LXIV
LES INVECTIVES DE LA FOULE
A JÉSUS CLOUÉ SUR LA CROIX

VOIX DANS LE PEUPLE.

— Eh ! tire-toi de là, fils de Dieu, Dieu toi-même !
— Tu nous vois de plus haut !
— Est-on bien, là-dessus ?
— Ça t’approche du ciel.
— Salut au roi Jésus !
— Grand roi, qui t’a donné ce riche diadème
Où tant de gros rubis brillent comme du sang ?
— Eh bien, tes douze amis ? ils t’ont vendu, bonne âme
Ils t’aimaient, disais-tu, malin ?
— Faux innocent !
— Bandit !
— Coquin !
— Sorcier !
— Lâche !
— Imposteur infâme
— Ton Dieu si bon ne vient pas vite à ton secours !
— Un orgueilleux ! qui dit un jour à ses apôtres :
« Pleurez, amis, car vous ne m’aurez pas toujours ! »
Ça ne va pas tarder !
— Toi qui sauves les autres,
Sauve-toi !
— Tu m’as l’air cloué solidement.
— Tu vas passer la nuit au bon frais, par exemple !
— Il n’est pas mal bâti !
— Bâti comme le Temple !
— Pour un Verbe tout pur, il semble bien en chair.
— Quoique tu sois un pur esprit, ton corps t’est cher,
Car tu fais la grimace. Elle n’est pas très belle.

JÉSUS.

Éli ! Éli !

UN SOLDAT.

Eh bien ! que dit-il ?

UN AUTRE SOLDAT.

Il appelle
Élie à son secours.

VOIX DANS LE PEUPLE.

Chante, mon bel oiseau !
— J’aime à voir le vrai roi d’Israël, dans sa gloire !
— Il ne souffle plus mot, ce grand parleur.

JÉSUS.

A boire !

PREMIER SOLDAT.

Plante-moi cette éponge au bout de ce roseau.

DEUXIÈME SOLDAT.

Trempons-la dans le fiel, c’est très bon pour la fièvre.

PREMIER SOLDAT.

C’est bien. Promenons-la maintenant sur sa lèvre…

JÉSUS.

Dieu ! leur malignité, c’est ma seule douleur…
Pardonnez-leur, pardonnez-leur, pardonnez-leur.