Hartford, le 6 nov. 1887.
Madame,
Votre Majesté se rappelle sans doute qu’en mai dernier Mr Edward Bright, attaché au ministère de l’Intérieur, m’écrivit au sujet d’une taxe que je devais, paraît-il, acquitter à votre gouvernement pour la publication de mes livres à Londres. Cette taxe n’était autre chose qu’un impôt sur mes droits d’auteur.
Je ne connais pas ce Mr Bright, et il m’est difficile dans ces conditions de correspondre avec lui, j’ai d’ailleurs toujours habité dans ce pays. La première partie de ma vie, pendant les années qui précédèrent la guerre, s’est écoulée à Marion, état de Missouri, la seconde à Hartford, état de Connecticut, près de Bloomfield, à environ huit milles de Jarmington. Certains estiment cette distance à neuf milles; je ne partage pas cet avis, car j’ai fait constamment le trajet en moins de trois heures, et le général Hawley prétend même l’avoir parcouru en deux heures et quart.
Je me suis donc permis d’écrire à Votre Majesté, bien que je n’aie pas l’honneur de la connaître personnellement, et j’ose espérer que, dans une circonstance comme celle-ci, Votre Majesté voudra bien m’excuser d’implorer son appui en m’adressant au chef de la famille royale. J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer le Prince de Galles en 1873, dans une circonstance des plus imprévues:
C’était dans Oxford Street, au coin de Régent Circus; le Prince descendait la rue à la tête d’une procession, tandis que je la remontais en sens contraire, sur l’impériale d’un omnibus. Le prince a certainement dû me remarquer, car je portais un pardessus gris à pattes, et j’étais presque seul dans l’omnibus. Quant à moi, je me souviens de cette rencontre comme si j’avais vu passer la comète.
Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait d’ailleurs surprenant.
Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie. Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.
Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet; j’y reviens donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de Londres, Chatto Windus,—(leur maison est à gauche lorsque vous venez de Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique)—il leur écrivit pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques écrivains étrangers tels que: Miss de la Ramée (Ouida), le Dʳ Oliver Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire; il m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de ce genre d’imprimés, plus on s’y perd; c’est la bouteille à l’encre.
Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent; mais, hier au soir, je rencontrai le professeur Sloane de Princeton—vous ne le connaissez peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de plus un grand penseur; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares après le départ des trains qu’il venait de manquer; car, comme tous ces spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.
J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé; je voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais:
«A Mr Mark Twain: conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa Majesté les droits et les profits, etc.»
A la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité. J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière découverte.
Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’Etat ou de pommes de terre; le fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la nature de l’affaire; en général, un sous-ordre se montre plus pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions. Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois ans. Il n’aurait certainement pas l’intention de vous créer des complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus claire; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale. Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans; il me semble d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance d’une nation étrangère.
Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte de nombreux et nouveaux auteurs chaque année; plus des quatre cinquièmes de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la population flottante qui visite le Canada.
En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif aux «détaxes». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé. Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Egouts, des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait, en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question des auteurs! Evidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur tressaute de joie; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue: «Vous êtes imposé d’après la série D. 14.»
Je me reportai à cette série et trouvai les trois rubriques: Commerce, Bureaux, Usines à gaz.
Un moment de réflexion suffit à me convaincre qu’il y avait là une erreur. Mr Bright se trompait et sortait totalement de la question. Un auteur en effet n’est pas un commerçant; écrire ou composer ne constitue pas un acte mercantile; un auteur n’a pas de bureaux: ses bureaux sont partout sous la calotte des cieux, partout où souffle la brise, où brille le soleil, partout où les créatures de Dieu sont heureuses de vivre. Donc, puisque je n’exerce pas de commerce, et que je n’ai pas de bureaux, je ne tombe pas sous le coup de l’article visé par la «série D. section 14». Votre Majesté le comprend certainement. Je reviens alors à la question des «Détaxes».
Il me semble que je pourrais obtenir cette détaxe, du moins sous condition. Mr Bright me dit que toutes les détaxes que je puis réclamer sont prévues aux termes du paragraphe nº 8 intitulé: «Usure et détérioration de machines et appareils.» C’est curieux et cela prouve combien une fois parti du mauvais pied il est resté ancré dans son erreur; car les bureaux et le commerce ne comportent ni machines ni appareils, ou du moins il n’en a jamais été question; de plus, ils ne s’usent ni ne se détériorent. Votre Majesté conviendra que je suis dans le vrai. Voici d’ailleurs le paragraphe nº 8:
«Sommes réclamées à titre de détaxe sur moins-value provenant de l’usure et de la détérioration de machines et appareils, soit qu’ils appartiennent à des particuliers ou à une compagnie, soit qu’ils soient loués à des particuliers ou à une compagnie qui ont pris l’engagement d’entretenir et de rendre ces machines et appareils en parfait état:
Ces sommes se montent à.......»
Je vous cite le texte même.
Je pourrais répondre à Mr Bright dans les termes suivants:
—Je suis fier de proclamer que mon cerveau est mon appareil, je ne réclame aucune détaxe pour moins-value provenant de l’usure ou de la détérioration.
Ce n’est nullement le cas, car sa solidité est à toute épreuve. Oui, je pourrais lui dire: mon cerveau est mon appareil, ma tête est mon atelier, ma main est ma machine et je suis le distributeur de toutes ces énergies, je ne les ai affermées à personne; par conséquent il n’y a pas de bail.
Voilà. Je ne veux pas trop porter aux nues cet argument et cette réponse jetés sur le papier, tels qu’ils me sont venus à l’esprit; mais il me semble qu’ils devraient confondre ce jeune homme; Votre Majesté sera de mon avis.
C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là; je ne piétine jamais mon ennemi quand je l’ai renversé.
Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé; il importe que mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint dans votre budget; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette de lectures intéressantes.
Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué serviteur.
Mark Twain.
A Sa Majesté la Reine, à Londres.
Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du commencement du nôtre: une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes aux autres; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a cessé de vivre; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a précédé.
Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve, la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.
La partie principale de la ville semble avoir été bâtie la semaine dernière, le reste avec beaucoup de bonne volonté pourrait remonter à six ou huit mois d’existence, au plus.
Un autre trait qui frappe le voyageur, c’est la grandeur de la ville. Il n’existe pas d’autre ville, en aucun pays, qui possède de si larges rues.
Berlin n’est pas UNE ville, mais LA ville aux grandes artères; et pas une autre au monde ne peut lui être comparée sous ce rapport.
«Unter den Linden» représente en largeur la valeur de trois rues. «Postdamerstrasse» est bordée de chaque côté par des contre-allées qui offrent elles-mêmes plus de largeur que les rues principalement connues des vieilles capitales de l’Europe; il n’y a ni rues étroites ni passages, pas de raccourcis; de loin en loin, si quelques grandes artères aboutissent au même carrefour, le périmètre de ce carrefour est tel qu’il évoque un sentiment de grandeur majestueuse. Le parc au centre de la ville est si vaste qu’il donne la même impression.
Un second trait caractéristique: les rues sont tirées au cordeau. Les plus courtes n’ont pas la moindre courbe; les plus longues s’étendent droites à l’infini; si elles s’infléchissent légèrement à droite ou à gauche, elles reprennent ensuite leur rectitude à perte de vue. Le résultat de cette configuration fait qu’à la nuit Berlin offre un coup d’œil magnifique. Le gaz et l’électricité sont dépensés largement, de sorte que, de quelque côté qu’on se tourne, on a partout devant soi une double rangée de réverbères puissants, avec çà et là une magnifique gerbe lumineuse qui éclaire les «Platzen»; entre ces interminables rangées de lumières, on voit aussi les innombrables lanternes des fiacres, qui ajoutent gaiement leur note claire à ce beau spectacle; elles donnent l’idée d’une invasion de vers luisants.
Une chose encore vous frappe à Berlin: c’est la situation absolument plane de la ville.
En résumé, la ville est plus neuve à l’œil qu’aucune autre, plus éclairée et plus ordonnée; pas une autre cité n’a l’air aussi spacieux, et n’est mieux à l’abri des encombrements; pas une n’offre autant de rues droites, et Berlin peut facilement disputer à Chicago la platitude de son aspect comme aussi la prodigieuse rapidité de son développement.
Berlin est le Chicago européen. Les deux villes ont à peu près la même population—environ quinze cent mille habitants. Je ne puis donner des chiffres plus précis, car je sais seulement la population que possédait Chicago l’avant-dernière semaine; et, à ce moment, elle était d’un million et demi. Il y a quinze ans, Berlin et Chicago passaient certainement pour deux grandes villes, mais aucune d’elles n’était la ville géante actuelle.
Là s’arrête le parallèle.
Quelques quartiers de Chicago seuls sont grands et bien percés, tandis que Berlin paraît partout imposant et grandiose; la ville est uniformément belle. A Chicago il existe des monuments plus remarquables par leur architecture que ceux de Berlin, mais, malgré cela, ce que j’ai dit plus haut est encore exact.
Ces deux villes plates seraient les premières pour leur salubrité surprenante, s’il ne fallait compter avec Londres. A l’heure actuelle, Londres a le premier rang.
La mortalité de Berlin représente seulement dix neuf pour cent; il y a quatorze ans, elle était d’un tiers plus élevée.
Berlin est une ville à surprises sous bien des rapports. C’est la ville la «plus» gouvernée du monde, mais il faut admettre aussi qu’elle est la «mieux» gouvernée. On peut y admirer l’ordre et la méthode qui règnent partout, dans les grandes comme dans les petites lignes, dans les détails même les plus minimes.
Il ne s’agit pas d’un ordre et d’une méthode théoriques existant seulement sur le papier, mais bien dans la réalité et dans toute l’acception du terme. Il y a une règle pour tout, et cette règle s’applique invariablement aux riches comme aux pauvres, sans préjugés ni faveurs. Elle agit avec une égalité parfaite dans les grandes circonstances comme dans les petites, avec une diligence clairvoyante et soutenue, jointe à une persévérance très digne d’admiration.
Il existe plusieurs impôts qui sont recueillis trimestriellement; «recueillis» est bien le mot, plutôt que «levés», car ils sont «recueillis» chaque fois. Les impôts ne sont d’ailleurs pas exorbitants, excepté dans les villes et les contrées où les habitants font des difficultés pour les payer; dans ce cas on les majore et la police se charge, par des visites calmes et fréquentes, de vous faire acquitter la taxe. Elle vous demande vingt ou quarante pfennigs par visite après le premier avis.
Au bout d’un certain temps, vous vous apercevez qu’elle a fini par percevoir la somme en question.
Sous un certain rapport, les quinze cent mille habitants de Berlin forment une grande famille; la tête connaît les noms des différents membres, leur demeure, leur lieu de naissance, leurs moyens d’existence et leur religion. Toute personne qui arrive à Berlin est tenue de fournir immédiatement tous ces détails à la police; et de plus, si elle sait combien de temps elle doit y séjourner, elle doit l’en prévenir également. Si elle loue une maison, elle sera imposée d’après le loyer et d’après ses revenus.
On ne lui demandera pas de déclarer son revenu, de sorte qu’elle pourra réserver ses mensonges pour une meilleure occasion; la police l’estimera d’après le loyer qu’elle paye, et prendra ce chiffre pour base de son imposition.
Les droits sur les articles importés sont acquittés avec une exactitude inflexible, que la somme soit grande ou petite; mais le procédé employé pour y arriver est plein de douceur, et d’esprit de tolérance. Le facteur fait toutes les démarches pour vous, si le colis arrive par le courrier, et vous n’avez ni difficultés ni ennuis. Dernièrement un de mes amis apprit qu’il était arrivé à la poste, à son adresse, un colis contenant une ceinture de soie avec une boucle d’or, pour dame, une chaîne d’or également pour y accrocher des clefs. Dans le premier moment de son agitation, il voulut suborner le facteur pour esquiver les droits, mais il se décida à laisser l’affaire suivre son cours régulier. Un instant après, le facteur apporte le colis, avec la liste des droits à percevoir: droit sur la ceinture de soie trente pfennigs; droit sur la chaîne d’or: quarante pfennigs; droit pour la commission: vingt pfennigs.
Ces impôts exorbitants sont levés pour la protection des industries locales allemandes.
La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.
A Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises, dangereuses, déplaisantes à l’œil; ceci vous explique pourquoi cette ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements; l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.
Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système paraît préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est vraiment pétri de manies!
Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.
Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut. On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent en bon ordre; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef, qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en pierres on localise l’incendie à un seul étage; cela permet aux autres habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.
Il y a abondance de journaux à Berlin; il existait aussi un vendeur de journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut acheter ses journaux.
Les théâtres foisonnent, mais ils ne font pas une réclame tapageuse; pas d’affiches sur les murs; pas d’annonces à gros caractères; pas de photographies d’acteurs et de scènes présentées dans des cadres sensationnels et reproduites sous des couleurs suggestives; cet étalage est chose inconnue à Berlin. Si les grandes affiches existaient, on ne saurait où les apposer. Car il n’existe pas de salles de pas perdus et on défend formellement de placarder les murs de la ville. Tout ce qui choque l’œil est prohibé: Berlin est un repos pour l’œil.
Et pourtant, le flâneur peut savoir sans peine ce qui se passe aux théâtres. Partout, et très rapprochés les uns des autres, on rencontre des piliers ronds, d’environ dix-huit pieds de haut et gros comme un muid, sur lesquels sont affichés les programmes et autres notices théâtrales. On trouve habituellement autour de ces piliers un groupe de badauds qui lisent avidement les affiches. Il y a décidément à Berlin une masse de choses qui mériteraient d’être importées en Amérique; je les ai d’ailleurs notées avec beaucoup de soin.
Lorsque Buffalo Bill faisait sa tournée en Allemagne, son affiche principale n’était sans doute pas plus grande qu’une étiquette à apposer sur une malle. Il y a une forte quantité d’omnibus à chevaux, très propres et confortables. Mais si vous vous imaginez savoir où va une de ces voitures publiques, vous vous trompez étrangement; vous feriez bien mieux d’en descendre, car elle ne va certainement pas dans la direction que vous supposez. Ces routes carrossables sont très compliquées à connaître, et souvent, lorsque les conducteurs s’y perdent, on n’entend plus parler d’eux pendant des années.
Aucun écriteau sur l’omnibus n’indique son itinéraire: on ne mentionne que le point terminus; puis, la route prise est celle qui convient le mieux au conducteur; ce dernier cherche à faire le plus de chemin possible avant d’arriver au but.
Le conducteur vous fera payer votre place plusieurs fois toutes les deux ou trois lieues, et chaque fois il vous donne un ticket dont il n’a évidemment pas gardé le talon; vous le conservez jusqu’à ce qu’un inspecteur passe et en déchire un coin (qu’il ne garde pas), puis vous jetez votre ticket et vous pouvez vous préparer à en payer un autre. Inutile d’avoir de l’intelligence lorsque vous essayez de circuler dans Berlin en omnibus. Lors de sa venue à Berlin, un des éditeurs les plus malins de Brooklyn prit un omnibus de très bon matin et essaya en vain d’arriver à un point central de la ville. Impossible; il dépensa beaucoup de dollars en billets et ne put gagner l’endroit où il voulait aller. C’était certainement le meilleur moyen de connaître Berlin, mais assurément pas le plus économique.
Malgré ces inconvénients, le système d’organisation des omnibus a du bon.
La voiture ne s’arrête pas, pour vous laisser monter ou descendre, en dehors de certaines haltes; là seulement un poteau vous indique que c’est une station d’arrêt. Le système évite d’ailleurs bien des fractures de jambes! Il y a vingt places à l’intérieur; aussitôt qu’elles sont occupées, personne ne peut plus entrer; il reste quatre ou cinq places debout sur chaque plate-forme—un décret en fixe le nombre—et, lorsqu’elles sont prises, on n’accepte plus aucun voyageur.
Comme il n’y a jamais de cohue, et que le tapage est interdit, les femmes vont sur la plate-forme comme les hommes; et bien souvent elles préfèrent ces places à celles de l’intérieur, parce qu’elles sont confortables et qu’on ne sent aucun cahot.
Un Berlinois me raconte que lorsque parut le premier omnibus, il y a trente ou quarante ans, le public l’avait tellement en grippe qu’il ne consentait à monter ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et qu’il força la compagnie à poster à chaque croisement de rue un homme armé d’un drapeau rouge. Personne ne voulait circuler dans les voitures publiques, excepté les condamnés à la potence. Il résulte de cet état de choses que les omnibus étaient fréquentés dans une seule et unique direction et qu’on les voyait toujours vides au retour. Pour sauver la compagnie, le gouvernement transféra le cimetière des criminels à l’autre extrémité de la ligne; on vit alors des voyageurs dans les deux directions; ainsi la compagnie ne fit pas faillite.
Ce racontar ressemble à ceux qu’on fait aux étrangers en Amérique, et ne me dit rien qui vaille.
Le fiacre de première classe est propre et coquet, il y a des coussins de cuir et un bon cheval.
Le fiacre de deuxième classe est généralement laid et lourd, toujours vieux; il semble curieux qu’on n’en ait jamais construit de neufs. Du reste, si pareil événement se produisait, tous les désœuvrés se précipiteraient pour jouir du spectacle, or la police interdit les attroupements et le désordre. S’il arrivait un tremblement de terre à Berlin, la police interviendrait immédiatement et organiserait tout avec une telle précision qu’on se figurerait assister à une cérémonie religieuse. C’est d’ailleurs ainsi que se terminent en général les tremblements de terre, mais, dans le cas qui nous occupe, tous les assistants prieraient avec calme et recueillement, et chacun pour des intentions particulières.
Pour une course d’un quart d’heure au moins, on donne un marc à un fiacre de première classe, et soixante pfennigs à un de deuxième classe. Le premier vous mènera plus vite que le second toujours attelé d’un vieux cheval—aussi vieux que la voiture, disent les autorités,—malade et mal nourri. Il fut de première classe; puis il déchut au rang de seconde classe, par... reconnaissance pour ses longs et fidèles services!
Pourtant, pour soixante pfennigs, il doit vous mener aussi loin que le cheval de première classe à un marc. S’il ne peut pas effectuer sa course en un quart d’heure, il doit la faire malgré tout pour soixante pfennigs.
Le premier étranger venu peut vérifier les distances, au moyen de la carte la plus curieuse que je connaisse. Elle est publiée par le gouvernement, et s’achète à très bon marché dans tous les magasins. Chaque rue y est indiquée et divisée comme un chapelet de perles de couleur. Chaque perle longue représente un trajet d’une minute, et, lorsque vous avez dépassé quinze perles, vous en avez pour votre argent. La carte de Berlin est un labyrinthe aux couleurs les plus gaies; elle ressemble une planche de la circulation du sang.
Les rues sont très propres. Elles sont bien tenues, non à la manière fantaisiste des rues de New-York, mais au moyen de ratissoires et de balais qui fonctionnent à heure fixe; et lorsqu’une rue a été scrupuleusement nettoyée après la pluie ou une légère couche de neige, on y jette du sable, ce qui évite les chutes des chevaux. En somme, Berlin est une capitale qui ne regarde à aucune dépense lorsqu’il s’agit des convenances des particuliers, de leur confort et de leur santé. Il faut cependant excepter un détail: celui des noms et des numéros des rues.
Quelquefois le nom d’une rue change au beau milieu d’une artère, entre les maisons d’un même pâté. Vous ne vous en apercevrez qu’en arrivant au coin suivant, en voyant une nouvelle plaque au mur, et bien entendu vous ne savez pas à quel endroit a eu lieu ce changement.
Les noms sont placardés lisiblement à tous les coins de rues, sans exception. Mais le numérotage des maisons constitue ce qu’on peut imaginer de plus original après le chaos du commencement du monde! Et il semble impossible de croire qu’il ait été inventé par un gouvernement aussi pondéré. Au début, on s’imagine que ce numérotage est l’œuvre d’un idiot; mais un idiot n’aurait jamais été capable de trouver autant de variétés dans la confusion et de provoquer autant de jurons d’impatience de la part du public. Les numéros montent dans un sens et descendent dans l’autre; ceci serait encore admissible, mais ce qui suit ne l’est pas! On emploie souvent le même numéro pour trois ou quatre maisons; d’autres fois, une seule maison est numérotée; pour les autres, devinez si vous pouvez.
Quelquefois on met un numéro sur une maison, le numéro 4 par exemple—puis vous trouvez le 4 a, le 4 b, le 4 c, sur les maisons suivantes, et avant d’arriver au numéro 5, vous avez le temps de devenir vieux et décrépit.
Il résulte de ce système (qui n’en est pas un) que, lorsque vous partez du numéro un d’une rue, vous ne pouvez savoir même approximativement à quelle distance se trouve le numéro cent cinquante: il peut être à quelques pâtés de maisons ou à deux lieues plus loin.
La «Friedrichs Strasse» est longue et représente une des plus grandes voies; il y a quelque temps, quelqu’un paria son porte-monnaie qu’on rencontrait dans cette rue plus de brasseries que de numéros—et il gagna son pari: il y avait deux cent cinquante-quatre numéros et deux cent cinquante-sept brasseries; il ne faut pas oublier que la rue est longue!
Le pire de cette organisation défectueuse est que les numéros ne suivent pas toujours la même direction: ils vont par exemple du numéro un au numéro 50, ou 60, puis brusquement vous trouvez les centaines, le numéro 140 si vous voulez, ensuite viendra le 139. Alors vous vous apercevrez que les numéros prennent une autre direction; cela durera un certain temps puis, brusquement, sans que vous y pensiez, ils changeront de sens.
Habituellement une flèche placée sous le numéro nous indique la direction ascendante.
Il y a bon nombre de suicides à Berlin, quelquefois six dans une même journée; pour en expliquer la cause, on ergote, on discute sur bien des chiffres. Si l’on se décidait à numéroter les maisons d’une manière rationnelle, peut-être trouverait-on une solution, ou tout au moins un remède à ces suicides.
Il y a environ un mois on se préparait à célébrer à Berlin le soixante-dixième anniversaire du Professeur Virchow. Lorsque arriva cette date, le quinze octobre, il me sembla que tout le monde scientifique s’était donné rendez-vous; les députations se succédèrent, apportant au héros l’hommage et le respect de toutes les villes, de tous les centres savants; pendant cette inoubliable journée, Virchow reçut l’encens offert à son mérite avec une pompe inconnue à tout homme des temps modernes comme de l’antiquité. Ces démonstrations se prolongèrent et finirent par se confondre avec celles qu’on destinait au jumeau scientifique de ce personnage, au Professeur Helmholtz, dont l’anniversaire n’était séparé que de trois semaines de celui du Professeur Virchow.
J’imagine que la clôture de ces fêtes fut particulièrement agréable à nos deux savants: mille étudiants leur offrirent un banquet somptueux qui eut lieu dans un grand «hall», long et spacieux, divisé dans le haut en cinq galeries où environ quatre à cinq cents dames prirent place.
La décoration magnifique consistait en faisceaux de drapeaux, en écussons aux devises variées; et l’illumination fut des plus brillantes. Tout le long de la salle, étaient rangées des tables de vingt-quatre couverts peu éloignées les unes des autres.
Au centre et sur les côtés, on avait monté une estrade haute et richement décorée, de vingt-cinq ou trente pieds de long, que surmontait une grande table à laquelle prirent place les six principaux organisateurs du banquet; ils portaient des costumes du moyen-âge représentant leurs différentes corporations.
Derrière ces jeunes gens une bande de musiciens étaient dissimulés. En bas, juste devant l’estrade, une demi-douzaine de tables ornées se distinguaient des autres qu’on avait laissées libres; la plus centrale de ces dernières était réservée aux deux héros de la fête, et aux vingt professeurs les plus éminents de l’Université de Berlin; les autres tables ornées étaient destinées à une centaine de professeurs plus modestes.
J’eus l’honneur d’être admis à la table des deux héros de la fête, quoique mon érudition ne me donnât aucun droit à cette insigne faveur. Certes, j’éprouvais un plaisir étrange à me trouver en pareille compagnie et à m’associer ainsi à vingt-trois savants qui peuvent se permettre d’oublier en un jour plus de choses que je n’en pourrais apprendre durant toute ma vie. Cependant je ne me trouvai nullement embarrassé, car un homme instruit et un ignorant se ressemblent terriblement; je savais de plus qu’aux yeux de cette foule je passais pour un érudit. Il ne me fallut qu’un peu d’attention pour prendre et imiter les poses et les attitudes de ces grands hommes, et je réussis sans peine à paraître aussi «professeur» que les professeurs qui m’entouraient.
Nous arrivâmes de bonne heure, de si bonne heure même que, seuls, les Professeurs Virchow et Helmholtz nous avaient devancés avec trois ou quatre cents étudiants. Mais les invités arrivèrent à flots et en un quart d’heure toutes les tables furent garnies, et la salle complètement bondée. On prétendit qu’il y avait là quatre mille personnes. La scène était certes très animée et donnait l’illusion d’une ruche immense. A chaque extrémité de chacune des tables siégeait un étudiant dans le costume de corporation. Ces costumes sont en soie et en velours; la coiffure consiste en un chapeau à plume, ou un large béret écossais entouré d’une grande plume; le plus souvent en un tout petit bonnet de soie posé sur le sommet de la tête, comme une soucoupe renversée. Quelquefois les culottes sont d’un blanc éblouissant, quelquefois elles sont d’autres couleurs; mais, dans tous les cas, les bottes montent au-dessus du genou, et les gantelets blancs sont de rigueur; en guise d’épée une rapière dont la garde arrondie comporte différentes couleurs.
Chaque corporation possède un uniforme spécial; tous sont faits des plus belles étoffes, d’un coloris brillant et d’un pittoresque achevé; ces costumes sont les derniers vestiges du moyen-âge, et ils caractérisent pour nous l’époque où les hommes étaient beaux à contempler. L’étudiant qui présidait au bout de notre table avait l’air grave et solennel; sa haute silhouette ne manquait pas de grâce. Sans nul doute il ressemblait de très près à un de ses ancêtres; il personnifiait dans tout son ensemble le type accompli du moyen-âge.
Comme je l’ai déjà dit, la salle était comble. Un des bas-côtés était bondé d’étudiants qui, en se levant, formèrent une haie et nous empêchèrent de voir ce qui se passait derrière eux. Cependant, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, on remarquait que tous les jeunes visages étaient tournés dans la même direction, que tous les yeux avides et impatients était braqués sur la place occupée par M. Helmholtz.
Tous ces jeunes gens paraissaient absorbés dans leur contemplation, ils ne quittaient pas des yeux les deux grands hommes, et cette sorte d’extase était pour eux un vrai régal. Cette auréole de gloire, avec son caractère paisible et sincère, était à mon avis mille fois plus enviable qu’une grande victoire achetée au prix de combats acharnés et d’une désolante effusion de sang.
Un verre de bière était passé devant chacun de nous, et on pouvait le faire emplir à discrétion. On distribuait aussi une petite brochure contenant les vers qui allaient être chantés. Et au-dessous des noms des dignitaires de la fête, on lisait ces mots imprimés en gros caractères:
—Wæhrend des Kommerses herrscht allgemeiner Burgfriede.
Comme j’étais incapable de les traduire avec la poésie locale, un professeur me prêta son aide; et voici ce qu’il m’expliqua:
Les étudiants appartiennent à différentes sociétés universitaires, mais, pour faire partie de leurs corporations, il faut aimer les exercices physiques et l’escrime. Ceux-ci organisent des duels au sabre toutes les semaines, et chaque corporation est tenue de fournir un certain nombre de duellistes pour la circonstance; chose à noter: c’est seulement sur le terrain que les étudiants des différents corps se font des politesses. Dans la vie usuelle, ils ne se parlent jamais et ne boivent pas ensemble. Aussi la phrase en question signifie-t-elle:
—Il y a armistice pendant le banquet: trêve à la guerre et place à la camaraderie.
La fête commença. L’orchestre dissimulé joua une marche militaire; puis il y eut une pause. Les étudiants de l’estrade se levèrent, ceux du centre burent à l’Empereur, puis toute la salle se leva, les verres en main. Au commandement: Un, deux, trois! ils furent tous vidés d’un seul trait, et posés bruyamment et en cadence sur les tables, en donnant l’illusion d’un grondement de tonnerre. A partir de ce moment, et pendant une heure, on chanta des chœurs à tue tête.
Après chacune des chansons, un petit nombre d’invités—les professeurs—arrivèrent par groupes. Comme s’ils étaient prévenus par un signal convenu, les étudiants de l’estrade saluèrent l’entrée du professeur; ils se levèrent tous en même temps, dans une attitude militaire, les talons réunis, et dégaînèrent leurs sabres.
Tous les étudiants de garde à chacune des innombrables tables en firent autant; cette attitude martiale donnait à la fête un éclat inusité.
Un clairon fit entendre trois appels; les sabres s’abaissèrent bruyamment par deux fois sur les tables, puis ils furent relevés. Aussi loin que l’œil s’étendait, on apercevait les uniformes aux couleurs voyantes et les sabres au clair de la garde d’honneur qui formaient la haie au passage de chaque invité.
Les chants étaient très poignants; l’exubérance de ces jeunes poitrines, le bruit des sabres, le choc des verres à bière impressionnaient fortement l’assistance. Je croyais pourtant que le délire de cette assemblée avait atteint son maximum, mais j’eus une nouvelle surprise lorsque le dernier invité de haute marque eut pris possession de sa place: de nouveau les trois appels du clairon se firent entendre et les sabres furent tirés de leurs fourreaux.
Qui pouvait bien être ce dernier arrivant?
Les yeux des assistants se tournèrent instinctivement vers l’entrée: à ce moment la garde d’honneur, dans son uniforme brillant et le sabre au clair, se fraya un chemin à travers la foule. Puis, nous vîmes au fond de la salle tous les étudiants se lever comme un seul homme, comme un flot puissant de la marée, à mesure que la garde avançait. Jamais pareil honneur n’avait été rendu à personne.
Un murmure parcourut notre table:—C’est Mommsen!—et toute la salle se leva, criant, piétinant, applaudissant, entrechoquant les verres: c’était un véritable ouragan. Le petit homme au visage «Emersonien» et aux cheveux flottants passa près de nous en gagnant sa place. J’aurais presque pu le toucher, cet homme célèbre!—Mommsen!—
Quelle prodigieuse surprise!
Son apparition causa une de ces émotions inattendues, qui se produisent rarement dans une vie.
J’étais bien loin de songer à lui; il m’apparut comme un mythe gigantesque, un spectre immense qui couvre le monde de son ombre, et non comme une réalité. Mon étonnement peut seul être comparé à celui qu’éprouve le voyageur lorsqu’il approche du Mont-Blanc et voit subitement son sommet se dresser vers le ciel, sans se douter qu’il en était si près.
J’aurais parcouru bien des lieues pour voir ce grand homme; au lieu de cela, il était venu à moi et je le contemplais aujourd’hui sans le moindre effort.
C’était bien lui, vêtu avec une simplicité étonnante qui ne le distinguait pas des autres hommes. Il était là, englobant dans son cerveau le monde romain et tous les césars de l’empire, avec la même facilité que la voûte céleste porte la voie lactée et les constellations.
Un des professeurs raconta qu’autrefois une jeune Américaine présentée à Mommsen se trouva devant lui effarée et muette. Elle était terrorisée à la pensée que ses lèvres allaient s’entr’ouvrir pour aborder un sujet qu’elle ignorait totalement et qui dépassait sa compréhension; elle ne pouvait supposer qu’un tel génie fût capable de s’abaisser jusqu’au terre à terre du commun des mortels; mais lorsqu’elle entendit ses paroles simples: «Eh! bien, comment allez-vous? avez-vous lu le dernier livre de Howell? Il me paraît très bon», ses préjugés disparurent.
Les solennités de la soirée se terminèrent par des discours de bienvenue prononcés par deux étudiants, auxquels répondirent les professeurs Virchow et Helmholtz.
Virchow a fait partie pendant longtemps du gouvernement municipal de Berlin. Il travaille autant que tout autre échevin de la ville et reçoit le même salaire: c’est-à-dire: rien. Je ne sais si nous pourrions nous risquer à demander, en Amérique, à nos plus illustres citoyens de faire partie du conseil municipal; en admettant qu’ils acceptent, nous ne serions pas sûrs de pouvoir les élire!
Mais ici l’organisation municipale est telle que les gens les mieux posés de la ville considèrent comme un honneur de remplir sans rémunération les fonctions d’échevin; les électeurs ont d’ailleurs le bon goût de les nommer d’année en année.
Il en résulte que Berlin est admirablement administré. C’est une ville libre dont les intérêts ne se confondent pas avec ceux de l’Etat; ils sont régis par les citoyens eux-mêmes et d’après des systèmes de leur choix.
Mai, 78. Il vient de m’arriver un de ces événements insignifiants qui étonnent et vous laissent rêveur au moins pendant quelques heures, une de ces coïncidences que notre esprit ne peut définir et qui restent sans explication. En voici un exemple: je suis obligé de reconnaître que le fait est d’importance médiocre.
Il y a quelques jours je pensais en moi-même: «Frank Millet ignore certainement que nous sommes en Allemagne, sans cela il nous aurait écrit depuis longtemps. Voilà six semaines que je suis chaque jour sur le point de lui envoyer un mot, et je remets toujours au lendemain, pour voir si je ne recevrai rien de lui. Mais maintenant je suis décidé à lui écrire.» Ainsi dit ainsi fait, et j’adressai ma lettre à Paris, en faisant cette réflexion: «Certainement nous aurons de ses nouvelles avant que cette lettre ne soit à cinquante milles d’Heidelberg; le contraire m’étonnerait beaucoup.» Voici précisément le «hic».
Pourquoi les faits se passent-ils ainsi? C’est là l’énigme! Nous parlons toujours de lettres qui «se croisent», et nous considérons ce fait comme un accident ordinaire de la vie; mais en l’appelant «accident» nous faisons une erreur grossière. Certainement, nous avons douze fois par an le pressentiment que la lettre que nous écrivons «croisera» la réponse que nous destine la même personne; et si le lecteur veut bien fouiller dans sa mémoire, il reconnaîtra que cette intuition a eu souvent assez de force pour l’amener à n’écrire qu’un simple billet laconique parce qu’il préférait ne pas perdre son temps à rédiger une épître qui devait se croiser avec la réponse attendue.
Je crois que, pour ma part, cette intuition m’est venue lorsque dans certains cas j’avais remis une lettre au lendemain avec l’espoir que mon correspondant m’écrirait.
Pour en revenir à ma première histoire: j’avais attendu cinq ou six semaines; puis j’écrivis trois lignes à Millet, pressentant qu’une lettre de lui croiserait la mienne. C’est ce qui advint. Il écrivit le même jour que moi, et nos lettres se croisèrent. La sienne alla à Berlin, adressée au ministre d’Amérique qui me la fit parvenir. Millet me disait que depuis six semaines il avait vainement cherché quelqu’un qui connût mon adresse en Allemagne, et finalement il s’était dit qu’une lettre adressée à l’ambassade à Berlin me serait peut-être renvoyée.
Peut-être faut-il attribuer à une simple «coïncidence» qu’il se soit décidé à m’écrire au moment où j’allais en faire autant de mon côté; cependant je ne le crois pas.
Ce qui m’a le plus exaspéré à cette occasion a été certainement de perdre un temps précieux en attendant que Millet m’écrive, puis de penser que j’allais me mettre à mon bureau au moment précis où mon correspondant s’asseyait devant le sien pour m’adresser une lettre qui devait se croiser avec la mienne. Et pourtant, il faut écrire tout de même; car, si vous quittez votre bureau et remettez au lendemain, l’autre en fait autant de son côté. Il semble que vous soyez solidaires l’un de l’autre comme l’étaient les frères Siamois dans leurs mouvements combinés.
Quelques mois avant mon départ, un fournisseur de New-York fit chez moi une installation qui ne me parut pas réussie. Lorsque vint la note, j’écrivis que je payerais lorsque le travail serait complètement terminé. On me répondit que pour le moment on était débordé, mais que, dès que ce serait possible, on m’enverrait un ouvrier habile pour tout mettre au point. J’attendis plus de deux mois, supportant avec patience des sonnettes qui carillonnaient souvent sans qu’on y touchât, et qui à d’autres moments restaient muettes, malgré mes appels désespérés. Plusieurs fois je voulus écrire, et chaque fois je remis; mais un beau jour je me décidai et déversai ma bile sous forme d’une lettre bien sentie; puis je m’arrêtai subitement, convaincu qu’au magasin on commençait à penser à moi. Lorsque le lendemain matin je descendis déjeuner, le facteur n’avait pas emporté ma lettre, mais l’électricien était venu, avait fait son travail et disparu! Il avait reçu des ordres la veille au soir, et était venu par un train de nuit.
Si c’est une «coïncidence», il a en tout cas fallu trois mois pour lui permettre de se réaliser.
L’année dernière, arrivé à Washington un soir, je descendis à Arlington-Hôtel et gagnai ma chambre. Je lus et fumai jusqu’à dix heures puis, n’éprouvant aucune envie de dormir, j’eus l’idée de prendre l’air. Je sortis malgré la pluie, et j’errai à travers les rues, en goûtant tout le plaisir de l’inconnu. Je savais que mon ami M. O... habitait la ville, et j’avais le désir de le rencontrer; mais je ne pouvais songer à le trouver à cette heure avancée, d’autant plus que j’ignorais son adresse. Vers minuit les rues étaient si désertes que j’eus l’impression de la solitude; j’entrai alors dans un bureau de tabac assez loin dans l’Avenue, et j’y restai environ un quart d’heure à écouter quelques énergumènes qui parlaient politique.
Tout d’un coup, sous l’effet d’une inspiration subite je me dis: «Je vais sortir d’ici, tourner à gauche et, après avoir fait dix pas, je rencontrerai mon ami O...
—Ce que j’avais présumé arriva! Je ne vis pas son visage, caché par son parapluie, et dissimulé par l’obscurité, mais je reconnus sa voix lorsqu’il interrompit son compagnon de promenade, et je l’arrêtai net.
Ma sortie et ma rencontre avec M. O... pourraient paraître chose naturelle mais, avoir pressenti cette rencontre, voilà certes le plus curieux. En y réfléchissant, le fait est singulier. J’étais au fond du bureau de tabac lorsque je formulai ma prophétie: je sortis, et fis cinq pas derrière la porte; je l’ouvris, la fermai derrière moi; je descendis trois marches, tournai à gauche, refis quatre ou cinq pas et me trouvai nez à nez avec mon individu. Je répète que la chose en elle même n’a rien de surprenant; le seul côté bizarre est d’avoir pressenti cette rencontre.
J’ai si souvent cassé du sucre sur le dos des absents et découvert ensuite, à ma grande confusion, que je parlais devant leurs parents, que je suis devenu superstitieux à ce sujet, et que maintenant je tiens ma langue. On se sent si bête après une gaffe de cette espèce!
Constamment, nous parlons de gens qui au même instant surgissent devant nous. Nous rions en disant: «Lorsqu’on parle du loup, etc.»; nous n’y faisons plus attention, et ne voyons là qu’une simple coïncidence. C’est une manière commode de donner une solution à un problème grave et complexe, et de mettre cette particularité sur le compte d’une coïncidence banale.
J’arrive maintenant à la chose la plus singulière qui me soit arrivée. Il y a deux ou trois ans, j’étais couché paresseusement un matin. C’était le deux mars—lorsque, subitement, une idée me traversa l’esprit et s’y implanta avec une telle insistance que toutes mes autres pensées s’évanouirent devant elle. Cette idée, accapareuse de mon cerveau, semblait simple au premier abord: je pensais tout uniment qu’il était temps de préparer un livre à mettre en vente, un livre sensationnel qui offrirait un intérêt particulier pour le public. Il s’agissait d’un livre sur les mines d’argent du Névada.
Le «Great Bonanza» était la grande merveille actuelle, et tout le monde en parlait. Il me semblait que nul ne serait plus autorisé à traiter ce sujet que Mr William H. Wright, journaliste de Virginia (Névada) sous la direction de qui j’avais écrit pendant de longs mois comme reporter, il y a dix ou douze ans. Etait-il mort ou vivant? Je l’ignorais, mais à tout hasard je lui écrirais. Je commençai par lui suggérer timidement l’idée d’écrire un livre, puis je m’enhardis, et me hasardai à lui indiquer ce qui, à mon avis, devrait être le plan de l’ouvrage; enfin, je lui demandai d’excuser mon outrecuidance, en le priant de n’y voir que de très bonnes intentions d’un ami. Je lui fournis force détails, lui indiquant même l’ordre dans lequel il pourrait les relater. J’étais sur le point de mettre mon élaboration sous enveloppe, lorsque je réfléchis que si aucun éditeur ne voulait publier ce livre suggéré par moi, je serais fort contrarié; et je me décidai à garder ma lettre jusqu’à ce que j’aie l’acceptation d’un éditeur. Je serrai donc mon document dans mon bureau, et j’adressai un mot à mon éditeur lui demandant de m’indiquer un jour pour un rendez-vous d’affaires. Comme il était en voyage, mon mot demeura sans réponse, et au bout de trois ou quatre jours je perdis mon affaire de vue. Le neuf mars, le facteur m’apporta plusieurs lettres; parmi elles, j’en trouvai une plus lourde que les autres et dont l’écriture m’était à peine connue. Je ne découvris pas tout d’abord d’où elle venait, mais j’eus comme un pressentiment, et je dis à un parent qui se trouvait là:
—Vous allez assister à un miracle. Je vais vous exposer tout le contenu de cette lettre, date, signature, tout en un mot—et cela sans briser le cachet. Elle est d’un Mr. Wright de Virginia (Névada) et datée du deux mars, c’est-à-dire qu’elle remonte à sept jours. Mr. Wright me propose d’écrire un livre sur les mines d’argent du Bonanza, et me demande mon opinion, en vrai ami. Il expose son sujet, l’ordre et la suite de ses détails, et annonce qu’il finira par un historique sur l’avenir de Great Bonanza. C’est même le sujet principal du livre.
Je décachetai la lettre, et montrai l’exactitude de ce que j’avais annoncé. La lettre de Mr. Wright contenait tout ce que contenait la mienne, écrite le même jour; seulement cette dernière était restée dans mon bureau, depuis une semaine, depuis le deux mars.
Il n’y a aucune «extralucidité» là-dedans si nous voulons bien donner à ce mot la vraie signification qui lui appartient.
En effet le «voyant» se flatte de percevoir réellement l’écriture cachée et de la lire mot pour mot; ce n’est pas mon cas. Je savais seulement le contenu de la lettre, j’en connaissais tous les détails ainsi que l’ordre dans lequel ces détails étaient présentés, mais il me fallait encore les exposer moi-même, les traduire, pour ainsi dire, du langage de Wright dans le mien.
La lettre de Wright et celle que j’avais écrite sans l’envoyer étaient bien identiques quant à la substance.
Sans aucun doute nous n’étions pas en présence d’un simple accident, et je prétends que des coïncidences aussi complètes ne peuvent se produire. Le hasard aurait pu expliquer un ou deux faits isolés, mais pas une continuité de faits aussi soutenue.
A n’en pas douter, l’esprit de Mr. Wright avait été en communication immédiate et directe avec le mien, à travers trois mille lieues de montagnes et de désert, dans la matinée du deux mars. Je n’en conclus pas que nos deux esprits engendrèrent en même temps cette succession d’idées, mais que l’un d’eux conçut et la télégraphia tout simplement à l’autre. Curieux de savoir quel cerveau avait influencé l’autre, j’écrivis pour tirer l’affaire au clair. La réponse de Mr Wright démontra qu’il avait conçu le plan, que mon cerveau n’avait été que l’appareil récepteur. Partant de cette constatation vous comprendrez aisément combien d’idées géniales ont pu être volées inconsciemment à des distances de trois mille lieues et plus!
Si l’on admet cette hypothèse, il suffit d’étudier l’encyclopédie pour rencontrer une fois de plus dans l’histoire des inventions ces coïncidences bizarres qui ont toujours frappé les esprits clairvoyants: on sera frappé de la fréquence avec laquelle une machine ou une invention quelconque a été imaginée simultanément par plusieurs personnes sur différents points du globe.
Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers d’années; puis il a été découvert en même temps, par un Américain, le Professeur Henry, par l’Anglais Wheatstone, par Morse sur mer, et par un Allemand à Munich.
La manière d’utiliser la vapeur a été trouvée la même année dans deux ou trois pays. N’est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des milliers de lieues?
Au printemps dernier, un littérateur de mes amis, Mr D. Howells, qui demeurait à cent lieues de moi, vint me voir et, au cours de la conversation, il me raconta qu’il venait de faire une découverte, d’arrêter son esprit sur une idée nouvelle qui n’avait certainement jamais été exploitée en littérature. Il me l’expliqua. Je lui tendis alors un manuscrit, et lui dis qu’il y trouverait en substance la même idée: j’avais écrit le manuscrit huit jours avant. L’idée m’était venue à l’esprit à l’automne précédent, tandis que mon ami ne l’avait conçue qu’au moment où je la transcrivais, il y a de cela 8 jours. Il n’avait pas encore commencé son travail, de sorte qu’il abandonna son projet et me laissa très gracieusement la paternité de ladite idée.
L’exemple suivant, que j’ai trouvé dans un journal, est véridique. Je tiens le fait de la bouche de Mr Howells au moment où l’épisode a eu lieu:
—On relate un fait étonnant de coïncidence littéraire dans la revue Atlantic Monthly de Mr Howells: Une dame de Rochester (New-York), soumit à la revue qui publiait la nouvelle Dʳ Breen Practice, un manuscrit qui ressemblait tellement à celui de Mr Howells que celui-ci crut nécessaire d’aller la trouver pour lui expliquer qu’il ne s’agissait nullement d’un cas de plagiat. Il lui montra les brouillons de sa nouvelle, et lui prouva que la similitude entre leurs écrits était due à une de ces coïncidences étranges qui se rencontrent de temps à autre dans le monde littéraire.
J’avais lu moi-même des extraits de la nouvelle de Mr Howells dans son manuscrit avant que la dame n’ait remis le sien à la revue. Voici un autre exemple tiré d’un journal.
La réédition de la nouvelle de Miss Alcott: Moods, rappelle à un collaborateur de la Poste de Boston, une singulière coïncidence qui fut mise en lumière avant que le livre ne parût pour la première fois: Miss Anna Crane, de Baltimore, publia un roman intitulé Emily Chester, qui offrait au lecteur des particularités frappantes et caractéristiques. La comparaison entre cet ouvrage et Moods montra que les deux auteurs, complètement étrangers l’un à l’autre, vivant à des centaines de lieues de distance, avaient tous les deux choisi le même sujet, et développé les mêmes idées jusqu’à un certain point, puis, le parallèle cessant, les conclusions divergeaient. Et, détail plus curieux encore, les principaux héros portaient les mêmes noms dans les deux romans, de sorte que Miss Alcott dut changer les noms de ses personnages. Après cela, le livre fut publié par Loring.
A ma souvenance, j’ai vu ici quatre ou cinq conflits violents éclater dans un journal littéraire à propos de poèmes dont la paternité était revendiquée par deux ou trois personnes à la fois. Il y a eu discussion au sujet de Nothing to Wear, Beautiful Snow, Rock me to Sleep, Mother, et d’une des premières ballades de Mr Will Carleton, je crois. Ces conflits étaient tout bonnement attribuables à des cas de télégraphie mentale involontaire et inconnue.
Encore un mot sur Mr Wright. Il avait son livre en tête depuis quelque temps; donc c’est lui, et non moi, qui en conçut l’idée. Le sujet m’était complètement étranger, car je préparais toute autre chose. Et cependant cet ami que je n’avais pas vu, et auquel j’avais à peine pensé depuis onze ans, avait le pouvoir de m’infiltrer ses idées à trois mille lieues de distance et d’exercer une sorte d’accaparement mental de mon cerveau. Il s’était mis à écrire après avoir terminé son travail de journaliste—un peu après trois heures, me dit-il. Or trois heures à Névada représentaient six heures à Hartford, et c’est à ce moment précis que je rêvassais dans mon lit, sans fixer autrement ma pensée. C’est à ce moment-là que l’idée d’écrire ce livre se présenta à mon esprit; je me levai alors et me mis à écrire, croyant fermement que j’agissais sous la propre impulsion de ma volonté.
Je n’ai jamais assisté à aucune expérience mesmérienne ou de double vue ni à aucune séance de spiritisme qui fût pour mon esprit convaincante; le fait est d’ailleurs sans importance, seulement je suis obligé de reconnaître qu’un esprit humain (incarné) peut communiquer avec un autre, quelle que soit la distance, et sans aucune préparation «artificielle» destinée à créer un état sympathique favorable à la transmission.
J’estime que lorsque l’état sympathique existe entre deux esprits, ils peuvent communiquer; autrement ce doit être impossible; et si la sympathie est entretenue par des relations suivies, les deux esprits peuvent continuer à correspondre pendant un temps illimité.
Je vous cite un autre phénomène que tout le monde a pu remarquer: tout d’un coup, une série de pensées ou de sensations nous envahit, et vous êtes obsédé par l’idée qu’autrefois, dans une existence antérieure, vous avez éprouvé ces mêmes sensations et conçu les mêmes idées.
L’hypothèse de l’existence antérieure est très vraisemblable, mais je reste persuadé qu’elle ne constitue pas la solution de ce mystère ardu; je suis convaincu que dans ce cas un étranger très éloigné vous a télégraphié mentalement, et à votre insu, ses pensées et ses sensations; cette transmission s’est arrêtée lorsqu’un courant contraire ou un obstacle quelconque est venu s’interposer et couper le fil de communication. Peut-être croyez-vous que ces idées et ces sensations sont une répétition; dans ce cas, elles ne deviennent une répétition qu’au moment où elles vous sont communiquées. Il est possible que Mr Brown, le «voyant», lise dans le cerveau d’autrui. L’hypothèse contraire est également admissible; en tout cas je sais de source certaine qu’il m’est arrivé de lire dans l’esprit d’autrui; par conséquent, je ne vois pas pourquoi Mr Brown n’en ferait pas autant.
J’ai écrit ce qui précède il y a trois ans, à Heidelberg, et j’ai mis de côté mon manuscrit en me proposant d’y intercaler des exemples de télégraphie mentale à mesure qu’ils se présenteraient à moi.
Pendant ce temps, le «croisement» des lettres est devenu si fréquent qu’il en est presque monotone.
Aussi ai-je mis à profit mes observations relatives à ces «coïncidences»; maintenant, lorsque je suis las d’attendre des nouvelles de quelqu’un, je m’asseois et le force à m’écrire, qu’il le veuille ou non; c’est-à-dire que je lui écris, puis je déchire ma lettre sans la faire partir. Cela suffit amplement et les nouvelles de ce quelqu’un ne tardent pas à m’arriver.
Bien entendu, je suis devenu superstitieux au sujet de ces croisements de lettres. C’est du reste bien naturel! Nous sommes restés un peu de temps à Venise après avoir quitté Heidelberg. Un jour, je descendais le grand canal en gondole, lorsque j’entendis un cri derrière moi; je me retournai pour voir ce qui se passait et j’aperçus une gondole qui suivait la mienne en faisant force de rames. Le gondolier m’invita à m’arrêter. Je stoppai, et le petit bateau vint se ranger auprès du mien. Il y avait dedans une Américaine, fixée à Venise. D’un air très préoccupé, elle me dit:
—Il y a à l’hôtel Britannia, depuis huit jours, un Américain de New-York, et sa femme, qui sont désespérés de n’avoir pas reçu de nouvelles de leur fils dont ils ne savent rien depuis huit mois: la mère en est malade de chagrin, et le père ne peut ni manger ni dormir.
Le fils arrivé à San-Francisco, il y a huit mois, leur a écrit le jour même; c’est tout ce qu’ils en savent. Ses parents sont en Europe depuis ce temps, mais leur voyage s’effectue dans des conditions très tristes, car ils ne font que changer de place, écrire de tous les côtés et à tout le monde pour demander des nouvelles de leur fils; mais le mystère reste aussi obscur. Maintenant le père a renoncé à écrire et veut télégraphier. Il veut câbler à San-Francisco. Il ne l’a jamais fait parce qu’il a peur... il ne sait trop de quoi,—de la mort de son fils, sans doute. Mais il voudrait que quelqu’un lui conseillât de télégraphier; il voudrait que je l’y engageasse. Je ne l’ose pas, car si aucune réponse ne venait, sa femme en mourrait certainement. Alors j’ai couru après vous pour vous prier de m’aider à l’exhorter à la patience et à attendre une semaine ou deux avant de télégraphier. Venez, ne perdons pas de temps. Il y va de la vie de cette pauvre femme.»
Je la suivis, mais j’avais mon idée bien arrêtée et, lorsque je fus introduit auprès du monsieur, je lui dis: Je suis très superstitieux, et je ne vois pas de mal à cela. Si vous voulez câbler à San-Francisco tout de suite, vous aurez des nouvelles de votre fils avant que vingt-quatre heures se soient écoulées. Je ne sais si elles viendront de San-Francisco ou d’ailleurs; la seule chose urgente est de câbler, voilà tout. Les nouvelles arriveront immédiatement. Télégraphiez à Pékin si vous voulez, là n’est pas la question: l’absence de nouvelles vient de ce que vous n’avez pas câblé dès que vous en avez eu l’idée.
Il semble absurde que ce monsieur ait été réconforté par ce raisonnement enfantin, mais il le fut réellement; sa physionomie s’éclaira et il envoya son câblegramme; le lendemain à midi, arrivait une longue lettre de son fils qu’il croyait perdu; le pauvre père me témoigna autant de reconnaissance que si j’avais été pour quelque chose dans la venue de ce message. Son fils avait quitté San-Francisco par le premier bateau venu et sa lettre avait été écrite du premier port où il avait touché quelques mois après.
Cet incident ne signifie rien et n’a aucune valeur. Je ne le relate que pour prouver combien est invétérée en moi la superstition que m’inspire le «croisement des lettres». J’étais si sûr que le télégramme adressé n’importe où irait au-devant de la lettre attendue que je n’ai pas hésité à consoler cet homme découragé, et à lui rendre l’espoir et la gaieté.
Voici encore deux ou trois incidents qui me viennent à l’esprit à propos de télégraphie mentale. Un lundi matin, il y a de cela un an, je pris une lettre au hasard dans le courrier, et je dis à un ami: «Sans ouvrir cette lettre, je vous raconterai ce qu’elle contient. Elle est de Mᵐᵉ de..., cette dernière me dit qu’elle était à New-York samedi dernier, qu’elle se proposait de venir ici par le train de l’après-midi pour nous faire une surprise, mais qu’au dernier moment elle a changé d’avis et est rentrée chez elle.»
J’avais raison; mes prévisions étaient parfaitement exactes. Et cependant aucun indice ne pouvait me faire supposer que Mᵐᵉ X... venait à New-York ou qu’elle avait la moindre envie de nous faire une visite.
Je fume beaucoup,—c’est-à-dire tout le temps—et depuis sept ans j’ai essayé de cacher une boîte d’allumettes à ma portée, derrière un cadre sur la cheminée; mais j’ai dû l’ôter de là, car Georges (le nègre), qui prépare les feux et allume le gaz, se sert toujours des allumettes, sans les remettre en place. Conseils et ordres, rien n’y fait, et cela dure depuis sept ans. Un jour de l’été dernier, tandis que toute ma famille s’était absentée pour plusieurs mois, je dis à une personne de la maison:
—Eh bien! pendant ces longues vacances où rien ne viendra nous gêner...
—Je puis finir votre phrase, répondit-elle.
—Voyons, faites-le.
—Georges devrait bien prendre l’habitude de laisser ces allumettes en place.
C’était précisément ce que j’allais dire. Et cependant, jusqu’alors, ni Georges ni les allumettes ne m’étaient venus à l’esprit depuis trois mois; d’autre part il est certain que cette partie de phrase que j’allais énoncer n’avait aucun rapport avec ce que je devais dire ensuite.