13-21 mai.—Un tambour dans le lointain, une musique guerrière, lointaine aussi. J’ouvre les yeux: la colonne d’un portique devant ma fenêtre que je n’ai pas fermée de la nuit; des feuillages frais et touffus que le vent agite sur un fond de ciel si bleu, si intense, qu’il semble laqué; une brise légère qui soulève les cachemires clairs dont la chambre est tendue et arrive jusqu’à mon lit; une paix de toute la maison que ne troublent pas les sonneries martiales au loin; l’engourdissement de dix heures de sommeil, après les fatigues de la route et les repos incertains dans les chapar khanés, engourdissement si voluptueux et palpable qu’on croit le toucher de la main; quelque chose de trouble et de délicieux dans l’esprit qui fait que, de nouveau, je ne sais avec qui je suis en Perse,—tel est mon premier réveil à Téhéran.
Nous avons gagné ce plaisir et nous organisons lentement notre vie nouvelle. Emmanuel Bibesco veut s’en tenir à la vue qu’il a eue du faubourg européen de la ville. Il déclare Téhéran une imposture, s’installe à l’hôtel, lie connaissance avec les jeunes Anglais de la Banque et du Télégraphe indo-européen, parle anglais le jour durant et se refuse à rien voir. Il ne faut pas lui parler d’Ispahan. Il ne la connaît pas, il ne veut pas la connaître; ce qu’il sait de la Perse, ce sont les fatigues certaines qu’on éprouve à y voyager. Cela lui suffit, et il abonde en raisonnements captieux pour me démontrer que les plus courtes folies sont les meilleures.
Quant à moi, je vis dans une sorte d’ivresse fatiguée où je sens le prix de chaque minute qui s’écoule.
Les matins sont exquis.
Je ne quitte pas le portique sur lequel donne ma chambre; dès sept heures, le domestique persan, Mahmoud, que j’appelle en frappant mes mains l’une contre l’autre, apporte de l’eau pour le bain; je reste en pyjamas, nu-pieds, à déjeuner et à attendre les marchands. Devant moi, c’est le jardin minuscule, touffu et fleuri de roses rouges. Le ciel est par-dessus les arbres imperturbablement bleu. Une brise légère agite lentement les branches et m’évente. L’air est frais, d’une fraîcheur sèche, crispée, inconnue, dont je ne me lasse pas de sentir les caresses.
Combien je goûte la paix fleurie de ce jardin clos!
Dans ma chambre, il y a des nattes, de clairs cachemires et déjà des morceaux d’étoffes précieuses que j’ai achetés.
Vers huit heures, les marchands d’antiquités ou dellals commencent à arriver, car notre présence à Téhéran a été vite connue.
Ils laissent leur âne à la porte de l’hôtel et apportent le lourd bissac bariolé. Ce qu’ils en sortent est un mélange étrange d’objets comme ramassés au hasard. Il y a là des coupes en cuivre ciselé, des vases, des faïences de toutes espèces et formes, des morceaux de briques émaillées, des poignards et des fusils. Un tri sévère s’impose. Neuf objets sur dix sont sans valeur, modernes et grossiers; quelques-uns s’efforcent d’imiter, assez bien parfois, les presque introuvables reflets métalliques dont le prix est connu en Perse aussi bien qu’à Paris. Le dixième objet est ancien, oh! pas très ancien, du dix-huitième siècle peut-être, ou du dix-septième; mais cela suffit, il est charmant, car les Persans eurent l’art plastique le plus raffiné, le plus somptueux qui se puisse, et, jusque dans leur décadence, une sûreté et une hardiesse de goût qui n’ont jamais été égalées.
Les marchands sous le portique de notre maison à Téhéran.
Je demande aux marchands de me trouver des reflets métalliques à fond crême ou blanc de l’époque mongole, ou plus anciens s’ils en ont; je me satisferai aussi des reflets à fond bleu qui datent de l’époque de Chah Abbas, fin XVIe siècle. Ils promettent de m’en apporter. Ils savent où il y a une pièce khelly antic! (vraiment ancienne), qui vaut des centaines de tomans.
Et le lendemain ils arrivent, portant une boîte qu’ils ouvrent avec d’infinies précautions; ils en sortent un objet enveloppé d’ouate; je frémis d’impatience. Ils enlèvent l’ouate... et je vois un objet faux, sans valeur. Ils en demandent quatre cents francs, somme énorme à Téhéran, je leur en offre un franc. Alors ils rient et s’écrient tout de suite: «Ah! monsieur s’y connaît.»—Ils sont assez gentils pour ne pas m’en vouloir d’avoir découvert la fraude, et demain ils recommencent avec une autre pièce non moins fausse.
Un jour pourtant, un vieux marchand me présente une coupe qui est assez belle. J’en examine minutieusement la qualité crêmeuse du fond, la valeur des reflets, la précision sèche du décor. Elle paraît bonne, et pourtant... Il en demande soixante tomans; je la garde à examen. Ce prix de soixante tomans (240 francs) est inquiétant. S’il la savait bonne, il en demanderait deux cent cinquante tomans, quitte à la laisser pour quatre-vingts ou cent. Quelques jours après, je la montre à un connaisseur, qui ne peut prendre sur lui de la déclarer bonne ou mauvaise et me conseille de l’acheter si je puis l’avoir pour une quarantaine de tomans.
Lorsque le marchand revient, je lui déclare tout net que sa coupe est fausse. Nist antic lui dis-je sévèrement. Sur quoi, sans essayer d’en prouver l’authenticité, il s’en empare, file, et je ne l’ai jamais revu.
Ce que l’on trouve, ce sont des pots et des vases à décor bleu, sans reflets, qui ont cent cinquante ou deux cents ans. Je les achète, non sans de laborieux marchandages, pour un ou deux tomans. J’en ai bientôt une cheminée et une table garnies. Emmanuel Bibesco découvre une faïence blanche, montée en cuivre, d’une qualité exquise.
Les vieilles étoffes sont nombreuses et splendides. C’est une joie de voir et de toucher ces anciens cachemires de laine à beaux décors de fleurs, ces gilets subtilement nuancés, ces camisoles de femme à palmettes hardies; un des motifs favoris des anciennes soieries est un perroquet haut en couleurs, perché dans une touffe de feuillages. Je le trouve sur des corsages de différentes époques, brodé ou broché. Voici des petits tapis couverts de feuilles aiguës, d’autres en soie lamée d’argent, des velours irisés à la palme persique, des bandes richement brodées, des soies passées, séduisantes encore par l’harmonie rare où s’accordent leurs tons divers; quelques morceaux anciens de Boukhara, les uns et les autres perdus au milieu d’étoffes modernes sans valeur. Une des pièces les plus belles est un morceau de brocart de Gênes, du XVIIe siècle, petites palmes sur fond d’or assourdi, encadré à la persane dans une bande de soie rouge à petits bouquets jaunes, bordée elle-même d’un liséré bleu vif.
On ne saurait imaginer le goût, la hardiesse de ces tons et la qualité raffinée des tissus.
Du reste, les moindres morceaux sont montés d’une façon charmante et l’envers d’un tapis est aussi plaisant à l’œil que l’endroit.
On nous apporte aussi des turquoises et des perles.
Les heures se passent ainsi dans l’ombre sèche du portique cependant que le soleil monte dans le ciel et que la chaleur commence à se faire sentir.
En lisant Hérodote.—Sous le portique, le soir, lorsque je rentre fatigué des courses de l’après-midi, je lis Hérodote sur les anciens Perses.
Beaucoup de choses sont allées d’ici en Europe dont nous avons vécu longtemps.
Je lis ces phrases: «Ce fut Dejocès, roi des Mèdes, qui le premier institua le cérémonial qui défend de pénétrer jusqu’au roi et de le consulter autrement que par message. Nul ne peut le voir. Rire ou cracher devant lui fut réputé l’action la plus injurieuse.—Il s’entoura de cet appareil imposant de peur qu’en le fréquentant, ses concitoyens, jadis ses compagnons, élevés avec lui, ne lui cédant en rien ni par la naissance, ni par les grandes qualités, ne vinssent à conspirer contre lui par jalousie, et afin que, ne le voyant pas, ils finissent par le croire d’une autre nature que la leur».
Et voici une coutume des Perses qui fut étrange.
«Ils délibèrent, ivres, dit Hérodote, sur les affaires les plus dignes d’attention; le lendemain, le maître de la maison où ils étaient réunis leur soumet, lorsqu’ils sont à jeun, ce qu’ils ont résolu la veille. S’ils l’approuvent, alors ils l’exécutent. S’ils le désapprouvent ils y renoncent. Et au contraire, ce qu’ils ont décidé à jeun, ils le revisent ivres».
Ainsi les Perses savaient-ils la relativité de toutes choses, même de la raison humaine qu’un peu de vin trouble.
J’aime aussi les Perses de ceci que raconte Hérodote et qui témoigne d’un noble orgueil.
«Ils honorent le plus, après eux-mêmes, ceux qui demeurent à côté d’eux, puis les voisins de ceux-ci, et ainsi de suite, selon la distance. Ils honorent le moins ceux qui sont les plus éloignés, s’estimant eux-mêmes de beaucoup et en toutes choses les plus excellents des hommes et accordant aux autres d’autant plus de vertu qu’ils sont rapprochés d’eux, d’autant moins qu’ils en sont éloignés».
Il nous apprend aussi comment ces Perses fiers élevaient leurs enfants: «L’éducation consiste en trois seules choses: monter à cheval, tirer de l’arc et dire la vérité».
Ils avaient des idées très nettes sur le bon et l’utile. «Les choses qu’il ne leur est pas permis de faire, il leur est interdit d’en parler».
Mais j’arrive à une phrase d’Hérodote qui m’enchante: «Les pays habités les plus lointains ont en partage les plus belles productions... L’Arabie est, du côté du midi, le dernier pays habité; c’est le seul qui produit l’encens, la myrrhe, la cannelle, le cinnamome, le lédanon... Toute l’Arabie en répand comme une odeur divine...».
Là-bas, au sud, c’est Ispahan, et plus loin encore l’Arabie.
Je suis en Perse et je voudrais aller où je ne suis pas, plus loin, voir ces contrées lointaines qui sont les plus belles.
Déjà les étoiles piquent de points lumineux le ciel. Ces étoiles, je les connais. Voici les Ourses, la grande et la petite, et, rampant entre elles, le Dragon sinueux, voici Arcturus éclatant, toutes celles que j’ai appris à nommer dans mon ciel d’Occident au-dessus d’une petite ville dont des peupliers gardent l’entrée. J’ai été si loin pour les retrouver.
Et pour quelqu’un qui, de Véga, regarderait la terre, la même minute s’achèverait sur nous qui commença sur Darius, roi des Perses, et mort depuis vingt-cinq siècles.
L’air du soir caresse les feuilles; les roses parfument le jardin strict où la nuit est descendue.
Des Chameaux, des Anes, des Hommes et des Femmes.—L’après-midi, nous sortons souvent sans autre but que de flâner et de jouir paresseusement de la nouveauté si grande du spectacle, de goûter le charme subtil et profond de l’Orient.
Je prends un plaisir extrême à des choses qui laissèrent peut-être d’autres voyageurs indifférents. Il me semble que les gens qui ont passé ici avant moi n’ont pas décrit et n’ont pas aimé les seules choses qui m’attirent pour l’instant. Visiter des palais et des jardins c’est le devoir dont chaque touriste s’acquitte. Mais voir passer la vie multiple autour de soi est une jouissance plus forte et plus rare.
Dans la foule où je me perds, je m’intéresse surtout aux chameaux, aux ânes, aux hommes et aux femmes.
Des Chameaux.—Le chameau est un animal que je ne me lasse pas de contempler.
Il avance la tête en la dandinant et, sous ses sourcils en broussaille, vous regarde de l’air d’un myope distingué et dédaigneux. Sa lèvre inférieure pend. Quand il mange, il a un mouvement de mâchoire de droite à gauche et de gauche à droite, comme pour dire: «Je n’y toucherai pas»; il n’en perd pas un morceau. Il est chauvin et porte un bonnet à poil même aux genoux. Quand il est accroupi, il semble avec son cou allongé une autruche sur ses œufs.
Il ne lui faut pas moins de quatre articulations aux jambes pour avancer à l’allure d’un âne; en outre il exige une clochette à son cou pour rythmer une allure difficile, car il est cagneux, a les pieds plats et les écarte en marchant.
Comme j’aime cette démarche lente, heurtée, inimitable!
J’aime ce hochement de tête d’un qui en a vu beaucoup dans ses voyages et qui en raconterait si cela n’était pas fatigant et inutile, l’air indifférent et supérieur qu’il promène à travers la foule, la façon dont il porte les cheveux en houppe et la barbe en bouc, dont il a du poil aux pattes et particulièrement aux genoux.
Le chameau rit en découvrant ses dents jaunes et longues. On croit à première vue qu’il est dolent, qu’il souffre. Il est ironique, se moque de tout et refuse de travailler pendant le jour. Avec un art infini et une longue patience, il a perfectionné le balancement de sa démarche jusqu’à la rendre insupportable à l’homme; ce n’est qu’au Jardin d’acclimatation que l’on grimpe pour son plaisir sur des chameaux. En Orient les chameliers se gardent de pareille imprudence. Ils craignent le mal de mer; ils vont à âne. Et derrière eux, le chameau qui les suit relève sa lèvre supérieure et cligne de l’œil, plaisamment. En Europe, il se fait passer pour un animal des pays chauds; en réalité il ne supporte pas la chaleur. Seuls en Orient les Européens, comme nous l’avons démontré par nos œuvres, peuvent voyager impunément de jour en été. Le chameau est un passionné noctambule, il a tous les vices de la civilisation. Il ne marche que de nuit. Dès le soleil levé, il se couche, et il est si grand qu’il se met à son ombre.
Cet animal feint aussi d’être maladroit. Mais lorsqu’il en trouve l’occasion, il vous marche sur les pieds sans s’excuser. Il est alors très habile et ne vous manque pas. Il se couche avec des mouvements saccadés comme se coucherait un chameau mécanique. Mais une fois qu’il est chargé et qu’il s’agit de se relever, la mécanique est détraquée. Ah! quel chameau!
Il sent le chat mouillé, et comme il est très grand, c’est gênant.
J’ai beaucoup cultivé la société des chameaux et j’ai appris à leur parler. Dans notre bande j’ai été nommé interprète délégué aux chameaux. Ce titre dont je ne suis pas médiocrement fier a excité la jalousie de celui de nos compagnons qui a été notre interprète auprès des Russes. Mais il a dû reconnaître qu’il ne pouvait parler aux chameaux comme je le faisais. Quand, en auto ou en voiture, nous en rencontrions la nuit une caravane, je criais à tue-tête: «Kabardar! Kabardar!» et mes chameaux prenaient leur droite, comme un homme.
Des Anes.—J’aime aussi beaucoup les ânes gris, petits, modestes, dont les yeux sont doux et pacifiques. Leurs maîtres leur fendent, tout jeunes, les narines, afin qu’ils respirent mieux. On ne leur met à l’ordinaire ni mors, ni brides, mais un frontail de petites lanières de cuir tressées auxquelles sont mêlées avec un goût charmant quelques verroteries de couleur. Leur harnachement est orné de la façon la plus agréable. Ils ont sur le dos un large bissac en grosse étoffe de laine de couleurs variées. Les poches en sont gonflées par les provisions de route. Ou bien on entasse sur leur dos de lourdes charges de foin, de paille ou d’aromates, des sacs de blé ou d’orge, ou encore des poutres dont une des extrémités traîne à terre.
L’âne sous ces fardeaux marche gentiment, la tête un peu inclinée; il ne s’arrête pas; ses jambes fines sont infatigables. L’âne est très candide; il ne sait pas se diriger dans la vie. Il est inutile d’apprendre sa langue; il ne comprend pas. Si vous arrivez sur lui en voiture, il se laisserait écraser tant il est simple. Il faut le pousser de côté comme on ferait d’un colis encombrant.
Souvent ces petits ânes portent de gros hommes. C’est un spectacle charmant qu’un gras et digne Persan assis sur son âne. Le bât est tellement large que notre Persan a les cuisses horizontales; seuls les tibias pendent et, au bout des tibias, les pieds dans de belles babouches persiques qu’on appelle des guivets. Il se tient ou sur le cou de la bête, ou sur la croupe, mais jamais à la place où vous et moi nous asseyons quand nous montons à âne. Il est grand, gros, sa robe flotte au vent; il semble qu’il va écraser le petit animal. Mais celui-ci galope de son mieux et secoue tant qu’il peut le Persan enturbanné qu’il a sur le dos.
L’âne en Orient est un animal sympathique; il ne l’ignore pas. Ce n’est pas de son nom qu’on appelle dans les écoles les petits enfants qui font des fautes en lisant le Coran.
J’ai rencontré quelque part dans le désert un petit âne. Il portait une femme bellement drapée et voilée. Cette femme avait sur les bras un enfant qui dormait. A côté d’eux, marchait un homme, une ceinture autour des reins, le bâton à la main. L’âne allait à travers les sables infinis et blonds à pas menus, attentif à éviter les pierres du chemin et à ne pas secouer son précieux fardeau. Il ne tenait la tête ni haute ni basse, mais comme il fallait. C’était un âne très bien. Il savait qu’il représentait pour nous à ce moment l’âne de La Fuite en Égypte.
Des Persans.—Je regarde aussi les Persans. Je ne connais rien à l’ethnologie, science décevante, mais je vois qu’il y a en Perse des types, sinon des races, bien différents. Voici des gens plus noirs que les Hindous, d’autres sont Mongols, d’autres Turcs. Les vrais Persans (je n’en juge que d’après l’idée que je me fais des Persans, c’est mon seul critérium et il ne faut pas m’en demander davantage) sont grands et élancés; ils ont les traits réguliers, le visage ovale, le front un peu bombé, les yeux beaux et en amande, un cou haut; ils marchent bien.
Leur costume est resté ce qu’il était jadis, exception faite des Persans européanisés qui s’habillent de redingotes à plis. Les autres ont une espèce de justaucorps maintenu par une ceinture, par-dessus lequel ils mettent une robe flottante qui tombe jusqu’à terre. Comme je l’ai dit, les seïdes ou descendants du Prophète (sur Lui la paix) ont seuls le droit de porter robes, ceintures et turbans verts. Si l’on demande comment ces seïdes prouvent leur descendance de Mahomet, je dirai qu’ils l’affirment sans la prouver, et c’est bien plus simple. Grâce à Dieu unique, la postérité du Prophète a été bénie, car elle est innombrable, et les robes vertes font dans la foule persane un effet charmant. Les Persans non seïdes ont à l’ordinaire une robe de laine brune; quelques-uns sont vêtus de bleu clair. Ils ont tous un des deux bonnets nationaux. Seuls, les mollahs se coiffent d’un turban blanc.
Je les regarde aller, venir, s’arrêter, causer, vendre ou acheter. Il paraît n’y avoir entre eux aucune morgue, aucun souci du paraître. Dans une foule européenne, plus de la moitié des gens veulent passer pour ce qu’ils ne sont pas; l’employé de commerce tient à être pris pour un clerc de notaire, et celui-ci pour un clubman. Ces soucis sont étrangers aux Persans. Ils ne se donnent pas des airs. Je crois qu’il y a entre eux une égalité plus réelle qu’entre nous. Rien ne distingue dans l’habit et dans la façon de vivre au dehors un homme à son aise d’un autre qui n’a rien.
Ils s’abordent dans la rue ou au bazar, causent ensemble, se promènent; ils s’amusent aux mêmes choses, tandis qu’en Europe un homme riche considère comme inférieur de paraître prendre du plaisir là où se divertit le peuple. Dans le commerce des Persans entre eux, on voit de la simplicité et de la bonhomie. Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais j’entends bien que ce marchand parlant à un riche client n’a pas le ton d’un Anglais snob lorsqu’il s’adresse à un duc et pair.
Travaillent-ils? Le moins possible. Ils flânent et bavardent beaucoup, au bazar, dans les rues, sur les places à l’ombre des platanes. Vers cinq heures, ils aiment à se promener; souvent, ils vont deux par deux en se tenant par le pouce, comme de grands enfants. Au dehors, on ne les voit jamais avec des femmes qui sortent seules.
Vers le soir, ils s’acheminent vers les jardins qui entourent les villes; ils circulent sous les arbres frais, s’asseyent au bord d’un ruisseau et causent.
Ils ne sont ni fiévreux, ni agités. Ils paraissent satisfaits de ce qu’ils ont. Nous disons que c’est peu. Mais pourquoi leur imposer nos goûts et nos besoins? Ils sont indifférents à une foule de choses qui nous passionnent.
Le comte de Gobineau, qui fut ici voilà cinquante ans, raconte à ce sujet des anecdotes que je veux croire vraies parce qu’elles sont charmantes. Le patriotisme, assure-t-il, n’est pas une de leurs vertus. Ils auraient vu sans déplaisir et presque sans curiosité les Russes ou les Anglais, maîtres de Téhéran (c’est du moins ce que dit Gobineau). Mais nous avons éprouvé par nous-mêmes qu’ils sont fanatiques. Il est difficile à un Européen d’approcher seulement d’une mosquée; s’il y pénètre, c’est la mort certaine. Et leur haine de l’étranger n’est-elle que fanatisme? Fanatisme et patriotisme ne sont-ils pas ici tout voisins?
Des observateurs éclairés m’assurent qu’à Téhéran la présence d’une colonie européenne nombreuse, au lieu d’amener un apaisement, a surexcité la haine de l’étranger. Téhéran est plus fanatique aujourd’hui qu’il y a cinquante ans.
Quoi qu’il en soit, on lit plus de paix sur leurs figures que sur les nôtres. Je passe devant eux à pied ou en voiture, souvent sous un soleil cuisant. Je vois ces Persans couchés sur des nattes dans l’ombre d’un portique, fumant le kelyan, un verre de thé à côté d’eux. Ils me regardent aussi. Ils ne comprennent pas mon agitation et se demandent pourquoi je suis venu de si loin en leur pays. Ils s’amusent de moi à moins de frais que moi d’eux.
Des Femmes.—Comme il est naturel, je regarde les femmes avec plus de curiosité et d’intérêt encore. Je les regarde et je ne vois rien.
Elles sont plus strictement voilées qu’aucunes femmes d’Orient. Elles ne sortent qu’enveloppées d’un grand voile noir, d’étoffe légère et sans beauté, qui les couvre de la tête aux pieds. Il s’entr’ouvre sur la figure, mais les femmes persanes ne veulent même pas montrer leurs yeux et portent sur le visage un mouchoir brodé à jour.
Le voile des femmes n’est pas prescrit par la religion.
Le Coran, qui règle tout, ne dit rien sur ce point. C’est seulement une coutume de bon ton, venue des femmes riches autour du Prophète et des chefs arabes. De même qu’en Angleterre une femme du peuple ne sortirait pas en ville sans chapeau (qui n’a vu à Londres devant certains bars d’effroyables ivrognesses redresser sur leur crâne chauve un vieux chapeau à fleurs?) de même en Orient, il est convenable que les femmes soient voilées.
Ainsi passent les Persanes avec leur voile noir et leur voile blanc, pareilles à de grands dominos. Sont-elles belles ou laides, vieilles ou jeunes? Cette énigme voilée est au premier abord assez irritante. Ces femmes ne nous donnent rien d’elles-mêmes, alors nous leur prêtons beaucoup. Puis, à la réflexion, on pense qu’il y en a beaucoup plus de vieilles que de jeunes, car la femme ici se fane vite; que la plupart sont ridées et décrépites; que, même parmi les jeunes, les jolies sont l’exception, et on finit par aimer ce voile qui, bien qu’il cache le plus souvent des visages sans beauté, met toutes les femmes au bénéfice du doute et leur prête l’attrait du mystère.
J’ai vu pourtant deux visages de femmes persanes. C’était à Kaswyn, le jour où le Chah y fit son entrée. Je me promenais dans la grande avenue lorsqu’un remous de la foule nous isola, deux femmes et moi, derrière le tronc d’un énorme platane. Là, comme si elles étaient seules, elles découvrirent leur visage pour arranger leur voile. J’aperçus des yeux noirs et brillants fendus en amande, un arc net et allongé de sourcils, la ligne sans défaut d’un nez droit, un teint mat et ambré et le commencement de l’ovale d’un visage dont j’aurais bien voulu que mes yeux pussent achever de parcourir la courbe charmante. Elles étaient, en vérité, comme deux sœurs; je les regardais avidement. Alors, m’ayant aperçu, elles recouvrirent sans hâte du reste, leur visage admirable.
Elles étaient très belles, mais je n’imiterai pas le voyageur connu qui déclarait qu’en France, pour une qu’il avait rencontrée de cette couleur, toutes les femmes étaient rousses. Je ne pense pas que toutes les Persanes soient belles. C’est, au contraire, parce qu’elles étaient sûres de leur beauté qui passait l’ordinaire, que mes deux Galatées ont voulu se laisser voir, avant de se cacher derrière le platane de Kaswyn.
Les femmes, en Perse, paraissent jouir d’une grande liberté. Elles sortent, comme il leur plaît, et le plus souvent sans être accompagnées. On en est réduit à supposer que l’uniforme voile qui les masque et sous lequel aucun mari ne les reconnaîtrait, favoriserait les intrigues si elles en voulaient nouer. Mais de ceci, nous ne savons rien et nous nous taisons.
Une phrase d’Hérodote est tout ce que j’ai sur le sujet: «Dans l’opinion des Perses, dit-il, ravir une femme est une iniquité; s’empresser d’en tirer vengeance, une folie. Pour les sages l’enlèvement d’une femme ne mérite pas qu’on s’en occupe, car il est évident que si elle ne s’y était pas prêtée, on ne l’eût point enlevée».
Le Métier de Touristes...—Ceux qui vont chercher des monuments anciens à Téhéran courent au-devant d’une déception certaine. Il n’y a pas dans Téhéran une faïence ancienne. Celles qui recouvrent les portes de la ville sont du goût persan moderne le pire: elles ont été faites à Vienne. Téhéran n’est capitale que depuis l’avènement de la dynastie des Kadjars dont le fondateur fut un eunuque.
La place aux Canons où l’on nous mène est laide. Non, il ne faut pas chercher de beaux monuments à Téhéran.
Mais on peut passer quelques heures agréables au bazar. Il est voûté et, au sommet des voûtes, un trou laisse passer un peu de lumière. Le bazar est frais, poussiéreux et sombre étrangement. Il faut quelques minutes pour s’habituer à cette obscurité. Comment vivre et travailler sans lumière? D’ici quelques siècles sera formée une race de Persans aux yeux si délicats qu’ils ne pourront supporter le grand jour.
L’automobile dans le bazar à Téhéran.
Pourtant on déploie dans le bazar une activité qui étonne. Accroupis, le derrière sur leurs talons, les ouvriers et apprentis dans le fond des arcades martèlent le cuivre, cisèlent l’argent ou l’or, découpent des peaux, font des harnachements, des bonnets, des broderies, comme s’ils y voyaient. Le marchand est assis sur le devant de l’arcade. Une femme strictement voilée se fait montrer des étoffes. Est-ce une jeune dame de la cour ou une vieille commère décrépite? Que ce voile est anonyme!
Des cavaliers passent, des ânes bien harnachés et aussi de grands diables de chameaux qui clignent de l’œil comme s’il y avait du soleil et profitent de l’obscurité pour nous marcher sur les pieds.
Des cuisiniers préparent des mets savoureux dont ils envoient des portions à leurs clients, du pilaf, du kebab, ou des ragoûts de viande à l’oignon ou au fenouil. Des odeurs fades ou violentes, désagréables toujours, emplissent les bazars.
On ne voit ici que des Persans. Il n’est pas de bon ton pour les Européens de se montrer au bazar. Nous dérogeons aux lois de l’étiquette et compromettons le prestige européen: nous nous promenons à pied dans le bazar.
Au Palais de la Montagne aux Lièvres.—Le Palais, à quelques kilomètres de Téhéran, s’élève en gradins sur une colline rocheuse. Au pied de la colline, nous visitons le jardin, une longue allée de platanes et d’acacias, des corbeilles de primevères roses sur le gazon, deux ruisseaux parallèles à l’allée; au carrefour des allées, des bassins d’eau dormante; des arbres taillés les ombragent d’une frondaison si touffue que j’ai peine à reconnaître en eux des ormeaux. Au bout des allées sont des pavillons de briques émaillées qu’il vaut mieux voir de loin. Derrière les pavillons, la ménagerie du Chah. Les pluies, ce printemps, ont été fortes; sous un soleil d’Orient nous trouvons des verdures anglaises. Dans un mois, tout sera grillé; nous sommes arrivés à l’heure précise où cueillir ce jardin dans sa gloire jeune et précaire.
Nous rencontrons un vieux jardinier guèbre. Il est grand et magnifique. Les rois sculptés sur les pierres de Persépolis ont ce visage régulier, ces yeux larges, ce nez droit, la barbe bien plantée et la dignité de ce port que nous admirons. Ce représentant de la plus vieille race persane est digne de ses ancêtres.
A mi-flanc d’une colline dénudée, voici la Tour des Guèbres, car il reste quelques adorateurs du feu au milieu de ces musulmans shyytes. Comme leur religion l’ordonne, ils exposent leurs morts sur des tours, car ils ne veulent souiller de leur contact ni la terre, ni l’eau, ni le feu. Les oiseaux viennent les déchiqueter. Ainsi le Guèbre joue dans la nature le rôle du Dieu que vante le petit Joas.
Pareil au pélican, pour assurer leur nourriture, il s’offre lui-même.
Le soir vient; une lumière douce et précise, bleue dans les lointains, dorée sur les collines voisines dont les rochers montrent leurs arêtes sèches, enveloppe le paysage, caresse les sables pierreux de la plaine où quelques taches de verdure, champ de blé ou d’orge, sont comme des tapis étalés à nos pieds. Tout de suite, presque sans transition, c’est la nuit; à l’Occident, le couchant empourpré, à l’Orient, Mars qui brille rouge dans un ciel déjà sombre.
Il est, dans Téhéran, une avenue plantée de très vieux arbres. Des échoppes ouvertes la bordent, et des Persans travaillent là, devant leur échoppe, en plein air, assis sur des tréteaux bas qui sont tout à la fois table et chaise.
Le soir, lorsqu’on flâne, on passe parfois devant une porte étroite qui donne sur une salle brillamment éclairée. Cette salle ouvre sur un jardin où des lampes nombreuses sont attachées aux arbres. Des Persans boivent du thé, de l’arak, ou des boissons acidulées qu’ils rafraîchissent de petits morceaux de glace. On passe devant ces jardins étincelants qui paraissent amenés dans notre promenade comme par un truc de féerie.
Voici huit jours que nous avons quitté nos amis à Resht et que, quotidiennement, nous les attendons. Une grève a-t-elle éclaté à Bakou? L’automobile a-t-elle subi un irréparable dommage?
Tandis que nous sommes à attendre des nouvelles, une dépêche nous parvient. Elle est écrite en persan, nous la donnons à Mahmoud qui la regarde et nous dit: «C’est quatre amis qui vous annoncent leur arrivée pour dîner.»
Et nous voilà enchantés à l’idée de voir nos deux ménages. L’heure du dîner sonne, d’amis point. L’automobile est en retard, cela s’est vu. Georges Bibesco avait compté sans les caniveaux.
Pourtant, dans la soirée, quelques doutes nous viennent sur l’exactitude de la traduction fournie par Mahmoud et nous envoyons la dépêche à un mirza, ou homme lettré du voisinage.
Une heure plus tard, il nous envoie, avec ses compliments, la traduction suivante qui nous laisse stupides: «Musketov Féringar.—Ai traversé March terribles difficultés, bateau échoué, retourné Caravan, gagne Resht par la montagne, arrive mercredi soir. Léonore.»
Pourquoi ce télégramme incompréhensible nous a-t-il été remis? Avons-nous, l’un ou l’autre dans notre vie, une dame du nom de Léonore qui nous aime assez pour risquer, à seule fin de nous retrouver, de si terribles dangers? Cette supposition a quelque chose de flatteur, mais nous sommes forcés de convenir que nous ne connaissons aucune dame du nom de Léonore. Gagné par le fatalisme oriental (arrive qui arrive), je chasse de mon esprit l’idée de l’errante Léonore et m’occupe, sous un laurier rose, à suivre les méandres de la fumée de ma cigarette.
Emmanuel Bibesco, qui aime déchiffrer les rébus, s’enferme dans sa chambre avec du papier, un crayon et la dépêche. Une heure plus tard, il m’arrive congestionné et triomphant. Il a trouvé.—«Musketov Féringar» c’est, contre l’apparence, nous. Il y a ainsi en toutes choses un point de départ qui échappe à l’analyse et qu’il faut accepter. Le reste est limpide «Léonore» c’est notre ami Léonida, qui est sur la route Erivan-Tabriz. Il n’a pu passer. Il a pris le bateau à Bakou, le bateau a échoué; il a gagné Lencoran (Caravan est pour Lencoran) et arrive par Resht. Quant aux montagnes, on les supprime. Ainsi a-t-on un sens clair et intelligible.
Je me déclare satisfait et continue à fumer. Cependant, le lendemain, je porte la dépêche à la légation de France où M. Nicolas, qui sait le persan autant qu’homme du monde, nous fournit une troisième version. Les noms sont les nôtres «Bibesco Phérékyde»: «Caravan» est pour «Erivan»; «March» pour «Arax», «bateau échoué» pour «essieu brisé» et «Resht» pour «Tabriz». La dépêche se lit ainsi: «Ai traversé Arax avec terribles difficultés, retourné Erivan pour essieu brisé, gagne Tabriz par la montagne, arriverai mercredi soir.—Léonida».
Et voilà!
Moralité: Télégraphiez en anglais, français, russe, allemand, italien ou tchèque, de préférence au persan, et servez-vous du télégraphe indo-européen.
Au mercredi annoncé, ce n’est pas Léonida qui arrive, mais nos jeunes ménages de Resht. Ils ont fait un raid automobile magnifique. L’auto n’était débarqué que le mardi matin à Enzeli, après un embarquement difficile à Bakou où les ouvriers du port faisaient grève. A quatre heures de l’après-midi, les deux ménages, Keller, et le Tcherkesse Hassan avaient quitté Resht entassés à six dans la grande Mercédès. Cette fois-ci, ils n’avaient plus droit les uns et les autres qu’à un sac de toilette, car il fallait mettre dans l’auto les quatre lits de camp et des couvertures. Les genoux remontés jusqu’au menton, les voilà donc partis à l’ascension du haut plateau, dîner à Mendjil et arrivée à Yusbachaï vers les onze heures. Le Chah y campait et un médecin anglais qui accompagnait Sa Majesté voulut bien prêter pour la nuit sa tente aux voyageurs. Ils quittèrent le camp vers huit heures, déjeunèrent à Kaswyn et mirent, de Kaswyn ici, un peu plus de cinq heures (il nous en fallut vingt-quatre), traversée de la rivière comprise. Des photographies ont été prises de l’auto dans l’eau.
L’automobile dans la rivière.
Enfin, nous voilà tous ensemble. On pense si nous avons des histoires à nous raconter. Nous leur disons nos aventures, mais comme il est écrit dans les Mille et une Nuits, il n’y a pas d’utilité à les répéter. Ils nous décrivent leurs journées de Resht, les promenades dans la voiture que leur envoie Azodos Sultan, et qui est munie d’un taximètre, les dîners et divertissements persans qu’on leur a offerts, le bouffon autour de la table, la visite que les dames ont faite d’un harem et la grande désillusion qui les y attendait.
Nous restons à causer jusque tard avant dans la nuit sous le portique de la maison que le gouvernement a aimablement mise à notre disposition et que gardent des soldats basanés, bons enfants et dépenaillés. Nous parlons du voyage d’Ispahan et l’enthousiasme des jeunes femmes réchauffe même le récalcitrant Emmanuel Bibesco. Nous décidons de partir pour Ispahan dimanche.
En attendant, nous courons Téhéran.
Nous allons à une dizaine de kilomètres du sud-est de la ville, aux ruines de Rei ou Rhagès. Ce fut sous les Seljoucides une des plus importantes villes d’Asie, c’en est une des plus anciennes. Les Juifs y furent exilés lors de la captivité. Haroun al Raschid y naquit et aimait à y résider. Une civilisation admirable fleurit à Rhagès entre le huitième et le douzième siècles de notre ère; les rares pièces que l’on y a trouvées, faïences à reflets métalliques, sont d’une qualité incomparable. La ville fut pillée par Gengis Khan lors de la conquête mongole en 1221 et plus tard par Timour. Elle ne se releva jamais. Les ruines sont enfouies sous des couches épaisses de sable que le vent du désert apporte. Seule une tour subsistait en ruines que l’on a reconstruite voici quelques années. Il y avait aussi une sculpture de l’époque sassanide sur un rocher dans un site magnifique. Elle a été détruite stupidement pour être remplacée par un bas-relief de Fath Ali Chah, arrière-grand-père du Chah actuel.
Il ne reste rien à Rhagès. Mais il est certain que si l’on voulait y entreprendre des fouilles sérieuses, on y trouverait des œuvres d’art du plus haut prix. Rhagès est à quelques minutes de Téhéran; aucune difficulté à vaincre; il faudrait seulement un peu d’argent. Espérons que le gouvernement français qui a déjà fait de beaux travaux à Persépolis et qui en continue dans la Suziane, pourra un jour explorer le sol où dort Rhagès.
Nous visitons le palais du Chah. Les voyageurs qui nous ont précédés se sont crus obligés de parler avec révérence et admiration du palais du Chah. J’en parlerai librement.
Palais Chamsel-Emaret, Téhéran.
On aurait tort de s’imaginer que le Chah, descendant du Roi des Rois, monarque absolu et oriental, vit d’une façon somptueuse dans un palais des Mille et une Nuits. Il se loge à l’européenne, et ce monarque persan a un fort mauvais goût qui lui fait préférer les articles de bazar viennois à dix-neuf sous aux objets d’art fabriqués en Perse.
La Perse a eu l’art le plus raffiné, le plus exquis qui soit. En Europe, en Amérique, on se dispute les miniatures, les reflets métalliques, les cuivres et jusqu’aux bouts de tapis anciens de Perse. Chez le Chah, on ne trouve pas une œuvre d’art persane.
Dans son musée si vanté, on voit, sous vitrines, de petits éventails de papier, article de Paris, et pour que personne ne s’y trompe, le prix est resté marqué 0 fr. 65. Ils voisinent avec une glace à main de 3 fr. 45.
Il est vrai que l’on montre le fameux trône des Paons, mais il ne vient pas de Delhi, comme on le raconte, et jamais le Grand Mogol ne l’honora de sa présence sacrée. Il a été fait à Ispahan au commencement du XIXe siècle et l’on assure que beaucoup des pierres précieuses, dont il fut alors orné, ont été remplacées par des pierres moins précieuses.
Palais d’Echreta Bad à Téhéran.
Je préfère, et de beaucoup, le trône en albâtre que l’on voit au rez-de-chaussée du palais et qui est d’un assez beau travail hindou.
Il y a enfin dans le musée quelques pièces de Sèvres et d’autres manufactures d’État européennes, dont divers souverains se débarrassèrent, sagement, au profit de Sa Majesté persane.
On nous promène aussi pendant plus d’une heure dans des salles remplies à déborder par les objets les plus détestables. Des tableaux couvrent les murs. C’est en vain qu’on veut me faire croire que ces peintures ont été envoyées en cadeau au Chah par les rois et empereurs d’Europe. Je ne sache pas que jamais nos trônes aient été occupés par d’aussi implacables mystificateurs que ceux qui fournirent ces toiles au Chah de Perse. Jamais on ne me fera admettre que les augustes souverains qui veillent au bonheur du monde se jouent entre eux de tels tours. Je garde le souvenir d’une photographie où dans un jardin, assise sous des arbres, rêve une dame modelée en relief et coloriée.
Dans les appartements privés du Chah ce sont des meubles en velours ou en peluche qui rappellent les pires souvenirs des années dix-huit cent soixante-dix à quatre-vingts. Et partout des boîtes à musique, des pianos mécaniques, des orgues de barbarie, des harmoniums automatiques, des chaises musicales et des tables qui chantent! Dans la chambre à coucher pleine de ces instruments sonores, je cherche le lit. Je ne le trouve pas. Le «Centre de l’Univers», l’«Escalier du Ciel» couche à terre sur deux coussins plats jetés sur un tapis.
Au-dessus du coussin sur lequel il appuie sa tête, une étagère. Sur l’étagère quatre photographies autour de son propre portrait. A côté de la photographie de Mouzaffer-ed-Dine, à gauche et à droite Edouard VII et sa gracieuse épouse; à l’extérieur, moindre faveur, le tsar et la tsarine. Ces souverains et leurs épouses veillent sur le repos du Chah.
Il paraît que Sa Majesté a des nuits agitées.
Mais les jardins du Palais, qu’on appelle le Gulistan, sont délicieux. Des eaux vives les traversent qui courent sur des briques émaillées bleues; ils ont de grands bassins couleur de jade, des parterres immenses d’iris de teintes diverses et de lis nuancés, des platanes vivaces et frissonnants, des haies de roses...
Le Chah étant en Europe, nous sommes reçus en audience par le Valyat, prince héritier, gouverneur de Tabriz et chargé de la régence pendant le voyage de son père. Il faut des pourparlers préalables pour régler la question de notre tenue. Selon l’étiquette, nous devrions porter la redingote et le chapeau haut de forme. De chapeaux de soie, il est inutile de dire que nous n’en avons pas. Alors on négocie, et comme nous sommes arrivés en automobile, et que toute la Perse le sait, Son Altesse consent à nous recevoir coiffés de nos casquettes d’automobile. Cette question des chapeaux est plus importante qu’elle ne le paraît à première vue, car il a été réglé, par le traité de Turkman-chai, en 1827, que les Européens ne se découvriraient pas devant Sa Majesté qui, elle, ne quitte jamais le bonnet d’agneau frisé.
Donc nous arrivons au palais du Valyat accompagnés par l’aimable ministre de Russie qui nous présente. On nous introduit, conformément à l’étiquette orientale, dans un premier salon où l’on nous sert des rafraîchissements tandis que nous sommes censés nous reposer des fatigues du voyage. Puis nous entrons dans un salon immense; à l’angle opposé à la porte est assis le Valyat qui se lève. C’est un homme de trente-huit ans, je crois, qui en paraît quarante-cinq, petit, gros, très gêné, le regard clignotant sous ses lunettes d’or.
Un interprète russe est là. Brève conversation dénuée de tout intérêt, puis l’audience est finie—nous n’avons pas quitté nos casquettes—et nous nous retirons. Mais on ne sort qu’à reculons et nous voilà tous six exécutant une figure de quadrille à travers le salon immense, les yeux fixés sur le Valyat, la main à la visière de la casquette, évitant de notre mieux les obstacles dont notre chemin est semé, titubant sur les chaises et tables, et très anxieux, à chaque instant, à l’idée que nous ne retiendrons pas le fou rire qui nous gagne lorsque l’un ou l’autre de nous se heurte contre un meuble...
Dans les légations où l’on nous reçoit de la façon la plus hospitalière, je me renseigne sur la position actuelle de l’empire des Chahs et sur la politique des deux grandes puissances qui ont un intérêt de premier ordre dans les affaires persanes actuelles.
Je ne crois pas inutile de donner ici un bref aperçu de la question persane qui sera, un de ces jours prochains, la grande actualité de la politique internationale.
Les Anglais et les Russes en Perse.—«Aux officiers civils et militaires des Indes, dont les bras supportent la plus noble conquête que jamais le génie d’une grande nation acheva, je dédie ce livre, hommage indigne de ma plume à une cause que leur haute mission est de défendre par la justice ou par le sabre, mais dont l’ultime défenseur est l’âme même du peuple anglais.»
C’est par ces mots grandiloquents que M. G. Curzon ouvre son livre sur la Perse, qui a paru en 1900. Depuis, M. G. Curzon est devenu lord Curzon, et il a été vice-roi des Indes, où il a eu toute licence de surveiller de près les affaires persanes et d’exciter le zèle de ses subordonnés.
La Perse a deux voisins qui s’intéressent vivement à sa santé: la Russie et l’Angleterre.
La Perse est malade. Voilà un État grand trois fois comme la France et qui n’est peuplé que de huit millions d’habitants. Le gouvernement y est absolu, ce qui ne signifie pas qu’il fait tout ce qu’il veut.
Il n’a à peu près aucun pouvoir, et ne subsiste que par la grande raison qu’il est là et que l’indifférence des Persans en matière politique est telle qu’ils ne verront jamais d’avantage à en changer. Qu’une autre famille remplace les Kadjars, actuellement régnants, à quoi bon? Cela n’intéresse vraiment que «l’autre famille» et les Kadjars. Pour le peuple, il en sera toujours de même.
Si le pouvoir absolu devenait tyrannique, il serait odieux. Mais il ne peut rien. Il a d’abord en face de lui, le corps des prêtres, ou «mollahs». Au milieu d’une population ignorante et dont ils excitent le fanatisme, ils sont tout puissants. Pour les moindres choses, il faut négocier avec les mollahs. Ce n’est qu’avec leur permission et après de longs pourparlers, que le Chah a pu venir en Europe en 1900. D’autre part, la classe marchande a ses privilèges, ses franchises, et administre elle-même ses affaires. Les mollahs, au besoin, la protégeraient contre le gouvernement, car il est toujours utile d’être en bonnes relations avec la classe qui a la richesse. Reste, comme bête taillable et corvéable à merci, le paysan.
Mais le pouvoir central n’a pas une prise bien forte sur le paysan. Si les impôts sont trop lourds, le paysan refuse de les payer. Alors enverra-t-on des troupes? Grande affaire. D’abord il faut avoir des troupes. Ensuite il faut qu’elles veuillent bien marcher. Et cela coûte cher. Enfin, dans beaucoup de districts, il est indifférent au paysan de quitter sa demeure, si on lui rend la vie trop dure. Il n’aura pas grand mal à en reconstruire ailleurs une autre aussi luxueuse, et il trouvera sans difficultés un coin de terre où faire pousser le peu qui lui est nécessaire pour vivre.
Voilà donc encore une illusion qui tombe. Le despotisme d’un souverain oriental tel que le Chah est bien peu de chose. Il peut faire couper, sans trop de formalités, quelques têtes. Cela ne mène pas loin. Il est le souverain sans puissance réelle d’un pays sans ressources.
La Russie et l’Angleterre sont pourtant assurées que sous leur tutelle intelligente, ces maigres ressources enfleraient merveilleusement. En outre, par sa position géographique, la Perse leur paraît, à l’une et à l’autre, nécessaire à la sûreté et à la consolidation de leurs empires.
La position de la Russie est extrêmement forte. Elle est frontière de la Perse sur des milliers de kilomètres. Depuis presque la mer Noire jusqu’à l’Afghanistan, elle pèse d’un poids lourd sur son voisin persan. Ses chemins de fer, ses routes, ses bateaux à vapeur arrivent à la frontière persane, au Caucase, sur les rives de la Caspienne et en Transcaspie. La Russie a seule accès dans le nord de la Perse, et, comme on sait, elle interdit le transport d’aucune marchandise européenne à destination de la Perse à travers ses États. Elle a donc un avantage immense sur ses rivaux, qui ne peuvent se défendre que par la qualité supérieure et le bon marché plus grand de leurs produits.
L’Angleterre ne peut introduire ses marchandises que par le golfe Persique ou par le Seïstan et le Béloutchistan.
Mais il n’y a pas de rivalité que commerciale. La Russie, qui pousse continuellement vers le sud, espère-t-elle avoir un jour, comme port en mer libre, Bouchir? L’Angleterre ne pourrait laisser l’ours russe s’installer ainsi à côté des Indes. Si Bouchir, si le sud de la Perse cessent d’être persans, ils doivent devenir anglais.
Dans la lutte politique qui est engagée en Perse entre Anglais et Russes, ce sont ces derniers qui ont le meilleur. Ils n’ont cessé durant le cours du dix-neuvième siècle d’améliorer leur position. En 1827, on envahit à Téhéran la légation de Russie et on mit à mort tous ceux qui l’habitaient. Alors, la Russie s’empara de quatre provinces persanes et les annexa au Caucase. La frontière russe aujourd’hui descend jusqu’à l’Arax, et sur la mer Caspienne, jusqu’à Astara. Depuis, la Russie a conquis le Turcoman transcaspien et y a construit des chemins de fer. Elle a prêté de l’argent au Chah. L’histoire de cet emprunt est typique et indigne encore les impérialistes anglais.
Le Chah, en 1900, s’adressa aux Anglais, leur demandant la bagatelle d’une cinquantaine de millions qui lui étaient nécessaires. Les banquiers anglais ne voulurent consentir aucun prêt sans la garantie du gouvernement. A son tour, le gouvernement exigea le contrôle des douanes persanes par des fonctionnaires anglais. Le Chah refusa. La Russie intervint alors. Elle prêterait ce que son ami le Chah désirait. Il lui était même très agréable, à elle qui emprunte beaucoup, de connaître la douceur du rôle de créancier. Entre voisins, ne faut-il pas se rendre de mutuels services? Une fois l’offre acceptée, la Russie demanda seulement l’insertion de deux clauses au contrat: l’une spécifiant que si l’intérêt de cet argent n’était pas payé, elle serait autorisée à s’emparer des douanes, l’autre disant que la Perse s’engageait à ne pas rembourser l’emprunt avant dix ans, et que, pendant ce laps de temps, elle n’emprunterait aucune somme d’argent à aucune autre nation. C’est ainsi que l’Angleterre fut privée de l’influence et des moyens d’action que l’argent prêté donne au créancier.
Les publicistes d’outre-Manche crient très haut que la Russie abuse de sa situation privilégiée pour empêcher toute mise en valeur de la Perse. C’est elle, selon eux, qui s’oppose aux projets magnifiques et divers de chemins de fer dus à l’esprit d’initiative anglais. Voici les lignes dont on a parlé pour la Perse:
La ligne Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran; la ligne du sud se raccordant à la ligne que les Allemands doivent pousser jusqu’à Bagdad. Et on aurait Bagdad-Kermanchah-Sultanabad-Koum-Téhéran, avec une seconde ligne de Sultanabad-Ispahan-Kerman-Kuhak, à la frontière du Béloutchistan, pour rejoindre le chemin de fer anglais de Kurrachee à Kandahar. Il va sans dire qu’on construirait aussi une ligne allant du nord au sud, d’Askabad, station du chemin de fer transcaspien, à Bender-Abbas, sur le golfe Persique. On voit la Perse sillonnée de trains lents ou rapides. Seule, la Russie s’oppose à la construction de ces lignes.
Il est vrai que la Russie a une convention secrète, signée le 9 novembre 1900, par laquelle le gouvernement persan s’engage à ne construire aucun chemin de fer et à ne donner aucune concession à cet effet, cela pour une durée de dix ans, à l’expiration de laquelle les deux parties contractantes discuteront du renouvellement de la dite convention.
Mais je ne crois pas qu’il suffirait d’abolir la convention de 1900 pour que l’on se mît à construire des chemins de fer en Perse. Le public anglais, quelque patriote qu’il soit, passe pour savoir que les affaires sont les affaires. Avant de jeter quelques centaines de millions dans les chemins de fer persans, il voudrait connaître les ressources du pays, les dividendes à espérer. Que dirait-il lorsqu’il apprendrait que les trois quarts de la Perse sont un désert pierreux, incultivable, que l’agriculture suffit juste à nourrir les habitants, et que l’on n’exporte guère que de l’opium; que l’industrie, à part celle des tapis, n’existe pas? On parle de prodigieuses richesses minières, mais de renseignements certains sur cette question, personne n’en a.
Il n’y a qu’une ligne peut-être qui pourrait payer ses frais, ce serait Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran. Mais cette ligne-là, seule la Russie pourrait la construire, et la Russie, pour des raisons à elle connues, n’est pas pressée.
A. Jeune femme jouant avec un singe. Miniature persane du XVIe siècle.
(Collection de l’auteur.)
B. Miniature persane du XVIe siècle achetée à Ispahan. (Collection de l’auteur.)—Les vers, au-dessus du personnage, disent: «Emmenez mes amis si loin de moi que, si je les rencontre, je ne les reconnaisse pas, et qu’ils ne me reconnaissent non plus.»
Et au-dessous: «Faites que je ne puisse plus ni être peiné, ni charmé par elle.»
La Russie dit ceci: «Il n’y a aucune urgence à hâter la construction de chemins de fer en Perse. Voilà vingt-cinq siècles que le pays s’en passe fort bien; il continuera à s’en passer pendant quelques années encore. Les moyens de transport que son commerce et son agriculture ont à leur disposition sont presque suffisants. Nous ne nous refusons pas à les améliorer. Nous venons de construire une belle route de Resht à Téhéran. C’est déjà un immense progrès. Autrefois le trajet entre la mer Caspienne et la capitale se faisait à cheval, à travers des montagnes difficiles, dangereuses. Maintenant on voyage en voiture entre Resht et Téhéran aussi sûrement que sur n’importe quelle route des Alpes. Seuls les journalistes anglais, gens à imagination et vite effrayés, parlent des prodiges de valeur qu’il faut accomplir pour parcourir cette route. Nous allons faire un port à Enzeli. Nous préparons, lentement c’est vrai, mais à notre loisir, une seconde route carrossable qui mettra en communication Tabriz d’un côté avec Erivan, de l’autre avec Téhéran. Nous n’empêchons personne de travailler comme nous dans d’autres parties du royaume. Ce n’est pas notre argent qui s’est dépensé pour la route Ispahan-Ahwaz-Mohammerah. Plus tard, lorsque le besoin s’en fera réellement sentir, on verra à mettre des rails le long des routes que nous construisons.»
Il ne manque pas de sagesse dans ces raisonnements. Mais les Anglais, Français, Allemands, Autrichiens et Américains disent avec justesse à la Russie: «C’est vrai, vous avez fait une bonne route pour Téhéran. Mais vous êtes seule à en profiter, puisque vous fermez l’accès de la Perse à nos produits. Votre route Erivan-Tabriz-Téhéran, à qui servira-t-elle? A vous seulement. Grâce à ces routes et à vos mesures prohibitives, seul votre commerce se développe, seule votre influence politique augmente en Perse. La partie n’est pas égale.»
Cela est exact, la partie n’est pas égale. Mais qu’y faire? La Russie est là, couchée tout au long de la Perse, couvrant sa frontière nord, personne ne peut changer cet état de fait.
Je croyais, en arrivant à Téhéran, trouver le prestige russe fort endommagé par la désastreuse guerre avec le Japon et par les troubles intérieurs, et j’en causai avec l’homme qui connaît le mieux l’histoire contemporaine de la Perse. Lorsque je lui exprimai ces pensées, il se mit à rire:
—Le prestige de la Russie affaibli, sa force en Perse diminuée? Ne croyez pas cela. Sans doute dans les cercles persans où l’on n’aime pas la Russie, on a vu sans déplaisir ses malheurs en Extrême-Orient et les troubles politiques qui ont suivi. Mais la Russie faible est encore trop forte pour la Perse. La Perse n’a aucune puissance; elle ne peut s’opposer à rien. Son seul rôle est de tâcher de neutraliser l’une par l’autre la Russie et l’Angleterre mais c’est difficile. Quant à opposer une résistance matérielle il n’y faut pas songer. Dix mille cosaques, réunis à Erivan, prendraient Tabriz, Téhéran, tout le royaume. La patte de l’ours est sur nous, elle ne nous lâchera pas. Soyons heureux seulement que pour l’instant il ne puisse resserrer son étreinte. Aux yeux des Anglais, la Russie représente une moindre civilisation. Mais, comparée à la Perse, la Russie a atteint un état de civilisation infiniment supérieur, auquel la Perse, du reste, n’arrivera jamais...
Ainsi parla cet homme sans illusions.
Faisons, pour terminer ce chapitre, un compte sommaire de ce que les Russes et les Anglais ont en Perse à l’heure actuelle.
Les Anglais ont «The imperial bank of Persia» à Téhéran, avec des succursales dans les grandes villes du royaume. Elle a seule le droit d’émettre de la monnaie-papier. Le télégraphe indo-européen arrive par Tabriz jusqu’à Téhéran; le télégraphe indien le continue par Ispahan, Chiraz, Bouchir. Les Anglais ont pour eux la proximité des Indes, la qualité de leurs produits, leur bon marché, l’activité de leurs négociants. Malgré l’infériorité de leur position géographique, ils font un chiffre d’affaires annuel (plus de cent millions de krans) presque égal à celui de la Russie. Ils ont la plus belle légation à Téhéran, de superbes lanciers du Bengale au consulat général d’Ispahan et à Bouchir. Leur influence dans le sud est grande. Lord Curzon a fait des manifestations navales dans le golfe Persique. Une mission anglaise vient de parcourir le sud de la Perse pour étudier ce qu’on appelle en Europe «les besoins du marché». Maigre marché! Des officiers étaient adjoints à la mission. On appelle, en manière de plaisanterie, le consul anglais à Bouchir le vice-roi de Bouchir. Il est vrai que l’on appelle vice-roi de Resht, le consul général de Russie dans cette ville.
La Russie, elle, a sa force et son poids. Elle est le puissant voisin qui n’entend pas qu’on se passe de lui. Elle a à Téhéran et dans plusieurs grandes villes une banque d’escompte et de prêts, qui est une filiale de la Banque d’État à Saint-Pétersbourg. Elle a sa grande route, sa belle route, la seule. Elle a son télégraphe aussi, sa poste, et même son téléphone entre Enzeli et Téhéran. C’est un colonel russe qui commande le seul régiment de cosaques persans qui ait une valeur militaire. Elle est en excellents termes avec le Chah. Elle est la créancière de la Perse, mais pour peu d’argent: elle lui a prêté soixante-quinze millions. Ce n’est rien; elle voudrait bien lui en prêter davantage. On l’accuse d’inertie. Elle se hâte lentement. Le grand mot de la politique extérieure russe est: Patience. Elle a voulu aller trop vite en Extrême-Orient, elle s’en repent cruellement. En Perse, elle ne fera pas la même faute. Elle attend.
Et nos amis les Belges.
Les Anglais et les Russes ennemis se disputaient la Perse. Un troisième larron survint et s’empara de l’âne. Qu’était la Belgique en Perse il y a dix ans? Rien. Qu’est-elle aujourd’hui? Tout. Et cela arriva de la manière suivante:
Il ne faut pas croire que les Persans manquent d’intelligence. Ils en ont beaucoup. Il y a longtemps par exemple que le gouvernement sait que s’il avait des employés honnêtes, les impôts rentreraient dans les caisses et que les affaires de l’État seraient meilleures. Mais une fois ce raisonnement fait, les Persans se satisfont à en admirer la justesse théorique. A quoi bon en donner une preuve expérimentale? Avant tout, il faut vivre tranquille. Mais il y a deux administrations qui causaient beaucoup d’ennuis aux Persans, car elles étaient en contact quotidien avec les étrangers, gens difficiles qui, à la moindre irrégularité, à la plus petite escroquerie, s’en vont crier aux oreilles de leurs consuls ou de leur ministre. Ces administrations sont celle des postes et celle des douanes.
Les conseillers attitrés de la Perse lui disaient: «C’est bien simple. Mettez des fonctionnaires européens dans les douanes et dans les postes.» Les Anglais ajoutaient: «Les fonctionnaires les meilleurs, c’est nous qui les fournissons.» Les Russes disaient: «Prenez notre ours.»
La Perse ne prit ni les uns ni les autres. Donnez un doigt à ces voisins-là, ils s’emparent de toute la main. Où chercher des gens qui ne soient pas dangereux? Elle trouva les Belges. Elle fut aidée dans son choix par les conseils d’un Belge fort intelligent et actif, fixé à Téhéran depuis quelques années, et qui a fait une fort belle fortune dans les administrations d’État.
Depuis cinq ans, les Belges font marcher les douanes et les postes persanes à la satisfaction générale. Sur toutes les frontières du royaume on trouve des employés belges; leur chef est M. Nauss, ministre des postes et télégraphes, directeur des douanes impériales et de la Monnaie. Il porte, en outre du bonnet d’agneau national sur sa grosse tête de Flamand blond, le titre d’Excellence.
La Belgique fait aujourd’hui beaucoup d’affaires en Perse. Toutes les commandes d’État sont pour elle; elle vient de fournir le matériel complet de la Monnaie. L’Angleterre et la Russie montent la garde attentivement peut-être auprès d’une ombre. Les Belges réalistes ont saisi la proie.
On ne voit pas bien pourquoi la France n’a pas bénéficié du fait qu’elle ne pouvait porter aucun ombrage au Chah. Elle avait une position commerciale en Perse. Une belle place était à occuper. Elle n’a pas su la prendre.
Nos derniers jours à Téhéran.—Nous sommes ici cosmopolites. On nous reçoit si bien dans les légations que nous nous laissons aller à voyager paresseusement autour de l’Europe en quelques heures. Nous déjeunons en Russie, prenons le thé chez Sa Majesté britannique, dînons gaiement en France à la table du comte d’Apchier, chargé d’affaires, et faisons un tour de valse chez le Grand Turc.
Nos malles ont bien voulu nous rejoindre à Téhéran.
Nous circulons en automobile à la grande surprise des Persans.
Grâce à nos amis de la Banque russe et de l’Imperial Bank of Persia, nous trouvons quelques litres de benzine. Nous voyons les jardins qui environnent la ville. Les matinées se passent toujours avec les dellals.
Et nous ne nous lassons pas du spectacle de la rue et des bazars, des promenades dans les environs avant la nuit, de la rentrée dans l’animation de Téhéran alors que le soir est tombé sur la ville et que là-bas, derrière les premières montagnes déjà sombres le pic conique du Demavend étincelle encore dans la lumière.
Depuis que nous sommes dans l’Iran, nous n’avons pas vu un seul nuage dans le ciel. Le jour, une voûte immuablement bleue s’étend au-dessus de nous, qui, la nuit, se change en un dôme violet crevé d’étoiles d’or. Et le contraste est vif entre ces journées radieuses de Perse et celles du premier mois de notre voyage où nous n’avons connu que des cieux tristes et bas, les brumes, les nuages, la pluie.
L’éclat de la lumière, la caresse des brises le matin et le soir, la chaleur sèche des midis ont tant de charme pour nous que nous nous amollissons dans cette vie calme, uniforme et que, si nous restons encore ici quelques jours, nous n’aurons plus la force de partir pour Ispahan.
Et nous voulons voir Ispahan.
Lorsque nous déclarons notre intention, il y a une stupeur dans la colonie étrangère. Aller à Ispahan! Qui jamais à Téhéran y songea. Et l’on nous énumère les fatigues de la route, le manque de vivres, de logements, le désert à traverser. Jamais ces jeunes femmes ne supporteront pareille épreuve. C’est folie que de l’entreprendre. On nous regarde avec surprise, avec un peu de pitié aussi.
Mais nous ne sommes pas venus si loin pour nous arrêter à quelques journées du but et pour rester dans la ville à demi-européenne qu’est Téhéran. Il nous faut de plus mâles aventures que celles rencontrées jusqu’ici.
On compte de Téhéran à Ispahan environ quatre cent quatre-vingts kilomètres par la route que suivent les voitures. Nous avons fait tant de chemin depuis Bucarest que les quatre cent quatre-vingts kilomètres qui restent ne sont plus pour nous qu’un dessert. Nous sommes surpris de voir qu’aucun membre des légations (sauf les Anglais) n’a jamais eu l’idée de s’offrir ce dessert.
Nous pensions qu’on allait à Ispahan passer une semaine ou deux dans la saison des roses. Mais non, cela ne se fait pas.
Nous le ferons tout de même et préparons notre départ.
C’est toute une affaire.
Cette fois-ci, nous sommes prévenus. Il faut avoir des vivres pour les six personnes que nous sommes. Nous ne trouverons rien en route. Nous comptons, largement, mais il vaut mieux se tromper en bien, quatre jours pour aller à Ispahan. Cela fait huit jours dans le désert. Nous complétons donc le grand panier de conserves acheté à Tiflis. Et il importe de ne rien oublier, car une fois partis, il sera trop tard.
Un domestique est nécessaire. Le tcherkesse Hassan, amené jusqu’à Téhéran, a prouvé qu’il ne savait pas plus le persan que le français. Alors nous le renvoyons au Caucase.
M. d’Apchier nous trouve un domestique interprète, protégé français. Il a dix-huit ans et en paraît douze. Il traîne misérable dans Téhéran dont il connaît les moindres ruelles et où il exerce toute espèce de métiers qui obligent la légation de France à s’occuper souvent de lui. Il est vêtu d’une redingote persique déchirée sur un maillot de coton à trous, d’un pantalon en cotonnade à carreaux également déchiré, de bottines jaunes dont les semelles baîllent et laissent voir des pieds sans chaussettes, d’un haut bonnet noir qui ne quittera jamais sa tête. Il ne se lave que rarement, a un accent et des idiotismes qui font notre joie. Il est fin, adroit, actif, prêt à tout supporter pour le plaisir de voyager; il a été deux fois déjà à Ispahan. Il s’appelle Aimé, a des yeux clairs de jeune coquin; tout ce qu’il fait, il le fait bien; il nous devient indispensable et son souvenir restera toujours attaché pour nous à celui de l’extraordinaire voyage que nous avons fait de Téhéran à Ispahan, à travers le désert.
Puis il nous faut des voitures.
Nous n’avons plus qu’un automobile et nous sommes sept, en comptant Aimé. En outre, il est nécessaire d’emporter avec nous les vivres et les bagages dont nous aurons besoin chaque jour; en outre, il faudrait une grande provision de benzine, et la certitude d’en trouver à Kachan et à Ispahan.
Nous déplorons que Léonida soit toujours dans les montagnes de Tabriz, mais enfin nous voilà obligés de laisser la grande Mercédès derrière nous à Téhéran où Keller aura le loisir de la démonter et de la nettoyer à fond.
A la poste nous apprenons que nous ne pouvons prendre trois landaus, car il n’y en a que deux, qu’au-delà de Koum, nous ne trouverons que huit chevaux aux relais (bien heureux quand nous les trouverons), et qu’ainsi notre troisième voiture, comme on attelle à quatre chevaux, resterait en arrière. Et le maître de poste nous offre ce qu’il appelle un break.
Alors les plus courageux d’entre nous sentent glisser le long de leur épine dorsale le frisson de la mort.
Ce break est une antique caisse en bois massif avec deux banquettes larges de moins d’un pied, sans coussins ni capitonnage. Il est recouvert d’une toiture que supportent quatre grosses tiges de fer qui vacillent.
Des morceaux de toile trouée nous protégeront contre l’ardeur du soleil et le vent froid de la nuit.
A cette vue, nous reculons d’horreur. Jamais nous n’avons été si près de renoncer à Ispahan. Mais le maître de poste nous assure qu’à Koum, nous trouverons une diligence confortable que nous pourrons prendre si nous ne sommes pas satisfaits de notre break.
Honteux à l’idée d’avoir été retenus par un simple souci de confort, nous louons le break pour le prix de cent vingt tomans, douze cents francs persans, quatre cent quatre-vingts francs de France.
Nous décidons de partir le dimanche matin 21 mai.
Comme la chaleur commence à se faire sentir et que nous en avons éprouvé la mortelle chaleur au milieu du jour entre Kaswyn et Téhéran, nous projetons de voyager, chaque jour, de quatre heures du matin à dix heures, de nous arrêter alors, de déjeuner et de faire une longue sieste au relais, puis de repartir à quatre heures de l’après-midi et de marcher jusqu’à dix heures du soir. Ainsi ferons-nous sans fatigue les quatre cent quatre-vingts kilomètres qui nous séparent d’Ispahan, et cela en quatre jours.
Nous sommes très satisfaits de nos décisions. Nous en prendrions d’autres encore, si c’était nécessaire.
Sur quoi nous nous rendons à un dîner que nous offre le Mouchir ou ministre des affaires étrangères. Nous sommes dans un grand état d’excitation à l’idée du départ prochain.
A onze heures du soir, nous nous retirons en nous donnant rendez-vous le lendemain matin à quatre heures, bien exactement.