Image absente

CHAPITRE VII
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN OU LA DILIGENCE PERSANE

Dimanche 21 mai. Première journée.—Nous dormons peu. A trois heures, je suis réveillé. La pensée que nous partons pour Ispahan me donne la force de me lever.

A quatre heures, la diligence n’est pas là. J’envoie Aimé à la poste. La voiture arrive avec un grand retard. Peu importe, car nos jeunes ménages sont restés endormis dans leur maison persane. Ils ne sont prêts qu’à six heures. Cependant le soleil qui se lève tard en Perse brille déjà dans le ciel.

Nous attachons nos valises, nos lits de camp, les paniers de vivres sur le toit branlant du break et apprenons qu’il faut pour ce faire une bonne demi-heure.

Vers sept heures enfin, nous voici partis. Avant que d’avoir roulé, nous prenons une décision nouvelle; nous votons de ne pas nous reposer au milieu du jour et de ne coucher qu’à Koum (150 kilomètres) où nous comptons arriver dans la nuit, «in’ch’Allah,» si Dieu veut.

La sortie de Téhéran se fait lentement. Nous apprendrons dans le break la patience. Dès que nous avons franchi la porte de la ville, nous longeons un cimetière d’où se dégage la plus terrible des odeurs. Les Persans enterrent leurs morts à fleur de terre. D’épouvantables miasmes filtrent à travers la couche légère de sable.

Nous passons au pas le long de ce cimetière; nous sommes sur la route bordée de vieux arbres qui va à Chah Abdul Azim.

C’est là que nous faisons une découverte terrifiante. Notre diligence n’a pas de ressorts! Pourtant nous lui en avions vus dans la cour de la poste.

Un éfrit les aurait-il retirés pour nous punir de la curiosité sacrilège qui nous entraîne vers Ispahan? Nous descendons.

Les ressorts sont là, mais, pour les empêcher de jouer, le maître de poste prudent a mis, à l’intérieur du ressort, un énorme rondin de bois. Au moindre cahot, le ressort tape sur le rondin et transmet par contre-coup la tape à la caisse, laquelle nous la communique sans retard par l’intermédiaire de la banquette non rembourrée.

La route n’est que bosses et trous. Nous recevons ainsi trois cent soixante coups de rondins à l’heure.

Comme nous n’avons pas été habitués à un pareil traitement, nous le trouvons dur.

Nous sommes, sans repos, secoués sur les planches étroites, et chaque secousse est une souffrance. Nous ne pouvons ni étendre les jambes, ni appuyer la tête; alors les jambes s’engourdissent, les pieds meurent, les clavicules s’écorchent, les bras se tordent, l’épine dorsale fléchit, le cerveau est en bouillie; on découvre qu’on a des reins et on ne l’oubliera plus. Tel est ce supplice auquel nous nous sommes bénévolement soumis, le supplice de la diligence persane. Et nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de Téhéran!

Comment les deux jeunes femmes que nous avons avec nous supporteront-elles ces fatigues? Mais personne n’oserait leur proposer de regagner Téhéran. Du reste, pour l’instant, un grand enthousiasme nous anime. Nous sommes partis pour Ispahan!

La route s’en va à travers le désert que ponctuent les milliers de touffes d’une plante aromatique d’un gris vert qui seule pousse dans les sables.

Nous franchissons de petites chaînes de collines rocheuses dont les pentes sont brusques.

Parfois la route se divise en deux ou trois branches entourant un groupe de rochers, comme une rivière fait d’un îlot. Les caniveaux, qui ne sont pas dus à l’art du cantonnier, mais à la seule nature, alternent avec les bosses.

La chaleur aujourd’hui n’est pas insupportable. Nous marchons à une allure intermédiaire entre le pas et le petit trot. A chaque quart d’heure, le cocher s’arrête pour siffler à ses malheureux chevaux une petite marche nationale persane que nous connaissons déjà. Nous passons un relais toutes les deux ou trois heures.

Vers le milieu de la journée, nous nous arrêtons pour déjeuner. Il faut descendre de la diligence, en plein soleil, le panier des vivres et les valises. C’est très fatigant.

Le chapar khané, où nous sommes, nous offre une chambre nue pleine de mouches. Il n’y a ni table, ni chaises; nous commençons à apprendre les manières persanes. Nous mangeons, assis sur nos valises, des conserves cuites au soleil et découvrons que les sardines à l’huile ne supportent pas cette température et demandent à être dégustées dans des climats plus frais.

Mourant de soif, nous buvons du thé léger.

Nous repartons. Toute l’après-midi nous nous traînons sous un soleil de plomb, à travers un paysage désolé. Nous franchissons encore une chaîne de montagnes arides, puis retombons dans les sables rocailleux du plateau.

Nulle végétation, nulle rivière. Seules, nous accompagnent dans l’immensité morne du désert les petites touffes de la plante aromatique, dont les feuilles d’un vert grisâtre s’harmonisent délicatement avec les gris bleus des sables.

La distribution des coups de gourdins ne cesse pas. Nous sommes plongés dans une torpeur douloureuse et la poussière fine s’abat sur nous et nous enveloppe.

A chaque relais, nous perdons une heure pour changer les chevaux. Ni promesses, ni menaces n’ont d’action sur les cochers. Il faudrait les battre; nous n’en sommes pas encore là.

Un seul épisode rompt la monotonie de l’après-midi. Là-bas, à quatre cents mètres dans le désert, une bande de vautours dépèce la carcasse d’un chameau. Georges Bibesco en tire un d’un coup de carabine et le joyeux Aimé, pareil à un jeune chien, va le chercher.

Image absente

Vautour tué dans le désert entre Téhéran et Koum.

A sept heures du soir, nous sommes dans un petit village, Aliabad. Nous nous y arrêtons pour dîner. Il y a là un jardin charmant et, grand luxe, une table et des escabeaux. Aimé s’occupe de nous faire du thé et de réchauffer des légumes, dans notre marmite, car les habitants d’Aliabad nous regardent avec dégoût.

Ils n’auraient peut-être pas la même répugnance pour le contenu de nos valises et l’un de nous est obligé de monter la garde près de la diligence.

Nous mangeons dans le jardin, aux bougies. Là, Emmanuel Bibesco nous déclare qu’à la suite de cette terrible journée, il se sent peu bien, qu’il ne continuera pas avec nous, mais qu’il attendra que nous lui envoyions une voiture de Koum pour le ramener à Téhéran.

Et nous voilà au désespoir! Impossible d’abandonner notre ami seul dans ce village dont les habitants ne veulent même pas nous fournir de l’eau; d’autre part, nous n’osons prendre la responsabilité de l’emmener avec nous jusqu’à Koum.

Alors nous le décidons à nous accompagner jusqu’au prochain relais. Si nous trouvons de quoi nous loger, nous y coucherons, car nous ne sommes (à quoi bon nous le dissimuler?) qu’à mi-chemin de Koum, et déjà nous n’en pouvons plus.

Nous repartons dans la nuit. Nous sommes meurtris et moulus. L’excès de notre malheur amène une crise de gaîté folle, et c’est riants que nous arrivons au relais.

Des gens qui ont l’air de brigands nous montrent une chambre de trois mètres carrés où l’on peut à la rigueur mettre quatre lits. Une autre chambre est occupée par des Persans qui ont fait, au milieu de la pièce, un feu de charbon, sur lequel ils cuisent un ragoût mal odorant. En vertu des lois simples qui sont fondées sur la raison du plus fort, nous expulsons gentiment les Persans qui s’en vont à l’écurie, et nous prenons leur chambre. Il faut d’abord la balayer et l’aérer. Puis nous dressons nos lits de camp (combien cette manœuvre était simple à Tiflis! combien elle est difficile le soir dans la chambre sombre et puante d’un chapar khané persan!). C’est tout un art que de savoir arranger son lit. Il faut faire attention à ce qu’aucun châle ne pende jusqu’à terre, car il offrirait un passage à l’armée redoutable des insectes parasites. Puis il faut verser de la poudre insecticide sur chaque pied du lit, il y en a huit. Une fois ces précautions prises et bien prises, les habits jetés sur le lit, les valises fermées, nous sommes en sûreté.

Emmanuel Bibesco et moi découvrons que les murs de notre chambre que nous croyons noirs de saleté le sont de mouches qui pour l’instant dorment.

Il est passé minuit, étendons nos corps douloureux sur nos durs lits de camp, et dormons aussi.

Seconde journée, 22 mai. Kusch y Nusret.—A cinq heures nos murs s’envolent et le réveil est sonné par trois mille mouches bourdonnantes.

Je me lève et découvre, enclos par les murs du relais, un jardin d’oliviers trapus, à travers lequel court joyeusement un ruisseau qui va se jeter dans un grand étang. Personne n’est debout; les femmes persanes qui sont arrivées hier soir en pèlerinage pour Koum, dorment dans leur voiture. Je cours à l’étang, me déshabille et pique une tête dans l’eau fraîche. C’est la première pleine eau de l’année; il est amusant de la faire au milieu du désert persan. Il semble que je m’y délasse de toutes les fatigues d’hier. Mes amis me rejoignent et se baignent avec moi.

Nous déjeunons près du ruisseau. Nous sommes gais et heureux; nous avons oublié les coups de gourdins.

Nous irions au bout du monde. Emmanuel Bibesco décide de nous accompagner jusqu’à Koum.

Le paysage est ici charmant. Nous sommes dans les montagnes au-dessus du grand lac salé qui montre ses eaux bleues et inattendues dans le désert. Les oliviers, sous lesquels nous nous abritons, sont robustes de tronc et délicats de feuillage; il fait une claire lumière matinale. Le vent qui descend de la montagne nous caresse légèrement.

Vers huit heures, nous repartons pour Koum qui est à soixante kilomètres. Nous n’avons pas besoin de rouler plus d’une minute pour retrouver le supplice de la diligence persane!

Et nous avons déjà vingt-quatre heures de retard sur l’horaire qui devait nous amener en quatre jours à Ispahan!

Nous allons à une désespérante lenteur le long du grand lac salé. La chaleur devient plus forte. Nous nous arrêtons à chaque relais pour boire du thé ou manger un œuf dur.

Nous espérons être à Koum vers le milieu du jour. Mais, voici midi, et c’est en vain que nous cherchons à l’horizon la coupole dorée de Sainte-Fatmeh vers laquelle s’aimante l’espoir de tant de pieux Persans. Koum fut-elle jamais désirée par de plus passionnés voyageurs que nous le sommes?

Au bord du chemin, depuis une heure, s’élèvent des petits tas irréguliers de quatre ou cinq pierres. Ce sont les pèlerins qui dressent ces pierres lorsqu’ils aperçoivent, pour la première ou la dernière fois, la coupole de la mosquée où dort la très sainte Fatmeh, sœur de l’imam Réza, enseveli à Mesched. Secoués et malheureux dans le break infernal, nous interrogeons Aimé, assis sur le siège à côté du cocher. Il ne voit rien. Les pèlerins persans ont de très bons yeux; ce sont sans doute ceux de la foi.

Enfin, vers trois heures, on aperçoit des arbres à l’horizon, d’où sortent des minarets hardis flanquant une coupole qui brille au soleil. C’est Koum.

Koum. La Halte.—Nous descendons au chapar khané qui possède un grand jardin de fleurs et d’arbres. Aussi décidons-nous sur l’heure de nous accorder un repos bien gagné. Nous ne repartirons que demain matin à quatre heures, «in’ch’Allah».

Nous envoyons Aimé au bazar chercher des vivres et de la glace; nous trouvons dans la cour du relais une diligence qui est de même construction que notre break, mais d’une disposition différente et plus spacieuse. Elle a un compartiment de six places sur le devant et un de quatre sur le derrière. Les cloisons sont massives, les banquettes non rembourrées; il y a les mêmes bouts de toile déchirés pour protéger du soleil et, chose plus grave, le même rondin entre les ressorts.

Pourtant nous retenons la diligence. Rien ne pourrait nous obliger à remonter dans le break. Nous le brûlerions plutôt dans la cour pour qu’il ne fasse plus souffrir personne.

Ceci fait, nous nous installons dans le jardin à l’ombre épaisse de mûriers et, couchés sur le dos, attendons que les fruits nous tombent dans la bouche.

Les bagages sont amenés là et les lits de camp. En Perse, il est prudent de ne jamais perdre sa valise de vue.

Il n’y a qu’une chambre au chapar khané. Mais nous sommes si ravis de notre installation en plein air que nous décidons de coucher à la belle étoile. Seul, Emmanuel Bibesco préfère la chambre du relais.

Et d’abord nous mangeons un exquis plat de riz au lait que nous a fait cuire Aimé et que nous inondons de confitures. Puis nous jugeons que notre repos est la chose la plus importante et décidons de faire la sieste pendant deux heures avant d’aller visiter Koum.

Nous déployons nos lits de camp et nous voilà étendus voluptueusement à l’ombre des mûriers.

Les uns dorment comme mouches au soleil, d’autres rêvent, d’autres écrivent. L’air est chaud et sec; du vent passe sur nous; le soleil baisse, éclaire un grand mur qui clôt le jardin et, derrière le mur, étincelante d’or entre ses quatre minarets, la coupole de la mosquée où repose sainte Fatmeh qui rend Koum ville sainte. Mesched, seule, où dort l’imam Réza, est plus sacrée pour les Persans.

Dans le ciel montent et voguent de grands nuages blancs qui se lèvent du sud, viennent pour la joie de nos yeux de l’Arabie fabuleuse et s’en vont, hauts, candides et glorieux vers un Thibet lointain.

Là-bas, derrière les arbres, une flûte module presque indistincte; le soleil rase l’horizon, les oiseaux se pourchassent dans les branches que le vent agite lentement; un grand calme descend sur nous.

Où suis-je!

Je ne sais, et la paresse de mon esprit me pousse par une pente naturelle à ne me pas poser de questions en ce moment. Accablé par trente-six heures passées dans le désert, je constate seulement que je suis étendu dans un jardin qui pourrait être un jardin de l’Ile-de-France par une chaude journée. Je suis si las que j’accepte comme faisant partie du décor ordinaire de ma vie ce jardin clos, les arbres épais, le mur qu’éclaire le soleil couchant et les taches rouges des fleurs dans la verdure. Ce n’est qu’en me raidissant que j’arrive à recréer, dans la torpeur où je m’endors, la réalité du lieu où m’ont amené six semaines de voyage. Je suis en Perse; pourtant il me faut un grand effort pour l’imaginer. Il faut que je me répète à chaque minute:

«Je me repose dans un pays éloigné de celui où je suis né. Enfant, j’en ai rêvé souvent; je l’ai gagné pas à pas; j’ai traversé pour l’atteindre beaucoup de contrées. Maintenant j’ai atteint le haut plateau de l’Iran où fleurit une civilisation immémoriale. Je suis là où passèrent Darius et Alexandre, Haroun al Raschid, le bon calife, Gengis-Khan et Timour, le fléau du monde. Cette mosquée, sur laquelle je laisse errer mes regards indifférents, est un lieu de pèlerinage depuis des siècles pour les Persans. Je rêve seul dans une ville fanatique, à mille lieues des miens. Ma vie, je l’ai laissée derrière moi pour cette minute de fièvre où je me dis: «Je suis à Koum, au centre de la Perse: dans quelques heures, je quitterai ces lieux et je ne les reverrai jamais».

Au crépuscule, nous sortons du jardin; nous arrivons à la rivière qui coule brune et rapide sur les sables. Sur l’autre rive, en face de nous, s’élève la mosquée sainte derrière de petites constructions au bord de l’eau. Des mollahs au turban blanc se promènent sur les terrasses. Deux grands minarets, hardis de forme et de couleur, et deux plus petits flanquent la coupole centrale qui, au-dessus d’une grande arche revêtue de faïences émaillées bleues, brille sourdement, dans la lumière mourante, de tout l’or battu dont elle est recouverte.

A l’intérieur, on voit sans doute des bronzes anciens de Mossoul, des tapis du seizième siècle qui valent leur poids d’or, des faïences émaillées à reflets métalliques, ce que l’art persan a créé depuis dix siècles de plus raffiné; ces objets, que les collectionneurs d’Europe s’arracheraient à des prix fabuleux, ces richesses que nos yeux, hélas! ne contempleront jamais, dorment là, derrière les murs infranchissables du sanctuaire.

Nous allons au bazar couvert et obscur. Quelques injures nous sont jetées au passage. Koum, qui vit de sainte Fatmeh, est fanatique. La foule n’aime pas à voir des Européens et surtout des femmes non voilées. On regarde nos compagnes avec curiosité et mépris. Des gamins nous suivent. Le bazar est si étroit que, par moments, un cavalier survenant, il y a encombrement et l’on ne peut passer.

Nous quittons le bazar, nous voici dans un cimetière.

La foule est nombreuse autour de nous, enfants, marchands et mollahs; nous excitons trop de curiosité.

Nous avançons pourtant vers la grande mosquée au fond de la place; s’en approcher seulement est un sacrilège aux yeux des habitants de Koum. Une ruelle à droite nous ramène à la rivière par une rue où logent les pèlerins qui viennent au tombeau de la sainte. La nuit est sur nous. Un ânier pousse devant lui six petits ânes gris et doux aux beaux yeux pacifiques; ils sont chargés d’énormes bottes de lavande qui débordent et barrent le passage. Nous nous arrêtons dans l’odeur fraîche de leur caravane...

Puis c’est la rentrée dans le grand jardin sombre du chapar khané, la table mise sous les arbres, le dîner joyeux, les bougies qui piquent l’ombre de points lumineux.

La Nuit de Koum.—Nous nous installons pour notre première nuit en plein air. Les ménages prennent l’abri de deux mûriers voisins; j’en choisis un plus éloigné. Les châles sont étalés sur les lits de camp; nous nous offrons même le luxe de coucher dans nos draps. Par crainte des voleurs, nous attachons les valises aux lits.

Un grand chien à peu près sauvage erre dans l’ombre, attendant que nous soyons endormis pour attaquer nos provisions. Nous nous déshabillons à l’incertaine lueur des bougies dont la flamme vacille au vent; argent et revolver sont placés sous l’oreiller, les habits sur le lit.

Puis nous voici couchés; nous nous souhaitons une bonne nuit et les bougies sont éteintes.

L’excitation du voyage, la nouveauté de camper en plein air, au centre de la Perse, chassent le sommeil loin de moi. Je reste à rêver les yeux ouverts. Le chien erre autour de nous. Deux fois je le chasse.

A droite, sur les quatre minarets de la mosquée brillent des lumières pour montrer aux pèlerins qui s’acheminent dans la nuit le but de leur voyage.

Aimé s’est étendu sur une couverture et, à peine couché, ronfle. Un vent chaud passe sur nous, agite les branches; des mûres se détachent et tombent; la nuit est pleine de bruits inconnus.

Il doit y avoir des nuages dans le ciel, car je n’aperçois plus d’étoiles.

Soudain une rafale de vent plus forte et une série régulière de petits chocs sur les feuilles, puis une goutte, deux gouttes sur ma figure. C’est la pluie!

Désespoir! Va-t-il falloir se lever dans la nuit, se rhabiller?

Ah! que la pluie ne cesse-t-elle! Une minute ou deux d’attente; non, les gouttes arrivent plus pressées sur les feuilles et tombent sur moi.

Et c’est, dans l’obscurité, sous la pluie qui fouette, un désordre, une confusion, une fuite, chacun de nous à moitié habillé, les femmes enveloppées dans des châles, les hommes transportant les lits de camp sur lesquels on entasse les valises. En chemise ou en pyjamas, nous courons à travers le grand jardin sombre sous les arbres qui, à chaque rafale de vent, nous envoient une cinglée de pluie dans la figure.

Au chapar khané, les Bibesco vont réveiller leur cousin et s’installent à trois dans une chambre minuscule. Le ménage Phérékyde et moi, nous arrangeons de notre mieux sous le portique du relais. Bagages et provisions sont empilés entre les lits. Pourrons-nous dormir maintenant? Il est minuit déjà. Dans trois heures et demie, il faudra se lever. Près de nous, le vieux gardien du relais, couché sur une natte, ronfle effroyablement. Aimé s’est jeté à plat ventre dans une voiture et dort.

Sous la lampe suspendue, nous essayons d’attraper le sommeil. Un petit bruit inquiétant et tout voisin nous alarme. On dirait des souris qui grignotent. Ce sont, en effet, des souris qui attaquent les provisions. Deux fois, trois fois, nous les chassons; elles reviennent et lassent notre vigilance. Nous nous couchons, résignés aux dégâts qu’elle pourront faire, résolus à leur laisser la paix pourvu qu’elles ne s’attaquent pas à nos oreilles.

Patatras! un grand fracas nous fait sursauter. Un chat a renversé trois boîtes de conserves et cassé deux verres, puis il s’est mis au pillage. Il est vrai qu’il a préalablement chassé les souris. Assis sur nos lits, nous regardons le chat sans colère.

Mais il est bien difficile de dormir sous le portique. Des gouttes de pluie chassées par le vent arrivent jusqu’à nos figures. Une voiture entre dans la cour. Deux Persans en descendent, nous regardent et se mettent à discuter avec leur cocher.

Ils s’en vont enfin.

Maintenant c’est le tour du chien qui était dans le jardin. Il nous a suivis. Au moment où je m’assoupis enfin, je sens une haleine chaude sur mon visage.

Je repousse le chien qui, quelques minutes après, prend la la place du chat auprès du panier aux conserves. Tout nous est indifférent, tant la fatigue pèse sur nous.

Comme je suis dans une torpeur à demi-éveillée, j’aperçois une tête d’âne allongée vers les vivres, et qui demande sa part. Qu’il la prenne! Nous ne nous dérangerons pas pour un âne!

Un peu plus tard, un grand bruit de cloches sonnantes. Une caravane de chameaux quitte le caravansérail; l’un d’eux, plus curieux, se détache et vient voir comment sont faits des Européens qui ne dorment pas. Il a l’air d’un bon vieux chameau radoteur; il doit raconter d’interminables histoires à ses compagnons. Nous lui laissons emporter en souvenir de nous ce que l’âne, le chien, le chat et les souris ont laissé de nos provisions.

Ainsi gagnons-nous sans sommeil, mais non sans distraction et agrément, trois heures et demie du matin. Au moins serons-nous prêts pour quatre heures. Nous nous levons et constatons les dégâts. Notre ménagerie a mangé une boîte de foie gras entamée, du riz, le pain, et vingt-quatre œufs durs préparés pour l’étape d’aujourd’hui. Que la digestion leur en soit légère.

Mercredi 22 mai.Troisième journée.—Bien que nous n’ayons pas dormi, nous partons en retard, car dans l’affolement de la course à travers le jardin pendant la nuit, nous avons égaré des petits colis. Il faut les retrouver. Le ciel est de nouveau imperturbablement bleu.

Nous nous installons dans la diligence. Comme elle est à deux compartiments, nous pourrons nous rendre des visites en cours de route et nous donner l’illusion que nous nous choisissons...

La diligence est suspendue comme l’était le break. Aussi, dès le départ, avant d’avoir été battus, nous votons d’enthousiasme la suppression de la halte au milieu de la journée et décidons d’arriver coûte que coûte à Kachan dont cent kilomètres nous séparent. Comme on va le voir, il nous en coûtera beaucoup.

Nous mettons d’abord une heure à traverser le bazar de Koum, qui est d’une telle étroitesse qu’on est obligé de dételer deux chevaux sur quatre. Nous démolissons avec les roues de la diligence, les devantures des échoppes, arrachons les planches qui les ferment, dégradons les murs, déplaçons les bornes, défonçons le four d’un boulanger et écrasons les pieds imprudents qui se risquent dans le bazar. Aussi notre passage est-il accompagné d’une litanie continue d’injures et de malédictions que les Koumains appellent sur nos têtes.

Une fois sortis du bazar, nous nous trouvons devant de nouveaux obstacles.

Le système d’irrigation, en Perse, a été entendu merveilleusement depuis un temps immémorial. Des canaux profonds et couverts amènent l’eau des montagnes dans les villes et dans les jardins qui les entourent.

Mais, depuis des siècles aussi, les Persans dégénérés ont renoncé à entretenir les canaux. La voûte qui les recouvre est effondrée en mainte et mainte place. Ailleurs la conduite est obstruée et l’eau déborde sur le chemin.

Aussi sommes-nous obligés de descendre de la diligence qui traverse de véritables lacs, franchit des fossés profonds, escalade des remblais de terre. Et nous perdons une heure encore. Deux heures après le départ, nous ne sommes qu’à trois kilomètres de Koum et, à quelque distance devant nous, la route s’engage dans les montagnes où nous n’avancerons pas à une allure bien rapide.

Pourtant nous sommes pleins de courage et d’enthousiasme, nous déclarons que nous avons fait la partie la plus dure du trajet (innocence!) que nous arriverons maintenant à Ispahan sans peine et sans fatigue.

Le soleil monte dans le ciel; nous commençons à gravir la montagne dénudée. De nouveau, pas un arbre, pas un champ, pas un bout pelé de pré.

La diligence nous est aussi dure que le break. C’est la même distribution ininterrompue de coups de gourdin, et nous constatons mélancoliquement qu’on ne s’habitue pas à être battu. Au contraire, le corps devient plus sensible et la moindre secousse est une douleur.

Notre désert aujourd’hui est montagneux. Nous faisons connaissance avec une plaie nouvelle, celle des mouches. Elles s’acharnent par milliers sur nous. Pourtant nous ne sommes pas encore morts.

Au milieu de la journée, nous nous arrêtons à un relais pour déjeuner. Les chapar khanés sont ici plus misérables qu’entre Koum et Téhéran; il n’y a point de chambre, il n’y a même pas les braises de charbon de bois et le samovar primitif que nous avons trouvés partout jusqu’ici. Nous nous installons au bord d’un petit étang, dans les eaux tièdes duquel nous laissons pendre nos jambes. Quelques saules l’ombragent mal. Nous faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la flamme. Nous finissons par entourer les bouillottes avec les jambières de cuir des jeunes femmes. Maigre déjeuner et grande fatigue.

Toute l’après-midi nous roulons dans les montagnes. Le vent chaud nous énerve. Nous sommes traînés par d’apocalyptiques rosses au dos écorché, dont les blessures envenimées répandent une abominable puanteur.

A chaque relais, nous trouvons un ruisseau et quelques arbres. Quelques-uns d’entre nous se précipitent vers l’eau courante et en boivent à pleins verres sans se soucier de son impureté certaine. Une fois sur deux l’eau est salée. Les autres prennent trois ou quatre verres de thé persan, une infusion légère de feuilles dont le goût flotte entre le thé et la paille.

Image absente

Le bain de pieds au relais.

Voici de nouveau la nuit et nous ne sommes pas à Kachan. Nous y arrivons enfin vers neuf heures. Kachan, que nous avons eu tant de peine à gagner, est la ville qui donna le jour à Zobéïde, femme première, légitime et préférée d’Haroun al Raschid. Kachan est, en outre, célèbre par l’activité de ses habitants qui travaillent le cuivre et la soie, par une mosquée ancienne de l’époque mongole, et par ses scorpions.

Nous logeons, grâce à l’intervention du ministre d’Angleterre à Téhéran, dans la maison du télégraphe indien. Le chef du poste nous reçoit fort bien, nous buvons des boissons glacées et mangeons du pilaf excellent. Mais notre hôte ne peut faire que la température ne soit torride et qu’il n’y ait des moustiques. Aussi passons-nous une très mauvaise nuit, après avoir fait le serment de partir demain, avant l’aube.

Jeudi 23 mai.Quatrième journée.—C’est avec une peine extrême que nous nous levons. Et nous partons avec près de quatre heures de retard.

Comment pourrait-il en être autrement?

Que le lecteur réfléchisse et, au lieu de s’irriter, il prendra pitié de nous. Après une nuit entière de veille et une journée de coups de bâton reçus dans la diligence, nous arrivons à l’étape. Vers minuit seulement, nous sommes couchés. La chaleur, les moustiques, l’énervement nous empêchent de dormir; enfin la fatigue plus forte l’emporte et le sommeil nous prend pour peu de temps, sommeil agité, sans cesse interrompu, sur la sangle dure des lits de camp. Aimé, qui doit nous réveiller, dort. Un de nous, consciencieux, regarde sa montre. Il peut à peine ouvrir les yeux. Il est quatre heures du matin: il faut se lever. Alors il pense qu’un instant de plus ne changera rien à la journée qu’il a devant lui; puis il songe aux jeunes femmes qui dorment peut-être et qui, plus que lui encore, ont besoin de repos.

Il s’attendrit sur leur sort infortuné, sur leur vaillance, et tandis qu’il s’attendrit, l’aiguille fait un tour de cadran et voici cinq heures.

C’est à ce moment qu’Aimé, couché dans quelque coin sur une natte, se réveille et s’étire sans hâte. Il lui faut pour ce faire trente minutes au bout desquelles il s’assied, pousse un «Ackk» guttural et étouffé, qui est un baîllement, et, avec des gestes lents de vieillard, se met debout sur ses jambes vacillantes. Aimé est levé; il n’a pas à s’habiller et sa toilette est sommaire.

Il vient nous éveiller dans les différentes chambres et sous les portiques où nous dormons. Chacun de nous se dit alors: «Je suis le plus leste à m’habiller; je peux rendre un quart d’heure à celui-ci et une demi-heure à celle-là.» Et il reste dans son lit.

Ainsi, l’un attendant l’autre, arrive-t-on facilement à une nouvelle heure de retard. Puis préparer les bagages et les charger sur le toit de la diligence est long, et l’eau ne bout pas pour le thé...

Enfin nous partons vers huit heures de Kachan, dont nous ne voyons que la coupole pointue de la mosquée et des rues en partie ruinées. La voiture de gala du gouverneur nous emmène avec une escorte de cavaliers. Nous la quittons à l’entrée du désert.

Et là, nos tribulations commencent. Nous ne sommes plus dans les montagnes; la chaîne court à une certaine distance à notre droite. Nous avons devant nous un infini désert de sable, fin, roux, sans une pierre, qui s’en va au loin avec de molles ondulations. Les roues de la diligence enfoncent de quinze centimètres dans le sol; parfois nous traversons le lit très large d’une rivière à sec. Les malheureux chevaux travaillent tant qu’ils peuvent, mais par moments s’arrêtent épuisés.

Alors, sous le soleil déjà ardent, nous descendons et poussons aux roues de la diligence. Nous progressons ainsi avec une lenteur extrême. A dix heures, nous ne sommes pas à six kilomètres de Kachan et le premier relais à atteindre est encore à près de vingt kilomètres de nous.

C’est à ce moment que la diligence s’ensable définitivement et que les chevaux refusent de tirer. Il faut attendre qu’ils soient reposés.

Image absente

Ensablés dans le désert. Quarante degrés à l’ombre!
Mais il n’y a pas d’ombre.

Nous sommes en plein désert; le soleil tombe d’aplomb sur nous et le rayonnement sur les sables amène des vibrations légères au ras du sol.

A gauche, des dunes peu élevées; à droite, nous découvrons une échappée sur une oasis charmante. Des arbres verts se penchent au souffle de la brise. Puisqu’il y a des arbres, de l’eau court à leurs pieds. Nous mourons de soif; les boissons glacées d’hier soir et la chaleur affreuse nous ont desséché la gorge. Deux d’entre nous détèlent un cheval et se dirigent vers l’oasis qui n’est pas à un kilomètre de nous. A peine ont-ils marché cinq minutes qu’ils reviennent. L’oasis, les verdures fraîches, la brise ne sont qu’illusion; nous sommes entourés de sables brûlants.

La fatigue nous accable. L’un de nous dort couché sous la diligence. D’autres descendent un instant; le sable maintenant est si chaud qu’on ne peut le tenir dans la main. Il faut rester à l’abri de la voiture.

Nous envoyons Aimé, à cheval, chercher des bêtes de renfort à Kachan, car nos chevaux sont incapables du moindre effort.

Voici qu’à gauche au pied des dunes, des rivières se forment, se réunissent et coulent limpides et frissonnantes sous les arbres qui se reflètent en leurs eaux. Nous sommes entourés de mirages, mais la vision est si nette, si forte qu’elle crée à chaque fois l’illusion.

Aimé ne revient pas. Depuis plus de deux heures nous sommes immobilisés, dans la partie la plus chaude du désert, au milieu du jour, alors que personne en Perse n’oserait se risquer au dehors.

Autour de nous, c’est l’immensité morne des sables et les mirages décevants. Il n’y a pas un souffle d’air. Immobiles, nous cuisons sous le toit protecteur de la diligence.

Vers midi, Aimé revient avec trois chevaux et un second cocher.

Après maintes ruades, traits cassés, et secousses vaines, la diligence s’ébranle. Mais nous ne cheminons qu’au pas. Il nous faut deux heures pour gagner le relais.

Propos alternatifs pendant la quatrième étape.—Au relais.

—Aimé, y a-t-il une chambre?

—Non, monsieur.

—Un portique, au moins?

—Non, monsieur.

—Alors pas moyen de se reposer?

—Non, monsieur.

—Ah! voici, au bord d’un ruisseau, un saule qui nous abritera.

—Maigre abri, ce saule n’a qu’un tronc et deux branches.

—Je n’ai pas mieux à vous offrir.

—Nous en mourrons.

—Pas encore.

—Laissez-moi un peu de place près du tronc; chacun a droit à avoir au moins la moitié du corps à l’ombre.

—Aimé, apporte les provisions.

—Le ruisseau a l’air très propre.

—Voyez les chèvres qui s’y lavent.

—«Un agneau se désaltérait...». Si vous croyez que ça m’empêchera de boire.

—J’ai faim!

—Je sors du jambon...

—A bas le jambon!

—Des confitures et des biscuits.

—Il y a deux œufs durs par personne. Si vous en prenez trois, je vous assure que j’en mangerai quatre.

—Cette cuiller n’a-t-elle été dans la bouche de personne?

—Oh! si vous en êtes là!

—J’ai les pieds dans la boue et la tête au soleil.

—Job avait au moins son fumier.

—Permettez que je vous verse un peu d’eau sur la tête.

—Tiens, mais c’est très agréable.

—Un verre dans le dos entre les vêtements et la peau?

—Les passe-temps innocents du désert.

—J’ai encore faim.

—Vous êtes vraiment exigeant.

Tous ensemble:

—Aimé, donne-moi un verre de thé.

—Aimé, lave mon couvert.

—Aimé, fais cuire les petits pois.

—Aimé, dis qu’on attelle.

—Aimé, du citron.

—Aimé, du sucre.

—Aimé, donne-moi les confitures.

—Aimé, descends ma valise (trente kilos).

—Aimé, que fais-tu? Tu restes à rêver, tu n’es pas là pour t’amuser.

En route: il est trois heures; dans le désert.

—Appuyez votre tête sur mon épaule, comme si vous m’aimiez. L’épaule d’un ami est un mol oreiller pour une tête bien faite.

—Mes jambes vous gênent-elles? Dites-le moi, car je ne me gênerai pas pour vous avertir si les vôtres sont dans mon chemin.

—Il n’y a pas de route, mais il y a des caniveaux.

—Ce serait une erreur de croire que le sable amortit les secousses. Il ne sert qu’à dissimuler les trous. La roue tombe dans le trou, le sable fuit, les voyageurs et la diligence gémissent.

—Nous avons moins de mouches qu’hier. Elles ne supportent pas la chaleur.

—Ce désert est nu.

—Cela est propre au désert.

—Pas un arbre, pas un homme, pas un oiseau, pas un reptile, pas même un chameau.

—Le chameau est bien trop intelligent pour se risquer en plein jour dans les sables brûlants.

—Il n’y a vraiment que nous!

—C’est bien mon avis.

—Il est entendu que c’est pour notre agrément que nous sommes ici.

—Dire qu’à cette heure des gens se promènent au Bois de Boulogne et qu’ils ignorent leur bonheur!

—Pour l’instant, nous sommes dans le lit d’une rivière. J’ai découvert que la Perse est un pays de rivières à sec.

—Comme vous dites.

—Vous avez l’épaule d’une dureté! Je ne l’aurais jamais cru. Vous trompez bien votre monde.

—Quelle bizarre idée d’avoir emporté ce fusil gênant et inutile!

—Ah non! ne faites pas arrêter pour tuer un sale vautour.

—Pourquoi nous suit-il?

—C’est le requin du désert. Il court l’accident.

—Trouverons-nous un gîte ce soir?

—Je ne veux plus continuer, j’en ai assez, je décide que je ne vais pas plus loin.

—Vous n’avez pas besoin de prendre une décision. Nous voici en panne de nouveau.

Et c’est vrai, nous sommes ensablés encore, à mi-distance entre les deux relais, dans le désert monotone que coupent de petits monticules de sable. Nous sommes là dans une chaleur sèche qui pique, à attendre que l’on nous ramène des chevaux de renfort. Le temps coule lentement. Quand arriverons-nous, de ce train, à Ispahan? Nous serons bien heureux si nous faisons, aujourd’hui, quarante kilomètres.

Dans le coupé de la diligence, pour passer les longues heures d’attente, nous causons. En quelques mots, l’un de nous évoque un bord de mer gris et bleu où soufflent des brises fraîches, où meurent sur le sable des vagues crêtées d’argent; ou bien c’est l’intimité close d’un chez soi, tentures passées, fleurs sur la table, feu de bois dans la cheminée, bibelots rares et familiers, un coup de timbre qui vous fait tressaillir... Ah! que tout cela devient émouvant à être raconté si loin de l’Europe, au centre de l’Iran, dans ce désert immémorial et brûlant, où ni plantes, ni hommes ne poussent. Avec quelle intensité, pour échapper aux tortures présentes, nous revivons les heures de jadis!

Vers cinq heures, la force du soleil est moins grande. Nous descendons et voulons aller à pied au relais. Nous voici dans le désert, marchant au cri de «Vers Ispahan!» mais le sable épais est si fin qu’il roule sous les pieds; la marche est impossible. Alors nous revenons à la diligence. Sous une ombrelle Emmanuel Bibesco se couche à l’ombre illusoire d’un arbuste nain et déclare qu’il finira ses jours là; d’autres s’installent sur le sable au ras des roues; il semble qu’on soit assis sur un four.

A droite, nous avons des montagnes neigeuses et lointaines.

Le soleil baisse, les sables et les pierres s’assombrissent, le désert devient violet autour de nous, les montagnes bleues; le ciel est jaune à peine au couchant; puis des mauves tendres passent au lilas foncé au-dessus de nos têtes. Et c’est tout de suite la nuit.

*
*  *

Nous sommes changeants et divers. Parfois la lassitude nous accable, personne ne parle, nous nous regardons avec des yeux mornes, nous n’avons que la force de ne pas échanger les tristes réflexions que nous faisons intérieurement sur notre folie. Puis, soudain, pour un mot heureux, c’est un fou rire général, nous voilà gais et triomphants. Il y a ainsi des moments charmants dans cette grande voiture abominable qui nous emmène au prix de souffrances continuelles vers un Ispahan inaccessible.

*
*  *

Le cocher revient au galop, amenant deux chevaux. Nous repartons enfin. A huit heures et demie, nous sommes au relais de Mahommadab. Là, grande dispute avec le maître de poste, car nous exigeons six chevaux au lieu de quatre. Nous ne voulons pas rester en panne une troisième fois. Aimé, qui semble une fillette, bouscule des hommes trois fois gros comme lui.

Pendant que les autres se querellent, nous entrons sous la voûte pour prendre le thé léger qui nous est devenu indispensable.

L’arcade est profonde, le sol dallé à deux pieds au-dessus du niveau de la cour. Accroupi sur lui-même, le dos au mur, un vieil homme, la barbe et les ongles acajou, remue de ses doigts secs des braises dans un réchaud sur lequel sont posées deux ou trois théières. Il prépare des verres d’une infusion qu’il appelle thé et qui a le goût de paille d’écurie. Il ne faut point songer à toucher nous-mêmes à la théière. Pour ce crasseux, nous sommes malpropres; notre contact souillerait les ustensiles dans lesquels il cuisine pour les «purs» qui sont, comme on le sait, les seuls musulmans. Il prend du sucre dans un vieux mouchoir et nous tend le verre d’un air dégoûté. Nous sommes si affaiblis que nous restons assis sur une natte pouilleuse à attendre le breuvage détestable qu’il nous prépare.

Plus loin, sous l’arcade, rangés en demi-cercle, une bande de bougres en haillons sont accroupis sur leurs talons; leurs visages sont bruns, presque noirs; leur crâne est rasé du front à la nuque; sur les deux côtés seulement, une touffe de cheveux sombres; les uns ont des faces d’Hindous, d’autres sont voisins des nègres. Ils se passent sans mot dire une pipe au tuyau de bois énorme et nous regardent à peine. Une lampe au centre du cercle éclaire fortement leurs figures immobiles et leurs guenilles orgueilleuses.

Au fond de l’arcade, un gamin, presque nu, active, au moyen d’un éventail de palmes, un feu de braises qui rougeoient.

*
*  *

De neuf heures à une heure, nous roulons dans la nuit. A chaque instant nous nous assoupissons et, chaque fois, un cahot nous réveille d’un coup plus dur. Nous espérons trouver un gîte à la prochaine étape et nous remettre de l’accablante journée que nous avons eue. Aimé nous y promet un abri.

Il fait une nuit glorieusement belle; l’air est sec; le ciel criblé d’étoiles si brillantes qu’on ne peut croire que ce soient elles qui luisent si pâles au-dessus de nos pays d’Europe. Ici les nébuleuses de la voie lactée, à peine visibles à Paris, ont l’éclat des étoiles de seconde grandeur dans nos climats. C’est un spectacle prodigieux que celui du ciel vu du haut plateau persan.

Nous nous arrêtons vers minuit devant un portail monumental. Les Persans ont le goût des monuments; bon nombre de relais ont ainsi une porte magnifique, qui ne mène nulle part. Une façade leur suffit. C’est insuffisant pour nous.

Aimé nous assure que nous pourrons coucher au village suivant. Nous nous résignons donc, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, à passer la nuit dans la diligence.

Assis sur des pierres, à la clarté de la lune qui se lève, nous mangeons des œufs durs, des biscuits et, en attendant que les chevaux soient prêts, faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la flamme. Nos membres sont ankylosés par tant d’heures de diligence.

Cinquième journée, 25 mai.—Nous avons donc trouvé aujourd’hui, cinquième jour de notre voyage dans le désert, le seul moyen de partir de bonne heure: c’est de ne pas nous coucher.

Nous arrangeons de notre mieux les banquettes du coupé pour que les jeunes femmes puissent s’y étendre, et nous voilà roulant de nouveau sur un sable inégal. Nous sommes très fatigués, mais au moins ne souffrons-nous plus de la chaleur. Et puis nous faisons du chemin et approchons d’Ispahan.

Dans le compartiment d’arrière de la diligence, nous changeons de position toutes les cinq minutes; nous nous prêtons un mutuel appui et déployons alternativement nos jambes sur les genoux de nos compagnons. Quant à dormir, il n’y faut pas songer.

Nous nous rattraperons à l’étape prochaine.

Les minutes coulent lentement. Enfin, vers cinq heures, l’aube naît dans le ciel. Vénus brille comme un pur diamant à l’Orient; les autres étoiles pâlissent. Le petit jour nous montre une oasis, délicieuse et réelle celle-ci, des champs d’orge, de seigle, de pavots blancs, des ruisseaux d’eau claire le long de la piste, et bientôt un village pittoresque, dont les maisons aux murs à créneaux semblent des châteaux-forts. A distance, elles produisent un effet imposant; de près, nous découvrons que ces maisons sont en ruine, et les murs en pisé, qu’un coup de pied abattrait.

Image absente

La diligence persane; le cinquième jour du supplice.

Nous sommes au relais. Nous sautons de voiture pour nous reposer et dormir, enfin! Désespoir, il n’y a qu’une écurie souterraine et pas de chambre, pas le moindre abri, pas la plus petite cahute, pas un arbre pour nous protéger des rayons du soleil!

Quelques minutes désolées, et quelque colère! Des phrases de ce genre sont entendues. «Si on veut nous faire arriver sans manger et sans dormir à Ispahan, qu’on le dise. Il est évident qu’on veut notre mort.» Le «on», c’est moi sans doute, qui me résigne philosophiquement à l’inévitable, c’est-à-dire à ne pas dormir et à continuer notre marche, puisqu’on ne peut faire autrement. C’est moi, doué évidemment des pouvoirs d’un éfrit rencontré dans le désert, qui ai fait disparaître par un acte de ma toute-puissante volonté les chapar khanés somptueux qu’on se promettait.

Mais, devant cette simple constatation qu’il n’y a rien, l’accès de mauvaise humeur finit par passer.

Nous sommes heureux de trouver un beau ruisseau où nous nous baignons, et du lait de chèvre que l’on trait devant nous, de petites chèvres noires qui descendent de la montagne.

Vers sept heures, nous voilà repartis. Depuis vingt-quatre heures, nous n’avons guère quitté la maudite diligence.

Nous nous engageons dans les montagnes.

Les chevaux tirent tant qu’ils peuvent: la piste que nous suivons monte par pentes brusques. Deux fois, trois fois déjà, nous avons été obligés de descendre pour pousser aux roues, et maintenant les chevaux s’arrêtent et se refusent à nous mener plus loin.

Après l’ensablement d’hier, arrêt dans les montagnes aujourd’hui. Nous connaîtrons toutes les émotions d’un voyage en diligence en Perse.

De nouveau nous dételons un cheval et envoyons Aimé chercher du renfort. Nous sommes à une heure du relais.

Nous voici donc pour quelque temps tranquilles.

Le soleil monte dans le ciel et commence à nous chauffer brutalement.

On est morne ce matin dans le coupé de la diligence. Quand verrons-nous Ispahan?

Les chevaux frais arrivent. Ce sont des bêtes vicieuses qui ruent au lieu de tirer. Nous avons un cocher sur le siège et un autre devant les chevaux qui ne se laissent pas conduire. Alors le cocher qui est à pied empoigne le timon et le pousse à droite et à gauche, suivant l’occasion. Nous suivons ainsi le plus difficile et le plus dangereux des chemins en pleine montagne.

Le paysage est d’un caractère impressionnant. Cette fois-ci nous voyageons dans la lune; ce sont des montagnes de lave, des mamelons arrondis, des cirques réguliers, des séries de cratères éteints, des pics sur les flancs desquels sont de grandes traînées de soufre jaune vif, des crêtes déchirées, des parois de rochers de toutes couleurs allant des rouges et des bruns au violet et au jaune; pas un arbre, pas une pousse verte; une désolation complète et tourmentée, une aridité pierreuse, un monde surpris par la mort et pétrifié dans les convulsions d’une atroce agonie.

C’est à travers ces montagnes farouches, convulsées, que nous avançons lentement, avec mille difficultés. Nous gravissons de petites côtes très dures suivies de descentes plus raides encore. Le cocher lance ses chevaux au galop pour la montée et fait la descente au pas.

Mais voilà que, comme nous atteignons ainsi au galop le sommet d’un col en miniature, le cheval de tête s’emballe, fait à toute allure un tournant à angle aigu, se précipite en bas d’une pente rapide; les quatre chevaux derrière lui le suivent tant qu’ils peuvent, le cocher hurle, la diligence oscille, les roues de droite quittent le sol, la lourde voiture se penche sur deux roues vers un précipice à gauche; nous voyons au-dessous de nous les rochers sur lesquels nous allons être écrasés, ils sont de couleur violette...; une seconde seulement... et voilà que la diligence, au lieu de verser, se remet d’aplomb sur ses quatre roues qui nous mènent à une allure folle jusqu’au bas de la descente. Ouf! jamais nous ne verrons la mort de plus près jusqu’au jour où son heure sera venue.

Après une alerte si vive, nous nous arrêtons; l’un de nous chasse le cocher du siège et conduit à sa place. L’autre cocher continue à courir devant les chevaux.

A onze heures, enfin, nous arrivons au relais. Ici, il y a des bâtiments, des arbres, un ruisseau. Ici nous ferons enfin la sieste que nous attendons depuis trente-six heures.

Nous sommes à Imanzadé-Sultan Ibrahim.

Imanzadé-Sultan Ibrahim ou les douze Voleurs.—Comme nous descendons de la diligence, nous voyons dans la cour du chapar khané un homme vêtu de noir, une carabine sur l’épaule, qui nous regarde.

L’ayant vu, Aimé me tire à part et, très ému, me dit:

—Monsieur, cet homme-là est un grand voleur. Je le connais bien; il est Bakhtyare. Il faut faire attention.

Les Bakhtyares sont des tribus qui habitent les montagnes de cette région; elles sont indisciplinées et pillardes.

Je communique cette nouvelle sensationnelle à mes amis et nous nous promettons de faire attention aux bagages qu’on est obligé, du reste, de mettre tous à terre. Il n’y a qu’une chambre minuscule; nous l’offrons aux deux jeunes femmes et à un des maris. Les trois hommes restant arrangent leurs lits de camp dans un grenier à paille, plein d’une poussière qui vous prend à la gorge, et de souris très hardies.

On installe les valises dans le grenier. L’homme vêtu de noir s’intéresse à nos allées et venues, et bientôt le voilà qui m’aborde en anglais.

Ce chef de brigands sait l’anglais! Il en connaît au moins dix mots, et la conversation, après les quelques civilités d’usage, s’arrête faute d’aliments.

Cependant nous nous baignons dans un ruisseau clair, tandis que nos compagnes procèdent à leur toilette dans leur chambre, et nous nous trouvons réunis pour le déjeuner sous un beau platane.

Le maître du poste nous a donné un samovar et un réchaud. Il a même du pain et des œufs! Nous déjeunons de grand appétit.

Près de nous, l’homme noir s’est installé; avec lui sont assis quatre ou cinq bakhtyares vêtus à la persique. Mais des gens plus couverts de cartouchières, de dagues, de poignards, nous n’en avons jamais vus. Georges Bibesco, pour leur montrer que nous sommes armés, va chercher son fusil et sa carabine, qui servent enfin à quelque chose.

Un concours de tir s’ouvre dont quelques magnifiques guêpiers aux ailes bleues et jaunes sont les innocentes victimes. Puis nous allons nous reposer en ayant soin de fermer de notre mieux les portes qui n’ont jamais eu de serrures. Le maître du relais nous avertit qu’il faut partir à quatre heures, car nous avons encore, dans les montagnes, deux heures de trajet aussi difficile que celui de ce matin, et on ne peut le faire que de jour.

Enfin nous dormirons tout de même.

Nous dormons fort peu dans notre grenier à rats trop habité; mais enfin, nous avons pris un bain, nous sommes allongés, nous nous délassons. Les images vives et nombreuses que nous avons emmagasinées ces jours derniers repassent devant nous comme dans un rêve éveillé. Et nous pensons à Ispahan, inaccessible.

Si nous y parvenons jamais, dire qu’il faudra s’en revenir par cet identique chemin sur lequel nous avons tant souffert, et nous songeons à rester en Perse...

Aimé arrive en coup de vent dans le grenier.

—M’sieur, m’sieur, dit-il, nous sommes perdus, nous sommes perdus!

L’émotion l’empêche de parler. Enfin il reprend.

—Oui, le voleur a profité de votre sommeil; il a réuni une dizaine d’hommes, tous armés de carabines et de poignards. Et ils sont partis nous attendre dans les montagnes où nous devons passer!

Diable!

Aimé continue.

—Il en a laissé un ici pour l’avertir lorsque nous partirons.

Je sors sous l’arche d’entrée. C’est vrai, un homme à cheval, la carabine sur l’épaule, des cartouches lui cuirassant le ventre se promène devant la porte.

Et je rentre dans le grenier à foin.

Premier conseil de guerre à trois. La nouvelle que nous apporte Aimé est grave. Nous sommes dans les montagnes, loin de tout secours, à cent kilomètres de la station la plus proche du télégraphe indien. Nous avons deux femmes avec nous. Que faire? Rester au relais à attendre? Attendre qui? Il ne passe jamais personne sur cette route. Revenir sur nos pas? jamais. Alors tenter de passer tout de même. Ils sont douze, mais nous sommes des Européens et, comme tels, bénéficions d’un prestige incomparable. Nous allons être reçus par le frère du Chah à Ispahan; nous avons été les hôtes du gouvernement persan à Téhéran; nous sommes des gens bien considérables pour des brigands persans. Aussi décidons-nous de risquer la partie. Et, cette décision prise, nous nous félicitons de notre héroïsme. Maintenant nous envisageons gaiement les conséquences possibles d’une rencontre avec les brigands. Emmanuel Bibesco nous offre de nous prêter de l’argent. Un autre déclare qu’il vendra sa vie cher. Quant à moi, je tire mon portefeuille et compte mes billets. J’ai sur moi deux cent cinquante francs et une lettre de crédit inutilisable pour les brigands; je dis alors que si peu que j’estime ma vie, elle vaut pour moi plus que cette somme, et que je la donnerai sans retard au cas où on me la demanderait, même impoliment. Malgré notre gaieté, nous sommes préoccupés. C’est une très vilaine aventure que nous avons devant nous. Nous voudrions en rire, mais c’est difficile. Nous interrogeons le maître de poste. Il est inquiet aussi.

Devant le relais se promène, indifférent, le douzième des brigands. Il attend notre départ.

Nous réveillons les jeunes femmes à qui nous cachons autant que possible notre anxiété et, lentement, les bagages sont arrimés sur le toit de la diligence. Lorsque cela est fait, l’homme qui nous surveille part au petit galop dans la direction que nous allons suivre.

Nous sortons fusil et carabine de leurs étuis, et les revolvers des valises. Aimé crie: «Donnez-moi un fusil, j’en tuerai quatre.» Mais nous ne lui confions aucune arme à feu. Nous avons sagement décidé d’essayer de la diplomatie et de n’employer nos armes que s’il n’y a de recours qu’en la force. Georges Bibesco, sa femme et moi, sommes dans le coupé; le ménage Phérékyde accompagné d’Emmanuel Bibesco dans le compartiment d’arrière.

Et nous partons.

Ces minutes sont assez émouvantes. Peut-être dans une heure serons-nous les prisonniers des brigands? Peut-être nous emmèneront-ils dans les montagnes pour tirer de nous une forte rançon? peut-être se contenteront-ils de nous dépouiller et de nous laisser sur la route? Ce sont là des histoires belles dans les livres, mais fort déplaisantes dans leur réalité. Nous cachons à nos compagnes notre inquiétude, mais réfléchissons mélancoliquement sur les suites possibles de cette aventure.

La diligence s’avance lentement le long d’une vallée ouverte à gauche et de montagnes arides à droite.

Aimé, sur le siège, ne peut se tenir tranquille et, dans son excitation, est sans cesse debout pour voir plus loin.

Des rochers descendent à droite jusqu’à la route. Rien ne se prêterait mieux à une embuscade.

Soudain Aimé crie d’une voix aiguë:

—Les voilà, les voilà!

Grande émotion dans la diligence. Nous nous penchons pour mieux voir. En effet, on aperçoit des hommes là-bas, très loin, qui s’approchent des rochers; ils ont mis pied à terre.

Le moment est sans doute venu.

La diligence cahote lourdement et s’avance vers les rochers.

Il faut beaucoup plus de temps pour les atteindre que nous l’eussions imaginé. C’est moi qui suis chargé de parlementer avec le chef des brigands qui sait un peu d’anglais; je médite les fortes paroles que je lui adresserai.

Cependant, voici qu’à notre gauche, dans la vallée, d’autres hommes accourent vers la route. Ils seront trop. Une minute de plus se passe: on voit maintenant bien nettement les hommes assis ou debout près de la route; mais au même moment, nous découvrons dans un pli de terrain, qui jusqu’ici nous était caché, toute une caravane au repos, à portée de carabine de la piste que nous suivons. Cette caravane, c’est le salut. Les chameliers, les tchavardars sont les plus honnêtes des hommes. Près d’eux, point d’embuscade, point de guet-apens!

Quels soupirs de soulagement! Nous étions prêts à tout, mais que nous sommes heureux de n’avoir rien à donner!

Nous passons devant les chameliers qui sont venus nous regarder et continuons à travers la montagne.

Nous ne sommes pas encore hors d’affaire. Il est possible que les brigands préfèrent opérer de nuit.

Mais enfin nous avons échappé à un premier danger immédiat; nous ne voulons plus penser à des choses pénibles.

Comme nous sommes dans cette quiétude agréable, voilà que la voix d’Aimé de nouveau se fait entendre.

—Tout le monde descend! tout le monde descend, crie-t-il aigrement.

Allons, quoi! qu’y a-t-il encore? Est-ce cette fois-ci, les brigands? Nous n’y voulons plus croire, nous en sommes las, nous les refusons.

Pourtant nous descendons, les armes à la main. Non, les brigands ne sont pas là. Nous sommes au haut d’une pente si raide que le cocher veut alléger sa voiture. Nous nous souvenons de notre émotion du matin, des rochers violets sur lesquels nous avons failli laisser nos palpitantes vies, et nous faisons la descente à pied.

Trois et quatre fois encore, nous sommes obligés de mettre pied à terre. De brigands, point. Vers sept heures et demie, nous arrivons au relais.

Nous interrogeons les gens; aucune troupe de cavaliers n’a passé. Le chemin est donc libre devant nous. Nous décidons à l’unanimité de continuer; nous n’y avons du reste aucun mérite, le chapar khané n’ayant pas le plus fragile abri à nous offrir.

Mais les brigands? était-ce des brigands?

Que sais-je, moi? J’ai raconté les choses telles qu’elles se sont passées. Cette dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents avaient quitté pendant notre sieste Imanzadé-Sultan Ibrahim. L’un d’eux était resté pour nous surveiller. Nous voyant prêts à partir, il s’était éloigné au galop.

Je n’en sais pas davantage. Allaient-ils simplement au-devant de la caravane que nous avons vue et parmi les chameliers de laquelle ils avaient peut-être des amis? Avaient-ils au contraire de noires pensées à notre sujet et, à la réflexion, les abandonnèrent-ils?

Le lecteur est maintenant aussi renseigné que nous et décidera. Quoi qu’il en soit, ils nous firent vivre quelques heures de pensées tumultueuses et aiguës.

*
*  *

Au relais, nous prenons du thé en plein air.

Aimé, avec une belle assurance, nous assure que nous pourrons dormir au prochain chapar khané. En tous cas, malgré la fatigue accablante encore de ce jour, nous sentons Ispahan plus proche. Cent kilomètres au plus nous en séparent. Nous y arriverons, morts peut-être, mais nous y arriverons.

Nous nous installons pour notre seconde nuit dans la diligence.

Un vent frais s’est levé; nous sommes à près de dix-huit cents mètres d’altitude. Après avoir failli périr de chaleur, nous grelottons de froid dans la voiture dont la toile trouée ne nous protège pas du vent.

Vers onze heures, moulus et accablés par trop de fatigues diverses, nous arrivons à un relais. Ici encore, pas moyen de se reposer. Le relais, c’est un mur monumental, derrière lequel il n’y a rien.

Image absente

Un relais entre Kachan et Ispahan.

Il faut une heure pour changer les chevaux. Pendant ce temps, nous nous promenons pour nous réchauffer. Les jeunes femmes, appuyées sur nos bras, s’endorment en marchant. Emmanuel Bibesco se couche au pied du mur et dort.

A minuit, nous repartons. Maintenant nous ne luttons plus; nos corps sont hyperestésiés par la douleur; le vent nous glace. Nous n’avons même pas la force de nous plaindre. La diligence emmène six êtres inconscients et passifs.

Sur le siège, couché derrière le cocher qui l’empêche de tomber, Aimé dort. Il n’a jamais fait un si beau voyage.

A trois heures, nous arrivons à Murchekar où se rejoignent la route que nous avons suivie et celle qui passe par les montagnes et Kuhrud pour atteindre Kachan.

Ici nous descendrons en tous cas et nous reposerons, fût-ce couchés sur la terre froide.

On nous montre, sous l’arche d’entrée de la poste, une espèce de trou dans lequel on descend par deux marches. Une fois là, on est dans un ancien four dont les murs sont noirs de fumée et qui ne reçoit de l’air que par une ouverture au sommet du dôme qui le couvre.

Des poules y ont fait leur logis.

Nous le leur prenons et les chassons dans la cour, où Aimé en attrape une à laquelle il tord le cou.

On peut juste mettre nos six lits de camp sur le sol bosselé de ce four. Il faut une heure pour descendre les valises et dresser les lits. Enfin, vers quatre heures, nous sommes couchés. Demain nous nous lèverons à huit heures pour arriver avant la nuit, in’ch’Allah, à Ispahan.

Sixième journée.Vendredi 26 mai.—A huit heures, Aimé et le maître du relais nous réveillent. Nous dormions profondément dans une atmosphère plutôt lourde. Si nous ne savions pas Ispahan près de nous, nous n’aurions jamais la force de sortir de ce four.

Image absente

La dernière étape: Le départ de Murchakhar.

Aimé nous a cuit la poule qu’il a tuée. Elle est coriace.

Suivant notre habitude, nous faisons notre toilette dans le ruisseau et, vers dix heures, nous sommes partis, cette fois-ci pour ne nous arrêter qu’à Ispahan, qui est à cinquante-quatre kilomètres ou neuf farshaks persans.

Nous sommes dans la plaine et dans les sables. La chaleur est très forte, l’air vibre au ras du sol, et de nouveau nous voilà entourés de mirages exquis; des arbres toujours, des rivières, des lacs aux eaux limpides, des verdures fraîches que caresse la brise, tel est le décor dans lequel nous avançons lentement. Un chapar khané, un grand caravansérail; nous croisons quelques voyageurs à âne. On sent que l’on approche d’une ville.

Enfin, vers une heure, on aperçoit une ligne d’arbres très loin à l’horizon.

—Ispahan, crie Aimé de son siège.

Ispahan! Nous en approchons lentement; maintenant on voit au milieu des arbres les dômes des mosquées; une coupole bleue à gauche domine les autres, la mosquée royale.

Au dernier relais, un coupé à quatre chevaux nous attend, d’où descend un Persan en redingote. Il nous remet une lettre de son maître S. A. I. Zil es Sultan, frère du Chah et gouverneur d’Ispahan, lequel nous offre l’hospitalité dans un de ses palais et nous envoie ses voitures aux portes de la ville.

Nous acceptons les voitures et refusons le palais, car nous sommes attendus au consulat de Russie.

Nous nous remettons en route. Maintenant nous traversons les champs de pavots blancs qui font une ceinture fraîche de fleurs à Ispahan; les canaux d’irrigation croisent la route à chaque instant.

Image absente

Les champs de pavots blancs aux portes d’Ispahan.

Nous sommes pâles, accablés. Mais nous nous redressons dans l’antique diligence. Notre énergie est intacte. Nous approchons d’Ispahan.

Nous touchons aux portes de la ville. Un général et cent cosaques rouges nous attendent, escortant deux landaus de grand gala tout en glaces. Le carrouzar, ou maître de la ville, est là pour nous recevoir.

Nous sentons que notre diligence délabrée est bien plus en harmonie avec notre tenue que les carrosses de Zil es Sultan. Six jours à travers le désert ont laissé leurs traces sur nos figures et sur nos vêtements. Nous nous serions fort bien accommodés d’une entrée modeste, ignorée dans Ispahan. Mais les carrosses sont sortis, il faut y monter. Les cosaques rouges nous précèdent et nous voici partis à travers les rues et les bazars.

Image absente

L’arrivée à Ispahan.—Les landaus de gala; les Cosaques rouges.

Nous avons d’abord la douleur de voir la diligence passer sous une des portes basses et nos quatre casques coloniaux attachés sur les valises être fauchés d’un seul coup.

Puis nous suivons une rue entre deux murs de terre; un ruisseau coule, sur les bords effondrés duquel poussent des arbres. Nous entrons dans des bazars étroits où l’on trouve encore quelques moucharabyés.

La foule se presse sur notre passage pour regarder des Européens.

Elle voit, à travers les nuages de poussière que soulèvent les chevaux de l’escorte, deux femmes dépeignées et des hommes défaits. Mais nous avons, dans la contenance et le regard, quelque chose de triomphant: nous sommes à Ispahan!

Image absente