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CHAPITRE IX
LE RETOUR

4 juin.—Nous allons lentement jour et nuit dans le désert et les montagnes, sans presque nous arrêter. Nous traversons les paysages morts et calcinés que nous avons vus déjà.

De jour nos landaus sont fermés, de nuit ouverts. Nous restons couchés sur nos confortables matelas, ne descendant qu’aux relais où nous perdons chaque fois deux ou trois heures; des princes bakhtiares sont devant nous et prennent les chevaux.

Nous sommes à la seconde nuit du retour. Dans le landau ouvert qui cahote sur le sable épais, je suis à moitié endormi.

Au-dessus de moi, c’est le dôme sombre du ciel crevé d’étoiles d’or. Je sens sur ma figure les caresses de la nuit veloutée. Je suis las, je m’endors à l’air frais et doux.

Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit violette, les étoiles claires, j’entends un chant triste et rythmé, des modulations en fusées autour de deux notes, et cela vient de très loin. Qui chante ainsi la nuit dans le désert? Quelle est cette voix perdue entre le ciel et la terre! La fatigue m’accable et je ne sais si je rêve.

Non, le bruit d’une dispute s’élève, des voix aigres me réveillent tout à fait. Faudra-t-il faire l’effort de descendre?

Je suis stupéfié comme si j’avais pris une dose de haschich. Aimé arrive. L’homme qui chantait sa peine dans la nuit est un cocher qui ramène des chevaux au relais. Voilà cinquante kilomètres que nous sommes traînés par les mêmes rosses qui finiront par nous laisser dans les sables. Alors il faut atteler les chevaux frais qui rentrent. Le cocher ne voulant pas les donner, Aimé bat le cocher.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

Et je reprends mon rêve interrompu.

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Nous apprenons à un relais que nos amis Phérékyde ont eu une aventure. En plein désert, une roue de leur voiture a cassé. Ils ont dû faire à midi six kilomètres à pied à travers les sables pour gagner le chapar khané. Ils y ont passé trente-six heures à attendre qu’on répare la roue dans la petite ville de Natanz à trente kilomètres de là. Ils ont donc à peine une journée d’avance sur nous.

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Un village persan près de Natanz.

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Le dimanche matin 8 juin, nous arrivons à huit heures à Gez, dernier relais avant Kachan, dont nous sommes séparés par le désert où nous nous sommes ensablés à l’aller. Vingt-cinq kilomètres seulement à franchir.

A Gez, pas de chevaux. Nous décidons, malgré les protestations des cochers, de garder ceux que nous avons pris au milieu de la nuit. On détèle les pauvres bêtes pour les panser, leur donner de l’orge et une heure de repos.

Nous en profitons pour aller nous baigner dans le ruisseau, à une certaine distance du relais.

Tandis que nous nous baignons, les cochers enfourchent chacun un cheval, et les voilà partis avec leurs huit bêtes à travers le désert.

Grande fureur, mais rien à faire qu’à attendre qu’il nous arrive des chevaux de Kachan. Cela peut être aussi bien ce soir que dans une heure.

Nous scrutons l’horizon. Rien. Ah, si! des points qui se meuvent là-bas sur les sables. On regarde anxieusement. Les points se rapprochent. On distingue maintenant une caravane. Nous ne quitterons pas Gez de sitôt. Un peu plus tard, la caravane arrive. C’est un Persan qui voyage avec ses femmes et ses domestiques, le tout monté sur des ânes et des mulets. Le mari est un homme petit, sec, solide, avec une belle barbe, et qui porte la ceinture verte des seïdes. Il n’a pas un regard pour nous. Il conduit sa smalah à une petite distance de nous, le long du ruisseau, sous les saules et, un instant après, nous entendons les cris éperdus d’une femme.

Nous demandons pourquoi elle crie.

C’est le mari qui à peine arrivé à l’étape, administre une consciencieuse raclée à une de ses épouses.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

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A dix heures enfin, huit chevaux rentrent au relais. La chaleur est déjà excessive. Nous attendons une heure encore qu’ils aient pris de l’orge et repartons pour Kachan.

Jamais nous n’avons eu aussi chaud que ce jour-là pendant la traversée des sables. Nous sommes prostrés dans les landaus fermés, pouvant à peine respirer.

A une heure, nous sommes à Kachan.

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Première déception. Le télégraphiste arménien est parti pour la journée à la chasse dans les montagnes, laissant un mot pour moi disant qu’il a les plaques à reflets métalliques, qu’il rentrera vers six heures et que si nous devons partir plus tôt, nous lui envoyions un de ses domestiques à cheval.

Six heures est précisément l’heure de notre départ. Aussi, pendant qu’Aimé nous prépare à déjeuner, je dis au domestique qu’il aille chercher son maître.

Après déjeuner, nous déplions et montons nos lits de camp que nous n’avons pas employés depuis deux jours. Nous nous installons dans deux chambres pour une longue sieste.

Mais les mouches ont décidé de ne pas nous laisser dormir. Énervés, nous nous tournons et retournons sur nos lits, mais nous ne dormons pas.

De guerre lasse, je me lève et vais voir si le domestique est revenu. Il est là sous le portique et déclare qu’il n’a pu trouver un cheval dans Kachan pour aller chercher son maître. Il ment, mais qu’y faire? Attendre six heures. Nous avons toujours été en retard, nous le serons une fois de plus.

Cependant à l’idée que les plaques à reflets sont cachées dans la maison, je ne puis rester tranquille et je me mets à chercher. Malheureusement toutes les portes sont cadenassées.

Arrivent six heures; mes compagnons sortent et montrent des figures défaites. Aimé prépare le dîner qui, comme le déjeuner, se compose d’œufs, de petits pois conservés, de biscuits et de confitures.

Sept heures, nous mangeons et buvons verres de thé sur verres de thé. Le télégraphiste ne revient pas.

A sept heures et demie, il fait nuit. Aimé commence à préparer les bagages.

J’ai l’âme pleine de désespoir à l’idée de quitter Kachan et d’y laisser ces reflets métalliques qui pourraient être à moi. J’erre dans le corridor, l’escalier et la cour essayant encore d’ouvrir les portes.

Au fond de la chambre où nous nous sommes reposés, il y a une porte peu solide. Je pousse, elle cède et me voilà dans un cabinet sombre. Je frotte une allumette et je vois rangées contre le mur cinq ou six plaques de dimensions diverses. Jamais avare découvrant un trésor ne fut plus heureux que moi à cette minute.

Mais il faut examiner les plaques attentivement, car les faussaires sont adroits et savent le prix des reflets métalliques anciens. Je n’ai que des allumettes pour m’éclairer; je me mets à genoux et fais l’inventaire. Voilà une plaque d’à peu près un pied carré, à fond d’enlacements et d’oiseaux d’un dessin très fin, très aigu. Sur ce fond ocre clair, s’enlève une inscription en caractères bleus d’une netteté et d’une puissance de jet incomparables. Ce sont bien là toutes les caractéristiques de l’art au plus beau temps de l’époque mongole, et je tressaille de joie. L’allumette s’éteint, j’en rallume une autre. Avec cet insuffisant éclairage je ne puis juger de la qualité de l’émail, de la valeur des reflets. C’est pourtant à cela que se décidera l’authenticité de l’œuvre. Il faudrait les voir au jour, mais je n’attendrai pas à demain, je sens déjà que cette plaque ne me quittera plus.

Trois autres plaques de plus grande dimension ont une couverte magnifique bleu turquoise et de belles inscriptions.

Cette série-là, je ne la connais pas, mais je ne la laisserai pas à Kachan.

Je découvre encore deux étoiles à reflets métalliques excellents et un petit fragment du XIVe siècle.

Je suis au comble du bonheur.

Le télégraphiste ne revient toujours pas. Il est neuf heures; il faut partir. Alors je lui écris une lettre en lui disant que j’emporte ses plaques, qu’il ait à m’en télégraphier le prix à Téhéran, et que si nous ne pouvons nous mettre d’accord, je les lui renverrai à mes frais.

Je commence à transporter les objets vénérables; je les mettrai dans le landau sous le matelas et coucherai dessus pour être certain de ne pas les perdre.

A ce moment arrive notre homme et nous entrons aussitôt en marché. Il m’indique le prix demandé; le marchandage est difficile; nous finissons par tomber d’accord à cent cinquante tomans et il ne reste plus qu’à payer.

Ici nouvelle difficulté. Avons-nous cent cinquante tomans sur nous? Nous vidons nos portefeuilles et nos sacs d’argent. A force de mettre les uns sur les autres des billets d’un et de deux tomans et d’aligner des pièces de deux krans, nous arrivons à réunir la somme. Nous emballons maintenant avec soin les plaques dans une caisse qui servit à transporter du matériel télégraphique, la caisse est solidement attachée derrière le landau, et à dix heures et demie nous quittons Kachan avec plus de quatre heures de retard.

Mais ces heures ont été bien employées.

Je suis si excité de ma découverte que, bien passé minuit, j’y rêve encore, étendu dans le landau, des étoiles plein les yeux.

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Plaque de revêtement à reflets métalliques de l’époque mongole, fin XIIIe siècle.

Trouvée à Kachan.—Collection de l’auteur.

Lundi 6 juin.—Au dernier relais avant Koum, grande dispute. Il y a huit chevaux qui sont trop fatigués et on ne veut pas nous les donner. Mais nous n’avons qu’une idée: arriver à Koum où nous attendent Keller et la Mercédès et coucher à Téhéran dans les lits excellents de l’hôtel Reitz. Alors, de force, nous prenons les chevaux et les attelons pour nos derniers vingt-cinq kilomètres en voiture persane.

Un seul cocher est là; nous enjoignons à un palefrenier de monter sur le siège de la seconde voiture. A côté de lui s’installe Aimé qui se fait fort de nous conduire. Et nous partons tout de même.

Le premier cocher est exaspéré de voir Aimé prendre les rênes.

Aimé est enchanté de conduire et claquerait fièrement son fouet, si un fouet persan pouvait claquer.

Nous descendons ainsi les derniers contreforts de la montage et nous engageons dans la plaine au bout de laquelle nous apercevons au-dessus des arbres la coupole d’or de Sainte-Fatmeh.

Soudain le cocher de la première voiture arrête les chevaux, descend de son siège, va dire quelques mots au palefrenier de la seconde voiture qui, à son tour, descend, et nos deux hommes s’éloignent à pas rapides dans le désert.

Qu’est-ce que cela signifie?

Nous les laisserions volontiers aller à leurs affaires, mais l’arrivée à Koum est très difficile; une seule piste est la bonne au milieu des canaux d’irrigation et des ponts écroulés. Alors nous montons sur les sièges et nous lançons à la poursuite des fuyards. Nous avons bientôt fait de les rattraper et sautons à terre à côté d’eux. Le cocher refuse de reprendre les rênes. A bout d’arguments, Georges Bibesco lui décoche un excellent coup de poing. Cet homme tombe sur le sable à genoux, grince des dents, crie et s’arrache les cheveux de désespoir. Il est fou ou bien ivre. Je le prends délicatement par la peau du cou et le traîne jusqu’à la voiture. Là, aidé par un de mes compagnons, je le hisse sur son siège, saisis son fouet, lui montre alternativement Koum dans le lointain et le manche du fouet, et m’installe derrière lui. Il a compris cette fois-ci, mais il me supplie de lui rendre son fouet qui ne lui sert jamais à rien, mais sans quoi il est privé de sa dignité. Je lui remets le fouet; mes poings, s’il en est besoin, suffiront, et il fait partir ses chevaux.

A la seconde voiture, Georges Bibesco a également convaincu le palefrenier de l’inutilité d’une révolte.

Nous avançons vers Koum, traversons son étroit bazar au milieu du jour et à une heure sommes dans le jardin charmant du chapar khané où tous les grenadiers ont mis leurs fleurs rouges en notre honneur et où nous attendent, ô joie, Keller et la Mercédès.

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L’auto au centre de la Perse, devant la mosquée de Koum.

De Koum à Téhéran en automobile.—Jamais automobile n’est arrivé à Koum. Aussi, à trois heures, avant de partir, allons-nous nous faire photographier au bord de la rivière avec, dans le fond, ô sacrilège, la mosquée sainte!

Nous laissons Aimé et nos bagages à Koum; il arrivera vingt-quatre heures après nous à Téhéran. Et nous partons.

Comment dire l’ivresse de marcher à quarante kilomètres à l’heure, dans un excellent automobile, bien suspendu, aux coussins moelleux, sur cette route où l’horrible diligence persane nous a secoués pendant plus d’un jour et d’une nuit? Nous filons sur le sol dur et rocailleux. La chaleur est intense; sous la capote relevée de la voiture, nous recevons des gifles d’air chaud, comme une douche sèche, continue et brûlante. Dans la joie de se retrouver au volant de direction, et confiant dans la solidité éprouvée des ressorts, Georges Bibesco nous mène à toute allure: nous sautons sur les inégalités de la route, et Dieu sait si elles sont nombreuses et si nous avons eu le temps de les compter en détail à l’aller? Les réactions sont dures dans le fond de la voiture. Qu’importe? A ce train-là, nous sommes sûrs d’arriver ce soir à Téhéran et, arrêts compris, de faire en cinq heures, les cent cinquante kilomètres qui nous séparent de la capitale.

Et c’est joyeusement que nous dansons sur les caniveaux et les pierres dont la route est semée.

A Kusch y Nusret où nous avons passé notre première nuit, nous nous arrêtons pour prendre du thé.

Un peu plus loin dans les montagnes, nous rencontrons quatre chevaux qui regagnent le relais. Ils s’effraient à notre vue, font un subit tête à queue; les voilà partis ventre à terre et nous à leur poursuite. Jamais chevaux de poste persans n’ont tant et si vite couru! Enfin ils ont l’intelligence d’entrer dans une clairière et de nous laisser passer.

Le ciel devant nous est sombre; les montagnes de l’Elbourz sont voilées par les nuages; on n’aperçoit pas le Demavend; il doit y avoir un orage sur Téhéran, car le vent brûlant nous souffle dans la figure avec rage et commence à soulever les sables. Nous les regardons de loin se lever du sol et filer sur le flanc des montagnes en longues traînées grises. Et comme nous arrivons au sommet d’un petit col, nous sommes enveloppés par un tourbillon. On ne voit plus à un mètre devant soi; il faut arrêter le moteur. La poussière fine se change en gros grains de sable et en petites pierres qui nous fouettent le visage avec une telle force, que nous voici aussitôt agenouillés dans l’auto, les yeux fermés, la figure dans nos mains, à moitié asphyxiés par la rafale qui pique. C’est un sentiment fort angoissant; il manquait à la collection de nos sensations de voyage. Comme nous sommes, je crois que nous l’avons démontré, de vrais touristes curieux de tout ce qui est nouveau, l’idée d’être pris dans une tempête de sable nous aide à supporter notre détresse physique.

Le tourbillon ne dure que cinq minutes.

Mais comment le moteur se trouvera-t-il de cette aventure? Les poussières n’auront-elles pas envahi ses organes délicats? Marchera-t-il encore?—Oui, le voilà qui ronfle régulièrement et nous entraîne de nouveau dans une course folle vers Téhéran.

La nuit vient. Nous franchissons les chaînes de montagnes, retombons dans les plaines, gravissons d’autres pentes raides, filons entre les rochers, à une allure vertigineuse.

Et cependant sommes secoués comme bouteilles qu’on rince. Ni caniveaux, ni remblais ne nous arrêtent; nous sautons et passons.

Maintenant on y voit à peine. Un arrêt, tout à coup; nous plongeons dans un caniveau, on entend un bruit sec et le moteur s’arrête.

Minutes pleines d’angoisse! Est-ce la panne? La panne à une heure de Téhéran, en auto, à une nuit en voiture persane?

Keller descend pour examiner le dommage. Nous sommes dans un caniveau d’espèce nouvelle. C’est le caniveau à dos d’âne. Il y a profonde dépression d’abord, puis au milieu du caniveau une petite voûte en arête pour laisser passer une conduite d’eau. Le volant a tapé contre la voûte. Est-il cassé? Non, même pas faussé.

Keller remet en marche et nous avons la joie ineffable d’entendre le bruit cher et régulier du moteur.

A huit heures et demie, dans la tempête de vent qui n’a pas cessé, nous sommes à la porte de Téhéran. Nous avons mis cinq heures et demie pour couvrir une distance qui nous avait demandé en voiture persane vingt-cinq heures de supplice continu.

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Téhéran, 7 et 8 juin.—Journées fort occupées à dire adieu à nos amis, à expédier par la poste nos bagages et les colis qui nous rejoindront à Enzeli. Grâce aux Belges, les postes sont fort bien organisées, et nous leur confions sans crainte nos trésors.

Nous retrouvons les Phérékyde qui nous racontent leurs aventures et, à peine nous les ont-ils dites, qu’ils repartent en landau pour Resht.

Nous allons à Goulah-ek où est la légation de Russie en été et à Schimran où loge le ministre d’Angleterre pendant les chaleurs. Ce sont, au pied des montagnes, des parcs délicieux d’eaux vives et de verdures fraîches où il règne, même pendant les jours du Chien, une exquise température.

Et le jeudi 8 juin—ces jours passent comme un tourbillon—nous voici de nouveau en auto sur route pour gagner Resht et la mer Caspienne.

De Téhéran à Resht en automobile.—Nous avons eu beaucoup de peine à trouver de l’essence pour cette dernière étape. Enfin on nous en a cédé au prix coûtant qui est près de trois francs le litre.

Nous aimerions faire les trois cent cinquante kilomètres en douze heures, avec halte pour déjeuner. A ce train-là, nous arriverons rompus à Resht, mais pour la nuit. Comme nous l’avons vu à l’aller, il y a sur cette route un caniveau tous les cent mètres. Cela fait trois mille cinq cents caniveaux entre Téhéran et Resht. Il est inutile de dire qu’on ne peut pas ralentir trois mille cinq cents fois et que nous prendrons les caniveaux en vitesse. Georges Bibesco est sûr des ressorts de la voiture. Nos épines dorsales supporteront-elles ces secousses aussi bien que les ressorts? Cela reste à voir, mais ce sont de ces choses que l’on n’apprend que par expérience.

A neuf heures (au lieu de huit qui étaient fixées) nous sommes à la porte de Téhéran, et nous filons par-dessus les premiers caniveaux.

Nous n’avons pas roulé depuis trois quarts d’heure que le pneumatique de droite éclate. Georges Bibesco et Keller changent la chambre à air, tandis que nous nous abritons du soleil déjà brûlant sous des saules qui ombragent un ruisseau rapide.

Vingt minutes de perdues, nous repartons. Nous ne roulons pas longtemps. Nouvel éclatement. La chambre à air et l’enveloppe à droite arrière ont sauté. Cette fois-ci, je me mets à la besogne aussi; il faut défaire le rouleau des enveloppes qui restent. Il fait terriblement chaud à réparer en plein soleil. Nous passons là une demi-heure pénible.

En route! Maintenant nous arrivons à la rivière et au pont écroulé. Nous descendons de voiture et nous réconfortons d’un verre de thé à la zastava voisine. Puis traversons la passerelle à pied, tandis que Georges Bibesco conduit l’auto à travers la rivière dont les eaux sont moins hautes qu’il y a un mois.

Et nous filons sur Kaswyn dont quatre-vingts kilomètres encore nous séparent et où nous comptons déjeuner. Il est déjà près de midi. Si nous n’avons pas d’autre crevaison, nous y serons avant deux heures. Il est déjà certain que nous descendrons les pentes rapides des montagnes du Ghilan pendant la nuit.

Un quart d’heure après le passage de la rivière, le pneumatique de gauche arrière s’aplatit. Nouvelle réparation. Cette fois-ci la chaleur en plein soleil est à mourir. Ouvrir les boîtes d’outils, défaire la courroie des enveloppes, enlever la vieille chambre à air et remonter la nouvelle, pomper surtout, que cela est fatigant! On ne sait pas, avant de l’avoir essayé, ce qu’il faut de courage, arrosé de sueur, pour gonfler un pneumatique dans le désert, à midi au mois de juin.

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Une crevaison de pneu à midi dans le désert!

Accablés de fatigue, nous repartons, priant le dieu qui conserve les pneumatiques d’avoir pitié de nous.

Mais ce dieu se moque de nos prières, car moins d’une heure après la même chambre à air éclate, et l’enveloppe aussi. C’est une réparation d’une demi-heure. Nous sommes heureusement dans un petit village. Les habitants se rassemblent autour de nous; et nous prenons l’un d’eux pour gonfler la nouvelle enveloppe. Je le photographie en train de se livrer à cette besogne inaccoutumée.

Il est deux heures et demie de l’après-midi. Avec quel retard arriverons-nous à Resht, et, si notre déveine continue, nous restera-t-il assez d’enveloppes et de chambres à air?

Vers trois heures et demie, nous entrons sans nouvel incident dans la cour du monumental chapar khané de Kaswyn. Nous mourons de faim et nos épines dorsales ont déjà reçu quatorze cents secousses violentes au passage d’autant de caniveaux. On imagine difficilement la lenteur du service dans ce relais où des affiches imprimées en persan, en français et en russe donnent la liste des plats que l’on tient à la disposition des voyageurs et le prix modique que l’on aura à payer.

Il faut une heure et demie pour obtenir quelques portions de kebab et un samovar.

A cinq heures, au moment où nous voulons partir, un orage noircit le ciel et soulève des tourbillons de poussière. Nous sommes aveuglés et forcés d’arrêter un instant dans l’avenue royale, près du palais du gouverneur. Puis c’est une brève et violente averse et tout de suite après un soleil radieux.

Nous sommes maintenant dans la montagne. Nous avons à peu près quatre cents mètres à gravir pour arriver au point le plus haut d’où nous redescendrons de seize cents mètres sur la Caspienne par une route difficile, dans la nuit.

Mais nous n’en avons pas fini avec les ennuis de pneumatique. Comme nous commençons la descente, la chambre à air de la roue de gauche devant crève. Vingt-cinq minutes de perdues. Et ce ne sera pas tout. Avant la nuit encore nous serons obligés de changer enveloppe et chambre à air à droite devant. Jamais guigne pareille ne nous poursuivit.

Bien que nous soyons à quinze cents mètres et que le soleil soit couché, la chaleur est si forte que nous restons dans l’auto en manches de chemise et sans gilet. Nous traversons un paysage et des montagnes arides d’une extraordinaire grandeur. La nuit vient et s’installe brusquement au-dessus des cimes déchiquetées. Voici, éclatantes au-dessus de nous, Véga de la Lyre, Deneb du Cygne, à gauche Altaïr de l’Aigle, à l’ouest Arcturus du Bouvier.

Notre phare est allumé; nous avançons aussi vite que possible pour gagner Mendjil où un pilaf nous attend à la zastava amie. Dans le fond de l’auto, nous sommes meurtris de tant de secousses et très las.

A dix heures, nous arrivons à la zastava dans le défilé, si fatigués que c’est à peine si nous pouvons jouir de l’excellente hospitalité qu’on nous y offre. Seul du thé bouillant nous est un réconfort.

Pendant que nous sommes là, nous entendons, sur la route, les clochettes des chameaux dont les longues caravanes commencent à passer.

Nous partons enfin pour notre dernière étape. Nous devrions ne pas mettre plus de trois heures pour les quatre-vingt-dix kilomètres qui nous restent à faire.

Mais nous constatons bientôt qu’il n’est pas question de faire trente kilomètres à l’heure dans la nuit, car à chaque moment nous rencontrons ou rattrapons une caravane. Quand ils voient le phare éblouissant de l’auto, les grands chameaux tremblent sur les quatre articulations de leurs pattes, forment un cercle, tournent le dos à l’ennemi, mettent leurs têtes les unes tout près des autres et se racontent leur frayeur. J’ai beau leur crier: «Kabardar, kabardar», ils n’écoutent rien. Les chameliers accourent; les chameaux oscillent de droite et de gauche, mêlent les cordes qui les attachent, et nous restons à attendre que ces nœuds inextricables d’animaux se défassent. Les ânes, eux, ont une autre façon de procéder; ils s’hypnotisent sur le phare, refusent de bouger, et il faut les porter sur le bord de la route.

Nous rencontrons et croisons peut-être une vingtaine de caravanes de chameaux et autant de caravanes de mulets et d’ânes. C’est chaque fois entre cinq et dix minutes d’arrêt forcé.

Nous arrivons enfin à la forêt: il y règne une fraîcheur délicieuse. A la clarté du phare nous voyons les oliviers centenaires, le dôme que nous font les hêtres et les érables; des haies de liserons courent le long de la route, et les fontaines descendent en cascades à travers les bois; le bruit de leurs chutes nous accompagne et berce notre fatigue extrême. A peine gardons-nous les yeux ouverts; mais les cahots rudes nous empêchent de dormir et nous obligent à nous tenir à nos sièges. Sur la route un chacal file devant nous obliquement. Georges Bibesco est toujours au volant.

Un nouvel arrêt, encore un pneumatique crevé. Il ne reste plus qu’une chambre à air; on est obligé de mettre un bandage à l’enveloppe. Longue réparation pendant laquelle nous nous enfonçons dans la forêt à la recherche d’un torrent que nous entendons chanter doucement près de nous. Sous les arbres, l’obscurité est profonde. A grand peine nous arrivons au bord du ruisseau, nous nous déchaussons et plongeons nos pieds dans l’eau fraîche. Entre les feuilles, on aperçoit le ciel plein d’étoiles claires.

Nous filons de nouveau. Il est plus de trois heures du matin. Jamais fatigue plus forte ne nous accabla. Voilà dix-neuf heures que nous sommes en route. Le bandage cède. Il faut le renforcer. Et nous repartons. Nous longeons des clairières ouvertes et des taillis obscurs.

Maintenant une aube affaiblie laisse voir les grands arbres immobiles qui bordent la route. Autour d’eux flotte une buée légère, comme la respiration de la nuit qui s’en va. Le ciel est gris, chargé de vapeurs. On y voit à peine.

Pourtant l’énervement a gagné notre conducteur. Nous marchons à grande allure, car nous avons quitté les montagnes et sommes en terrain plat. Dans le fond de la voiture, la princesse Bibesco, son cousin et moi sommes si fatigués que nous ne pouvons plus parler. Il semble que nous touchions à la limite extrême où l’on perd conscience. C’est un engourdissement des membres rompus par les secousses, engourdissement qui est très douloureux et presque agréable.

Nous arrivons à un carrefour. Un arc de triomphe dit que le Chah a passé par là. A droite? A gauche? Nous prenons à droite entre deux habitations qu’une galerie supérieure réunit. Nous filons à cinquante kilomètres à l’heure dans la lumière indistincte de l’aube. Soudain, nous sommes projetés en l’air tous trois, nous envolons et parcourons d’un furieux élan je ne sais combien de mètres. Comment cela finira-t-il?... Retrouverons-nous, lorsque nous redescendrons, l’automobile intact?... Oui, nous retombons sur nos sièges et l’auto qui avait donné violemment contre un dos d’âne continue comme si de rien n’était. Nous n’avons eu aucune émotion, nous étions trop fatigués, mais la violence de la secousse nous a réveillés et nous regardons autour de nous.

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Paysage aux environs de Resht.

Nous sommes dans un lieu calme, inattendu, dont l’étrangeté nous surprend et nous ravit. Au lieu de la route, une allée droite couverte de sable fin; des deux côtés, des rizières restreintes la bordent d’une eau de couleur jade clair encadrée par des haies de buis taillé d’un vert foncé. De petites touffes de riz percent à intervalles réguliers la surface glauque et luisante de l’eau. Par-delà les rizières, des taillis et de nobles bosquets d’arbres, un bois paisible où pas un oiseau ne chante. De place en place, bâtie sur pilotis, une petite maison couverte de chaume; sur la galerie ouverte, protégés par un store de roseaux, des jardiniers dorment couchés sur des nattes de jonc. Dans un réchaud des braises couvent sous la cendre. Et sur tout cela règne un calme solennel; c’est la paix où s’assoupit le parc d’une Belle au Bois dormant. Nous regardons ces choses précieuses avec des yeux pleins de sommeil, et, ne sachant si nous rêvons ou si nous sommes éveillés, ne parlons pas de peur de chasser la vision de ces petits parterres de jade enchâssés de buis vert.

....... ......... .........

A six heures, nous arrivons au consulat. Il y a vingt-deux heures que nous sommes sur route, fatigués et poussiéreux comme nous ne l’avons jamais été. Nous espérons quelques heures de repos, mais les moustiques ne nous laissent pas dormir.

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A Resht.

A dix heures arrivent les Phérékyde qui n’en sont plus à compter leurs accidents de voiture. Une roue a cassé; ils ont fait les derniers trente kilomètres sur les charrettes sans ressorts de la poste.

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Le soir de ce même jour nous prenons une voiture, non pour retourner dans le parc de l’aube de peur de ne le retrouver point, mais pour aller dans un autre jardin que veut nous montrer la princesse Bibesco. Des chevaux sont attachés à la porte où nous laissons la voiture pour flâner à pied sous les ombrages centenaires. Des Persans y passent par couples; il y a des allées, des arbres, des fleurs et des pelouses. Que j’aime ce parc dans la nuit!

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Jardin de fleurs à Resht.

Et comme nous nous promenons, nous arrivons près d’une enceinte grillée. Derrière la grille, on distingue dans l’obscurité des jardins de lis et plus loin un pavillon rond, à galeries ouvertes, où sont accrochées des lanternes allumées. Nous trouvons une porte ouverte, nous entrons parmi les lis, les iris, les marguerites; l’air de la nuit est lourd de parfums. Dans une allée un Persan s’approche de nous; c’est le maître du jardin. Il nous remercie courtoisement d’y être entrés; il fait apporter des sièges, des rafraîchissements, du thé, des glaces au citron. Un ami qui l’accompagne, un vieillard, tire de sa poche une blague qu’il déplie lentement et qu’il nous tend. Dans l’obscurité, je ne vois pas ce qu’il nous offre; je crois que c’est du tabac, mais, en le prenant dans la main, je suis détrompé. C’est une odorante pincée de fleurs de chèvrefeuille que ce vieux Persan porte avec tant de précaution au fond de sa poche.

Nous emportons de Resht, ces visions exquises de l’aube et de la nuit.

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10 juin.—Nous avons quitté la Perse.

Nous sommes à l’ancre devant Lencoran. Georges Bibesco, le médecin du bord, et moi, nous déshabillons dans les roues du bateau et faisons une pleine eau dans la Caspienne. L’eau est tiède.

11 juin.—Nous traversons Bakou, et prenons le train pour Tiflis. Nous ne nous arrêtons plus.

12 juin.—Tous les magasins de Tiflis sont fermés. A l’hôtel de Londres, nous retrouvons Léonida revenu depuis deux jours. Il nous conte ses aventures périlleuses. Elles valent, à elles seules, un chapitre.

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CHAPITRE X
DE TIFLIS A TABRIZ ET ZENDJAN
OU AVENTURES HÉROIQUES DE LÉONIDA ET D’UNE MERCÉDÈS
DANS LES MONTAGNES DE LA PERSE

Notre ami Léonida laissé à Tiflis, ayant décidé de se rendre compte par lui-même de la valeur des renseignements sur la route de Tabriz, organisa son expédition. Il aménagea sa voiture de façon à pouvoir prendre trois cent cinquante kilos d’essence. Il se munit d’un interprète, et en compagnie de son fidèle Giorgi, son mécanicien dont le nom doit aussi passer à la postérité... il prit le train pour Akstafa. C’est ainsi que commencent en ce pays les voyages en automobile.

Il y avait une route jadis d’Akstafa à Tiflis; mais depuis vingt-cinq ans que le chemin de fer a été construit, le gouvernement russe a détruit la route de façon à obliger les voyageurs à se servir du train. Voilà un procédé simple et sommaire à recommander aux compagnies de chemin de fer, qui font de mauvaises affaires.

A Akstafa, commencent le voyage en auto et les aventures de Léonida. Ces dernières furent si nombreuses, si variées que je pense que la meilleure façon de les raconter au lecteur est de publier les brèves notes que jour par jour Léonida prit sur son carnet. On verra mieux ainsi l’énergie extraordinaire et l’obstination presque folle que notre ami apporta à l’exécution de son plan, ayant à lutter dans les circonstances les plus désavantageuses contre un pays de montagnes ou inondé, dans lequel à ce moment-là, les populations étaient soulevées, où Arméniens et Tatares se massacraient, où les brigands étaient maîtres des routes. On verra la malchance terrible qui s’abattit sur Léonida, à la suite d’une faute grave de son mécanicien, l’inouïe ténacité qu’il apporta à réussir quand même, et à essayer, malgré tout, de nous rejoindre à Téhéran.

Laissons donc la parole à Léonida.

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*  *

Dimanche 7 mai.—A midi à Akstafa. Il pleut. Pour franchir dans la boue le kilomètre qui sépare la gare de la chaussée, il faut une heure. Là, les cosaques m’arrêtent; ils ont l’ordre de ne laisser passer personne à cause des brigands. Je montre la lettre du gouverneur de Tiflis, et ils consentent à me laisser aller.

La route est bonne. J’entre dans les montagnes. Première difficulté, traversée d’un torrent qui a près d’un mètre de profondeur.

Je le passe tout de même. A quatre heures, arrivée à Délijan au pied du col. Malgré qu’on veuille m’empêcher de partir pour Erivan, je me décide à continuer. La montée est si raide que je vais en première vitesse. Je prends de la neige pour refroidir le moteur qui commence à chauffer. La pluie se change en neige. Je suis à près de deux mille mètres, le vent est terrible. Je descends sans accident jusqu’à Elenovka, près du lac Goktcha. Je ne suis plus qu’à quatre-vingt-dix kilomètres d’Erivan.

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Sur le col de Délijan.

Il est six heures et demie. Sans vouloir écouter personne, je file sur Erivan. La route est cette fois bonne, les phares éclairent bien. Avant dix heures j’arrive à Erivan. Impossible d’entrer la voiture à l’hôtel. Je la fais garder par des cosaques au milieu de la rue.

Mardi 8 mai.—Le gouverneur télégraphie aux autorités de la route. A deux heures et demie je pars, après avoir acheté tout ce que je trouve de benzine.

Au sortir de la ville, pendant cinq kilomètres, vieille chaussée délaissée, des trous qui atteignent jusqu’à un mètre de profondeur et pleins de boue, puis une route passable avec de grandes montées et descentes sur laquelle on peut marcher à peu près à quinze kilomètres à l’heure, si on a le cœur solide.

Mais après une dizaine de kilomètres, je m’aperçois que la voiture ne marche plus, bien que le moteur donne régulièrement. J’examine toutes les pièces de transmission, les unes après les autres, et j’arrive enfin à découvrir que l’axe des pignons tourne dans son cône d’engrenage. C’est très grave.

Je démonte la carrosserie, le changement de vitesse, et consolide l’axe du mieux que je puis.

Tant bien que mal maintenant la voiture marche, je retourne vers Erivan. Je n’y arrive pas. A neuf heures, je suis dans un petit village où l’on ne veut pas me recevoir. Il faut que je sorte la lettre officielle pour qu’on me laisse coucher à l’auberge. Toute la nuit, de cinq minutes en cinq minutes, les gardes dans le village s’appellent.

Mardi 9 mai.—A cinq heures du matin, je quitte mon lit de camp. Je pars. Je trouve les routes plus défoncées encore et plus boueuses. J’ai fait à peine trois kilomètres lorsque la machine s’enfonce dans la boue jusqu’aux essieux. Et cette fois-ci hélas! l’axe des pignons se casse complètement.

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QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (1)
L'axe cassé!

Quatre bœufs me sortent d’un trou. Je perds trois heures à chercher des chevaux et enfin je m’achemine lentement vers Erivan. Sur le bord de la route des centaines de paysans qui m’ont vu passer hier se rassemblent et se moquent de moi.

Que je suis loin de Tabriz!

A trois heures et demie je suis à Erivan. Je suis décidé à renvoyer l’auto inutile à Tiflis par le train. Mais il y a eu un éboulement sur la voie ferrée. Ce petit accident change ma décision. Je prends le parti de réparer tant bien que mal ici et de tenter encore une fois la fortune.

On me trouve un mécanicien; c’est un homme très intelligent et chef du parti révolutionnaire à Erivan. Nous travaillons ensemble. Je renvoie mon interprète qui, lorsqu’on lui demandait dix roubles, me disait vingt roubles. Désormais je me tire d’affaires tout seul avec l’aide du petit manuel de conversations Baedeker.

Mercredi 10 mai.—Réparation de la machine; changement des deux axes; le frein de pied est cassé; on le serait à moins. Je mets la onzième lame à mes ressorts! J’en avais cinq en quittant la Roumanie.

Jeudi 11 mai.—Continuation du même travail. A dix heures du soir, je commence à remonter la voiture.

Vendredi 12 mai.—Départ à onze heures. Marche excellente. Route à peu près bonne et sèche qui serait impossible par la pluie.

A deux heures je déjeune à 66 kilomètres d’Erivan. De là je pars pour Nakhitchévan, assez bonne route, une seule montagne à franchir. Je suis à sept heures à Nakhitchévan que je trouve plein de soldats. Les cosaques veulent m’empêcher de partir pour Djoulfa à cause des brigands. Grâce à la lettre du gouverneur je passe malgré la consigne. Je traverse d’abord la rivière Nakhitchevan sous les yeux de deux mille personnes assemblées sur ses rives. Le courant est violent; l’eau dépasse les essieux et jaillit jusque sur moi. Mais le moteur continue à travailler excellemment et je réussis à passer à la grande stupéfaction de la foule.

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QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (2)
Passage de la rivière Nakhitchévan.

De l’autre côté de la rivière, je trouve un chemin très difficile et montagneux. Je retombe sur une petite rivière, l’Alingiaciai, qu’il me faut traverser quatre fois. C’est une détestable petite rivière. Elle a des bords escarpés et cache sous l’eau de gros rochers. Je m’en tire sans rien casser, c’est miraculeux. Au sortir de la rivière, c’est une route impossible de trous, de rochers, de boue solide et jaune. Je n’avance pas. Et voilà que tout à coup, je vois à quelques centaines de mètres devant moi, dans la nuit qui tombe, cinq hommes en travers de la route.

J’aperçois leurs fusils. Ce sont sans aucun doute, quelques-uns des brigands annoncés par les cosaques. Il n’y a pas à reculer. Je tâcherai de passer en vitesse et de les prendre par surprise. Heureusement, comme je m’approche d’eux, la route devient meilleure. Je marche à trente kilomètres à l’heure. Ils font signe d’arrêter. Je file droit sur eux: ils s’écartent et je passe. Nous n’avions pas fait cent mètres, que des coups de feu éclatent. Des balles sifflent près de nous; mais nous sommes loin déjà et en sûreté.

Ouf! l’alerte a été vive! Huit kilomètres plus loin, voilà la machine embourbée. Pour la sortir de là, je mets en marche, descends de voiture, et, avec Giorgi, nous nous couchons à plat ventre sous l’essieu que nous soulevons.

Pendant que nous nous apprêtons à monter dans la voiture, un Tatare, surgi on ne sait d’où, me saute dessus. Je suis assez heureux pour lui coller un coup de poing dans la figure, qui l’envoie rouler à terre. Giorgi et moi avons vite fait de le ficeler comme un saucisson. Une fois bien attaché, nous le jetons dans la voiture, et l’emportons à Djoulfa, où nous arrivons sans autre accident, à onze heures du soir après avoir mis cinq heures pour faire les trente kilomètres qui séparent Nakhitchevan de Djoulfa.

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QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (3)
Le débarquement à Djoulfa.

Nous remettons le Tatare au commandant de Djoulfa.

Je ne puis avoir aucun renseignement sur la route qui va à Tabriz.

Samedi 13 mai.—Je suis sur les bords de l’Arax. Il est impossible de traverser le fleuve avant neuf heures du matin. L’Arax a deux bras; ils sont gonflés par les pluies de l’abominable printemps que nous avons. Le premier bras se traverse sur un bac. Mais la rivière débordée empêche d’arriver au bac et je suis obligé de construire moi-même un pont de planches, pour amener la voiture jusque sur le bac. Je perds ainsi plusieurs heures. Au second bras, il faut embarquer l’auto dans une très petite barque qui n’a que trois mètres trente de long sur un mètre soixante de large. Les autorités s’opposent à l’embarquement.

Enfin j’obtiens l’autorisation et après mille peines j’arrive à installer la machine sur la petite barque.

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QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (4)
Embarquement sur le deuxième bras de l’Arax.

Nous voilà au milieu du courant rapide. Je débarque sur terre persane enfin. Il m’a fallu sept heures pour la traversée des deux bras de l’Arax. Je pars; j’entre dans les montagnes; ce n’est plus une route, mais un chemin innommable. Je n’ai pas fait cinq kilomètres que dans un grand effort, l’axe casse de nouveau.

Désolation! Des bœufs me ramènent à Djoulfa, où il est impossible de réparer. Que faire? Retraverser l’Arax? rentrer à Tiflis? Jamais. Je décide d’aller à Tabriz, qui est à cent cinquante kilomètres en me faisant traîner par des chevaux. Là je pourrai sans doute réparer. On me demande deux mille francs pour m’y mener. L’aimable directeur de la douane, un Belge, m’arrange l’affaire pour huit cents francs. C’est déjà un bon prix, vous savez.

Dimanche 14 mai.—Départ à quatre heures de l’après-midi seulement. Je voyage toute la soirée et toute la nuit, les quatre chevaux de poste n’avançant dans la montagne qu’avec les plus extrêmes difficultés.

Les terrassements que l’on fait pour l’établissement d’une route russe rendent le passage plus difficile encore.

Je mets douze heures pour couvrir les vingt premiers kilomètres, sans prendre aucun repos. L’axe de devant et la direction tirée par les chevaux à hue et à dia se faussent.

Je rencontre le consul d’Autriche venant de Tabriz, en voiture. Il a cassé deux roues et déclare que je ne pourrai pas passer.

Lundi 15 mai.—Je continue lentement; je trouve sur mon chemin des canaux d’irrigation, qui ont un mètre de large sur un mètre cinquante de profondeur.

Il y en a un tous les demi-kilomètres et chaque fois, il faut faire un pont de planches. A dix heures du soir, j’arrive à Marand, grand village persan. Il est impossible de continuer. Je suis reçu par le gouverneur. Je dors quelques heures enfin!

Mardi 16 mai.—Je démonte la machine de grand matin, prends l’axe et pars pour Tabriz en voiture. Je n’ai pas roulé dix kilomètres qu’une roue de la voiture casse. Je ne suis à Tabriz qu’à dix heures du soir. J’ai mis quatorze heures pour faire les cinquante kilomètres qui séparent Marand de Tabriz. Je couche dans un abominable gîte à l’hôtel de Russie.

Mercredi 17 mai.—La colonie européenne me reçoit de la façon la plus aimable. Je me mets à la recherche d’une pièce d’acier pour refaire l’axe. On ne trouve pas facilement de l’acier à Tabriz. Je suis obligé de fouiller les bazars et de remuer toutes les vieilles ferrailles que j’y vois. Enfin je découvre une pièce ayant servi d’axe à un moteur.

Je passe deux jours avec un mécanicien à tourner l’axe sur un tour à main qui a quatre-vingts centimètres de longueur. Et je cherche de la benzine. Il n’y en a plus.

Enfin on me raconte que le Prince héritier, gouverneur de Tabriz, en a fait venir pour un cinématographe qui ne marche pas.

On me la cède au prix coûtant, et j’en achète cent soixante litres à dix francs le litre, prix qui peut paraître excessif aux Européens mais que l’on trouve très normal lorsque, comme moi, on a fait le trajet entre Erivan et Tabriz, trajet qui a été suivi aussi par cette benzine.

Jeudi 18 mai.—Je pars à la nuit pour Marand et mets treize heures pour y arriver. Il a plu continuellement pendant deux jours. Nous sommes obligés, le cocher et moi, de pousser sans cesse la voiture qui s’embourbe. Le trajet en auto promet d’être accidenté.

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Dans les rues de Marend.

Vendredi 19 mai.—Je remonte la voiture. Je commence à connaître mon métier.

Je pars à midi. Ici l’eau coule dans les rues. Je ne peux faire ces quinze premiers kilomètres qu’en première vitesse. Me voilà sur la terrible montagne Jam. Il y a une boue épaisse et gluante. Sur le plateau, l’auto enfonce et reste en panne. Dans l’effort pour sortir de là, l’axe casse de nouveau! C’est la troisième fois.

J’ai envie de pleurer de rage et de tristesse.

Il faut quatre heures de recherches pour trouver des bœufs. Cinq bœufs et vingt hommes travaillent pour me sortir du trou où je suis.

Je mets trente-deux heures sans une minute de repos pour arriver à Tabriz où je n’arrive que le samedi à huit heures du soir!

Dimanche 21 mai.—Remontage de la machine! je paie cinq cents francs pour un nouvel axe. Il faut deux jours pour le fabriquer. Cependant je visite Tabriz où la colonie européenne me fait fête...

Mardi 23 mai.—Je remonte la machine. Le gouverneur me donne une lettre pour la route, avec droit de réquisition.

Je promène mes aimables hôtes en voiture dans Tabriz.

Les Persans s’effarent à travers les bazars. On n’a jamais vu d’auto ici.

A une heure et demie je pars au milieu d’une grande manifestation de la colonie européenne. Jusqu’à ce que je sois sur le haut du plateau, le chemin sera très dur. J’aurai quarante rivières à traverser sans pont, et les grandes montagnes escarpées qui flanquent de toutes parts le plateau de l’Iran et en font une forteresse presqu’inaccessible. Je suis bientôt dans les montagnes, des rochers sont tombés sur le chemin; il y a des éboulements; il faut faire un travail de terrassier pour pouvoir passer. Sur la montagne Chiblin je trouve des pentes de 30 degrés. Je marche continuellement en première vitesse. Je mets quatre heures pour faire les vingts premiers kilomètres. J’arrive à dix neuf cents mètres d’altitude, étant parti de Tabriz qui est à onze cents mètres.

Je suis obligé tant la route est dure d’atteler des bœufs pour aider le moteur. Soudain l’axe se casse de nouveau. C’est la quatrième fois! Je suis abîmé de fatigue et de chagrin. Enfin j’amène la voiture jusqu’à un caravansérail et pars à cheval pour Tabriz avec un guide persan. J’y arrive à une heure du matin. Jamais je ne pourrai dire l’impression désolée de ce Tabriz mort au milieu de la nuit.

Mercredi 24 mai.—J’envoie des bœufs chercher la voiture. Cette fois-ci, je renonce à aller plus loin. Voilà quatre fois que je répare l’axe cassé primitivement par Giorgi. Je n’en puis plus.

Je décide de démonter la voiture et de l’envoyer par chameaux à Erivan. Je fais un prix avec un chamelier. Il me demande quatre mille francs. Épouvanté du prix, je décide coûte que coûte de refaire un axe et de rentrer en auto sur Tiflis. Je trouve avec une peine inouïe un morceau d’acier que je paie cent cinquante francs et je suis obligé de donner cent francs au mécanicien.

Jeudi 25 mai.—La machine revient traînée par des bœufs.

Il y a de sinistres nouvelles du Caucase russe. Le pays autour d’Erivan est soulevé; on s’y massacre. Les communications sont interrompues entre Djoulfa et Erivan. La route est fermée pour le retour. Que faire? Aller de l’avant. Essayer encore de gagner Téhéran et de rejoindre mes amis, qui, plus heureux que moi, doivent être dans la lointaine Ispahan à cette heure.

Vendredi 26 mai.—Essai de la voiture et du nouvel axe. J’engage un goulam, ex-cocher du prince héritier qui déclare le trajet impossible.

Je l’emmène avec moi autour de la ville pour lui montrer ce que l’auto peut faire. Les caniveaux sont si durs que je suis obligé de construire des ponts pour les passer.

Dans la traversée d’une rivière, l’auto tombe dans un trou. Impossible d’en sortir. Je passe toute la nuit sur le siège, l’eau coule sous mes pieds. En outre il tombe une grande pluie.

Vers cinq heures du matin, une panthère vient boire non loin de moi.

Samedi 27 mai.—A 10 heures des bœufs me sortent du trou, grande et générale revision de la voiture, j’enlève l’eau des cylindres, j’huile partout; je retourne à Tabriz, et me prépare au départ. Sur les conseils du goulam, j’achète une hache, une pioche et une pelle, des madriers de quatre mètres, pour passer les crevasses. J’aurai besoin de bœufs en cinq endroits que le goulam m’indique. Quand le prince héritier part, il a deux mille hommes de corvée, trois voitures, des roues et des ressorts de réserve.

Dimanche 28 mai.—Je pars avec le goulam. Je ne puis décrire les difficultés de la route qui sont encore augmentées par les terrassements que l’on prépare pour la nouvelle route russe qui mènera de Tabriz à Kaswyn. Sur les crevasses profondes, je dois faire des ponts. J’arrive à couvrir 78 kilomètres en 18 heures; c’est du quatre à l’heure.

Je passe les relais de Seitabab (24 k.), Hagiaga (24 k.) et atteins à dix heures du soir Ghigin (30 k.) où je couche dans la voiture. Je suis parti à 4 heures du matin.

Lundi 29 mai.—Départ à 8 heures. Je suis de plus en plus dans les montagnes; je traverse des torrents à rives abruptes. Je passe Turkmanchaï (30 k.) et arrive à Mianeh (30 k.) où je couche dans la voiture.

Mardi 30 mai.—Je suis au pied d’une grande montagne. On perd toute la journée à me chercher des bœufs; je ne pars que le soir avec un attelage de douze bœufs que je regrette bien de ne pouvoir photographier. Je marche pendant toute la nuit et je couvre ainsi dans les 24 heures, 18 kilomètres.

Mercredi 31 mai.—Belle journée de fatigue; je ne sais comment Giorgi et moi y résistons. Nous ne trouvons que des œufs dans le village et encore faut-il battre les gens pour les avoir. Nous faisons tout de même 72 kilomètres aujourd’hui, passons Serchem (30 k.), Achmazer (24 k.) et arrivons près de Nickbey (30 k.).

1er juin.—Nous continuons à marcher 14 et 15 heures par jour. Le soleil devient brûlant. Nous sommes maintenant sur le haut plateau de l’Iran, mais il y a encore plusieurs chaînes de montagnes à traverser avant d’arriver à Sultanieh, et de là gagner Kaswyn où je trouverai la grande route Resht-Téhéran où mes amis ont dû passer voilà trois semaines déjà.

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La route! Entre Tabris et Zendjan.

Je traverse Zendjan, puis recommence une nouvelle ascension. La machine tire formidablement; il y a des cahots énormes; les roues s’engagent dans des crevasses. Soudain les deux roues d’arrière entrent dans une fissure, et dans l’effort que fait le moteur pour les en arracher, l’axe des pignons casse. C’est la cinquième fois! Cette fois-ci plus rien à faire. Je suis même trop fatigué pour me laisser aller au désespoir. Je ne sens plus rien. Ce qui m’arrive n’a pas l’air de m’arriver à moi, c’est comme si on me le racontait.

Il ne nous reste qu’à retourner sur nos pas, traînés par des bœufs qui n’auront pas de peine à couvrir autant de chemin dans la journée que j’en faisais à l’aller lorsque la machine marchait.

On me trouve six bœufs. Il faut la lettre du gouverneur pour les avoir, de force plus que de gré. Je n’ai plus de provisions; les villageois n’ont même pas des œufs; je dois sortir mon revolver pour les obliger à me donner ce qu’ils ont caché et qu’ils me font payer un prix excessif. Et pendant une semaine entière, je marche sur Tabriz traîné par des bœufs lents, dans ma pauvre voiture cahotée.

Il me faut une semaine pour couvrir ce que j’avais fait en cinq jours à l’aller. Voilà le seul gain qu’il y a à voyager en auto entre Tabriz et Kaswyn. On gagne deux jours par semaine sur les bœufs.

Mercredi 7 juin.—Je suis de nouveau à Tabriz. La colonie européenne me reçoit chaleureusement. Les consuls me donnent des attestations disant que j’ai fait l’impossible en ce pays affreux. Je trouve un axe prêt, car j’avais télégraphié de Zendjan. Maintenant, je n’ai plus qu’une hâte: rentrer à Tiflis coûte que coûte. Comment ma voiture tient-elle encore?

Jeudi 8 juin.—Je pars à huit heures du matin. Je retrouve la même route détestable et dangereuse qu’à l’aller, mais immense progrès! il n’y a plus de boues. Le temps s’est mis au beau. On peut rouler, avec précautions, partout. J’établis un prodigieux record. Par-dessus les montagnes et à travers les vallées, j’arrive à 5 heures de l’après-midi à Djoulfa d’une seule traite.

Là, au lieu de me reposer, je décide de traverser immédiatement l’Arax. La traversée du premier bras en barque se fait sans peine. Au second, je prends le bac. Mais pour passer du bac à terre, il faut un pont de planches. Je le fais, je m’engage dessus... Un craquement sinistre!... Les planches cassent, voilà la voiture qui tombe à l’eau. Elle en a jusqu’au haut des roues. Impossible de trouver du monde pour m’aider à sortir de là. Il faut attendre le matin. Je passe toute la nuit sur le siège au-dessus de l’eau qui coule autour de moi.

Vendredi 9 juin.—Bœufs et chevaux me sortent de la rivière. Je repars. Ici il a plu constamment, les routes sont impossibles. Je trouve des marécages.

Je suis obligé de mettre des planches devant l’auto; je fais quatre mètres; je retire les planches derrière et les mets devant; j’avance de nouveau et je recommence. Il me faut des heures pour passer ce marécage, qui n’a que quelques kilomètres.

Plus loin au passage de la petite rivière, je prends le parti d’en remonter le cours pendant trois kilomètres pour éviter d’en franchir quatre fois les berges escarpées.

J’enfonce dans la rivière Alingiaciai. De nouveau, il me faut des bœufs pour me tirer. Je mets dix heures et demie pour faire trente kilomètres. A onze heures du soir, j’arrive près de Nakhitchévan. Tout le pays est en révolution. Le village est barricadé; je suis obligé de dormir sur la route dans la voiture.

Samedi 10 juin.—A quatre heures et demie du matin, je traverse le village. Arméniens et Tatares s’y massacrent.

Je compte jusqu’à dix chariots pleins de morts. De leurs terrasses les habitants se fusillent à distance. Pourtant on me laisse passer. Personne ne fait même mine de m’attraper.

Je n’ai plus d’huile pour le moteur. J’achète de l’huile de table. Il faut arriver. Dans tous les villages que je traverse on se bat. Partout il y a des soldats. Je dors de nouveau sur la route près d’Erivan.

Dimanche 11 juin.—Erivan est en révolution. Pour le traverser, il me faut l’autorisation du chef du parti révolutionnaire.

C’est cet excellent mécanicien qui m’a refait mon axe à l’aller. Il m’accompagne à travers la ville. Je vois des Arméniens jeter des bombes sur des maisons tatares, des Tatares fusiller des Arméniens. Je file sur Délijan et Akstafa où je prendrai le train.

La route est ici sèche, j’avance. Pendant les vingt derniers kilomètres, je n’ai plus d’eau dans le moteur! Impossible d’en trouver. J’avance tout de même; tant pis pour la voiture, je veux arriver. Le moteur continue à marcher comme s’il était rafraîchi par l’eau. J’arrive enfin à Asktafa. Je prends le train et le lundi 12 juin, je suis à Tiflis. Le lendemain matin, mes compagnons descendent du train de Bakou.

Ils ont été jusqu’à Ispahan, et, en auto, jusqu’à Koum, au centre de la Perse!...

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