XLIV
LA SUEUR DE SANG

Tandis que les deux fils de Zébédée et Pierre
Sentaient s’appesantir lourdement leur paupière,
Le Dieu, comme il est dit aux livres qu’on a lus,
Se chercha dans lui-même et ne se trouva plus.
Il avait dit : Dieu seul est fort. Croyez au Père.
Il avait dit : Il faut qu’on aime et qu’on espère.
Il avait dit : Heureux les tristes et les doux.
Il avait dit : La paix du ciel soit avec vous.
Maintenant, dans son cœur diminué, fragile,
Le messager divin doutait de l’Évangile
Et sa robuste foi d’espérance et d’amour
Défaillait comme autour de lui l’éclat du jour…
Le prometteur de paix n’est qu’une âme en tumulte ;
Sa promesse a menti ; sa douceur, on l’insulte.
La trahison le suit dans l’ombre pas à pas,
Et son Dieu de pitié ne le console pas.

— « Seigneur, nous nous parlions autrefois face à face,
Sur le bord des lacs bleus et le long du blé mûr,
Et voilà qu’aujourd’hui votre image s’efface,
Juste à l’heure où mon cœur demande un appui sûr.
Ne m’abandonnez pas juste à l’heure de trouble
Vous qui m’avez souri par les jours de soleil !
Pierre m’a renié déjà dans son cœur double,
Et, tandis que je meurs, — mes amis ont sommeil.
Seigneur ! rien n’est donc vrai de tout ce que j’annonce ?
Et la dette du Fils, vous ne la paîrez pas !
Seigneur, j’attends de vous un souffle pour réponse…
Je comprendrai, Seigneur : vous pouvez parler bas.
J’assemble dans mon cœur tous les désirs de l’homme
Et l’humanité même agonise avec moi.
Mon Père, répondez au Fils quand il vous nomme…
L’espérance et l’amour méritent bien la foi !
J’ai fait deux pas vers vous, Maître de toute chose,
Faites un pas vers moi qui sanglote à genoux ;
La foi n’est pas un bien dont notre âme dispose :
On vous attend de vous, Seigneur ! Exaucez-nous !
Ils ont derrière moi couru vers un fantôme,
J’ai trahi ceux à qui j’ai promis votre amour,
Si je doute de vous et de votre royaume
Que j’avais cru plus sûr que la splendeur du jour !
Mais alors, ô Seigneur, que vais-je donc leur dire
En sortant de cette ombre où mon cœur a douté ?
A quoi leur servira mon étrange martyre,
Si le prix n’en est pas votre immortalité ?
J’ai dédaigné pour vous les sujets de leur joie ;
A ma mère j’ai dit : Qu’avons-nous de commun ?
Et les pieds et les yeux rivés sur votre voie,
Je n’ai pris à l’amour terrestre qu’un parfum.
Seigneur ! ai-je trompé les races à ma suite,
Et légué le néant à tous ceux qui viendront ?
Seigneur, je meurs d’effroi ! Seigneur, répondez vite
Car la sueur de sang découle de mon front !
Ce supplice, ô mon Dieu ! dépasse tout supplice,
De douter, juste à l’heure où l’on meurt pour sa foi !
Épargnez-moi l’horreur de boire ce calice.
Détournez, s’il se peut, ce calice de moi ! »

Dieu ne répondit pas. Et de la tête blonde
Qui, lourde, s’affaissait sous les malheurs du monde,
La sanglante sueur, goutte à goutte tombait…
Et ce doute suivra le dieu sur son gibet !…
C’en est fait. Tout est vain. Tout est faux. Tout est vide !
Et ses yeux, dilatés dans sa face livide,
Interrogeaient l’espace horrible où rien n’a lui.
Tout à coup sa pensée, en lui, revint sur lui ;
Son regard, détourné du gouffre où Dieu se voile,
Vit dans son propre cœur une lueur d’étoile,
Et Jésus s’écria : « Ma lumière, c’est moi !
Mon cœur se fera dieu pour qu’ils aient une foi.
Tout leur bonheur promis, je le porte en moi-même,
Et je crois à l’amour puisque — malgré tout — J’AIME ! »
Et Jésus se leva, triste paisiblement.
Ses disciples, assis, l’attendaient en dormant,
Sans avoir pris leur part de son angoisse sainte.
L’un sur l’autre appuyés ils sommeillaient sans crainte,
Très calmes et l’esprit roulé dans le sommeil.
Jésus aurait aimé prendre un repos pareil,
Mais, non loin, les soldats rôdaient avec leur lance,
Et Jésus, s’asseyant sur la pierre en silence,
Se garda d’éveiller trop vite ses amis,
Parce qu’il les jugeait heureux d’être endormis.