LXXI
LE CHEMIN VERS DIEU

Quand l’âme d’un vivant nous suit dans l’agonie,
C’est un bonheur d’amour ineffable, si grand,
De voir cette lueur dans notre ombre infinie,
Que tout le reste est vil aux regards du mourant.
Il ne regrette plus ni la grâce des roses,
Ni les rires d’enfant, ni le bleu clair du ciel…
Il voit ce qu’il chercha sous le spectre des choses :
L’amour réalisé dans l’immatériel.
Tout le vide pour lui s’emplit d’une lumière,
Tout le froid de la mort rayonne de chaleur,
Et sa suprême joie est vraiment la première,
Parce qu’un mal plus grand nous fait l’espoir meilleur.
Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes ;
Parle bas : leur ouïe est fine quelquefois…
On dirait que l’espace, où vont entrer leurs âmes
A des échos sans fond qui décuplent nos voix.
Prends garde ! près des morts épure ta pensée :
Elle vibre… Autour d’eux elle ébranle un éther
Qui la transmet entière à leur âme blessée…
Ne les contriste pas des adieux de ta chair.
Frère, il faut consoler d’une pitié suprême
Ceux qui sentent monter le flot mystérieux…
La surdité des morts entend — lorsqu’on les aime ;
Et leur cécité voit — quand nous baisons leurs yeux.
Ils ne regrettent plus alors l’éclat des roses,
Ni les rires d’enfants, ni le bleu clair du ciel…
Ils voient ce qu’ils cherchaient sous le spectre des choses :
L’amour réalisé dans l’immatériel.
Aimons-les, ceux dont l’âme en fuite, folle ou sage,
Nous écoute déjà du fond d’un autre lieu…
L’amour peut éclairer lui seul le noir passage :
Être aimé dans la mort, c’est le chemin vers Dieu.