XLII
L’INDIGNATION PUBLIQUE
Sur la place, devant le Temple.
UN RICHE.
Ce vil Nazaréen, ce bâtard de l’étable,
Commence à devenir un coquin dangereux.
Sa parole mielleuse est un cri redoutable,
Car tous les indigents vont se liguer entre eux.
Hier, sur la montagne, ils étaient bien dix mille ;
Ce sont des péagers, des gueux, des gens de rien,
Des filles, des pêcheurs… Le mal gagne la ville,
Et même un sénateur tout bas s’est dit chrétien.
Il m’irrite à la fin, avec ses paraboles
Qu’on répète le soir au seuil de la maison.
C’est un mauvais levain que ses belles paroles.
UN BANQUIER.
Une bonne potence en aura bien raison.
LE RICHE.
N’a-t-il pas dit hier à son peuple en guenille
Que plutôt qu’un seul riche au royaume des cieux
Un gros câble entrera par le trou d’une aiguille ?
LE BANQUIER.
Ce sont là des propos vraiment séditieux !
LE RICHE.
A quoi pensent-ils donc, tous les princes des prêtres,
Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi ?…
Tous les pauvres demain vont nous parler en maîtres,
Si l’on n’arrête pas ce gueux — qui se dit roi !
A un citoyen romain qui les aborde.
Qu’en pense-t-on là-bas, vous qui venez de Rome ?
LE CITOYEN ROMAIN.
Rome ne se croit pas en péril pour si peu.
Elle a coutume aussi de faire un dieu d’un homme…
Pourtant l’ordre est donné de surveiller ce dieu.
LE RICHE.
Pilate est faible ; il veut plaire aux uns comme aux autres :
Il flatte Rome et veut surtout rester préfet ;
Il flatte aussi les gueux… de la graine d’apôtres !
Il hésite et voilà comme un grand mal se fait !
LE BANQUIER.
Ce farouche Romain obéit à sa femme.
LE CITOYEN ROMAIN.
Elle croit Adonis revenu dans ce dieu !
UN PRÊTRE.
Madame Putiphar, peut-être… avant le drame.
LE RICHE.
Vous riez ? — Il est temps plutôt d’agir un peu.
Vous un prêtre, voyons, songez que ce Messie
Soulève un mouvement qui ne se peut souffrir.
Le Temple est en danger. D’où vient votre inertie ?
LE PRÊTRE, tout bas.
Silence ! Nous songeons à le faire mourir.