas ce jour.
« Hannibal, s’écria Himilcon, ôtant l’embouchoir de l’outre de sa bouche, Hannibal, il est d’Arvad !
— Victoire ! cria le bon capitaine en arrachant l’outre des mains de Gisgon qui s’en emparait déjà.
— Patientez, dit Ettbal en riant, patientez. Il y en aura pour tout le monde ! Je porte justement un chargement de vin à Ophir.
— Je ne te quitte plus, alors ! s’écria Himilcon. Mon œil et mon gosier sont à toi. »
La reine de Saba*.
Cependant le vent s’était calmé. Ettbal nous donna la direction ; le Cabire a prit en tête, et notre flottille fila joyeusement vers la côte d’Ophir, remorquant le gaoul de mon cousin. Ettbal fit servir sur l’arrière de l’Astarté un vrai festin, un festin phénicien. A nos matelots, il fit distribuer fromages, olives, figues et raisins secs, et double ration de vin. Nous-mêmes nous assîmes sur des tapis qu’il fit prendre dans son navire, car les nôtres étaient usés ou vendus, et pour la première fois depuis des années nous mangeâmes joyeusement les mets de Tyr et de Sidon, en buvant le vin de Byblos et d’Arvad. Notre cœur se dilatait d’aise. Bien des fois je vidai et je remplis ma coupe. Enfin, je dus céder aux instances d’Ettbal et commencer le récit de nos aventures, qui dura jusque dans la nuit.
Quand j’eus fini, Ettbal, qui avait écouté en silence, leva les mains vers le ciel étoilé de constellations amies.
« Par Astarté ! par tous les dieux ! s’écria-t-il, je suis stupéfait d’admiration et ton récit mérite d’être écrit en lettres d’or. Nous avons reçu tes chargements et messages venant de Gadès, mais depuis ce temps nous te croyions perdu sur l’Océan. Que de merveilles n’as-tu pas vues ! Quant au scélérat Bodmilcar, personne n’a entendu parler de lui. Sans doute, les dieux justes l’auront fait périr ! »
Je fis présent à Ettbal de plusieurs belles perles qu’il ne voulait pas accepter, mais je le décidai à le faire. Puis, comme le gaoul n’était avarié que dans ses manœuvres et non dans sa coque, et que le temps était favorable et la route facile et connue, nous allâmes tous prendre le repos dont nous avions besoin.
« Capitaine Ettbal, dit Himilcon en se levant de bon matin, t’es-tu déjà battu en ce présent voyage ?
— Non, lui dit Ettbal surpris. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Eh bien, lui dit Himilcon, cela ne va pas tarder à t’arriver. Avec nous, il pleut des coups. Nous ne pouvons mettre le pied en aucun endroit qu’il ne s’y rencontre quelque bagarre. Nous attirons aussi sûrement les batailles que les caps attirent les gros temps. Quand nous ne nous battons pas contre les hommes, nous nous battons contre les bêtes, et quand nous sommes en paix avec les bêtes, nous sommes en guerre avec la mer. Ainsi, prépare ton cœur, tes bras, et tes armes. »
Ettbal se mit à rire.
« J’espère, dit-il, que vous êtes à la fin de vos traverses, que nous ferons pacifiquement ensemble le voyage d’Ophir et que nous reviendrons paisiblement. A ce propos, capitaine Magon, sur quels objets d’échange comptes-tu à Ophir ? Car c’est précisément de là que viennent l’or et l’étain, mais non toutefois en si grandes quantités que tu en apportes.
— Comptes-tu pour rien, lui dis-je, ma pierre précieuse du Nord, l’ambre, produit de la mer brumeuse ? Avec une petite portion de mon ambre, je prétends acheter encore des épices, et des aromates, et du bois de santal, et des paons, et des singes, et toutes les merveilles qu’on voit en Ophir. »
Après six jours de navigation le long des côtes rocheuses de l’Arabie, nous entrâmes dans le port de Havilah, ville principale du royaume d’Ophir et de Saba. Ce port n’a point de quai, ni de défenses, ni d’arsenaux comme ceux des Phéniciens ; mais c’est un bon port de commerce et bien abrité. Tout autour est bâtie la ville, en amphithéâtre sur les hauteurs avoisinantes. Ses maisons blanches à terrasses ou à dômes bruns et rouges, entremêlées de bouquets de palmiers, produisent sur le ciel bleu le plus heureux effet. Parmi les maisons, on voit les dômes de temples tout dorés ou revêtus de bronze qui jettent un éclat éblouissant. Le palais de la reine du pays est bâti au bord de la mer, car cette reine s'intéresse fort aux choses de la navigation ; c’est à la mer d’Ophir qu’elle doit sa prospérité, quoique ses habitants ne naviguent pas eux-mêmes ; mais leur ville est l’entrepôt entre l’Inde lointaine et nos propres contrées.
Le palais de la reine est bâti en bois de cèdre et garni de grillages et de balcons à jour. Il est tout éclatant de peintures et d’incrustations précieuses, et orné de voiles et de tentures d’étoffes bariolées et chatoyantes. C’est à ce palais merveilleux que je me rendis avec mon cousin et tous mes chefs : je voulais m’acquérir la bienveillance de la reine par un présent digne d’elle. Je réunis donc de beaux morceaux d’ambre que je plaçai dans une grande coupe en argent de Tarsis, et je me présentai au palais, où je frappai sur le grand tambour qui est à la porte, car c’est ainsi qu’on demande accès à la reine.
De la terrasse qui domine la mer, la reine avait vu nos vaisseaux entrer dans le port, et nous-mêmes arriver au palais. C’est là qu’elle a coutume de s’asseoir sous un pavillon d’étoffes brochées, au milieu des princes, des dames et des ministres de son royaume. Elle ordonna qu’on nous fît entrer, et on nous conduisit par un jardin que nous ne pouvions nous lasser d’admirer. Les plantes aux fleurs éclatantes et au vaste feuillage, les eaux vives contenues dans les bassins, les pavillons tendus entre les arbres, les singes rares attachés par des chaînes d’or et grimaçant dans les branches, les oiseaux de l’Inde au plumage brillant et bariolé, les paons qui se promènent dans les allées en étalant leur queue chatoyante, tout, dans ce palais enchanté, est digne du royaume le plus riche de la terre.
Nous nous prosternâmes devant la reine, puis elle nous dit de nous lever. Elle est elle-même aussi brillante que son palais, étant toute jeune et belle comme la lune. Elle était entourée de joueuses de tambourin, de porteuses d’éventails et de coiffeuses, parfumée d’essences et vêtue avec la dernière richesse. Dans sa chevelure et son cou étaient des bijoux et des parures qui auraient suffi à payer l’équipement et l’entretien, pendant une année, d’une flotte de guerre. Elle portait une robe brodée d’or rouge, sur laquelle étaient représentés des personnages, des quadrupèdes et des oiseaux, et qui retombait par-dessus ses autres vêtements ; ses manches étaient relevées jusqu’au coude, et ses bras chargés de bracelets qui valaient des milliers de pièces d’or. A sa vue nous fûmes éblouis. Hannon récita immédiatement les vers suivants :
« Ses yeux sont comme des lunes : que dis-je, comme des lunes ! Ce sont des soleils. L’arc de ses sourcils lance des flèches qui percent le cœur des mortels !
« Voici la reine dont la justice s’étend sur tous les êtres, celle qui a dompté et pacifié tout l’univers !
« Je chante ses bienfaits : que dis-je, ses bienfaits ! Plutôt les colliers qui enchaînent le cou des humains !
« Je baise ses doigts : que dis-je, ses doigts ! Plutôt les clefs des faveurs divines. »
La reine, qui parlait fort bien le phénicien, car la langue qu’on parle en Ophir ressemble beaucoup à la nôtre, fut enchantée de l’éloquence d’Hannon. Elle daigna jeter un regard sur mon présent, et voulut que moi-même je lui racontasse mes aventures. Ensuite elle se leva et nous ordonna de la suivre dans son jardin qu’elle nous fit voir elle-même. Elle s’avançait en se balançant sur ses hanches, suivie de toute sa cour et pareille à une déesse. Avant que je prisse congé d’elle, elle me dit de revenir le soir avant mon départ, attendu qu’elle avait des ordres à me donner.
Le soir même, la reine envoya des présents magnifiques, des provisions abondantes pour nos navires, des vêtements brodés pour les femmes qui étaient avec nous, et une tunique d’écarlate avec une ceinture d’hyacinthe et un baudrier brodé d’or et de perles pour Hannon.
Nous passâmes huit jours à Havilah, faisant nos échanges et admirant les curiosités de la ville. On y rencontre les peuples les plus divers, ceux qui viennent de l’Inde et de la Taprobane, ceux qui viennent de l’Éthiopie et ceux qui viennent des bouches de l’Euphrate. Les Sabéens eux-mêmes ressemblent beaucoup aux Juifs, aux Phéniciens et aux Arabes, sauf qu’ils sont plus petits de taille et plus bruns de visage, mais leur reine est très-blanche. L’or et l’étain qui existent dans ce pays viennent de l’Inde, ainsi que les paons, l’écaille et l’ivoire. Les épices, les étoffes précieuses et les vases de verre opaque viennent de plus loin encore, par l’Inde, de pays où personne n’est jamais allé. On m’a dit qu’il fallait deux ans pour y aller, en partant de l’extrémité de l’Inde.
Le jour de mon départ, je me présentai devant la reine.
« Magon, me dit cette grande souveraine, tu sauras qu’il y a dix-huit mois, le vieux roi David qui t’avait envoyé en Tarsis est mort. Son successeur est un jeune roi, son fils, qui s’appelle Salomon, de la puissance et de la sagesse duquel on me dit des choses merveilleuses. Il domine jusqu’au golfe d’Élam, sur la mer des Roseaux, où il possède le port d’Hetsion-Guéber. Je veux entrer en amitié avec ce grand roi, et je te chargerai pour lui d’un présent digne de lui et de moi-même.
— Votre volonté est ma loi, répondis-je.
— Mais d’abord, me dit-elle, si tes gens et tes navires, et toi vous n’êtes pas trop fatigués, veux-tu faire un voyage à mon service ?
— Quel est-il, ô reine ? demandai-je.
— J’ai appris que le roi de Babylone, d’Assur et d’Accad marche avec une puissante armée, pour soumettre les peuples de l’embouchure de l’Euphrate, qui se sont révoltés contre lui. Tu lui porteras des lettres et des présents et tu le salueras de ma part.
— Je le ferai volontiers, ô reine ! répondis-je, d’autant que le voyage d’ici à l’embouchure de l’Euphrate n’est pas des plus longs, ni des plus difficiles.
— Va donc, dit la reine en souriant, et je te récompenserai comme il convient. »
Je me prosternai devant elle, et je sortis vers les miens. Une heure après, je m’embarquai, après avoir pris congé d’Ettbal, qui retournait à Sidon par Hetsion-Guéber et le canal du Pharaon.
Comment le général des Assyriens trouva Bicri trop lourd.
Un mois d’une navigation facile me conduisit à l’embouchure de l’Euphrate, après que j’eus relâché chez les Arabes, et sur la côte des Gédrosiens ichthyophages qui est en face. Chamaï et ses gens, auxquels j’avais annoncé la mort de leur roi, prirent le deuil pendant huit jours, déchirant leurs habits et jeûnant en son honneur, et ne se peignant ni la barbe ni les cheveux. Après quoi ils se lavèrent, firent un festin et se réjouirent en l’honneur du nouveau roi.
J’entrai dans le fleuve, et de bon matin j’arrivai à la petite ville consacrée au dieu Oannès, qu'on rencontre d’abord dans les terres. Cette ville, construite en briques comme toutes celles des bords de l’Euphrate, car la pierre manque absolument dans ce pays, est fortifiée d’une enceinte circulaire faite de briques crues et cuites, séparées par des lits de bitume. Des forêts s’étendent sur sa droite, débris des immenses forêts de Mésopotamie, où l’éléphant vivait encore il y a trois cents ans, à ce que m’ont assuré des gens savants de ce pays. Sur l’autre rive s’étalent, à perte de vue, les champs cultivés et couverts de moissons et de pâturages. En amont, et des deux côtés du fleuve, on voyait des centaines et des centaines de tentes dressées au milieu des moissons ou adossées à la forêt. De longues files de chevaux étaient entravées à des piquets, et la fumée de feux innombrables montait en colonnes bleuâtres vers le ciel. Des barques et deux grands navires de construction phénicienne étaient amarrés à la berge. Des vedettes à cheval, la lance au poing, l’arc et le carquois sur la cuisse, étaient placées sur les rives, et plus loin, les moissons, les prairies et la lisière de la forêt fourmillaient de soldats.
« L’armée des Assyriens ! s’écria Himilcon ; voilà l’armée des Assyriens, là-bas !
— Ah ! dit Hannibal en se frottant les mains, je revois donc enfin une vraie armée, et un vrai camp, et de la cavalerie ! Loué soit Nergal, dieu de la guerre, et le seigneur des armées ! Quel beau spectacle ! L’assiette de ce camp est bien choisie et les tentes heureusement disposées, et les troupes me paraissent habilement réparties. Je veux savoir qui sont les chefs, et visiter leurs divisions, milliers, centaines et dizaines. »
Des cris rauques interrompirent l’effusion d’Hannibal. Des cavaliers galopèrent sur la berge à notre rencontre, posant la flèche sur la corde de l’arc. Ils nous crièrent en chaldéen de nous arrêter et de dire qui nous étions. Je montai sur la proue du navire et je répondis poliment à leur demande.
« C’est bon ! nous cria celui qui paraissait être leur chef. Attendez ici ! Je vais aller consulter le chef de mon millier. »
Il partit à fond de train dans la direction du camp, et revint, un quart d’heure après, précédant une autre troupe de cavaliers à la tête de laquelle trottait un grand gaillard armé de pied en cap d’une cotte de mailles, de grèves de mailles, d’un casque à gorgerin de mailles et la lance au poing.
« Beau cavalier ! dit Hannibal. La cavalerie des Assyriens est magnifique.
— Je le reconnais volontiers, dit Chamaï ; mais en ce qui concerne l’infanterie, je demande la première place pour celle de Juda. »
Pendant qu’Hannibal et Chamaï discouraient, le Chaldéen s’arrêta sur la berge, en face de notre navire.
« Holà ! cria-t-il d’une voix forte ; que vos chefs descendent à terre, et me suivent pour implorer la miséricorde de notre roi et déposer leur demande aux pieds de notre général, Balazou.
— Voilà un général qui a un beau nom, » observa Hannon.
Effectivement, Balazou, en langue chaldéenne, signifie « le Terrible ».
Je pris les lettres de la reine de Saba et je descendis à terre, accompagné d’Himilcon, d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï et de Bicri. Huit matelots derrière moi portaient le présent de la reine.
Le chef chaldéen nous reçut d’un air rogue. C’était un homme de bonne taille, corpulent et lourdement membré, le teint vermeil, la figure large, la mâchoire forte, l’œil gros et à fleur de tête, la barbe épaisse et frisée, comme sont tous ses compatriotes carduques et chaldéens. Il était d’ailleurs, comme eux, insolent, brutal et grossier.
« Allons, vous autres gens de mer, dit-il, marchons et allongez le pas. Je n’aime pas retenir la bride à mon cheval. »
Nous suivîmes le cavalier chaldéen, escortés par la troupe de ses soldats. Bientôt nous passâmes au milieu d’un parc de chariots de guerre, puis devant un camp d’Assyriens de Mésopotamie, gens de pied armés de longues lances et de masses d’armes, et pour le visage, semblables aux gens de Juda. Plus loin, nous vîmes la troupe farouche des Mèdes récemment soumis à l’empire de Ninive et de Babylone ; ces Mèdes, dont les pères conquirent autrefois Ninive et lui donnèrent des rois, nous regardaient passer en faisant de grossières plaisanteries dans leur langue. Ce sont des hommes à la structure trapue, à la tête ronde, à la barbe clair-semée et à l’œil oblique. Armés d’épées suspendues à un baudrier et d’arcs courts, mais très-forts, leur troupe est redoutable. A côté des Mèdes s’agitaient des Arabes, venus avec leurs chameaux. Ces Arabes, demi-nus et criards, font aussi partie du contingent des rois d’Assyrie. Au milieu d’eux, je reconnus des marchands d’esclaves madianites et plusieurs Phéniciens qui suivent partout les armées comme fournisseurs, et aussi pour acheter aux soldats le butin de guerre et les esclaves.
Nous nous arrêtâmes au milieu d’un camp de cavaliers chaldéens, devant une grande tente ronde couverte de belles étoffes. Des Carduques à pied la gardaient, la masse d’armes ou l’épée au poing. Ils étaient armés de demi-cuirasses, de jambières, de casques empanachés et de boucliers ronds. C’était la tente du « Terrible ».
« Entrez, nous dit le chef de milliers d’un air goguenard ; entrez, gens marins, et tâchez que le Terrible vous reçoive bien. Peut-être, en votre honneur, sortira-t-il de ses humeurs. »
Là-dessus, le Chaldéen éclata bêtement de rire, fit caracoler son cheval, et partit au galop, suivi de ses hommes.
« Holà ! cria derrière lui Chamaï furieux ; holà ! grossier brutal, est-ce ainsi qu’on parle à des capitaines ? Les quitte-t-on sans les saluer ? sommes-nous moins que toi ? »
Mais le Chaldéen ne l’entendit pas. Il était déjà loin.
Les soldats carduques nous considéraient attentivement, échangeant entre eux des réflexions à voix basse. Les riches vêtements d’Hannon, présent de la reine de Saba, attiraient surtout leurs regards.
« C’est toi qui es le chef ? dit l’un d’eux à Hannon.
— Non, le voici, » répondit Hannon en me désignant.
Or j’étais vêtu de mes vieux habits de bord, usés et fripés par la mer.
Les Carduques me regardèrent avec surprise, et pensèrent tout de suite à quelque déguisement, car, chez eux, l’autorité ne va pas sans le luxe des armes et des habits.
« Et vous venez voir le Balazou ? reprit le soldat.
— Nous venons le voir, » répondis-je.
Le soldat pénétra sous la tente en courbant le dos et ressortit un instant après.
« Entrez, » dit-il.
J’entrai hardiment, suivi des miens.
Au fond de cette tente très-vaste, et où se trouvaient déjà de nombreux chefs et esclaves, un homme magnifiquement vêtu, mais sans armure, était assis ou plutôt vautré sur un lit de repos. Des gardes armés se tenaient à ses côtés, et devant lui deux échansons présentaient des coupes de vin dont il ne paraissait guère avoir besoin, car il était parfaitement ivre. C’était le Balazou.
Nous nous inclinâmes profondément devant lui, à l’exception du seul Bicri. J’avais déjà maintes fois remarqué que le jeune archer avait ses idées à lui et n’en faisait guère qu’à sa tête.
Le Balazou, repoussant un des échansons debout devant lui, nous considéra attentivement. C’était un homme de haute taille, la barbe abondante et bien frisée, les cheveux reluisants d’essences, la mâchoire lourde et les lèvres épaisses. Il était vêtu d’une robe rouge à ramages et à broderie et d’une tunique frangée. Sa masse d’armes, terminée par une tête de bœuf, était déposée sur le lit à côté de lui. Il nous regardait en clignant des yeux, en hochant la tête et en faisant toutes sortes de mines. Voyant cela, ses gens ricanaient et l’imitaient pour lui faire leur cour. Nous gardions le silence, attendant qu’il parlât.
A la fin, il se décida.
« Holà ! cria-t-il d’une voix avinée, qu’on me saisisse ces deux grands-là et le jeune homme armé d’un arc, qu’on leur donne vingt-cinq coups de fouet et qu’on les enrôle ensuite parmi mes archers : ils sont bien faits et de bonne mine ! »
Je restai si stupéfait que je ne sus que répondre. Hannibal fit un pas en avant, les poings serrés et regardant le Balazou avec des yeux enflammés. Mais le Balazou ne s’en aperçut pas.
« Quant à celui qui a un baudrier d’or, continua-t-il, qu’on le dépouille nu comme un ver et qu’on le mette avec mes esclaves. Et quant au vieux borgne et à l’autre rabougri, qu’on me les pende ou qu’on leur coupe la tête ; cela m’est égal !
— Hein ? s’écria le premier Himilcon ; c’est moi, pilote Sidonien, que tu appelles vieux borgne ? Et c’est le fameux amiral Magon que tu appelles vieux rabougri ? »
Le Terrible partit d’un éclat de rire.
« Allez, dit-il, et empoignez-moi ces gens-là. Faites comme j’ai dit ! »
Plusieurs hommes s’avancèrent sur nous. Le Balazou prit la coupe des mains d’un de ses échansons, la vida d’un trait et la lui jeta à la face.
Un Chaldéen leva la main sur moi : je le repoussai rudement. En même temps, je vis Himilcon dégainer son coutelas. Hannibal se jeta sur l’homme qui venait pour le saisir, et le frappant des deux poings, à la manière des Kymris de Preudayn, au visage et dans les yeux, il le terrassa sur place. Chamaï, imitant les Celtes d’Armor, fondit sur un autre la tête baissée, et d’un furieux coup de tête dans le creux de l’estomac l’envoya rouler contre la paroi de la tente, où il resta étendu comme un homme mort. Mais Bicri, l’agile Bicri, plus leste et plus réfléchi que les autres, bondit comme chat, retomba sur le lit de repos du Balazou étendu, lui mit le genou sur la poitrine, et d’une main le saisissant par la barbe, de l’autre il tira son couteau et lui porta la pointe à la gorge.
« Bravo, Bicri ! s’écria Hannibal en mettant l’épée à la main. Bien joué, Bicri !
— Vive le roi ! cria Chamaï en se redressant l’épée haute. Tiens ferme, Bicri ! »
Hannon et moi dégainâmes aussi. Himilcon, saisissant un Chaldéen par le cou, le terrassa d’un de ces tours de main de matelot qui surprennent toujours les gens de terre.
Mes huit marins, voyant de quoi il retournait, posèrent leurs caisses à terre et dégainèrent tranquillement leurs coutelas.
« Faut-il le saigner ? me dit Bicri avec son flegme ordinaire.
— Attends un peu, répondis-je. Toi, Balazou, si tu cries, mon jeune homme te coupera la gorge ; et vous, gens de guerre, si vous appelez à l’aide, ou si vous faites un mouvement contre nous, votre chef est un homme mort.
— Restez calmes, restez calmes, restez calmes, ô guerriers ! » dit par trois fois le Terrible d’une voix moins avinée. Le couteau de Bicri le dégrisait quelque peu.
Les Chaldéens, soldats et esclaves, se rangèrent, d’un air effaré, contre les parois de la tente. Bicri se mit à siffler la chanson de Benjamin et posa l’autre genou à côté du premier, sur la poitrine du Balazou.
« Tu m'étouffes, jeune homme, dit le Balazou d’une voix étranglée. Laisse-moi ; ce que je disais n’était qu’en plaisantant.
— Oh ! je t’étouffe, dit Bicri, ce n’est pas vrai. Je ne suis pas lourd.
— Par Nitsroc ! râla le Terrible, laisse-moi. Tu auras une splendide récompense. Je te ferai riche pour la vie.
— C’est l’affaire de l’amiral Magon, répondit Bicri. Ici comme à son bord, c’est lui qui est maître après Dieu.
— Allons, laisse-le un peu respirer, » dis-je à Bicri.
L’archer remit les pieds par terre, mais sans lâcher la barbe du Balazou et sans bouger son couteau. Le Terrible souffla bruyamment. Sa figure était pâle et moite de sueur. Il était tout à fait dégrisé.
« Chef de ces gens, dit-il d’une voix dolente, où es-tu ?
— Me voici, répondis-je.
— Oui, voici le rabougri, ricana Himilcon ; et moi, le vieux borgne, je suis son pilote. Et nous revenons du pays des Souomi, où on boit de l’huile de poisson, et nous avons fait le tour de la Libye tout exprès pour te couper la gorge. Cela t’apprendra à te griser sans rien offrir aux autres, entends-tu, homme de rien ! »
Disant ces mots, Himilcon arracha des mains d’un échanson la coupe pleine qu’il tenait, la vida d’un trait et la jeta au nez du Balazou.
J’arrêtai le bras d’Himilcon.
« Silence, pilote ! lui dis-je. Le seigneur Balazou a fait quelque méprise et ignore qui nous sommes. Ne venons-nous pas apporter des présents à son roi ? Ne sommes-nous pas ses serviteurs ? »
Le Terrible fit un furieux soubresaut. Le couteau de Bicri lui égratigna quelque peu la gorge.
« Mon roi est illustre, cria-t-il à plein gosier ; mon roi est Binlikhous, deuxième du nom !