XL
SUR LE PARVIS DU TEMPLE
UN PHARISIEN.
UN SCRIBE.
LE PHARISIEN.
Et que disait le peuple ?
LE SCRIBE.
LE PHARISIEN.
Avez-vous retenu sa harangue ?
LE SCRIBE.
Oui, par bribes…
La voici donc. Écoutez-la :
« Les Pharisiens et les Scribes
Sont assis dans la chaire où Moïse parla,
Mais je ne puis en eux respecter que cela.
… Ils mettent sur le dos de l’homme
Qui, plié, ne peut plus marcher,
Des fardeaux de bêtes de somme,
Mais ils n’y voudraient pas toucher ! »
LE PHARISIEN.
C’est prêcher la révolte !
LE SCRIBE.
Oh ! ce n’est rien encore :
… « Que leur fait la vertu, pourvu qu’on les honore ?
Ils écrivent la Loi sur de gros parchemins,
Mais l’esprit de la Loi n’entre pas dans leur âme ;
Avant chaque repas ils se lavent les mains,
Mais c’est l’impureté de leur cœur — que je blâme.
Ils veulent être bien placés dans les repas :
Tout leur désir est de paraître !
Pourvu qu’on les appelle : « Maître ! »
Dieu — seul maître des cœurs — ne leur importe pas ! »
LE PHARISIEN.
LE SCRIBE.
LE PHARISIEN.
Par le Temple ! Je rêve !
LE SCRIBE.
… « Vous n’avez qu’un docteur, et c’est moi, ce docteur !
Le plus grand ne sera que votre serviteur ;
J’abaisse celui qui s’élève,
Et je relèverai ceux qui sont abaissés ! »
LE PHARISIEN.
C’est infâme !… Ce sont des propos insensés.
LE SCRIBE.
Il y a mieux encore. Écoutez-moi la suite :
« Pharisiens, malheur à vous, race hypocrite !
Vous priez à grand bruit sur les parvis sacrés,
Mais, fiers de vos manteaux dorés aux franges neuves,
Tout en priant, vous dévorez
L’obole et la maison des veuves !
Malheur à vous ! car Dieu vous regarde irrité !
Vous qui, tout en payant la dîme,
Encouragez le crime,
Négligents de justice et de fidélité… »
LE PHARISIEN.
Abomination ! nous allons à l’abîme !
Je ne vois plus pour nous nulle sécurité
Tant qu’on n’arrête pas ce parleur redoutable.
LE SCRIBE.
« O sépulcres blanchis, vous êtes au dehors,
— Disait-il en criant, — d’une blancheur aimable,
Mais pleins de pourriture et d’ossements de morts !
Oui, vous rebâtissez les tombeaux des Prophètes,
Mais qui les a tués, si ce n’est vos aïeux ?
Vous versez le sang le plus précieux !
O serpents, race de vipères !
Meurtriers, dignes de vos pères,
Car vous tûrez encor, toujours, ceux qui viendront,
Jusqu’à ce que retombe enfin sur votre front
Tout le sang généreux répandu sur la terre ! »
LE PHARISIEN.
Il a dit tout cela ? Comment le faire taire ?
LE SCRIBE.
On pourrait le livrer aux juges. Songez donc.
Il remet les péchés ! C’est en Dieu qu’il se pose,
Avec ces mots nouveaux d’amour et de pardon !
Jéhovah Sabaoth n’est donc plus assez bon ?
LE PHARISIEN.
Il tente de guérir — par ses mains qu’il impose.
Il blâme hautement le divorce…
LE SCRIBE.
Autre chose :
Il se rit du Sabbat : hier, tout en marchant,
Ses disciples cueillaient des épis dans un champ.
C’était jour de Sabbat ! On en fit la remarque ;
Mais lui, montant, au bord du lac, dans une barque,
Avec un très malin sourire nous parla :
« Votre âne et votre bœuf ont-ils soif ce jour-là ?
Dit-il. N’oubliez pas de leur donner à boire ! »
LE PHARISIEN.
LE SCRIBE.
Je commence à le croire !
Car il a dit encor : « Quand on sème du blé,
Par le jour du Sabbat voit-on qu’il soit troublé ?
Nuit et jour il travaille, en dépit de vos prêtres…
Venez à moi, venez, ô cœurs endoloris :
Même un jour de Sabbat je console et guéris ! »
LE PHARISIEN.
L’insolent ! Il est temps de nous en rendre maîtres !
Si l’on ne punit pas de semblables discours,
Le Temple, s’indignant, croulera de lui-même !
LE SCRIBE.
Il le rebâtirait, prétend-il, en trois jours !
LE PHARISIEN.
Écrivez ce mot-là : c’est son plus grand blasphème !
LE SCRIBE.
Vous savez que Judas nous prête son concours ?
LE PHARISIEN.
LE SCRIBE.
Oh ! pas cher !… C’est un homme que j’aime :
Il défend avec nous, contre cet exalté,
L’honneur et l’avenir de la société.