LXXIII
C’EST LUI QUI VEILLE

Comme il penchait le front, sur cette croix infâme,
L’Homme sentit venir un étrange sommeil
Qui traître, se glissait, souple, au serpent pareil,
Dans son corps douloureux où gémissait son âme.
Et pourquoi non ? Marie est au pied du gibet,
Et Magdeleine et Jean, qui pleurent en silence ;
Les soldats dorment, droits, appuyés sur leur lance,
Et Jésus au sommeil perfide succombait.
Il sentait s’assoupir sa douleur infinie ;
Un voile descendait entre elle et l’univers ;
Tous ses maux lui semblaient des maux jadis soufferts,
Son présent déjà loin — et c’était l’agonie.
Mais il s’était promis de souffrir dans la mort,
D’accomplir jusqu’au bout les choses du mystère,
Car ses veilles tombaient en bienfaits sur la terre…
Il se redressa donc, par un suprême effort…
Rouvrit tout grands ses yeux, clairs dans la nuit profonde,
Et pesant sur ses pieds et tirant sur ses bras,
L’Homme en croix, bien certain qu’on ne l’observait pas,
Réveilla ses douleurs pour saigner sur le monde.