QUATRIÈME PÉRIODE

La pleine maturité d’esprit. De 39 à 45 ans. On peut lire beaucoup, et varier ses plaisirs. Aux classiques, aux chroniqueurs, aux sociologues, on commencera à joindre les philosophes. Cela fera quatre grands hommes par an. Il faut se hâter. La cinquantaine approche, et avec elle l’âge du demi-recueillement.


Comme classiques, certains noms s’imposent, tous ou presque tous ceux que je vais dire : 39, Molière ; 40, Corneille ; 41, Racine ; 42, La Fontaine ; 43, Boileau ; 44, Ronsard ; 45, la Chanson de Roland. Et je sais bien « qu’on a vu tout cela dans le temps », mais c’est tout autre chose d’ouvrir Britannicus en rhétorique ou de le rouvrir à quarante ans, et de lire La Fontaine en épelant ses lettres, ou de le relire avec des cheveux grisonnants ; on ne poussera d’ailleurs pas la conscience jusqu’à s’ingurgiter toutes les œuvres de nos classiques en leur intégrité. Mélite, qu’on ne peut débrouiller sans un fort mal de tête, n’importe qu’aux curieux d’histoire littéraire, et le poème du Quinquina ajoute peu de chose à la gloire du Fabuliste. On s’en tiendra donc aux chefs-d’œuvre, avec, si on a le goût de l’aventure, quelques pointes d’exploration dans le voisinage.

Relire Molière est un devoir agréable en dépit du vers fameux « que quand on vient d’en rire on devrait en pleurer » ; et même plus agréable à quarante ans qu’à vingt. Il est difficile qu’un jeune homme « ayant l’âme un peu bien située » ne soit pas choqué par certains côtés du grand comique, par sa préoccupation continuelle du cocuage et du clystère, aussi par l’implacable de sa raison et de son raisonnement qui vous fait regretter la folle fantaisie d’un Shakespeare. Allons plus loin, il serait regrettable qu’à vingt ans on fût épris de Poquelin ; ses plus fines mouches manquent de poésie et ses plus fringants jeunes-premiers manquent parfois d’autre chose. Mais quelques lustres plus tard, le point de vue a changé ; on préfère le réel, même celui des Éraste et des Angélique, au rêve, même celui des Lorenzo et des Jessica ; on trouve que le pittoresque des chapeaux à plumes et des pourpoints à la française vaut bien celui des maillots mi partis, et des toques vénitiennes ; on incline à l’indulgence pour certaines vulgarités, et l’on découvre de la profondeur où l’on n’avait d’abord vu que de la bouffonnerie ; surtout on est, à ce moment, guéri de la sotte manie des comparaisons, et l’on ne s’étonne plus de ne pas trouver d’Hamlet ou de Tempête dans l’œuvre moliériste, puisqu’il n’y a pas de Tartufe ou de Bourgeois gentilhomme dans le monde shakespearien. On est peut-être aussi appauvri de la noble ardeur scientifique qui vous a fait, étudiant en médecine, vous indigner des plaisanteries du Malade imaginaire ; la science est sacrée, sans doute, mais l’art de guérir change si souvent de dieu, et la fin du dernier traitement est toujours, hélas, tellement la même !

Donc revenu de bien des choses, les tempes dégarnies, mais le cœur resté jeune sous de successives vagues d’amertumes — rire en s’ébrouant, c’est toute la comédie de Molière — on lira, si possible, les 11 volumes de la « Collection des Grands écrivains » ou sinon les un, deux ou trois volumes des éditions ordinaires, depuis l’Étourdi jusqu’au Malade imaginaire, et ce ne sont pas les occasions de réfléchir ou d’admirer qui feront défaut. Les problèmes les plus irritants de Shakespeare ont leur pendant dans Molière. Encore voit-on assez nettement pourquoi Hamlet agit ou n’agit pas, il suffit, au lieu de lire les niaiseries des critiques, d’écouter ce que dit l’Ombre ; mais Don Juan ? mais Tartufe ? En comparaison du ritualisme éclatant de Shakespeare, la religion intime de Molière est étonnamment obscure. Que veut dire son : « Je te le donne pour l’amour de l’humanité », de Don Juan au Mendiant, formule banale ou profonde ? Et ses idées sur les femmes ? « des clartés sur tout », est-ce suffisant ? Et ses tirades sur les Précieuses ? Même ceux qui s’arrêtent à la forme auront force sujets d’études avec lui ; son vers est cloué de chevilles qui, à force d’ampleur, un hémistiche en général, passent inaperçues, et sa prose est parfois, comme dans le Sicilien, en vers blancs. On a dit que son style était cossu ; cela veut-il dire riche ? Gautier déclarait qu’une des plus belles phrases de la langue était de lui : « Ce sont des Égyptiens vêtus en Mores qui font des danses mêlées de chansons. »

Sur les questions de philologie on consultera les Lexiques comparés de la langue de Molière, de Génin et de Livet. Et sur les questions de doctrine, les livres cités dans le Manuel Brunetière, notamment celui de Veuillot, Molière et Bourdaloue, qui garde tout son piquant. Quant à savoir si Molière a passé trois fois ou quatre fois à Pézenas, et si la maison où il est mort est aujourd’hui remplacée par le numéro tant ou le numéro tant de la rue Richelieu, ce sont là angoissants problèmes qu’il faut laisser au Moliériste.

Au lieu donc d’explorer cet océan d’énigmes anecdotiques, on fera bien de lire quelques autres comédies de notre théâtre classique. Dans la collection des « Chefs-d’œuvre comiques » de Didot (8 volumes), ou dans les Bibliothèques Charpentier et Garnier, on trouvera la plupart des pièces que je vais indiquer : de Scarron, Jodelet, Dom Japhet d’Arménie, l’Écolier de Salamanque ; de Boursault, le Mercure galant ; de Brueys, le Grondeur ; de Regnard, les Folies amoureuses et le Légataire universel ; de Le Sage, Turcaret ; de Piron, la Métromanie ; de Gresset, le Méchant ; de Destouches, le Glorieux ; de Favart, les Trois Sultanes ; de Sedaine, le Philosophe sans le savoir ; de Beaumarchais, le Barbier de Séville, et le Mariage de Figaro ; de Picard, la Petite ville. Cela fait déjà seize comédies, et c’est sans doute suffisant. Il sera facile d’ailleurs d’accroître la série. La comédie de l’ancien régime continue à se laisser lire, alors que sa sœur tragique, « sacrée elle est, car personne n’y touche ». Même à la représentation on ne résiste pas à Rhadamiste, tandis qu’on prend un certain plaisir à la Partie de chasse de Henri IV. Encore si Collé a vieilli, Beaumarchais et Marivaux restent-ils d’une jeunesse étonnante. Je renvoie celui-ci à plus tard ; pour celui-là, après avoir vu son théâtre, et pourquoi ne pas aller jusqu’à la Mère coupable ? (Oh ! ce Figaro devenu chattemite !) on lira ses très amusants Mémoires qu’on pourra éclairer à l’aide de l’étude d’André Hallays (Hachette). Figaro à part, la figure de Beaumarchais — ce type de l’homme point mauvais au fond mais intrigant jusqu’à la moelle — est bien à regarder.

Corneille est le poète de l’héroïsme, et en vérité il en faudrait bien un peu pour lire son œuvre entière du premier vers au dernier. A essayer de le faire, qu’on ne suive pas l’ordre chronologique ; on courrait risque d’épuiser tout son courage avant même d’arriver au Cid, et il n’en resterait plus pour lire Pompée ou Don Sanche d’Aragon qui cependant valent mieux que Clitandre ou la Galerie du Palais. Qu’on commence donc par relire les quatre tragédies que comportait le vieux programme de rhétorique, et puis les autres chefs-d’œuvre : Pompée, Don Sanche, Rodogune, Héraclius, Nicomède, Pertharite. Même dans les pièces du déclin, il y a de fières paroles. Toutes, d’ailleurs, sont à étudier et à admirer au point de vue dramatique. Le génie de Corneille, incomplet à d’autres points de vue, était d’une habileté, d’une variété et d’une fécondité scénique extraordinaires ; Sardou et Scribe sont loin de compte ici, et aucun imbroglio de nos vaudevillistes ne vaut Mélite. Le mérite pour être de second ordre n’en est pas moins réel. Une autre qualité, de rang supérieur, est l’habileté de la versification ; personne, pas même Hugo, n’a « fait » le vers mieux que lui. Presque toujours, il rime en substantif ou en verbe. A peu près jamais de participe présent ou d’adjectif comme chez Racine, d’adverbe en ment ou de mot en ion comme chez Molière. Boileau et La Fontaine, eux aussi, à côté de lui vacillent ; La Fontaine doit sa grâce à la liberté de sa mesure ; quand il essaie d’endosser l’armure aux douze pièces, il fléchit ; et quant à Boileau, il tient bien le coup mais sans l’aisance merveilleuse du vieux Corneille. Qui sait même si ce don de facture ne fut pas un malheur pour tout notre théâtre classique ? Car à voir l’Ancêtre manier avec une telle souplesse l’alexandrin, chacun se crut engagé d’honneur à en faire autant, et tragédies et comédies s’acheminèrent obstinément dans l’ornière des douze pieds à alternance implacable, deux féminines, deux masculines. Peut-être que sans cette fâcheuse habileté, l’usage du vers libre d’Amphytrion ou de l’alexandrin croisé de Tancrède eût été beaucoup plus fréquent, et que quelques tragédies de second plan auraient été sauvées.

On lira donc Corneille, puisqu’en dépit de nos théâtres subventionnés, il est à peu près impossible de voir représenter de lui autre chose que le Cid ou Horace, et on le lira lentement, en se forçant peut-être un peu les cinq premières minutes, et en y trouvant ensuite du plaisir. Corneille est très varié, il plaît aux romantiques comme aux classiques, aux amateurs de l’ancien comme aux partisans du moderne, et même aux âmes d’Extrême-Orient comme à celles du pur Occident ; il paraîtrait que de tous nos classiques c’est le plus accessible aux samouraïs japonais. Il est molièresque avant Molière avec le Menteur, et il a eu jusqu’à la fin des vers raciniens, alors que Racine n’a jamais eu de vers cornéliens. Le mot d’Attila : « Si vous vous emportez, j’irai plus loin que vous, Madame ! », a le caractère de « force retenue » du meilleur Racine. Et puis ni Racine, ni personne n’a fait Polyeucte. Au fond, versification et dramaturgie mises à part, tout Corneille est un peu surfait, mais Polyeucte à lui seul vaut les plus hauts chefs-d’œuvre et fait de son auteur l’égal des plus grands ! Je m’en voudrais, à propos du seul drame théologique qui existe dans toutes les littératures, de ne pas recommander la traduction de l’Imitation, encore un chef-d’œuvre de facture, alors qu’on trouvera de soi-même dans toutes les anthologies, les pièces fugitives — les « stances à une marquise » notamment — et la charmante tirade de l’Amour, « Je suis jaloux, Psyché, de tout ce qui respire… » qu’on a raison de détacher du ballet où elle se morfond un peu.

Sur Corneille je ne cite pas non plus de critique — il y en a trop — sauf, comme pour Molière les lexiques, celui de Marty-Laveaux et celui de Godefroy (dont les Morceaux choisis de la littérature française, 3 volumes de prose, 1 de poésie chez Rondelet, sont utiles à consulter tant pour les morceaux eux-mêmes que pour les notices). Mais on ne manquera pas de lire les Examens que Corneille faisait de ses propres pièces, surtout si on s’intéresse aux questions de métier. Collectionnez-vous les sottises des gens d’esprit, vous en aurez une mine abondante dans le Commentaire, de Voltaire, ou le Cours, de La Harpe (si tant est que La Harpe ait de l’esprit). Mais plutôt que d’écouter ces pontifes, le lecteur fera bien de connaître les petits grands hommes de la tragédie classique, comme il a fait pour la comédie. La connaissance sera un peu plus pénible mais aussi plus brève ; il faudrait beaucoup de bonne volonté pour atteindre la douzaine : la Mort de César, de Jacques Grévin, le Venceslas, de Rotrou, le Timocrate, de Thomas Corneille, Rhadamiste et Zénobie, de Crébillon, Alzire et Mahomet, de Voltaire, le Siège de Calais, de Du Belloy, et même les Templiers, de Raynouard ; j’avoue citer certaines de ces tragédies de confiance. On les trouvera pour la plupart dans les 2 volumes des « Chefs-d’œuvre tragiques » de chez Didot.

S’il y a quelque mérite à lire tout Corneille, il y aurait démérite à ne pas aller jusqu’au bout de Racine, douze pièces seulement. On se les récitera donc avec dévotion, le divin Racine a bien droit à ce sentiment. Beau, admirable, sublime ! c’est Voltaire qui a raison ; et je sais bien qu’il avait son idée de derrière la tête, mais bast ! Polyeucte ne s’en porte pas plus mal, et Mérope ne s’en porte pas mieux ! Pour savoir ce que vaut un Racine, il faut voir justement ce qu’a donné un Voltaire avec toute son intelligence, toute son entente de la scène, toute sa recherche du pittoresque, toute sa rage d’attraper quelque jour le premier prix. Ou mieux encore, car enfin Voltaire n’est grand que pour La Harpe, il faut voir ce que Corneille avait laissé à faire malgré son flair théâtral et sa tension héroïque, malgré sa profondeur de pensée et son génie d’expression. Mais gardons-nous de tomber dans le parallèle. « Ce sont deux puissants dieux ! » Et gardons-nous plus encore d’assigner des places ; cela ne prouve rien que Bérénice l’emporte sur Tite ; ni que chacun ait l’intime sentiment que si l’habile Champenois l’avait voulu, il aurait pu faire, lui aussi, parler Auguste ou agir Pauline ; le solide Normand a de quoi se consoler avec ce qui lui reste, quand ce ne serait que son style ! Il est vrai que l’autre aussi a le sien, aussi effarant en son genre à ouvrir des chausse-trappes que le rival à plaquer de fulgurants accords. Décidément, « ce sont deux grands hommes, n’en parlons plus ».

Que lire sur lui ? Rien du tout si possible. Ou, par amusement, les essais de ses devanciers pour voir comment, eux qui résistaient si peu, il les assassina si méchamment. Car que d’Agamemnons avaient précédé son Iphigénie ou que d’Esthers la sienne ! Sur l’inévitable comparaison d’Euripide et de Racine se pourra consulter le récent livre de Faguet, Drame ancien et drame moderne, ou « l’art, semble-t-il, de plaider pour et de conclure contre » ; et sans dédaigner les experts-jurés Sainte-Beuve, Taine ou Lemaître, on questionnera des amateurs spéciaux, la Poétique de Racine, de Robert, ou les Ennemis de Racine, de Deltour. Mais rien de tout cela, est-il besoin de le dire, ne vaut Racine lui-même. Qu’on le lise seulement, lui comme Corneille, comme tous les classiques, dans des éditions pures de notes ! Oh ! ces livres scolaires où à chaque vers le crochet vous harponne vers la glose où un Aimé Martin quelconque vous confie les raisons de son estime ! Dans ce genre de commentaires, il n’y a d’enthousiasmant que ceux où « le langueyeur de porcs », comme Voltaire qualifiait le critique, démontre triomphalement les vices rédhibitoires de l’animal, par exemple les efforts de Voltaire justement pour trouver une faute de français dans chaque quatrain de Corneille, ou les réprobations de l’abbé Olivet à la constatation que, dans le vers d’aspect normal : « Le flot qui l’apporta recule épouvanté », un présent s’accouple monstrueusement à un prétérit !

Cette année-là, après Racine, vous ne manquerez pas de lire son frère cadet, Marivaux, qui du moins l’est beaucoup plus que Crébillon n’est le frère cadet de Corneille ou Beaumarchais le frère cadet de Molière. Il vaut mieux que le mot qu’on a tiré de son nom. A l’entendre, on goûte le plaisir qu’on éprouverait à ouïr du Racine récité par des acteurs en perruque et sous la toge de qui on devinerait l’habit de cour. Et à ce propos, quel fâcheux souci d’exactitude archéologique chez nos directeurs de théâtres qui leur fait affubler les Agamemnons de coiffures mycéniennes au lieu de leur rendre ces beaux casques à panache que Lebrun donne à Alexandre et à Porus ! Encore, du temps de Racine, les acteurs avaient-ils un vague souci de vérité historique, mais est-ce que tous les personnages de Corneille ne devraient pas être costumés à la Richelieu ou à la Mazarin ? Polyeucte, en 1641, ôtait ses gants pour réciter les stances : « Source délicieuse en misères féconde… » Mais revenons à Marivaux. On trouvera ses principales comédies dans le Théâtre choisi de l’édition Garnier ; les autres valent d’ailleurs la peine qu’on recoure aux éditions complètes, même celle de 1823, en dépit de ses gloses saugrenues. On s’extasie devant la hardiesse des « rêveries » d’Aristophane, la ville des Oiseaux ou le duel des Nuées, mais en son genre l’Ile des courtisans n’est pas mal non plus, cette île où tout homme en abordant se trouve réduit à l’exacte stature qu’il mérite.

La Fontaine. Parmi les grands poètes du dix-septième siècle, il faut bien faire une place au bon fabuliste. Ce n’est pas, en vérité, qu’il soit de leur taille. Mais, et ceci le rapproche d’eux, en son domaine il est parfait. Sans doute, il a commis l’imprudence d’en sortir quelquefois ; qu’importe, puisqu’il a eu l’adresse de faire oublier ces fâcheux essais ? Personne ne pense à ses lourds alexandrins, en suivant gaiement le petit vers agile de ses Contes ; et nul ne se doute, en écoutant Maître Renard et Maître Corbeau, qu’il a écrit juste autant de comédies et de tragédies que Racine. Les Contes et les Fables, tout La Fontaine est là, et il faut avouer que si d’autres ont conté aussi bien que lui, aucun homme n’a « fabulé » plus merveilleusement. Le pas que Phèdre avait fait faire au vieil apologue ésopique n’est rien à côté de celui dont maître Jean a poussé en avant la fable phédréenne. Il a vraiment créé un monde nouveau, et nulle preuve n’est plus curieuse de la façon dont il l’a imposé à l’attention de tous que la quantité d’illustrateurs qui ont essayé de l’interpréter, luttant contre l’impossible, tantôt en transposant, tantôt en travestissant ; affubler des animaux de vestons et de robes comme Granville, quel pataquès ! mais crayonner des bêtes véritables, comme certains Japonais, quel contre-sens ! et faire jouer la fable par des humains, comme d’autres illustrateurs, quel aveu d’impuissance ! L’inimitable génie de La Fontaine consiste en cette délicate superposition ; ses petits acteurs ne sont jamais tout à fait animaux, jamais tout à fait hommes, comme ses « morales » ne sont jamais tout à fait pédantes, jamais tout à fait puériles. Et peut-être est-ce à cet art nuancé qu’il doit de plaire à tant de gens, très jeunes et très vieux, fort amers ou fort souriants, convaincus à fond ou sceptiques jusqu’aux moelles. Qu’on ajoute, à ce charme, celui du Bonhomme lui-même, ses adorables naïvetés, ses attendrissantes distractions, et l’on comprendra le nombre, la variété et l’enthousiasme de ses admirateurs. Ceux-ci n’ont que le tort de dépasser trop souvent la mesure : La Fontaine, le plus grand des poètes français ? il n’y aurait pas de quoi se redresser pour contempler la Colonne ! Disons le plus grand des fabulistes de tous les pays, pour accorder une victoire de plus aux chauvins.

Il est un livre, celui de Taine, sur La Fontaine et ses fables, qu’on ne peut pas se dispenser de connaître ; ceux surtout qui auraient été trop vite rebutés par la puérilité du genre, la monotonie des historiettes ou la vulgarité des morales se devraient de le lire ; ils y apprendraient les côtés subtils et exquis de cet art. Assurément, il y a de l’excès dans l’antipathie de Lamartine ou dans le dédain de Remy de Gourmont ; la sagesse artiste et savante de Taine est plus juste. Sa supériorité sur ses confrères éclate dans un livre, le La Fontaine et les fabulistes, où l’auteur, Saint-Marc-Girardin, a utilisé sa manie de la comparaison (tout son Cours de littérature dramatique est une succession de parallèles à vous donner un cauchemar de balances). A vous de voir si vous voulez lire ces autres fabulistes, de La Motte et Florian à Charles Richet et Édouard Ducoté, pour ne parler que des Français, car tous les peuples ont leurs fabliers, jusqu’à l’Inde qui a ouvert la marche fort bien, longtemps avant Ésope, avec Pilpay, et qui la ferme, pas mal du tout, avec Rudyard Kipling.

Puisqu’à relire La Fontaine on se sera refait une âme d’enfant, on en profitera pour se procurer les Contes, de Perrault. « Si Peau d’âne m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême. » Ce plaisir on le prendra aussi même à 42 ans ; La Fontaine était d’ailleurs moins jeune encore quant il écrivait ces deux vers. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup, au surplus, pour me faire dire qu’il y a autant d’esprit naïf et plus de vrai génie poétique dans Cendrillon, Barbe Bleue ou la Belle au bois dormant que dans le Chêne et le Roseau ou les Animaux malades de la peste. D’ailleurs, que de fabulistes qui, ma foi, n’ont pas trop mal réussi après celui-ci, et combien peu de « contes de fées » qui se laissent lire après celui-là ! On ne voit guère que la Belle et la Bête, de Mme Leprince de Beaumont qu’on puisse mettre sur le rang du Petit Poucet ou du Chat botté. C’est ou que le genre est fort difficile ou que Charles Perrault est un fort bon auteur.

Boileau lui-même aura son tour. Ce ne fut pas un homme ordinaire. D’abord il se jugea bien. « Souvent, j’habille en vers une maligne prose. — C’est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. » Et les gens qui ont une exacte opinion d’eux-mêmes sont rares. Et puis il jugea non moins bien les autres, quels qu’ils fussent. Saint-Simon trouvait que le plus beau geste d’un Louis XIV était d’avoir jeté sa canne par la fenêtre pour ne pas bâtonner un gentilhomme. Les gens de lettres devraient convenir que le plus beau geste de leur corporation fut la révérence avec laquelle Boileau rendit au Roi Soleil le papier qu’il venait de lire : « Rien n’est impossible à Votre Majesté ; elle a voulu faire de méchants vers, elle y a réussi. » Un tel mot, devant un tel homme, en un tel endroit… frères, méditons ! On lira donc Boileau, tous ses vers qui ne tiennent guère qu’un volume et qui sont parfaitement lisibles, et le plus possible de sa prose qui vaut mieux encore. C’est un vrai malheur que ce bon Despréaux se soit cru obligé de « l’habiller en vers », comme Molière se croyait tenu à alexandriner ses grandes comédies. Et de même que Don Juan est bien plus coruscant en prose qu’en vers (et pourtant Thomas versifiait mieux que Poquelin), de même tout Boileau aurait gagné à être prosifié, sauf le Lutrin et les autres poèmes semblables qu’il aurait alors eu le temps d’écrire, débarrassé qu’il eût été de son ingrate marqueterie de satires et d’épîtres en vers.

L’occasion avec lui se présentant de connaître ses alentours, on ne la négligera pas. Je pense que le livre de Delaporte : l’Art poétique de Boileau commenté par les contemporains, doit être précieux à ce point de vue. « Enfin Malherbe vint… » N’est-il pas inattendu, sur cet « enfin » de constater que le dur rimeur était de dix ans l’aîné de Shakespeare ? Peut-être le grand Will aurait-il été, lui aussi, traité de Turc à More par le législateur du Parnasse, si celui-ci l’avait connu. Comme il est malaisé de se procurer les œuvres des Victimes de Boileau, je cite encore quelques ouvrages de seconde main, celui de Philarète Chasles, sous ce titre même ; les Grotesques, de Théophile Gautier ; la Société française au dix-septième siècle, de Victor Cousin. On trouvera dans ce dernier, les deux fameux sonnets de Job et d’Uranie. « Il faut finir mes jours en l’amour d’Uranie… » Le sonnet de Voiture est plus harmonieux, presque lamartinien. Celui de Benserade est plus piquant de tour, avec une chute attendrie qui rappelle celle du sonnet d’Arvers : « J’en connais de plus misérables ».

Ceux qui voudraient expertiser à fond tous ces poètes méconnus mais point négligeables, Saint-Amant, Théophile Viau, Tristan l’Ermite, Bertaut, Racan surtout, et bien d’autres encore, devraient recourir à la Bibliothèque elzévirienne dont Plon a le dépôt ; les volumes sont précieux dans tous les sens. Pour quelques auteurs, surtout les plus connus, on trouvera chez Garnier des éditions d’acquêt plus facile, les Satires, de Mathurin Régnier, le Virgile travesti, de Scarron, les Poésies, de Vauquelin de la Fresnaye. On a réuni d’ailleurs des anthologies spéciales de ces poètes. Les choix faits par M. Ad. van Bever sont pleins de goût. Dans la petite collection Blériot, il y a des fascicules consacrés à Voiture, aux Grotesques, à Scarron, etc.

Ronsard. Si l’on recule devant les éditions complètes de chez Lemerre ou Plon, qu’on prenne toujours les Poésies choisies en 1 volume de chez Garnier ou Charpentier ou le Choix en 2 volumes de chez Didot. Il serait impie d’ignorer notre grand poète d’autrefois, on serait presque tenté de dire notre seul poète d’autrefois, puisqu’André Chénier ouvre déjà l’âge moderne. Et l’ombre de Ronsard se prolonge plus loin encore qu’André Chénier ; ce n’est que tout à fait de nos jours que les symbolistes ont cherché à créer des rythmes nouveaux ; jusqu’à eux toute notre poésie pendant trois siècles vivait de ses créations à lui ; ni dans Lamartine, ni dans Victor Hugo, ni même dans Verlaine et Mallarmé, on ne trouve quelque chose qui ne soit déjà dans Ronsard. Voilà qui vaut la peine qu’on s’intéresse à l’écrivain, et par dessus le marché, à l’homme, lequel reste très sympathique, pour ne pas l’avoir été à ses frénétiques contemporains. Une amusante trouvaille des anecdotiers est le lien de parenté qui, à travers les âges, unit Cassandre à Musset.

On a beaucoup écrit sur la Pléiade depuis le Tableau de la poésie française au seizième siècle, de Sainte-Beuve, qui se lit encore avec intérêt. Mais avaler un volume entier sur Pontus de Thyard, je suppose, c’est beaucoup. Si l’on a patience et longueur de temps, pourquoi ne pas déguster les auteurs eux-mêmes ? Il en est au moins deux, Joachim du Bellay et Rémy Belleau qui en valent la peine. Hors de la Pléiade, il reste encore de quoi choisir et admirer. Les vers d’Agrippa d’Aubigné, comme les cieux, « fument de sang et d’astres ». Guillaume du Bartas n’est pas estimé à sa valeur ; Gœthe le mettait très haut, et, en effet, il y a dans le vieux poète des Jours quelque chose du génie de l’olympien de Weimar. Malheureusement ses œuvres sont difficiles à se procurer. Celles d’Aubigné le sont moins ; on trouve ailleurs que dans la « Bibliothèque elzévirienne » les Tragiques, et plus facilement encore les Aventures du baron de Fœneste. Pour d’autres comme Villon, Marot et la Satyre Menippée, il n’y a qu’à étendre la main. En somme, à ces 4 ou 5 volumes de fonds, Villon, Marot, Ronsard et d’Aubigné, il suffirait de joindre quelques anthologies de l’époque comme les Morceaux choisis du seizième siècle, de Brachet, sans oublier le livre de Marty-Laveaux sur la Langue de la Pléiade (Lemerre).

Enfin la Chanson de Roland. Pour une fois, comme diraient nos voisins, on peut bien faire un peu de philologie romane. Peut-être prendra-t-on goût à la chose et se plongera-t-on, de bon gré alors, dans les Grammaires historiques, de Brachet et de Thomas, dans le très intéressant Dictionnaire de Littré (et à ce propos qu’on n’oublie pas, quelque soir de loisir, de lire son petit Comment j’ai fait mon Dictionnaire, Delagrave), et enfin dans les lexiques plus spéciaux de F. Godefroy et Lacurne de Sainte-Palaye. Les profanes ne se doutent pas de l’intérêt qu’il y a à lire ces vieux glossaires. Avec un Littré, on braverait le sort de Latude. Aucune critique littéraire ne vaut celle des philologues qui surprennent les secrets de la Vie des mots comme Darmesteter, ou ceux de l’Esthétique de la langue comme Remy de Gourmont. Il faut être indulgent même pour les Vaucanson de la sémantique ; l’esperanto n’est pas sans intérêt.

Mais revenons à la Chanson de Roland. C’est décidément un chef-d’œuvre, autre que l’Iliade sans doute, mais égal en son genre. On ne peut lire la mort de Roland sans avoir les larmes aux yeux, alors que celle d’Hector vous laisse froid. Léon Gautier qui a donné plusieurs éditions de la Chanson (Mame) a de plus écrit toute une série de volumes qui en sont l’enthousiaste cortège. L’un d’eux, les Épopées françaises, donne de suffisants détails sur le Cycle du roi, le Cycle féodal et le Cycle de la croisade. Pour les Romans de la Table ronde, il faudra recourir à d’autres auteurs, Paulin Paris et Gaston Paris surtout. De plus, le Cycle antique nous attend. Il y a là toute une mine, tout un district minier que les savants étrangers ont exploité plus fervemment encore que les nôtres ; même n’est-il pas inattendu que ce soient des Danois et des Italiens qui aient écrit les premières histoires générales de ces épopées ? On deviendra donc vite familier avec ces vieux aèdes, aoï ! Crestien de Troyes, qui trouve des éditeurs au fond de l’Allemagne, et Berould de Normandie, qui semble bien être décidément l’auteur de la Chanson de Roland ; du moins me semblent fort spécieux ici les arguments de M. Georges Dumesnil dans l’Ame et l’évolution de la littérature (Lecène).

Et, si le cœur vous en dit, vous ne vous en tiendrez pas aux vieilles chansons de geste. Il y a dans les fabliaux d’exquises bluettes comme cet Aucassin et Nicolette dernièrement réédité (Mercure). Pour se documenter sur la matière, à défaut du gros recueil de Montaiglon (Flammarion), recourir au livre de J. Bédier, les Fabliaux. Sur les trouvères l’Histoire de la littérature française au moyen âge, de M. Gaston Paris, est le meilleur guide qui soit. Quant à l’allégorie, si on achève le Roman du Renard et le Roman de la Rose on aura le droit d’être fier ! Plutôt lire le choix des Conteurs français (3 volumes), de Charles Louandre. Je m’en voudrais de ne pas signaler, en terminant, la grande Histoire de la littérature française publiée chez Colin sous la direction de M. Petit de Julleville ; chaque chapitre étant confié à un spécialiste, les morceaux en sont bons si l’ensemble ne satisfait pas les tenants de l’unité harmonieuse.


En second lieu, la continuation des politiques et moralistes français du dix-neuvième siècle : 39, Auguste Comte ; 40, Cournot ; 41, Tocqueville ; 42, Le Play ; 43, Taine ; 44, Renan ; 45, Tarde.

Auguste Comte est un des points culminants du défunt siècle ; on ne peut donc pas ne pas en faire l’ascension. Qu’on se munisse à tout hasard de ce qui remplace ici les alpenstocks et les échelles de corde, j’entends un peu de vaillance, histoire de ne pas se laisser rebuter par l’abrupt et le rocailleux des premiers pas. Une fois, d’ailleurs, l’impression du début dissipée, on prend goût au voyage, ou pour quitter les métaphores, on s’habitue à ce style sesquipédalier qui rapproche si cocassement Auguste Comte du grand Eschyle. Le père de la sociologie ne peut écrire qu’en tétrasyllabes lui aussi : « Sous l’impulsion systématique du positivisme, on flétrira directement toute aspiration réelle des théoriciens à la puissance temporelle comme un symptôme certain de médiocrité mentale et d’infériorité morale. » Dactyles-Spondées ! Il y a des styles tout en nerfs, et d’autres tout en muscles ; celui de Comte est tout en os, mais en os robustes et receleurs de substantifique moelle ; quand on l’a pratiqué quelque temps, on ne peut souffrir ni la phraséologie romantique ni le bavardage politicien.

Réduite à ce qu’il faut connaître, le Système de politique positive, le Catéchisme positiviste, et le Testament, son œuvre ne comprend que cinq ou six volumes ; et les gens très affairés peuvent s’en tenir, à la rigueur, au volume d’extraits qu’un de ses exécuteurs testamentaires a publié sous le titre presque fâcheux : Auguste Comte conservateur (Le Soudier), et qu’il faudrait toujours lire à cause des Lettres qui ne se trouvent encore que là, l’édition complète de la correspondance n’étant pas achevée. Les extraits sont au surplus bien choisis et permettent de connaître les principaux jugements du grand penseur. On sait combien ils sont surprenants pour qui ne connaîtrait Comte que par ses amis, ou ses ennemis. Ce contempteur de la métaphysique admire l’Église ; cet « apôtre » de la Révolution française s’émerveille du moyen âge ; cet ennemi des rétrogrades abomine la Réforme et a été jusqu’à proposer une alliance aux jésuites ! On a retrouvé dernièrement sur les quais l’exemplaire de son Système qu’il avait dans cette intention envoyé au général de la redoutée congrégation, et qui, ô peu machiavélique père Beckx, n’était même pas coupé ! Tout cela commence à se connaître, et de moins en moins on se trompe sur le sens véritable du mot positif chez Comte, qui ne veut pas dire matérialiste ni même scientifique, mais affirmatif (positif étant l’opposé de négatif), ce qui lui permet de se dire beaucoup plus près de l’Église bâtisseuse que du Protestantisme démolisseur.

C’est que Comte a été, comme la plupart des chefs d’école, travesti par ses disciples. Littré, le plus connu, est aussi celui qui a le plus desservi la mémoire du Maître. Ceux qui s’intéressent, surtout chez les grands hommes, à la psychologie sentimentale, ne devront pas se contenter de son témoignage dans le différend qui sépara Comte et Mme Comte. Triste différend, d’ailleurs, et qu’il vaudrait mieux laisser dans l’ombre, comme toutes les histoires semblables, celle de Carlyle, celle de George Sand, celle de Hugo, de tant d’autres. Mme Comte était une femme très intelligente, ce qui est inattendu étant données ses origines, c’est tout ce qu’on peut dire pour elle. Quant à Comte, il y a toute une littérature sur sa psychologie, sa maladie mentale, ses amours tardifs. Mais tout cela ne s’adresse guère qu’aux fidèles. Pour les autres il y a chez le grand penseur assez d’idées générales à éprouver et assez de fantaisies intéressantes à suivre, depuis le calendrier positiviste jusqu’à la Religion de l’humanité, sans oublier la Bibliothèque positiviste qu’on trouvera en annexe.

La Correspondance d’Auguste Comte et de Stuart Mill, qu’on a publiée dernièrement chez Alcan, fournira l’occasion de connaître le héraut anglais du positivisme. Celui de ses livres qui a été traduit sous le titre : Mes Mémoires, donne de suffisantes clartés sur l’évolution de ses idées. Mais pour pénétrer un peu mieux celles-ci, il faudra lire le Système de logique déductive et inductive. On trouvera chez le même éditeur d’autres livres de Stuart Mill, par exemple, les Essais sur la religion, auxquels on pourra comparer la Crise religieuse, de Matthew Arnold, de même qu’il sera profitable de rapprocher de sa Logique celle de Bain. Mais comment ici ne pas nommer Herbert Spencer ? Son œuvre est de celles qu’il n’est guère permis d’ignorer. Les simples promeneurs se contenteront de prendre de lui le petit livre célèbre, l’Individu contre l’État ; d’autres y ajouteront la Justice sociale ; enfin les savants austères iront jusqu’aux Principes. Il y a en tout plus de 15 gros volumes. L’un d’eux, l’Introduction à la science sociale, dans le louable dessein de mettre en garde contre le préjugé patriotique, oppose à la paille française une poutre anglaise d’une jolie dimension.

Cournot resta longtemps dans l’ombre. Ce fut Tarde qui, plusieurs années après sa mort, le remit en lumière. Pourtant, il n’était pas passé complètement inaperçu de son vivant, et c’est même une petite phrase de Taine en ses Philosophes classiques du XIXe siècle : « Et quant à la logique, nous irons l’apprendre chez M. Cournot », qui donna, paraît-il, à Tarde la curiosité de le lire. Aujourd’hui tout est changé, et le nombre augmente chaque année de ceux qui ont étudié l’Essai sur les fondements de nos connaissances et le Traité de l’enchaînement des idées fondamentales. Ce sont des livres substantiels autant que ceux de Comte, et moins dogmatiques, donc plus profitables au fond. Cournot est le type des penseurs qui vous invitent à penser, alors que Comte serait celui des penseurs qui vous évitent de penser. Ce n’est pas d’ailleurs qu’ils soient antithétiques. C’est ainsi que Cournot juge le moyen âge absolument comme Comte : « Même au dixième siècle, dit-il, il y avait, tout considéré, plus de semences de civilisation répandues sur l’Europe entière qu’il n’y en avait eu au temps d’Auguste et des Antonins. » Quant au catéchisme positiviste proprement dit, si notre philosophe était d’une intelligence trop avisée pour en adopter la rigide étroitesse, il ne le remplaçait pas par un naïf providentialisme, et pour employer parfois ce mot providentiel, par exemple dans la coïncidence de l’usage de la boussole et de la vogue des grandes navigations, il ne tombait pas dans la manie des causes finales où ont donné tant d’historiens. « La philosophie de l’histoire, dit-il, a essentiellement pour objet de discerner dans l’ensemble des faits historiques les faits généraux dominants qui en forment comme la charpente ou l’ossature. »

Les deux grands ouvrages de Cournot vont être réédités. Peut-être leur joindra-t-on à ce moment ses Souvenirs encore manuscrits et qui, pour ne tenir guère que des considérations d’ordre général, n’en sont que plus intéressants. Cournot avait raison de dire, en les commençant, qu’aucun temps de l’histoire n’avait été témoin de changements plus considérables. Peut-être est-ce à cette circonstance qu’il faut attribuer l’actuel développement de la philosophie de l’histoire, ou de la sociologie, ce qui, chez beaucoup, revient au même. Au temps de Bossuet, on pouvait avoir une explication de l’histoire très belle et très pure de lignes, aussi pure et aussi simple qu’un Parthénon. Mais, de nos jours, le domaine des choses s’est trop enrichi. « Si ta cella, disait à la Déesse Renan sur l’Acropole, devait être assez large pour contenir une foule, elle croulerait aussi. »

Des sciences que ne pouvaient soupçonner ni Bossuet, ni Montesquieu, ni même Herder sont venues amplifier encore le problème, anthropologie, préhistoire, ethnographie. Chez certains contemporains de Cournot elles commençaient déjà à être dominantes. Un d’eux, penseur très personnel aussi, longtemps délaissé, revient à la mode, le comte de Gobineau. J’en ai dit un mot déjà à propos des guerres médiques ; sa sympathie pour les Perses est un exemple de la préférence générale qu’il accorde aux barbares du nord et aux demi-nomades de l’orient sur les grands civilisés du midi méditerranéen. Ce furent là longtemps simples paradoxes, bons à entretenir la dévotion de quelques « gobineauverein » d’Allemagne, ou aussi, qui sait, de quelques cercles gobineaulâtres d’Ispahan ou de Chiraz. Aujourd’hui l’engoûment anglo-saxon ayant réveillé, en se substituant à lui, l’ancien engoûment germanique, les idées de Gobineau commencent à se répandre, approuvées, contredites, donc en somme vivantes. C’est pourquoi on pourra lire son Essai sur l’inégalité des races humaines, où dès la première page le problème est planté comme un drapeau. « La question ethnique domine tous les autres problèmes de l’histoire, l’inégalité des races suffit à expliquer tout l’enchaînement des destinées des peuples. » Et, sans doute, on n’acceptera peut-être pas toutes les hardiesses de l’auteur ; il serait dur, sous prétexte que les races du nord sont mal douées au point de vue artistique, d’attribuer à des infiltrations de sang nègre le génie des arts des méditerranéens ; on n’est même pas certain qu’il y ait eu une couche noire préhistorique en Égypte. Faut-il suivre également l’auteur dans ses hypothèses sur les jaunes primitifs d’Europe, les pygmées-gnômes ? Questions obscures et que de nouveaux anthropologues essaient vaillamment d’éclairer.

Parmi ceux-ci, il faut faire une place à part à un esprit qui pousse l’originalité jusqu’au paradoxe mais n’en est que plus curieux, M. Vacher de Lapouge. Ses deux grands ouvrages : les Sélections sociales, et l’Aryen, son rôle social, sont la reprise de la plupart des idées de Gobineau, mais avec tout un appareil nouveau de mensurations crâniennes. En Allemagne, divers ouvrages procèdent de la même tendance : l’Ordre social, du docteur Ammon (traduction Muffang, Fontemoing), et les Assises du dix-neuvième siècle, par H.-S. Chamberlain point encore traduites, mais qu’on connaîtra suffisamment avec la Religion impérialiste, de M. Seillière. Je ne veux d’ailleurs pas m’éloigner de Gobineau, sans citer d’autres pages de lui bien remarquables, son histoire du Bab et du babysme dans les Religions et les philosophies de l’Asie centrale, et sa très amusante « Guerre des Turkomans », dans les Nouvelles asiatiques.

Avec Tocqueville, nous revenons à la philosophie de l’histoire, pure, sans mélange de craniométrie, ce qui soulage, le duel des brachycéphales et des dolichocéphales devenant vite fatiguant. Alexis de Tocqueville, en somme, a peu écrit ; ses œuvres complètes tiennent 8 ou 9 volumes, et l’on peut mettre de côté l’Ancien Régime et la Révolution, qu’on retrouvera ailleurs, ainsi que ses écrits politiques. Ce qui reste ne mérite que plus d’attention, la Démocratie en Amérique, surtout les 2 premiers volumes, les Souvenirs et la Correspondance. Tocqueville fait partie du groupe à la Montesquieu de ceux qui ne prennent la plume que quand ils ont quelque chose à dire, et du groupe à la Mérimée de ceux qui gardent pour leurs lettres intimes beaucoup de choses qu’une réserve un peu hautaine les empêche de mettre dans leurs écrits publics.

Dans le grand ouvrage de Tocqueville, ce qui est intéressant, c’est moins ce qui se rapporte à la démocratie que ce qui concerne l’Amérique. Sur la première, tout a été dit, et l’on vient trop tard… D’autant que démocratie, aristocratie, tout cela a si peu d’importance ! Bureaucratie et ploutocratie en ont davantage ; et encore ! Il n’y a d’un peu surprenant que « la sorte de terreur religieuse », le mot est de Tocqueville lui-même, avec laquelle ce pourtant grand esprit considère cette « révolution irrésistible », cette montée des bulletins de vote qui nous laisserait aujourd’hui bien froids. Assurément la naissance et le progrès des États-Unis constituent un fait autrement considérable pour l’humanité que la disparition tantôt lente, tantôt brusque, des bornes censitaires du suffrage universel. Quand on considère la carte de l’Union qui accompagne le tome II de la Démocratie en Amérique, dans l’édition de 1835, on ne peut s’empêcher de rêver sur ce progrès gigantesque. Les États-Unis avaient tout au plus alors le double de la population du Mexique ; le flot yankee n’avait guère dépassé le confluent du Missouri et du Mississipi ; au delà s’étendait le « grand désert », où les traits cartographiques étaient remplacés par une petite explication littéraire : « plaines couvertes de sable qui se refusent à la culture, parsemées de pierres granitiques, etc., » l’état tout entier du Michigan avait 30.000 habitants, ce qu’a aujourd’hui un des cinquante quartiers de sa capitale. Ce moment de l’histoire des États-Unis, l’ouvrage de Tocqueville l’a fixé pour toujours, et ceci assure son propre avenir.

Il se trouve d’ailleurs que notre littérature contient toute une chaîne d’ouvrages fort remarquables qui permettent de suivre l’évolution du « Pays des Raies et des Étoiles ». Sans remonter jusqu’au Voyage en Amérique, de Chateaubriand, où il y a plus d’imaginé que d’observé, il faudrait ici, après la Démocratie, de Tocqueville, après aussi, si l’on veut, le Paris en Amérique, de Laboulaye, citer les États-unis contemporains, de Claudio Jannet, qui fixent assez bien, quoique de façon trop pessimiste, la situation de la République peu après la guerre de Sécession ; plus récemment, Outre-mer, de Paul Bourget, la Vie américaine, de Paul de Rousiers, la Religion aux États-Unis, d’Henry Bargy, et la Psychologie politique du peuple américain, d’Émile Boutmy chez qui on trouvera de suffisants renvois aux œuvres correspondantes écrites en langue anglaise, Bryce, Wilson, etc. Mais ayant cité ce livre de Boutmy, puis-je ne pas indiquer son ouvrage parallèle sur la Psychologie politique du peuple anglais au dix-neuvième siècle ? Il est bien difficile de parler de l’un de ces peuples sans parler de l’autre, Blood is thicker than water. Et alors, comment se refuser à ajouter la grande esquisse d’Alfred Fouillée, l’Esquisse psychologique des peuples européens ? On sera là tout près encore de Tocqueville, et pas bien loin de Gobineau et de Lapouge. Mais arrachons-nous à la filière, car s’il fallait citer toutes les « psychologies de peuples », un petit chapitre serait nécessaire.

Frédéric Le Play. Encore un de ces politiques et moralistes dont la notoriété va en grandissant. De son vivant, il était assez mal vu par les « économistes distingués » et pourtant il y avait autrement de science et de profondeur dans ses observations de voyage que dans tout leur dogmatisme professoral. Le simple fait de substituer à la préoccupation de la richesse à produire celle de l’homme qui la produit, entraînait une transformation radicale de l’ancienne économie politique. Aussi, le remplacement comme unité sociale de l’individu par la famille, et parallèlement l’observation vivante pratiquée dans les monographies familiales chassaient l’artificiel d’un ordre d’études qui ne vivait plus que d’abstractions et de déductions. Enfin la comparaison des divers états de civilisation des groupes humains sapait sur leurs bases bien des idoles, à commencer, pour nous Français, par cette idole de la Révolution qui, dès qu’on passe la frontière, trouve les gens si indifférents ou si malcontents. Et c’est pour ces motifs qu’il convient de lire au moins les 4 volumes de la Réforme sociale qui est l’ouvrage principal de Le Play ; la lecture en est facile ; aucun appareil pédant ; des phrases saines et nourries, sans le style de haute allure de Tocqueville, sans doute, mais avec une égale valeur substantielle et souvent une supérieure netteté de conclusions. Les gens sans loisir qui exigeraient un condensé de la doctrine le trouveraient dans la Constitution essentielle de l’humanité (1 volume). Ceux qui, au contraire, auraient le temps d’approfondir pourraient lire soit les autres ouvrages de Le Play, soit, mieux encore, les monographies familiales, dressées par lui ou ses disciples dans les Ouvriers européens et les Ouvriers des deux mondes (Mame).

Le Play a eu, en effet, des disciples ; et aujourd’hui encore, deux écoles différentes (car dès qu’il y a doctrine, il y a dissidences) se réclament de lui. Ceux qui restent le plus strictement attachés à son enseignement ont pour organe une revue qui s’appelle, elle aussi, la Réforme sociale ; on la suivra avec zèle si on porte intérêt à tout ce qui est amélioration et pacification sociales, même si on n’attache pas autant d’importance que ses directeurs à certaines questions délicates, comme celle de la liberté testamentaire. Les derniers fascicules de l’année 1903 contiennent justement sur ce sujet une discussion où toutes les opinions se sont fait jour ; on pourra aller y puiser des arguments pour l’opinion qu’on doit avoir d’avance, car hélas, suivant le mot de Spinoza, « les choses ne nous semblent vraies que parce qu’elles nous agréent ». Les disciples dissidents, qui ambitionnent de continuer Le Play en le complétant, ont aussi leur revue, la Science sociale plus variée que la rivale ; c’est là qu’ont paru les très curieuses études historiques de M. Henri de Tourville sur « la formation particulariste », et de M. Philippe Champault sur « les Caravaniers d’Odin » et les « Héros d’Homère ». Le directeur de la revue, M. Edmond Demolins, est connu par des ouvrages retentissants comme A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, qu’il ne sera pas mauvais de lire et de rapprocher soit des écrits déjà cités sur les États-Unis, soit de divers livres sur nos voisins d’outre Manche, le Développement de la Constitution et de la société politique en Angleterre, de Boutmy, les Notes sur l’Angleterre, de Taine, l’Éducation et la société en Angleterre, de Max Leclerc, et les Nouvelles sociétés anglo-saxonnes (dans l’hémisphère austral), de Pierre Leroy-Beaulieu. Les autres ouvrages de M. Demolins sur les Français d’aujourd’hui, sur les Routes sociales, sur l’Éducation nouvelle, présentent les mêmes caractères de prémisses sérieuses et de conclusions outrées, mais dont on peut tirer leçon salutaire.

Par curiosité on voudra, peut-être, comparer à ce que nous pensons, nous, de l’Angleterre, ce qu’en pensaient nos pères. Le livre de Montalembert, De l’avenir de l’Angleterre, pourra servir à cette comparaison. On ne se doutait pas plus, en 1850, de l’impérialisme anglo-saxon actuel, qu’on ne se doutait, en 1689, de l’avenir des États-Unis. Qui prévoyait le grand Commonwealth australien, en 1840, quand nous manquâmes de quelques jours l’occasion de nous établir les premiers dans la Nouvelle-Zélande ? Il y a certainement beaucoup de « fatalité » dans le cas de la grandeur britannique, et il est mélancolique de penser que de bien légers coups de pouce du destin auraient suffi à tout changer. Tout a servi l’Angleterre, même ses fautes. C’est pendant que nous donnions au monde l’exemple de la pacification religieuse que l’intolérance anglaise, la pire de toutes celles qu’a connues l’histoire, sans excepter l’espagnole, a déterminé la colonisation des futurs États-Unis, et c’est à la gloire définitive de la race qu’ont tourné toutes les défaites des Goddams, comme les victoires d’autres peuples ont tourné à leur abaissement final. Sur ce sujet on pourra lire l’Expansion de l’Angleterre, de Seeley. Je n’indique pas les innombrables études qui ont été consacrées à ses ouvriers, les grands hommes d’État anglais, et préfère, d’autant que j’ai déjà parlé des littérateurs et des esthètes, indiquer des ouvrages sur l’évolution psychologique de quelques grands esprits religieux : le Cardinal Manning, par F. de Pressensé, le Cardinal Newman, soit par Lucie Félix-Faure (Mme Goyau), soit encore par l’abbé Henri Brémond ; Channing, par Ch. de Rémusat, les Lettres de l’évêque Colenso qui abandonna son église (une intéressante nouvelle de Robert de Bonnières, lord Hyland, semble une transposition de cet épisode psychologique), les Pensées sur la religion, de Romanes (en anglais, Open Court, Chicago), etc.

Taine remplira l’année suivante. Près de 30 volumes qu’il faudra bien lire, si on ne les connaît déjà, et, qu’en ce cas, il faudrait relire. Quelques-uns, chemin faisant, furent déjà indiqués, les Notes sur l’Angleterre et l’Histoire de la littérature anglaise ; aussi l’Essai sur Tite-Live, le La Fontaine et ses fables et les trois volumes d’Essais de critique et d’histoire. Ces rappels faits, arrivons à ce qu’on ne connaît peut-être pas encore, bien qu’il paraisse inadmissible qu’on puisse arriver à quarante-trois ans sans avoir lu les Origines de la France contemporaine. Donc et avant tout les six in-8o ou les douze in-16o des Origines. L’ouvrage est capital, et nulle excuse ne serait valable pour se dispenser de le connaître. Il comprend un volume sur « l’Ancien régime » qu’on comparera au livre correspondant de Tocqueville, trois volumes sur « la Révolution », qu’on s’abstiendra par contre de comparer à quoi que ce soit, car on pourrait se laisser prendre dans l’engrenage et ne plus sortir de la période révolutionnaire (on la retrouvera bientôt), enfin deux volumes sur « l’État moderne » où l’on résistera de même à la tentation d’approfondir. Quel dommage que Taine n’ait pas eu le temps d’écrire ses derniers chapitres sur la Famille, l’Association, la Société, et quels regrets qu’il se soit si longtemps attardé à computer l’affreux bilan du terrorisme ! Renan fut plus heureux, ou mieux ménager de ses derniers ans, lui qui de sa grande double Histoire des origines du christianisme, et Histoire d’Israël put écrire l’ultime ligne : Finito libro, sit laus et gloria Christo !

Ensuite, les notations sur cette France contemporaine dont il a si âprement fouillé les débuts, les Notes sur Paris (Vie et opinions de Graindorge) et les notes sur la province (Carnet de voyage) qu’il faudra alors compléter avec le Voyage aux Pyrénées. C’est dans ce dernier livre, début de Taine, que se trouvent quelques-unes de ses meilleures pages, descriptions de montagnes ou fantaisies à dessous sérieux, comme la « vie et opinions philosophiques d’un chat », badinage digne des « Cochons à quatre pieds », de Carlyle. Après cela, catégorie tout autre, les livres d’esthétique, la Philosophie de l’art, et le Voyage en Italie, où il n’y a qu’une lacune, il est vrai, abyssale, l’art médiéval. Enfin, dernier domaine, les livres de philosophie ; d’abord la si amusante démolition des Philosophes classiques du dix-neuvième siècle en France, et la reconstruction de l’Intelligence, reconstruction d’école tout au moins, puisque c’est de ce livre que date tout le mouvement des psycho-physiologues, Ribot, Wundt, Grasset et tant d’autres qu’on pourra, l’occasion se présentant, étudier. Peut-être alors prendra-t-on goût à la matière et se plongera-t-on dans les volumes de l’Année psychologique ; peut-être remontera-t-on jusqu’aux vieux maîtres Barthez et Lordat, Blainville, Bichat et Cabanis. Peut-être aussi, par dépit de voir si peu résulter des sphigmographes et des thermomètres, se rejettera-t-on vers la pure idéologie. Dans ce cas on appréciera la Métaphysique et la Science, de Vacherot que Taine a dépeint si sympathique sous le nom de M. Paul dans les dernières pages de ses Philosophes classiques, ou on s’étonnera de l’ironique renaissance de l’ancienne hydre mal tuée par Comte, et qui ose reparaître sous le masque d’Un Positivisme nouveau, celui que MM. Le Roy, Wilbois, Duhem et autres exposent dans la « Revue de métaphysique et de morale ». Notons enfin, avant de quitter Taine, sa Correspondance de jeunesse, récemment publiée. D’autres volumes de lettres ou de notes suivront assurément. Le grand Taine est de ceux chez qui rien n’est indifférent : Causas rerum altissimas, dit son épitaphe, candido et constanti animo, in philosophia, historia, litteris perscrutatus, veritatem unice dilexit. Son influence au surplus subsiste et s’amplifie, alors que celle de Renan, semble-t-il, décroît.

Mais que ce ne soit pas une raison de s’abstenir de celui-ci. Renan, quelles que soient ses carences ou ses hypertrophies, est un des maîtres de la pensée moderne. On a déjà lu d’ailleurs une bonne partie de son œuvre, les 5 volumes de l’Histoire d’Israël et les 8 volumes des Origines du christianisme. Qu’on les relise ! Et qu’on poursuive jusqu’au dernier des autres ! Le génie du maître est si clair qu’on peut s’approcher, sans trop de crainte, même des ouvrages de pure érudition, l’Averroès et l’averroïsme, l’Origine du langage et l’Histoire comparée des langues sémitiques. Je concède, au surplus, que si le temps manquait, ce sont ces austères spécialités que l’on pourrait sacrifier d’abord. Mais si le temps se raréfiait au point qu’il fallût sauver seulement un ou deux d’un holocauste général ? Alors je proposerai, d’abord, les Drames philosophiques (et s’il ne fallait lire que cent pages de toute l’œuvre de Renan, que ce soit l’admirable Prêtre de Némi) et ensuite les Dialogues philosophiques ; qui sait si l’essentiel de Nietzsche ne vient pas du « Rêve aristocratique » du troisième dialogue ? Tout de suite après, abstraction faite de son œuvre historique, un livre où Renan tout entier jaillit dans le bouillonnement de la jeunesse, l’Avenir de la science ; et pour contraste, l’ivresse dionysienne étant alors tombée, le mélancolique et profond ouvrage qui suivit la crise de l’année terrible, la Réforme intellectuelle et morale de la France. Le reste est moins important mais toujours notable, les Questions contemporaines, les Essais de morale et de critique, les Études d’histoire religieuse, les Mélanges, les Discours et les Conférences. Jusque dans de simples comptes rendus, ou dans de naturelles causeries abondent les vues fines ou fortes, et combien peu d’écrivains dont on puisse dire que sur trente volumes il n’y a peut-être pas une page qui soit négligeable !

A cette œuvre qui est celle du savant, de l’homme public, il faudrait joindre celle, peut-être plus précieuse encore, de l’homme privé. De toutes les évolutions psychologiques, il n’en est pas de plus intéressantes que celles qui rapprochent ou qui éloignent un homme de la foi religieuse. Le cas de Renan est tout à fait hors pair par la pureté des motifs, la sincérité des oscillations, aussi par l’art merveilleux avec lequel l’évoluant s’est dépeint. Toute une série de volumes admirables, la Correspondance avec sa sœur Henriette, les Lettres du Séminaire, les Souvenirs d’enfance et de jeunesse permettent de suivre cette palpitante tragédie intime, au point qu’on se surprend à se demander si on ne voit pas plus clair encore que Renan dans sa propre conscience. Est-ce bien l’exégèse biblique qui a détaché le séminariste de ses croyances ? Il le dit, et certes il est sincère. Pourtant, comme à de nombreux indices, il semble que c’est la conviction métaphysique qui a précédé et entraîné le raisonnement philologique ! L’influence lointaine de sa sœur a-t-elle été aussi secondaire qu’il le croit ? Tout ceci, d’ailleurs, n’importe qu’aux gens épris de ces sortes de problèmes insolubles. Il est d’autant moins question de « solliciter doucement » les textes fournis par Renan lui-même, que peut-être son influence, même au point de vue religieux, changera d’aspect. Qui sait si on ne lui saura pas gré un jour, comme à tel vainqueur d’Eutychès, d’avoir insisté sur l’humanité de Jésus ? Le monophysisme est hétérodoxe, et oublier dans Jésus-Christ l’Homme est contraire au dogme.

Tous ces volumes sont si attachants, si limpides, si peu denses d’impression aussi (il faut bien noter ces détails matériels) qu’il restera sans doute du temps libre cette année. On pourra en profiter pour vagabonder dans le vaste domaine des sciences religieuses. Si l’on a l’âme vaillante, on essaiera de lire le Livre des morts, l’Épopée d’Izdubar, les Védas, l’Avesta, Confucius, le Lotus de la bonne loi, le Coran, et si on échoue, on ne se croira pas pour cela déshonoré. Ces textes sont, en effet, redoutables ! On en aura raison plus facilement si on les aborde à l’aide des historiens et des commentateurs modernes. Ainsi la Religion des Védas, d’Oldenberg, le très remarquable Bouddha, du même auteur, et la classique Introduction à l’histoire du bouddhisme, d’Eugène Burnouf, les Origines du zoroastrisme, de C. de Harlez, seront ici du meilleur secours, et tous les autres livres que cite M. Chantepie de la Saussaye dans son Manuel de l’histoire des religions (Colin). Mais ce ne sont là que cultes historiques et peut-être le lecteur s’intéressera-t-il davantage à ce qui les fait fleurir, à l’obscure source du sentiment religieux en général. Deux livres antithétiques pourront alors être confrontés, les Essais sur l’histoire des religions, de Max Müller (Perrin), d’une part, et d’autre part Mythes, cultes et religion, d’Andrew Lang (Alcan). La mode est à celui-ci plutôt qu’à celui-là. De toutes les explications philologiques de Max Müller peut-être n’en reste-t-il plus qu’une seule d’admise : le « Zeus pleut ». Aujourd’hui, l’Hercule et Cacus, de Michel Bréal, ne susciterait plus d’enthousiasme, et la Mythologie grecque, de Decharme, provoquerait un peu d’impatience. Mais qui sait si la mode ne changera pas encore ? Au fond, il y a du vrai dans tous les systèmes, dans le numen nomen comme dans le numen totem. Subtilités sacerdotales et spontanéités populaires ont la même source, le sentiment religieux, sur quoi la méditation en apprendra plus que la lecture. Comme dit Carlyle, « qu’un silence sacré médite cette matière sacrée ». Dans tous les cas, ayant entendu les deux avocats, Müller et Lang, on pourra choisir ; à moins qu’on ne veuille encore ouïr d’autres plaidoiries, car le débat est vaste et les parties multiples ; la sociologie et la psychologie religieuses sont un des champs qui ont été le plus fouillés et retournés ces derniers temps ; que d’encre a fait couler la seule question du totémisme ! On hésite à citer des noms ; car si on commence, où s’arrêter ? Je renvoie donc pour la bibliographie aux volumes réguliers de l’Année sociologique. Quant à l’état présent des choses religieuses, encore moins oserai-je pénétrer dans le fouillis des livres qui ont poussé sur ce sol fécond. Je n’en cite que deux ou trois à titre d’exemple : l’Esquisse d’une philosophie de la religion basée sur la psychologie et sur l’histoire, d’Aug. Sabatier, l’Essence du christianisme, d’Harnack, les Fondements de la croyance, de Balfour, et, à un point de vue différent, le tableau religieux du siècle dernier publié sous le titre d’Un siècle (Oudin) ; comme toutes les compositions polycéphales, le livre est inégal, mais des morceaux en sont excellents.

Enfin Tarde. Si l’on veut être à la mode, et ce penseur a justement montré combien la mode était légitime et féconde, il faut avoir lu ses livres, et comme ceux-ci sont à la fois très nombreux et très variés, il est bon de les lire méthodiquement. Le petit volume sur les Lois sociales servira ici de fil conducteur. Le système tardique se ramène aux trois termes répétition, opposition et adaptation ; au premier correspondent les Lois de l’imitation qui furent, plus que la Croyance et le Désir, le vrai début de l’auteur ; au second, l’Opposition universelle qu’il faudrait lire si l’on se sentait par trop épris de la beauté de la guerre ; au troisième, la Logique sociale qui est en quelque sorte une psychologie de l’invention, et complète ainsi celle de l’imitation. Tous ces ouvrages donc se tiennent. Les autres ne sont pas d’ailleurs sans lien. Ceux qui forment le groupe criminalogique, c’est-à-dire la Criminalité comparée et la Philosophie pénale, sont l’application au droit répressif des théories psychologiques chères à l’auteur, et de même la Psychologie économique est le bouleversement de tout le domaine, de toute « la petite vigne phylloxérée » des économistes par l’introduction des grands courants de l’action intermentale ; les imperturbables scolastiques de la fin du moyen âge ne durent pas être plus démontés à l’apparition des idées nouvelles que ne le furent sans doute à la lecture de ce livre les tenants de l’ancienne économie abstraite où Ricardo et Karl Marx se battent à coups de barbara et de baralipton. Voilà ce qu’il faut au moins connaître de notre auteur ; mais si l’on s’est laissé séduire par ce brillant et charmant esprit, on lira tout ce qu’il a produit encore et on s’enchantera de découvrir dans chacun de ses autres recueils de remarquables pages, par exemple : « Souvenirs de transports judiciaires » ou « la Graphologie » dans les Études de psychologie sociale, « Monadologie et Sociologie », dans Essais et mélanges sociologiques, « la Conversation » dans l’Opinion et la foule, sans compter les Contes et poèmes plongés depuis longtemps dans l’in pace.

Peut-être ai-je eu tort de mettre dans mon septain un disparu si récent. Tous les contemporains vont réclamer. Qui n’a pas son ours à produire ? Le malheur est que l’année n’a que douze mois et que Tarde nous a fourni au moins 12 volumes. Que de livres n’y aurait-il pas à lire, en effet, si on voulait se faire une idée même superficielle des sciences où notre auteur a foré ça et là ses puits de mine ! Quelqu’un qui, intéressé par la Psychologie économique, voudrait, par exemple, connaître les plus importants économistes du passé, la collection Guillaumin aidant, ou seulement savoir l’état actuel de la science ; qu’on songe à ce qu’il y a de matière dans les six gros volumes du Traité d’économie politique et du Traité de science financière, de Paul Leroy-Beaulieu ! Ou quelqu’un qui, séduit par la Philosophie pénale, voudrait se mettre au courant de l’énorme amas de publications de la psychiatrie nouvelle, ou seulement savoir à quels résultats pratiques sont arrivés les criminalistes comme Lombroso ou Ferri en Italie, Maudsley en Angleterre, Henri Joly chez nous. Mais ne serait-ce pas pire encore si l’on voulait s’engager dans le hallier de la sociologie proprement dite, et abattre thèse sur thèse pour décider si la société est un organisme ou non, si les gendarmes correspondent aux phagocytes ou non, si la sociologie a pour domaine l’ensemble des relations sociales ou seulement ce qui, dans ces relations, ne peut pas s’expliquer par les actions individuelles ? Même en limitant d’avance, à six par exemple, le nombre de ces livres-là, comment être sûr de bien choisir ?

Essayons pourtant. Voici d’abord un guide clair et bref, le Précis de sociologie, de G. Palante. Ensuite l’Évolution sociale, de Benjamin Kidd (Guillaumin) où la supériorité de la volonté sur l’intelligence comme facteur social est mise en une lumière bien fâcheuse pour certains purs intellectuels. La Science sociale traditionnelle, de Maurice Hauriou (Larose), œuvre d’un penseur à la fois vigoureux et subtil qui n’a point été remarquée à son mérite. Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, de Gustave Le Bon (Alcan), petit livre mais ramassé et qui donnera d’ailleurs envie, je l’espère, de lire les autres ouvrages de cet auteur, comme celui d’Hauriou fera peut-être ouvrir tel gros et captivant traité de droit administratif. Le Libéralisme, de Faguet, conclusion ou introduction, comme on voudra, d’autres causeries sur les Questions et Problèmes politiques du temps présent (Lecène). Et cela fait cinq. Pour sixième, si je m’enhardis à proposer Quand les peuples se relèvent (Perrin), c’est que cet ouvrage, indigne de figurer en si noble compagnie, a du moins ce mérite de rendre palpable la décourageante complexité des choses humaines. Pas une question qui n’ait triple et quadruple face, pas une action qui n’ait toute une cascade de contre-coups et de ricochets, pas une solution qui ne mette en jeu tout un carillon de changements. Et peut-être ceux qui auront lu le livre en garderont une saine appréhension d’introduire des mains trop gourdes dans le si sensitif mécanisme d’horlogerie vivante qu’est le milieu social.


Troisième série du stade, les Chroniques et les Mémoires. Il est nécessaire, le moyen âge étant dépassé, de sortir de France ; chaque grand pays d’Europe va jouer son rôle dans le composé civilisation. Les noms que je propose sont d’ailleurs avant tout représentatifs. 39, Machiavel ; 40, Cortes ; 41, Luther ; 42, Bayard ; 43, Cromwell ; 44, Louis XIV ; 45, Frédéric.

Machiavel représente, ici, la Renaissance italienne, en mal plus qu’en bien sans doute, mais si l’on ne voyait que les splendeurs de cette admirable époque, comment s’expliquerait-on son obscurcissement ? Est-il nécessaire d’ajouter que Machiavel lui-même vaut mieux que sa réputation, mieux que ses contemporains, et mieux que beaucoup de ses juges, y compris ce pince-sans-rire de grand Frédéric qui écrivit son Anti-Machiavel pour soulager une conscience bien délicate. On lira donc le Prince et le Discours sur Tite-Live qui forment les deux faces de cet énigmatique esprit ; les éditions courantes donnent, à la suite, des fragments des Lettres et des Ambassades qui ne détourneront pas les consciencieux de recourir aux œuvres complètes où les attirera peut-être l’un peu surfaite Mandragore.

Ainsi préparé, on pourra aborder la Renaissance ; mais comment ne pas frémir devant la multitude d’ouvrages capitaux qui ont paru sur cette opulente époque ? C’est ici plus qu’ailleurs encore qu’il faudra se résigner à de larges sacrifices, et ne pas s’engager dans les histoires volumineuses de Sismondi, de Daru, de Perrens, de Gregorovius. Ce qui importerait surtout, ce serait un riche recueil de photographies ; aussi, parmi les livres, pourra-t-on incliner sans honte vers les mieux illustrés tels que l’Histoire de l’art pendant la Renaissance, d’Eugène Muntz, et les monographies que plusieurs maisons d’édition ont consacrées aux grands artistes des quinzième et seizième siècles. Des figures comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange sont plus importantes pour l’histoire que tous les podestats et gonfaloniers des villes où sonne le si.

Il est vrai, qu’à peine a-t-on dit cela, on ne peut s’empêcher de rectifier ; la « plante humaine » naquit si forte alors en Italie que d’obscurs tyranneaux ou de simples condottieres apparaissent comme des génies de premier ordre ; Malatesta, par exemple, et à plus forte raison César Borgia, méritent les livres que leur a consacrés Charles Yriarte. Qui s’intéresserait à cette famille espagnole, que nous nous imaginons représenter la société italienne, devrait encore lire le livre de Gregorovius sur Lucrèce Borgia, sans oublier le Diarium, de Burchard où la polyglotie est aussi bariolée que la vertu de la cour vaticane. Et Lorenzaccio ? Après l’avoir vu chez Musset, ne voudra-t-on pas le rejoindre chez P. Gauthiez ? Mais les individualités curieuses sont si foisonnantes, et les loisirs si malingres qu’il vaut peut-être mieux se contenter d’ouvrages généraux, par exemple la Civilisation en Italie à l’époque de la Renaissance (2 volumes, Plon), de Burckhardt, à quoi on peut ajouter les Origines de la Renaissance, de Gebhart, ainsi que l’Italie et Renaissance, de Zeller. Comme écrits du temps, outre ceux déjà cités, je marque les Sermons, de Savonarole (sur qui on a, en vérité, beaucoup écrit) et l’amusante Vie de cet archi-gascon de Benvenuto Cellini. Qui se sera passionné pour cette admirable époque et voudra connaître plus à fond l’histoire intérieure de Florence ou de Rome, ou l’histoire extérieure de Gênes et de Venise, trouvera dans les histoires générales déjà nommées toutes les indications bibliographiques.

Cortes est également ici un nom représentatif, figurant toute l’expansion mondiale des Espagnols et des Portugais. Époque plus étonnante encore que la Renaissance italienne, et où, du moins, il n’y a pas eu disproportion entre l’effort déployé et le résultat atteint ! Voir les prodiges de génie et de scélératesse d’un César Borgia pour s’assurer quelques bicoques romagnoles est un spectacle presque pénible, tandis que du moins les héroïsmes et les atrocités d’un Cortes ou d’un Pizarre eurent leur raison d’être. Quelle épopée que la conquête de Mexico dans l’Histoire véridique, de Bernal Diaz del Castillo ! On l’a traduite à merveille (Jourdanet chez Masson, Heredia chez Lemerre). Les cinq Lettres de Cortes à Charles-Quint ont été publiées en français, chez Hachette. Ces mêmes lettres ainsi que les autres principaux documents des Conquistadores se trouvent dans le grand recueil de Ternaux-Compans, Relations et mémoires originaux. Les récits de Vasco de Gama et des autres grands navigateurs portugais sont traduits dans les Voyageurs anciens et modernes, de Charton.