JÉSUS

I
LES BERGERS DANS LA MONTAGNE

UN VIEUX BERGER.

Bonjour, berger.

UN JEUNE BERGER.

Bonjour.

LE VIEUX BERGER.

Connais-tu la nouvelle ?

LE JEUNE BERGER.

Te moques-tu de moi ? Sur ce coteau perdu,
Nos troupeaux sont muets. Pas un agneau ne bêle,
Le silence est partout. Je n’ai rien entendu.

LE VIEUX BERGER.

Trois amis m’ont conté, trois vieux pasteurs de chèvres,
Qu’ils ont vu dans le ciel un ange, cette nuit ;
Il leur a dit, parlant, comme toi par tes lèvres :
« Le Messie est né ! »

LE JEUNE BERGER.

L’ange aura parlé sans bruit…
Et pour moi je n’ai vu que deux blanches nuées.

LE VIEUX BERGER.

Oui, les ailes de l’ange.

LE JEUNE BERGER.

Il ne m’a point parlé.
Mes oreilles, au grand silence habituées,
Sauraient si même un cri d’oiseau l’avait troublé.

LE VIEUX BERGER.

Tu n’as rien entendu ?

LE JEUNE BERGER.

Pas même les chouettes.

LE VIEUX BERGER.

Tu n’as rien vu ?

LE JEUNE BERGER.

Là-haut, toujours au même lieu,
Les constellations qui parlent en muettes.

LE VIEUX BERGER.

Je t’annoncerai donc la naissance d’un Dieu.

LE JEUNE BERGER.

Je n’en connais qu’un seul. C’est celui de Moïse.

LE VIEUX BERGER.

Un autre vient de naître ; un meilleur, un plus doux.

LE JEUNE BERGER.

Parle, vieux ! je t’écoute avec peine et surprise :
La vieillesse radote. On respecte les fous.

LE VIEUX BERGER.

Ne ris pas ! Ce Seigneur est né dans une étable.
Comme il fait froid, un âne, un bœuf, soufflent dessus.
Ils l’aiment, devinant qu’il sera charitable,
Et c’est un messager de Dieu nommé Jésus.

LE JEUNE BERGER.

Dieu, c’est un Salomon, compère, un vieux monarque :
Il a des légions, des trônes et de l’or ;
Un envoyé du ciel porterait mieux sa marque
Et viendrait sous l’éclair au sommet du Thabor.

LE VIEUX BERGER.

Pense comme tu veux ; moi, je crois aux prophètes.
Je vais à Bethléem, pour voir ce nouveau-né.

LE JEUNE BERGER.

Mais… si je te suivais, qui garderait nos bêtes ?

LE VIEUX BERGER.

Le Dieu par qui l’enfant nouveau nous est donné.

LE JEUNE BERGER.

Eh bien… je vais te suivre.

LE VIEUX BERGER.

Iras-tu la main vide ?

LE JEUNE BERGER.

Toi, que lui portes-tu ?

LE VIEUX BERGER.

Moi, je suis pauvre, ami :
Pas un seul n’est à moi des moutons que je guide,
Et j’en suis si fâché que je n’ai pas dormi.
Mais je compte, n’ayant à moi brebis ni laine,
Pour l’enfant qui nous vient tout nu comme un oiseau,
Dans la flûte que j’ai souffler à perdre haleine,
Et mettre tout mon cœur dans ce pauvre roseau…

LE JEUNE BERGER.

Et moi j’égorgerai mes deux jeunes colombes,
Si ta nouvelle est vraie, en l’honneur de ton Dieu !

LE VIEUX BERGER.

Mon Dieu… fera sortir, frère, les morts des tombes ;
Rien ne doit plus périr par le fer ou le feu.
Porte-lui des agneaux vivants : il les caresse.
Porte-lui des ramiers : il les baise en pleurant.
Mais déjà le bœuf, l’âne, ont connu sa tendresse…
Partons vite : un Dieu bon, mon frère, est le seul grand !