Illustration : Je me tins debout, les mains croisées.
Je me tins debout, les mains croisées.

« Magon le Sidonien, dit le roi.

— Me voici, répondis-je.

— Sois le bienvenu, As-tu voyagé en paix ?

— J’ai voyagé en paix.

— Comment se porte le roi Hiram ?

— Il se porte bien.

— Et comment se porte le peuple de Tyr, et aussi le roi de Sidon et le peuple de Sidon ?

— Ils se portent bien.

— Je suis satisfait. Donne-moi les lettres du roi Hiram. »

Je remis le papyrus scellé à un des officiers, qui le présenta au roi. Il le lut avec attention, et me regardant d’un air bienveillant :

« Magon, fils de Maharbaal, je suis content de te voir, me dit-il. Qui sont ces gens avec toi ? »

Je les nommai l’un après l’autre.

« Je suis satisfait que tu emmènes Chamaï et Bicri, et que tes guerriers soient sous les ordres d’Hannibal, que je reconnais à présent. J’aime que mes jeunes gens voyagent par toute la terre : ils rapporteront de l’expérience et de la sagesse dans ce pays. Jéhochaphat, le secrétaire, préparera la liste des objets que tu dois rapporter. Tu y ajouteras, suivant ton jugement, ce que tu trouveras de rare et de curieux. Que désires-tu de moi avant de partir ?

— O roi, lui répondis-je, je désire que Chamaï ici présent puisse recruter quarante archers et hommes d’armes experts et vigoureux. Je désire aussi du blé, de l’huile, du vin et ce qu’il faut en choses pouvant se conserver, afin de nourrir tous mes gens sur la Grande Mer.

— Tes demandes sont justes, dit le roi. Joab choisira quarante hommes bien armés pour les mettre sous les ordres de Chamaï et d’Hannibal, et tu les commanderas par-dessus eux. Mon trésorier te délivrera de l’argent pour leur solde, suivant l’état que tu en feras. Hira te conduira dans mes magasins, où tu prendras les vivres qui te seront nécessaires, et il rassemblera aussi des hommes et des ânes pour porter les provisions jusqu’à tes navires. Et tout ce qu’il te faudra encore, demande-le-moi, je te le donnerai. »

Je me prosternai devant le roi pour le remercier, puis je lui offris mon présent, qu’il trouva fort beau.

Il se fit expliquer par moi l’origine de chaque objet ; puis s’étant levé, il nous ordonna de le suivre dans une salle voisine, où l’on avait préparé du vin et des coupes. On lui apporta son trône et il voulut boire dans la coupe dont je lui avais fait don.

Il me questionna beaucoup sur mes voyages et sur les pays lointains et fut content de mes réponses. Il me demanda aussi si dans les pays de l’ouest on trouvait des paons et des singes. Je lui répondis que ces animaux venaient d’Ophir et qu’à mon retour je ferais, s’il le voulait, un voyage dans cette direction.

« Tu es un homme hardi, me dit-il, de songer à de nouveaux voyages au moment où tu entreprends celui-ci. J’aime les hommes hardis, et je loue Hiram de t’avoir envoyé à mon service. Je veux te faire voir présentement l’emplacement du temple que je veux construire à mon Dieu. »

Nous sortîmes du palais, le roi marchant d’un pas aussi alerte qu’un jeune homme. Il nous conduisit sur une colline voisine du palais, où se trouvait une aire à battre le blé. On appelle cette colline le mont Moriah.

« J’ai acheté cette aire et deux bœufs, nous dit le roi, à Arauna le Jébusien, pour cinquante sicles d’argent. C’est un lieu élevé, propre à bâtir un temple et un fort.

— J’ai entendu, dit Hannon, que le roi prenait plus de forts qu’il n’en bâtissait et que son épée était la véritable forteresse de son peuple.

— Tu es un flatteur, scribe, répondit le roi en souriant. Mais je pense que des poitrines vaillantes défendent mieux un pays que des tas de pierres : c’est la vérité.

— Ma flatterie, dit Hannon, est donc d’avoir deviné la pensée du roi. C’est un peuple heureux celui chez lequel il suffit de dire les actions du roi pour le louer.

— Si, reprit le roi, tu as une langue aussi dorée auprès des femmes, je te prédis que tu épouseras quelque princesse. »

Hannon rougit et le roi se mit à rire.

« Tu as là, me dit-il, un scribe qui sait bien tourner les paroles et son éloquence me plaît.

— O roi, répondit Hannon, nous passerons bientôt chez tant de peuples sauvages et parlant tant de langues bizarres, nous aurons avec eux des conversations si brutales à coups de lance et à coups d’épée, nous soutiendrons contre les hurlements de la mer et les sifflements du vent de si rudes dialogues, que nous dépensons ici nos dernières belles paroles en langue cananéenne. Nous vidons le trésor de notre politesse, afin d’être à même de causer avec les gens de Tarsis. »

Le roi fut très-content des paroles d’Hannon.

« Je veux, lui dit-il, que tu mettes par écrit les singularités de ton voyage et que tu me les apportes. As-tu ici quelque papyrus écrit par toi ? »

Hannon lui tendit un rouleau sur lequel étaient des vers de sa composition en l’honneur d’une dame. Le roi loua beaucoup l’harmonie des vers et la beauté de l’écriture et fit donner à Hannon un papyrus sur lequel il avait écrit des poésies de sa propre main ; car il s’y entend très-bien et passe pour un excellent poëte et un habile calligraphe.

« Mais, dit Hannon, les poésies que le roi a écrites dans la vallée des Géants et dans tant d’autres endroits, il ne peut pas me les donner ? »

Le roi prit aussitôt son épée des mains de son écuyer et la présentant à Hannon :

« Emporte donc celle-ci ; avec ce calame de bronze, tu écriras des poésies comme j’en ai écrites en l’honneur de mon Dieu et de mon peuple dans la vallée des Géants.

— La parole du roi est une prophétie, dit Hannon en baisant l’épée. Je n’ai garde de la faire mentir. »

Après avoir pris congé de ce bon roi, je me rendis immédiatement dans ses magasins, avec Hira, pendant qu’Hannibal, Chamaï et Bicri suivaient Joab.

Les magasins sont un long bâtiment en briques, à un étage où l’on arrive par un chemin dallé et bordé de sycomores. Ils sont construits sur citerne, à la manière phénicienne, et sont flanqués, à droite et à gauche, de hangars et de prés où sont les chariots, les chevaux, les ânes et le bétail du roi. Hannon avait dressé la liste de ce qu’il nous fallait. Je choisis donc cent mesures de grain, cinquante mesures d’huile et autant de vin, des fromages, des figues et des raisins secs, vingt-cinq barils d’olives, et je fis peser deux mille sicles de viande salée et séchée. Je pris aussi du sel, des fèves, des dattes. Hannon fit en double l’état de ce que nous emportions, pour être remis au roi, et Hira nous assura que les ânes et leurs conducteurs seraient prêts le lendemain matin.

En revenant dans la maison de Hira, je trouvai des serviteurs du roi qui nous apportaient des présents : un bouclier, une lance, un poignard et une hache d’armes égyptienne pour moi, une épée et une masse d’armes chaldéenne pour Hannibal, un bouclier et un casque pour Chamaï, un bel arc, un carquois et un bandeau d’archer pour Bicri, et une épée pour Hannon. Le roi David est connu pour sa libéralité.

Vers le soir, Hannibal revint avec toute sa troupe et Jéhochaphat, le secrétaire, m’apporta les lettres du roi. Le lendemain, de bon matin, je trouvai la rue encombrée d’ânes chargés de ballots et de conducteurs. Nous n’avions plus qu’à prendre congé de notre hôte, ce que je fis en lui remettant un présent et en lui donnant deux fioles d’onguent royal pour ses femmes, et nous partîmes sur-le-champ.

Notre retour à Jaffa se passa sans incidents. Bicri nous y donna plusieurs fois les preuves de son adresse, perçant de ses flèches des perdreaux et d’autres oiseaux qu’il tirait au vol. Hannon, qui avait mis sa ceinture à la mode juive, en passant son épée sur le côté, était redevenu gai comme à l’ordinaire et chantait tout le temps.

« Le roi est prophète, me disait-il sans cesse ; tout le monde sait qu’il prédit l’avenir en prose et en vers. Maintenant que j’ai son épée, je crois que je me battrais contre l’univers entier.

— Est-ce que tu aurais l’intention de percer le flanc au Pharaon ? lui dis-je, inquiet de son humeur belliqueuse.

— Bah ! me répondit il, tu sais bien que ma belle, c’est la dame Astarté, la reine des cieux et de la mer, la déesse en personne, et celle-là se moque bien du Pharaon et de Bodmilcar par-dessus le marché.

— Dis-moi, seigneur amiral, me demanda Bicri en m’apportant un perdreau qu’il venait d’abattre, est-ce qu’ils ont des vignes, là-bas, en Tarsis ?

— Non, lui répondis-je, et cela ennuie fort nos colons phéniciens.

— Eh bien, reprit Bicri, puisqu’on m’a dit qu’il fait chaud là-bas presque autant qu’ici, j’ai bien fait d’en emporter des boutures. Nous en planterons et plus tard ils pourront dire qu’ils boivent de notre vin

— C’est bien vu, archer, dis-je à Bicri, et tu as là une bonne idée, dont je te félicite. »

Comme nous approchions de Jaffa, et que je distinguais de loin la tour et les mâts de nos navires, Abigaïl courut à notre rencontre et Chamaï, sautant de son cheval, la prit dans ses bras.

« Quoi de nouveau ? lui criai-je en hâtant le pas.

— Tout est bien, » me cria-t-elle.

Rassuré, je descendis vers la plage. Barzillaï vint à ma rencontre et m’apprit que l’eunuque n’avait pas reparu dans le village et que personne n’avait tenté de communiquer avec l’Ionienne. Bientôt Himilcon, Asdrubal, Amilcar, Gisgon et Bodmilcar lui-même vinrent me souhaiter le bonjour. Je fis aussitôt procéder à l’embarquement de nos vivres et de nos recrues ; je gardais ces dernières sur ma galère, ce qui complétait mon effectif à deux cent dix hommes, cinquante rameurs, soixante-dix matelots, quatre-vingts soldats et dix officiers. Comme les âniers aidaient à l’embarquement, l’un d’eux vint à moi. C’était un homme de très-haute taille et gros à proportion, avec un cou de taureau enfoncé dans des épaules démesurées, des cheveux crépus qui lui descendaient sur les sourcils et une barbe épaisse, courte et frisée, qui lui montait jusqu’aux yeux. Cet homme se mit devant moi, les bras ballants et me regarda fixement.

« Qu’est-ce que tu veux, toi ? lui dis-je.

— Je suis Jonas, me dit le colosse d’une voix de tonnerre.

— Eh bien, et après ? lui dis-je surpris.

— Eh bien, Jonas, de la tribu de Dan, Jonas du village d’Eltéké.

— Alors, toi Jonas, du village d’Eltéké, dis-moi ce que tu me veux.

— Je veux partir aussi ; je veux aller dans le pays des bêtes curieuses. »

Je regardai Jonas, de plus en plus surpris.

« Et qu’est-ce que tu veux faire dans le pays des bêtes curieuses ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas, répondit le géant ; je veux y aller.

— Oui, mais pourquoi veux-tu y aller ?

— Je ne sais pas, » mugit Jonas.

Décidément, Jonas était stupéfiant.

« Et que sais-tu faire ? lui dis-je.

— Je suis de la descendance de Samson, de Samson l’homme fort, tu sais bien ?

— Mais enfin, sais-tu faire quelque chose par laquelle tu puisses te rendre utile sur mes vaisseaux ? lui répétai-je.

— Je sais sonner de la trompette, s’écria Jonas en se donnant un formidable coup de poing dans la poitrine, et je peux porter un bœuf sur mon dos. »

Hannibal, qui le contemplait d’un air connaisseur, exclama :

« Je n’aurai jamais de cuirasse assez large pour ce gaillard-là.

— Voyons, reprit Hannibal, moi, j’ai un bon sonneur de trompette. Je vais te faire donner une trompette, tu sonneras avec lui, et si tu sonnes mieux, je t’emmène, avec la permission de l’amiral. »

Je fis un signe d’assentiment. On envoya chercher le trompette d’Hannibal et je fis prendre dans la cargaison un énorme clairon qu’on remit à Jonas. On plaça les deux rivaux en face l’un de l’autre, un cercle de curieux se forma autour d’eux, et Hannibal leur dit :

« Allons, sonnez maintenant tous les deux, mais sonnez fort, aussi fort que vous pourrez. »

Aussitôt les deux combattants embouchèrent leurs trompettes et en tirèrent des sons éclatants. Bientôt le son enfla, grossit, et l’on vit les deux sonneurs, les joues gonflées, le cou tendu, s’animer et se défier. Au bout d’un quart d’heure, les yeux du sonneur d’Hannibal commençaient à lui sortir de la tête et il donnait des signes de fatigue. Les veines du cou de Jonas étaient devenues grosses comme le doigt, mais il soufflait avec aisance. La musique du sonneur d’Hannibal dégénérait en beuglements. Celle du géant hurlait à nous déchirer les oreilles. Au bout d’un autre quart d’heure, la trompette d’Hannibal poussa un dernier gémissement plaintif et le sonneur se laissa tomber sur une pierre, affaissé et étouffé. Jonas tira de son instrument des mugissements de triomphe, le nez en l’air et le poing sur la hanche. Il avait l’air parfaitement à l’aise.

Illustration : Jonas, le sonneur de trompette.
Jonas, le sonneur de trompette.

« Assez, assez ! criâmes-nous au vainqueur.

— Qu’on lui apporte la plus grande des casaques rouges qu’on pourra trouver, dit Hannibal ; il l’a bien gagnée.

— Est-ce que tu m’emmènes ? dit Jonas.

— Oui, oui, » s’écria Hannibal.

Himilcon tourna autour du sonneur pendant qu’il endossait sa casaque, en faisant craquer toutes les coutures.

« Je serais curieux de voir ce que ce bœuf peut avoir dans la poitrine, dit-il. Je n’ai jamais entendu tonnerre pareil.

— J’ai soif, voilà ce que j’ai, » tonna le géant.

On lui apporta une énorme coupe de vin.

« Est-ce là ce que vous appelez une coupe de vin, vous autres ? cria-t-il après l’avoir engloutie. C’est ce qu’on donne aux petits enfants de ma famille. Ma soif est plus grande que cela. Donnez-moi quelque cruche ou quelque baril, que je puisse boire.

— Cet homme est étonnant, dit Himilcon, en faisant remplir de nouveau la coupe et en le regardant avec une admiration mêlée de terreur ; mais il nous coûtera cher à nourrir et à désaltérer. »

Là-dessus, le chargement étant fini, nous commençâmes à nous embarquer, après avoir fait nos adieux à nos hôtes et les avoir cordialement embrassés. L’Ionienne embrassa tendrement Milca, qui lui avait prodigué les soins et les gâteaux, et Abigaïl, ayant jeté un long regard sur les montagnes de son pays, quitta la plage la dernière.

Le lendemain soir de notre départ de Jaffa, nous passions au large de la pointe de Péluse, facile à reconnaître à un bouquet de palmiers qu’on distingue de loin sur la côte plate et basse, et nous dirigeant directement vers l’ouest, par une mer un peu houleuse qui incommoda beaucoup nos nouveaux passagers, nous aperçûmes vers le midi du lendemain, l’eau trouble que produit la décharge des embouchures du Nil.

V

Où le Pharaon* arrive un peu tard.

Bientôt je vis l’embouchure Tanitique elle-même, et au loin, dans les terres, les hauts pylônes et les obélisques qui décorent la ville de Tanis. Le Cabire, envoyé pour reconnaître la barre, nous annonça que les eaux étaient très-basses et que le passage serait difficile pour le Melkarth. Je poussai donc ma navigation plus loin et, un peu avant la nuit, je m’arrêtai à l’entrée de l’embouchure de Mendès, qui est plus large et conduit directement à Memphis. Celle de Tanis devient de jour en jour plus étroite par suite des apports du Nil et, d’autre part, le vent de la mer et le ressac forment une plage aux deux pointes du golfe au fond duquel est la ville et tendent à le fermer. Je m’arrêtai à un trait d’arc du bord et je remis au lendemain ma route en amont du fleuve, dont le courant est assez rapide.

L’eunuque Hazaël vint me demander la permission de passer cette nuit à bord du navire de son ami Bodmilcar ; je la lui accordai, étonné de le voir si soumis. Mais, ayant vérifié moi-même que l’Ionienne était dans la cabine et voyant Abigaïl assise sur le pont avec Chamaï, je n’avais aucune inquiétude. Toutefois, comme nous étions en pays étranger et que nous n’avions pas encore communiqué avec la terre, je fis doubler les hommes de quart et je recommandai à Hannibal de faire faire bonne garde. Nous nous plaçâmes dans l’ordre suivant, sur la rive droite :

Le Cabire, plus en avant vers le sud et tiré sur le rivage ;

L’Astarté, à un demi-trait d’arc du Cabire, amarré à deux poteaux contre le rivage ;

Sur la rive gauche, où il y avait plus de fond, le Melkarth et le Dagon, amarrés au bord. L’une des barques était avec le Melkarth, l’autre avec moi. Au sud étaient amarrés plusieurs navires égyptiens, et un plus grand nombre tirés à terre.

Cet encombrement m’avait un peu surpris dans un mouillage aussi irrégulier ; mais le capitaine du Cabire, que j’avais envoyé aux informations, m’apprit qu’une escadre du Pharaon devait prendre la mer le lendemain matin, pour réprimer des troubles qui avaient éclaté à Péluse. Deux officiers égyptiens étaient venus à mon bord, accompagnés de soldats armés de haches et d’une troupe d’archers, pour savoir qui nous étions, et, après m’avoir interrogé, s’étaient retirés satisfaits de mes réponses. Dès la tombée de la nuit, je vis les fanaux et torches de deux assez grandes galères qui croisaient dans le chenal resté libre et, peu de temps après, un autre Égyptien vint à bord m’ordonner d’éteindre mes fanaux, ce que je fis immédiatement.

Il faisait très-chaud ; le vent de l’est, qui souffle du désert, nous arrivait par rafales brûlantes et chargées de sable. Le ciel était très-couvert, comme il arrive quand souffle ce vent, de sorte que la nuit était sombre et qu’on ne distinguait absolument dans les ténèbres que la lueur des feux d’un grand camp qu’on voyait vers le sud, sur la rive droite, quelques feux isolés de troupes ou de villages qui brillaient comme des étoiles, assez loin, à droite et à gauche, et les fanaux des deux galères et de quelques barques qu’on voyait monter et descendre le courant.

Vers le milieu de la nuit, environ cinq ou six heures après notre arrivée, je passai le quart à Himilcon et j’allai me reposer. Tout était silencieux à bord et je jetai un coup d’œil sur la rive droite, où l’ombre plus épaisse me montrait une masse confuse de navires. J’étais à peine endormi depuis une demi-heure qu’Himilcon vint brusquement me réveiller.

« Qu’y a-t-il ? lui dis-je, sautant sur mes pieds.

— Nous dérivons, » me dit rapidement le pilote.

D’un bond je fus à nos amarres. Elles étaient coupées.

« Tout le monde debout ! criai-je pleins poumons. Allumez les fanaux ! »

Au même instant, une voix lointaine m’arriva de la rive gauche :

« Ho hé, l’Astarté !

— Ho hé, vous autres ! répondis-je.

— Nous allons à la dérive, nos amarres sont coupées. »

Le pont de l’Astarté se couvrait déjà de monde, et trois ou quatre fanaux s’allumaient.

« Tout le monde à son poste ! Rameurs à vos avirons ! criai-je. Rame à rester en place ! »

En même temps je vis des lumières s’allumer sur la rive gauche.

« Traverse à nous ! » criai-je de toutes mes forces.

A quatre portées d’arc derrière nous, je vis hisser les fanaux du Cabire, et j’entendis la voix de son capitaine et le bruit des matelots qui se dépêchaient de le pousser à l’eau. Quelques instants après, j’entendis les rames d’un grand navire, je vis les fanaux s’approcher rapidement, et le Dagon, sortant de l’ombre, arriva bord à bord avec nous. Je vis tout de suite Asdrubal, debout sur le bordage.

« Et le Melkarth ? lui criai-je immédiatement.

— Le Melkarth ? je ne sais pas où il est, me répondit Asdrubal.

— La proue à droite ! commandai-je aussitôt, les trois navires ! »

Le Dagon piqua directement sur la rive gauche, j’y arrivai obliquement, et le Cabire, passant devant moi sur mon ordre, y courut à toute vitesse, descendant vers le sud, pour remonter ensuite vers le nord en longeant la berge.

Pendant que nous traversions, je vis qu’Hannibal avait fait prendre les armes à ses hommes. En même temps, et à ma grande surprise, dans un moment pareil et avec ce tumulte, les Égyptiens ne donnaient pas signe de vie. Tous leurs feux étaient éteints, et je ne voyais plus leurs croiseurs.

Nous arrivâmes à la rive gauche avec précaution dans cette obscurité. Le Cabire la redescendit jusqu’à nous : il n’avait rien vu. Nous descendîmes tous les trois encore l’espace de deux stades : rien. Il n’y avait même plus de navires égyptiens. Ce n’est qu’en descendant encore un stade environ, près du débouché dans la mer dont on entendait déjà bruire les flots, que nous faillîmes nous heurter à une masse noire qu’on apercevait à peine dans l’ombre.

Du milieu des ténèbres, une voix forte nous cria en langue égyptienne :

« On ne sort pas des embouchures la nuit. Retournez à vos mouillages, gens phéniciens.

— Nous n’avons pas envie de nous sauver comme des voleurs, répondis-je aux Égyptiens. Mais on nous a coupé nos amarres et nous dérivons. Un de nos navires a disparu.

— Par ordre du Pharaon, on ne bouge pas cette nuit, reprit la voix égyptienne. Retournez à la rive droite, et remettez d’autres amarres. On verra au matin. »

Il n’y avait rien répliquer. J’envoyai la barque mettre des hommes à terre avec des torches, et, après beaucoup de peine, nous retrouvâmes un mouillage. Nous venions de nous y placer quand une voix haletante cria, du milieu du fleuve, en langue phénicienne :

« Au secours, Sidoniens ! »

En quelques coups de rame, la barque se dirigea vers le point d’où partait la voix.

Un second appel retentit, plus près de nous, et peu d’instants après, la barque vint à mon bord, et on hissa sur le pont un de nos matelots à demi mort, ruisselant d’eau, la tête fendue en deux ou trois endroits et le visage ensanglanté.

« Trahison, capitaine ! s’écria ce matelot en chancelant, trahison ! Nous sommes trahis, Bodmilcar nous a trahis ! »

Il n’eut pas la force d’en dire davantage et tomba épuisé sur le pont. Je le fis aussitôt étendre sur un tapis, Abigaïl lui frotta le visage avec de l’onguent et Himilcon lui fit avaler un peu de vin. On put ainsi lui faire reprendre ses esprits et un homme le soutint pour qu’il parlât plus facilement.

Illustration : Un homme le soutint.
Un homme le soutint.

Hannon, Hannibal, Himilcon, Chamaï et moi nous l’entourâmes, attentifs à ses paroles. Abigaïl, et l’Ionienne qui était sortie de sa cabine, s’accroupirent à ses côtés, avec de l’onguent et du vin. Les autres veillaient : après ce qui venait de se passer, il y avait grand besoin de faire bonne garde. Je fis aussi éteindre toutes les lumières, à l’exception d’une torche et d’une lampe par chaque navire.

« Voici, nous dit le matelot. Je suis allé voir un ami sur le Melkarth. Bodmilcar a séduit les gens du Melkarth, qui sont presque tous des Tyriens. Bodmilcar a vu le général du Pharaon : il a dit que vous étiez des espions au compte des révoltés de Péluse, et que vous cachiez une esclave transfuge de son bord, une esclave destinée au Pharaon. Mon camarade a voulu m’entraîner avec eux : j’ai refusé ; ils ont voulu me tuer, mais j’ai sauté à l’eau et j’ai plongé. Une barque égyptienne m’a poursuivi. J’ai reçu deux coups d’aviron sur la tête, et comme je plongeais encore et qu’il fait très-noir, ils m’ont cru mort et sont retournés. Nous devons être attaqués au matin, et les Égyptiens ont l’ordre de nous amener prisonniers au Pharaon. C’est tout. »

Là-dessus le brave matelot perdit connaissance. Mon premier mouvement fut de courir à ma cabine chercher les lettres du roi : les lettres n’y étaient plus. Elles avaient été volées pendant mon voyage à Jérusalem. Nous restâmes atterrés.

Hannon prit la parole le premier :

« Le plan de Bodmilcar est clair, dit-il. Il a volé les lettres. Hazaël a l’anneau du roi, tu te le rappelles. Ils ont ouvert les papyrus, les ont falsifiés, ont scellé avec l’anneau de l’eunuque, et comme le Pharaon est sans doute à ce camp là-bas, lui ont présenté les lettres comme si Bodmilcar était le chef et que toi, tu trahisses le roi et lui pour le compte des Pélusiens. Quand ils nous auront attrapés avec l’aide des Égyptiens, on nous fera mourir dans les tourments et on donnera Abigaïl au Pharaon.

— Donner Abigaïl au Pharaon ! s’écria Chamaï en frappant du pied. Il y aura des épées en l’air d’abord, et des poitrines trouées !

— Oui, continua tranquillement Hannon, et Bodmilcar gardera Chryséis pour prix de ses honnêtes machinations.

— Tu as raison, lui répondis-je, et tu as très-bien deviné le plan de Bodmilcar : c’est parfaitement clair. »

Chamaï frémissait et Hannibal tordait sa moustache avec fureur.

« Oui, continuai-je, c’est parfaitement clair. Mais tu es un jeune homme, et tu n’as pas encore navigué avec les vieux poissons de mer de Tarsis, sans cela tu connaîtrais une chanson des marins de Sidon. »

Là-dessus je me mis à siffler l’air et Himilcon, partant d’un grand éclat de rire, entonna joyeusement le vieux refrain :

« Les têtes de bœuf d’Égypte n’ont jamais pendu personne avant de l’avoir attrapé ! »

« Tu vois qu’Himilcon la sait, repris-je. Eh bien, nous l’apprendrons aux Égyptiens tout à l’heure. »

Je faillis être étouffé du coup. Hannon s’était jeté à mes genoux, et me baisait une main ; Abigaïl me baisait l’autre ; Hannibal me serrait sur sa cuirasse d’un côté, et Chamaï m’étranglait de l’autre, à force de m’embrasser. L’Ionienne, qui avait compris quelques mots, me regardait avec ses yeux doux et intelligents, sans pouvoir exprimer sa reconnaissance et sa joie autrement que par ses regards.

Après m’être, à grand’peine, dégagé de l’étreinte de mes admirateurs, je leur montrai la masse confuse des navires égyptiens, qu’on voyait à l’aube blanchissante.

« S’il ne s’agissait que de couler une demi-douzaine de ces mauvaises tortues d’eau douce, leur dis-je, avec le Cabire, le Dagon et l’Astarté, elles seraient au fond du Nil avant d’avoir seulement compris si nous les avons abordées par la droite ou par la gauche. Mais ils sont nombreux, le fleuve n’est déjà pas trop large pour manœuvrer, ils ont des gens à terre, et je connais mon Bodmilcar ; c’est un vieux routier : il les dirigera. Heureusement, le Melkarth n’est pas taillé pour le combat ; mais il est bien commandé et monté par des Tyriens. Donc, pas d’impatience, et laissez-moi faire.

— Je suis maintenant ton homme jusqu’à la mort, s’écria Hannon. Mets-moi à l’épreuve.

— Je voudrais bien voir, gronda Hannibal, que quelqu’un s’avisât de désobéir. Nous sommes là, et tout marchera dans l’ordre, par ma barbe !

— Bataille ! s’écria Chamaï fou de joie, en serrant Abigaïl dans ses bras ; bataille pour Abigaïl ! Par le Dieu vivant, Abigaïl, pourvu qu’ils viennent à l’abordage et qu’on puisse se joindre de près. Le premier qui me vient à longueur de bras, quand ce serait le Pharaon en personne, je t’apporte sa tête et ses dépouilles. »

Amilcar, Asdrubal et son pilote Gisgon étaient venus à bord pour prendre mes ordres.

« Eh bien, dit Amilcar, il va falloir s’en tirer. Je m’étais toujours méfié du Tyrien. Nous allons en découdre : tant pis pour lui ; tout le monde est de bonne humeur à mon bord, et mes gens ne demandent que la bataille.

— Ha ! ha ! Himilcon, dit Gisgon-sans-Oreilles, nous allons donc rire un peu.

— Oui, vieux Celte, répondit Himilcon nous allons leur apprendre à nager. »

Je serrai la main à Asdrubal, Gisgon et à Amilcar, qui retournèrent à leur bord. Le jour était tout à fait levé. Un coup d’œil jeté sur le fleuve me fit voir les dispositions de nos ennemis. En aval, les deux galères égyptiennes étaient sous rames. En face de nous, sur la rive gauche, il y avait une quarantaine de barques, montées chacune par quatre rameurs et cinq soldats. A côté de nous, sur la berge de la rive droite, il y avait une troupe d’environ cent archers, qui se rassemblaient en toute hâte. En amont, sur la rive droite, à environ deux stades de nous, je comptai six galères. Sur la rive gauche, deux assez grands navires, hauts de bord, mais lourds et pontés d’un pont volant, descendaient le fleuve à la voile, et dans le chenal, au milieu, je vis le Melkarth, avec ses hautes murailles de bois et son avant arrondi, dominer le pont d’un navire égyptien tout bas et non ponté qui le remorquait à force de rames. Le Melkarth avait sa voile carguée et ses avirons bordés. Le camp, dont nous n’avions vu que la lueur, était trop loin pour qu’on pût le distinguer maintenant. Des deux côtés, la berge était plate, déboisée et couverte de grandes prairies de trèfle et de blé mûr, car la moisson était proche. A deux traits d’arc du fleuve, sur la rive gauche, était une haute digue faite pour l’inondation, sur laquelle passait une chaussée. Au loin, vers le sud, on voyait la blancheur d’une ville, et au nord on distinguait très-bien la barre blanc-jaunâtre du fleuve et la surface verte de la grande mer. Nous n’étions pas plus loin de l’embouchure que d’environ six stades ; sur le fleuve, nous avions pour nous le courant, et dehors le vent d’est continuait à souffler avec force. Une fois dehors, nous n’avions donc pas grand’chose à craindre.

Ma résolution fut prise immédiatement d’attaquer avant que le Melkarth ne pût nous dépasser. Si celui-ci se trouvait en aval de notre retraite, par ses hautes murailles, par sa solidité massive, il pouvait nous accabler de traits et de pierres, défier une tentative d’abordage et jeter une masse de monde sur notre pont, qu’il surplombait de cinq coudées. Je fis aussitôt larguer mes amarres, gagner le milieu du chenal, où j’étais à l’abri des traits des Égyptiens placés sur la rive, virer de bord le Dagon, la proue vers le nord, et je me plaçai à un demi-trait d’arc en amont, à gauche du Cabire, la proue tournée vers le sud. Hannibal posta ses archers à l’avant et à l’arrière et fit grouper ses hommes d’armes au milieu, autour du mât. Toutes nos voiles étaient carguées ; nos rameurs sciaient l’eau à rester en place, et chaque pilote était venu se placer à côté des timoniers, pour mieux diriger les avirons de gouvernail. Je montai sur la proue avec Hannon, ayant à côté de moi mon sonneur de trompette. L’énorme Jonas restait avec Hannibal ; il n’avait jamais voulu endosser de cuirasse, ni prendre d’épée ou de lance, mais il tenait sa grande trompette à la main et regardait curieusement tous ces préparatifs.

J’avais fait à l’avance garnir les scorpions et apprêter sur chaque navire des pots de terre remplis de poix et de soufre et des planchettes armées d’une broche aiguë, sur lesquelles on avait placé des outres bien graissées et pareillement remplies d’un mélange incendiaire. Tout était prêt, il ne me restait plus qu’à attendre.

Je n’attendis pas longtemps. Le son aigu des petites trompettes égyptiennes se fit bientôt entendre et les ponts de leurs navires se couvrirent de monde. Du haut de ma galère qui les dominait, je voyais les faces brunes et imberbes de leurs soldats, leurs grands boucliers triangulaires et leurs haches d’armes. Leurs rameurs demi-nus, n’ayant qu’une ceinture autour des reins, se tenaient debout avec leurs pagayes, car ils ne se servent pas d’avirons comme nous et pagayent debout. Leurs archers, vêtus de tuniques blanches rayées de bleu, les jambes nues, le poignard passé à la ceinture, s’alignaient sur les bordages. Sur l’avant du Melkarth, je distinguai très-bien Bodmilcar, s’agitant beaucoup et paraissant donner des explications à un officier égyptien vêtu de vert, coiffé d’une grande perruque. On voyait de loin la face et les bras de cet homme peints de cinabre, comme c’est la coutume chez leurs grands personnages.

Sur les barques il y avait des soldats demi-nus, n’ayant qu’une étoffe disposée en jupon sur leur corps bronzé, des poignards dans la ceinture, et armés de haches et de grands bâtons à deux bouts que les Égyptiens manient fort adroitement. Tout ce monde se donnait beaucoup de mouvement, mais n’avançait pas vers nous. Ils avaient l’air d’attendre quelque chose ou quelqu’un.

Je ne tardai pas à savoir à quoi m’en tenir. Une grande barque se détacha de la masse des navires en amont de nous. Sur l’arrière et l’avant, très-relevés, de cette barque, étaient huit rameurs, pagayant debout ; au milieu, une douzaine de soldats ayant une espèce de plaque de bronze carrée retenue au milieu de la poitrine par des courroies, et armés de courtes épées en forme de croissant, et de poignards. Parmi eux se tenait un officier égyptien de haut rang, ayant deux tuniques de gaze rayée croisées sur la poitrine ; l’une par-dessus l’autre, une ceinture garnie de plaques d’émail et un grand oiseau les ailes étendues, fait d’or et d’émail, suspendu sur la poitrine par des chaînes d’or qui lui passaient par-dessus les épaules. Cet homme portait aussi un haut bonnet avec une plaque d’émail où le nom du Pharaon était inscrit en caractères sacrés égyptiens, et sa barbe était enfermée dans un étui d’étoffe rouge. Il tenait à la main une hache d’armes de caractères et de figures d’animaux en émail ; enfin il était très-somptueux. A ses côtés était un prêtre ou scribe égyptien vêtu de blanc, la tête complétement rasée ; il tenait une écritoire avec des papyrus, et derrière eux, notre eunuque Hazaël en personne, armé de pied en cap à la syrienne. Sur la barque on voyait un tas de chaînes et de menottes, qui me fit rire quelque peu.

L’officier égyptien m’ayant crié, dans sa langue, qu’il voulait me parler, je le laissai approcher. Quand il fut contre nous, il monta sur mon bord avec assurance, suivi de son scribe et de cinq soldats. L’eunuque resta prudemment dans la barque. Je saluai poliment le seigneur égyptien, à la manière et dans la langue de son pays. Mais il se tint devant moi d’un air insolent et, sans me rendre mon salut, me dit brusquement :

« Voleurs phéniciens, prosternez-vous et implorez la grâce du Pharaon ! »

Voyant qu’il le prenait sur ce ton, je lui répondis sans me gêner :

« Nous ne sommes pas des voleurs, nous n’avons rien fait au Pharaon, et nous n’avons pas de grâce à demander de lui. Mais nous avons à réclamer sa justice et sa protection contre ceux qui nous ont calomniés auprès de toi.

— Obéissez et tremblez ! s’écria l’Égyptien, et n’essayez pas de me conter des mensonges. N’avez-vous pas tenté de fuir cette nuit ?

Illustration : “Obéissez et tremblez.”
“Obéissez et tremblez.”

— Nous n’avons rien tenté du tout, répliquai-je. On nous a coupé nos amarres et nous avons dérivé. Nous sommes d’honnêtes gens, et j’avais pour le Pharaon des lettres du roi Hiram, qu’on m’a volées. Les voleurs, vous les avez parmi vous, c’est le transfuge Bodmilcar, et ce misérable eunuque que voici.

— Tais-toi, cria l’Égyptien avec impatience ; tais-toi, pirate. Je connais vos ruses, à vous autres, pirates sidoniens, et j’ai été informé des tiennes. Tendez les mains aux menottes, et on vous conduira vers le Pharaon, vous et l’esclave que vous lui volez et ainsi vous aurez la vie sauve. Si tu dis vrai, le Pharaon te fera justice. »

Le scribe dégaina son écritoire pour inscrire nos noms. Je partis d’un grand éclat de rire.

« Et tu crois, dis-je à l’Égyptien, que nous aurons la stupidité d’aller à terre, et de nous laisser enchaîner, et d’abandonner notre défense, nos bons navires, pour nous remettre à la justice de ton Pharaon et nous exposer aux calomnies de ces traîtres. Allons, allons, homme égyptien, pour un seigneur comme toi vraiment, tu n’es pas sage. »

Mes paroles enflammèrent cet Égyptien de colère. Il frappa du pied, en s’écriant :

« Je vois maintenant clairement quels pirates et voleurs vous êtes. Misérables Phéniciens, vous périrez dans les tourments. »

Pendant que nous parlions, je ne perdais pas de vue les navires qui étaient en amont. Je vis qu’ils commençaient à manœuvrer. De mon côté, et sans répondre aux menaces de l’Égyptien, je dis à mon trompette de sonner l’alarme.

Aussitôt les soldats égyptiens croisèrent leurs piques pour protéger la retraite de leur chef et de leur prêtre qui sautèrent dans leur barque sans s’y faire inviter. Chamaï, Hannibal et Hannon, croyant que les soldats m’attaquaient, bondirent sur eux, l’épée haute. Le gigantesque Jonas, voyant qu’on se jetait sur les Égyptiens, courut après Hannibal, et, lâchant sa trompette, arracha la pique avec laquelle un Égyptien cherchait à le frapper, empoigna l’homme par les épaules et lui frappa deux ou trois fois la tête contre le bordage. On dit que les Égyptiens ont les os de la tête très-durs, mais je puis assurer que le crâne de celui-ci éclata comme une pastèque mûre.

Illustration : Les Égyptiens croisèrent leurs piques.
Les Égyptiens croisèrent leurs piques.

Au même instant, Hannibal, parant avec son bouclier le coup de pique d’un autre Égyptien, avança le pied droit et riposta par un coup d’épée qui lui coupa la gorge, et Chamaï se jetant presque à plat ventre, tant il s’allongea, en éventra un troisième d’un coup furieux porté au-dessous de la ceinture. J’avais empoigné la lance d’un autre, et je cherchais à la lui arracher, mais à la vue de nos gens qui accouraient, il s’empressa de me l’abandonner et fit comme son camarade resté debout, qui sauta à l’eau comme une grenouille pour se sauver à la nage. Bicri, debout sur le bordage, perça un des nageurs d’un coup de flèche, et nos rameurs assommèrent l’autre qui passait à portée de leurs avirons.

Voyant la bagarre, une des galères égyptiennes de la rive droite se dirigea sur nous, et, des barques égyptiennes qui se groupèrent pour nous entourer, il nous arriva une volée de flèches dont les unes piquèrent dans les bordages et dont les autres nous sifflèrent au-dessus de la tête. Le combat commençait.

Je n’eus pas de peine à voir que le Melkarth se faisait remorquer vers la rive droite, pour descendre en aval de nous et nous barrer le chemin. En même temps, pour nous occuper, deux navires égyptiens suivaient la côte de la rive gauche et cherchaient à nous joindre, et toute la flottille des barques nous entourait en nous lançant des flèches, prête à nous donner l’assaut. Sur mon ordre, Hannibal fit jouer ses machines et jeta par-dessus le Cabire des traits, des pierres et des pots de poix et de soufre enflammés sur les deux navires égyptiens, et tout de suite après, par un double mouvement en sens inverse, le Cabire et le Dagon, virant de bord, passèrent à ma gauche et à ma droite, le premier se dirigeant au nord vers les deux galères qui nous barraient le chemin, le second au sud, juste sur le remorqueur du Melkarth. Je vis Bodmilcar, se démenant sur l’avant de son gaoul, tâcher de faire comprendre aux Égyptiens le danger qu’ils couraient, et se dépêcher de faire mettre ses rames à l’eau ; mais il était trop tard. Notre manœuvre les surprit complètement. Le Dagon passa de toute sa vitesse au milieu des barques égyptiennes, chavirant ou broyant celles qui n’eurent pas le temps de se garer sur son chemin. L’Astarté, dégagée par le mouvement du Cabire, courut sur les deux navires qui cherchaient à passer en aval, et le Cabire, filant vers le nord, jeta dans le courant cinq ou six brûlots qui dérivèrent vers les deux grandes galères chargées de nous barrer le chemin. Le coup réussit parfaitement. L’un des navires égyptiens, abordé en plein travers par l’Astarté, fut effondré et coula tout de suite. Son compagnon, accablé de pots à feu, effrayé par le tourbillon qu’il creusait en s’engloutissant, alla s’échouer sur la berge.

Le Dagon, se jetant sur le remorqueur par la droite de son avant, le défonça comme une planche pourrie, et me retournant, j’eus la satisfaction de voir les gens de Bodmilcar qui coupaient leur remorque en toute hâte. Aussitôt le Dagon et moi nous virâmes de bord et nous courûmes à toute vitesse sur la galère égyptienne qui avait renoncé à nous attaquer et qui se repliait sur le Melkarth. La froissant des deux côtés, en répondant à la grêle de flèches qu’elle nous envoyait, nous lui brisâmes les deux tiers de ses rames, puis nous filâmes vers le nord, dans la direction du Cabire, qui échangeaient des flèches avec les deux autres galères et laissait dériver sur elles un brûlot après l’autre.

L’affaire n’avait pas été longue. En moins d’une heure, nous avions mis le Melkarth hors de combat, coulé deux navires égyptiens, envoyé le troisième s’échouer sur la berge, où il avait fort à faire d’éteindre l’incendie allumé par nos pots à feu, écrasé ou chaviré une quinzaine de barques. L’eau était déjà couverte de débris, de nageurs qui dérivaient au fil du courant. Les navires égyptiens, stupéfaits par la soudaineté de l’attaque, s’empêtraient les uns dans les autres et ne faisaient que gêner le Melkarth, qui cherchait une remorque au milieu de tous ces maladroits. Sans m’occuper d’eux, je lâchai du coup une douzaine de brûlots, que les gens du Cabire, armés de gaffes, écartaient de leurs flancs pour les faire dériver vers les deux galères, et de concert avec le Dagon, je me dirigeai vers le nord, tranquillement et sans me presser, laissant vers le sud mes assaillants dans le plus parfait désordre et Bodmilcar, qui gesticulait sur la poupe de son Melkarth paralysé, dans la plus belle fureur. Bicri aurait bien voulu lui envoyer une flèche, mais il était décidément hors de portée.

« C’est partie remise, dit le brave archer en remontant vers l’avant.

— Oui, lui dis-je. Le coquin sent qu’il a mal emmanché sa journée. Mais il attendra son occasion, et nous nous reverrons.

— Je l’espère bien ! » dit Hannon.

En même temps, il se fit un grand mouvement dans les navires égyptiens, et trois d’entre eux, qui avaient réussi à se débrouiller, se remirent à notre poursuite, accompagnés d’une multitude de barques. Levant les yeux vers le rivage, je vis, sur la chaussée de la digue, un nuage de poussière dans lequel s’avançait rapidement une file de chariots* étincelants de bronze et de dorures ; des cavaliers couraient le long de la berge et galopaient vers nous. C’était sans doute le Pharaon qui venait assister à notre défaite et à notre capture. Il arrivait un peu tard.